‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 121 sur 454 · AU RÉVÉREND P. JÉRÔME GRÀT1EN, SON DIRECTEUR · texte numérisé non relu

AU RÉVÉREND P. JÉRÔME GRÀT1EN, SON DIRECTEUR

La sainte l'engage à concilier les Carmélites d'Albe avec leur fondatrice, et lui recommande de veiller à l'observation de la règle, pour la fermeture des grilles des parloirs dans toutes les maisons,

Jésus soit avec vous, mon révérend Père. Votre révérence verra par la lettre ci-jointe ce qui se passe entre les Carmélites d'Albe et leur fondatrice. 11 paraît que nos sœurs commencent à la craindre, parce qu'elle leur ■a fait recevoir quelques novices qui les réduisent à une grande nécessité, et je nevois pas trop quel remède on peut apporter à cela. Ayez la bonté de vous informer de tout.

N'oubliez pas aussi, je vous prie, de recommander dans toutes les maisons l'observation de nos constitutions quant à l'ouverture des grilles, et qu'il soit bien expliqué pour quelles personnes elles doivent être ouvertes ou fermées, afin que les religieuses ne viennent point à se plaindre par la suite qu'on les tient plus resserrées qu'elles ne doivent l'être. Je ne crains rien tant que de leur voir perdre cette heureuse paix dans laquelle Notre-Seigneur les a maintenues jusqu'à présent. Je sais ce que c'est qu'une religieuse mécontente; et tant qu'elles ne donneront pas d'occasion à les resserrer davantage, je crois qu'on ne doit pas exiger d'elles plus qu'elles n'ont promis.

A l'égard des confesseurs, je ne vois point de raison pour leur parler la grille ouverte, non plus qu'aux religieux de quelque ordre

ESl'RIT DE SAINTE THERESE. - PART. IV. LETTRES CHOISIES.

que ce soit, et encore moins à nos Pères réformés; maison pourrait se relâcher, par exemple, en faveur d'un oncle, à l'égard de celles qui n'ont point de père, lorsque cet oncle leur en tient lieu : cela me paraît raisonnable. On pourrait en user de même pour une princesse, ou quelque autre personne du premier rang, et enfin dans toutes les occasions où il y aurait quelque avantage sans aucun risque. Hors ces cas, la grille doit toujours être fermée ; et s'il s'en présentait quelqu'un où il y eût du doute, je voudrais que l'on consultât le provincial, et qu'on n'ouvrît point sans lui avoir demandé la permission; encore est-il à craindre que le provincial ne la donne avec trop de facililé. 11 me semble que, pour traiter des choses spirituelles, il n'est pas nécessaire de se voir. Je m'en rapporte sur tout cela à votre révérence.

Je désire fort que l'on puisse bientôt recevoir à Albe quelques novices dont la dot puisse servir à payer la dépense du bâtiment. Dieu connaît les besoins de cette maison ; je le prie d'y pourvoir. Nos sœurs d'ici sont fort à leur aise ; elles ont abondamment tout ce qu'il leur faut, du moins pour Je temporel; mais ce n'est pas l'abondance qui donne la paix à l'âme. Cette pais se trouve plus aisément dans la pauvreté. Dieu veuille nous faire bien comprendre cette vérité, et vous donner les grâces nécessaires pour votre sanctification! Ce sont les vœux de celle qui est avec la plus parfaite vénération, mon révérend Père, votre indigne et très-soumise servante,

Thérèse de Jésus.

a don diègce de mendoça , conseiller d'état.

Elle le remercie d'une lettre qu'il lui cirait écrite et à ses religieuses, et l'exhorte à se retirer pour travailler à son salut.

