LETTRE XXXVII
AUX RELIGIEUSES CARMÉLITES DÉCHAUSSÉES Dl MONASTÈRE DE SÉVILLE.
La sainte les félicite, les console et les encou rage à l'occasion d'une violente persécution
265 FSrRIT DE SAINTE THERESE. — PART. IV. LETTUES CHOISIES.
qui s'était élevée contre elles et contre la
réforme.
La grâce du Saint-Esprit soit avec vous, mes chères sœurs et mes chères filles. Je suis bien aise de vous dire que je ne vous ai jamais tant aimées que je vous aime présentement, et que vous n'eûtes jamais une si belle occasion de servir Notre-Seigneur que vous l'avez à présent, qu'il vous fait la grâce de vous associer pour quelque chose aux souffrances de sa croix, et de vous faire éprouver une partie de cet abandon général où il s'est trouvé lui-même sur le Calvaire. Heureux le jour où vous entrâtes à Séville, puisqu'un temps si favorable vous y était préparé t Que je vous porte envie I Rien n'est plus vrai, que le jour que j'appris tous ces changements (car on eut grand soin de me rapporter tout cela très-fidèlement), surtout lorsqu'on me dit qu'on voulait vous chasser de votre maison, et quelques autres particularités dans ce goût-là, au lieu d'en être chagrine , j'en sentis au dedans de moi une joie inexprimable, de voir que sans vous faire traverser les mers, Notre-Seigneur vous faisait découvrir des mines d'or qui allaient vous enrichir pour l'éterniié, et dont vous pourriez aussi nous faire part à nous autres ; car je suis bien persuadée que Dieu, par sa miséricorde, vous fera surmonter toutes ces traverses sans l'offenser en aucune manière. Ne vous affligez donc pas si vous éprouvez en vous-mêmes un peu trop de sensibilité. Sans doute Dieu veut vous faire entendre par là que vous présumiez trop de votre force dans le temps que vous désiriez tant de souffrir pour lui.
Courage, courage, mes chères filles I Souvenez-vous que Dieu ne nous envoie jamais des peines au delà de ce que nous pouvons en supporter , et qu'il habite avec ceux qui sont dans l'affliction. Si cela est certain, comme il n'est pas permis d'en douter, loin d'avoir rien à craindre, vous avez tout lieu d'espérer que Dieu, par sa miséricorde, fera connaître la vérité de toutes choses, et qu'avec le temps il dévoilera certaines manœuvres que le démon a tenues cachées jusqu'à présent, et qui me font plus de peine que ce que vous soutirez actuellement.
A l'oraison, mes chères sœurs, à l'oraison 1 C'est maintenant que doivent éclater votre humilité et votre obéissance, en montrant aux autres l'exemple de la parfaite soumission à l'autorité de la nouvelle supérieure qu'on vous a donnée, à commencer par l'ancienne prieure. Oh ! le bon temps pour cueillir le fruit de la résolution que vous avez prise, en vous consacrant à Notre- Seigneur, de le servir en toute occasion 1 Considérez qu'il se plaît souvent à éprouver les âmes, pour voir si les effets répondent aux promesses.
Tendez la main aux enfants de la Vierge, qui sont vos frères, pour les aider à se retirer avec honneur de l'affreuse persécution qu'ils endurent. Si vous les secourez, le bon Jésus vous secourra. Il semble dor-
OEl'VRES COMPL. I)E M EMERY. I.
mir sur la mer au plus fort de la tempête; mais le moment viendra où il commandera aux vents de s'arrêter. Il veut que nous ayons recours à lui ; et il nous aime tant, qu'il va toujours cherchant ce qui peut nous procurer quelque avantage. Que son saint nom soit à jamais béni 1 Ainsi soit-il. Ainsi soit-il. Ainsi soit-il.
On ne cesse de prier Dieu pour vous dans toutes nos maisons ; ainsi j'espère que vous verrez bientôt la fin de vos peines. Tâchez donc de vous tenir joyeuses , et considérez que, tout bien examiné, ce qu'on peut souffrir pour un Dieu si bon et qui a tant souffert pour nous, est toujours bien peu de chose. Car enfin, vous n'en n'êtes pas venues au point de verser votre sang pour lui ; vous n'êtes pas non plus en Alger; vous êtes avec vos sœurs. Laissez faire à votre Epoux ; vous verrez bientôt la mer engloutir ceux qui nous font la guerre, comme il arriva au roi Pharaon. Bientôt le peuple de Dieu recouvrera sa liberté, et l'amour des souffrances s'allumera de plus en plus dans vos cœurs à la vue des grands avantages que vous aurez retirés de vos afflictions passées. Je suis bien tendrement, etc.
31 janvier 1579.