L'esprit-Saint soit toujours avec vous, Monsieur. Si vous saviez la douce consolation et la joie que nous a causées votre lettre, à nos sœurs et à moi, cela est inconcevable ! On nous écrit tous les jours de tous les côtés, et il nous est assez ordinaire de recevoir des grâces des personnes de la première considération ; mais nous n'y sommes point sensibles comme nous l'avons été à votre lettre. Il y a quelque chose là-dessous que je ne comprends pas, et j'en ai fait la remarque tant sur nos sœurs que sur moimême. Le messager est, dit-on, prêt à partir, et on ne nous laisse qu'une heure pour vous faire réponse. Mais vraiment il en faudrait bien davantage à nos sœurs pour s'acquitter, comme elles le voudraient, de la commission que vous leur donnez. Votre commère, entre autres, croit de la meilleure foi du monde que ses avis ne vous seront pas inutiles, et je le croirais comme elle, si

l'effet répondait à sa bonne intention; mais c'est l'ouvrage de Dieu : il n'appartient qu'à lui de toucher les cœurs. C'est déjà beaucoup, et nous lui rendons grâces de vous ouvrir les yeux, et d'exciter en vous de bons désirs. Il est impossible que ces deux dispositions n'aboutissent pas insensiblement à une heureuse fin dans un si grand esprit que le vôtre.

Tout ce que je puis vous dire, Monsieur, c'est que, mettant à part ce qui intéresse Mgr l'évêque , voire frère , je n'envisage rien qui puisse me faire tant de plaisir que de vous voir maître de vous-même. Je suis intimement persuadée qu'il n'y a que Dieu qui soit capable de remplir les désirs d'une aussi grande âme que la vôtre, et je regarde comme une grâce singulière qu'il vous fait, de permettre que vous soyez oublié et négligé de ceux qui pourraient vous donner en ce monde quelque légère satisfaction.

Mais je m'aperçois, Monsieur, quej'exlravague : pardonnez-le-moi. Vous savez que les sujets les plus bornés sont toujours les plus téméraires, et que pour peu de liberté qu'on leur donne, ils en abusent.

Le P. Jérôme Gratien m'a paru bien sensible à l'honneur de votre souvenir. Je connais son attachement pour vous, cl l'envie qu'il a de vous être utile autant qu'il Je doit, et même au delà. Je sais qu'il a soin de vous recommander aux prières des bonnes âmes avec qui il communique, et il le fait avec un si grand désir que ces prières vous soient profitables , que je ne doute pas que Dieu les exauce. Il n'est pas content, à ce qu'il me dit un jour, que vous soyez un grand homme de bien, il veut encore que vous soyez un saint.

Pour moi, je ne porte pas mes vues si haut, et je serais bien contente de vous voir penser à votre salut, sans que votre charité s'étendît jusqu'à procurer celui des autres. Travaillez seulement à mettre la paix dans votre âme. Vous en viendrez bientôt à bout ; vous acquerrez insensiblement le goût des biens éternels, et vous trouverez du plaisir à servir ce Maître si bon, qui vous tiendra toujours avec lui sans se lasser de vous faire du bien.

Nous étions déjà instruites du jour que tombe la fête de votre saint. Nous sommes convenues de communier toutes ce jour-là à votre intention. C'est une dette dont nous voulons nous acquitter. Nous nous ferons un plaisir de célébrer pour vous cette fête, et nous la passerons Je plus dévotement qu'il nous sera possible.

Quant aux offres de service que vous me faites, Monsieur, je prévois que je ne manquerai pas de m'en prévaloir. Mais Dieu sait que le plus grand service que vous me pourriez rendre, ce serait de vous metire en situation de ne pouvoir m'en rendre aucun quand vous le voudriez. Je ne laisserai pourtant pas d'avoir recours à vous dans le besoin, comme au maître de cette maison. La sœur Marie, la sœur Isabelle,' et votre

commère sont bien embarrassées pour vous écrire. J'entends d'ici le bruit qu'elles font. Pour Isabotte, autrement la sœur Saint-Jude, elle ne souffle pas, et je ne sais pas trop comment elle s'en tirera ; car c'est un coup d'essai. J'ai résolu de ne leur pas corriger lin seul mot. Je suis bien aise que vous essuyiez toutes leurs impertinences, puisque c'est vous qui les leur faites dire. Et sans doute ce ne sera pas pour vous une petite mortification délire ces belles lettres, comme ce n'est pas une petite preuve de votre humilité de vous être si mal adressé. Je prie le Seigneur qu'il nous éclaire toutes, afin que vous ne perdiez pas le fruit de votre bonne œuvre par notre incapacité; et j'ai l'honneur d'être avec autant de respect que de reconnaissance, etc.

20 août 1581.

AU RÉVÉREND P. JEROME GRATIEN

Embarras de la sainte au sujet d'une novice; elle demande quel est le caractère d'un chanoine ; fait un règlement à observer dans les visites qu'on fait aux sœurs malades; n'est point contente de la conduit» d'un confesseur de son couvent.

La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec votre révérence, mon Père. Permettezmoi, s'il vous plaît, de vous dire qu'outre la douleur que j'ai de ne point recevoir de vos nouvelles, il m'est bien dur de ne savoir pas même le lieu de votre résidence. Dans quel embarras cette incertitude ne nous jetterait-elle pas, s'il arrivait que, pour quelques affaires importantes, on eût besoin de s'adresser indispensablenient à vous!

Il faut vous dire, mon révérend Père, qu'ayant déclaré, il y a quelque temps, à la sœur Anne des Anges qu'elle ne s'attendît ] point à faire profession de la règle réformée, elle s'est affligée à l'excès, et m'a demandé, avec les dernières instances, que nous ne la fissions pas sortir ; que nous l'éprouvassions aHtant de temps que nous le jugerions à propos ; qu'elle se soumettrait à ne parler qu'aux confesseurs qu'on lui donnerait; et que, si, après l'avoir examinée, ils lui conseillaient d'aller au monastère de l'Incarnation, elle leur obéirait. Enfin, elle est si changée depuis quinze jours, qu'elle est le sujet de notre admiration ; ses scrupules et ses peines intérieures ont cessé; elle fait paraître plus d'ouverture de cieur et de simplicité ; elle est gaie, contente, et se porte bien. Sur ce pied-!à on ne peut pas, en conscience, lui refuser la profession, pourvu qu'elle persévère dans ces bonnes dispositions. Je me suis inlormée d'elle à ses anciens confesseurs; ils m'ont tous assuré que ces inquiétudes d'esprit ne lui sont pas naturelles, et qu'il n'y a pas plus de dix-huit mois qu'elle en est agitée. J'ai été bien aise de l'apprendre de leur bouche; car on m'avait dit qu'elle est d'une humeur inquiète,

et je ne savais qu'en penser, parce que je ne la connais pas, et qu'il y a très-peu que je suis avec elle.

Il m'est quelquefois venu dans l'esprit que ce calme intérieur dont elle jouit, pourrait bien n'être qu'une illusion du démon pour nous tromper plus finement, et nous engagerpardesibelles apparencesà lui faire faire profession ; après quoi il la tourmentera plus que jamais, et nous causera à toutes, aussi bien qu'à sa mère, mille peines et mille chagrins.

Cette novice eut envie, il y a quelque temps, de rendre nul le contrat que vous savez, pour pouvoir donner davantage à cette maison : elle me pria donc, mais sans me déclarer son dessein, de lui procurer un entretien avec le chanoine don Pedro de Castro, de qui je l'ai appris. Je répondis à M. de Castro, lorsqu'il me (it ce récit, qu'elle ne devait passe donner tant de mouvements; que les choses étaient en bon état; qu'il ne fallait rien changer, parce que si elle n'est pas propre h son état, ses richesses, quelque grandes qu'elles fussent, ne nous la feront pas recevoir, comme nous ne la renverrons pas si elle en a les qualités.

Obligez-moi de me dire de quel caractère est ce chanoine, et si l'on peut se confier à lui ; je fus charmée de son esprit et de ses manières obligeantes : mais n'est-ce point parce qu'il est de vos amis que j'en ai été si J contente? Il est venu diverses fois ; il nous a même prêché un des jours de l'octave do la Toussaint ; mais il ne veut, dit-il, confesser personne. Cependant, si mon préjugé ne me trompe, il avait fort envie d'entendre ma confession; et, comme il a beaucoup d'éloignement de la direction des âmes, j'ai soupçonné qu'il y avait un peu de curiosité. Il assure qu'il est l'ennemi déclaré des visions et des révélations, et qu'il ne croit pas même à celles de sainte Brigitte. Ce n'est >as à moi qu'il a fait ce joli compliment, mais à la Mère Marie de Jésus-Christ. Si j'avais encore les peines d'esprit que j'ai eues autrefois, je serais ravie de lui parler et de lui communiquer mes dispositions intérieures; car j'ai bien de la confiance aux directeurs incrédules en lait de grâces extraordinaires, persuadée qu'ils seraient plus capables que les autres de me détromper si j'étais dans l'erreur; mais, délivrée par la grâce de Dieu de tant d'alarmes, le désir quej'ai de l'entretenir est médiocre. Je pourrai donc, si vous l'agréez, mon révérend Père, lui parler un de ces jours, quoique je ne parle [dus guère de mon âme à présent qu'elle jouit de la paix, si ce n'est à mes anciens directeurs.

J'ai fait ici, mon révérend Père, un règlement tout nouveau. 11 porte que, lorsqu'il y aura une sœur malade, on n'ira pas la visiter plusieurs à la fois, mais que, quand une sœur entrera, celle qui y était auparavant lui cédera la place, à moins que la maladie ne fût telle qu'elle obligeât de se joindre plusieurs ensemble pour rendre service à la malade. Je trouve mille inconvénients

ESPRIT DE SAINTE THERESE. — PART. IV. LETTRES CHOISIES

à s'assembler de cette sorte à l'infirmerie, non-seulement à cause du silence, mais aussi parce que la communauté, qui est si peu nombreuse, se trouve alors toute dérangée. Outre cela, les plaintes et les murmures se peuvent glisser aisément dans de pareils entretiens. Si vous approuvez ce règlement, faites-le garder, je vous prie, dans votre monastère, sinon ayez la bonté de m'en donner avis.

Le confesseur d'ici est mécontent et déconcerté de ma conduite à son égard, non que je lui refuse de parler à la sœur Marie- Anne lorsqu'il le désire, mais parce que je le prie de multiplier et de prolonger moins ses entretiens. Tout y est saint ; mais Dieu nous garde de ces confessions qui durent des années. 1! n'est pas aisé d'en détruire les inconvénients. Qu'en arriverait-il, si ce n'était pas un aussi saint homme, et si cette fille était moins sainte ? Certaines choses que j'ai remarquées ici depuis que j'ai fini ma lettre m'ont fort déplu : c'est ce qui fait que je vous parle de cette affaire, quoique je n'eusse pas d'abord pensé à vous en entretenir. Si l'établissement à Madrid vient à réussir, le plus court sera d'y envoyer cette sœur, et de nous défaire honnêtement du confesseur, dont la façon d'agir et de penser m'est insupportable.

Je prie Dieu, mon très-révérend Père, de vous conserver, et de vous donner une sainteté aussi parfaite que vous la souhaite celle qui est très-respectueusement, etc.

20 octobre 1581.

LETTKE LXI.

A LA REVERENDE MÈRE MARIE DE SAINT- JOSEPH

Elle lui parle de sa nièce, de son neveu, d'un bienfaiteur des Carmélites, et d'une règle sur ta clôture.

La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec votre révérence, ma chère fille. Votre dernière lettre m'a donné une joie très-sensible, mais qui ne m'est pas nouvelle, accoutumée que je suis à recevoir de celles que vous m'écrivez, une consolation qui me dédommage du chagrin et de l'ennui que me causent quantité d'autres lettres. C'est une justice que vous me rendez, ma chère Mère, de m'aimer un peu ; et j'ai pour vous une tendresse qui me fait désirer que vous me donniez quelquefois des marques de la vôtre; notre inclination naturelle nous porte à souhaiter du retour en fait d'amitié : cela ne doit pas être mauvais, puisque Notre- Seigneur même l'exige de nous; car bien qu'il y ait une distance infinie entre l'amour qui est dû à cette haute Majesté et celui qui convient à de faibles créatures, c'est cependant un avantage pour nous de ressembler à Dieu en quelque chose , ne fût-ce qu'en celle-là.

Je vous ai écrit deSorie une grande lettre; e crains que le P. Nicolas en vous l'ait pas

envoyée. Je vous y marquais que mous avons tant prié pour vous dans tous nos monastères, que loin d'être surprise que vous jouissiez d'une si grande tranquillité, et que vous soyez si bonnes et si vertueuses , je m'étonne que vous ne soyez pas devenues des saintes à canoniser; car nous n'avons point cessé, tant que cette horrible tempête a duré, d'implorer le secours du Tout-Puissant, et de le solliciter de vous rendre le calme.

Vous devez donc , ma chère Mère, à présent que vous goûlez les douceurs de la paix, prier pour ceuxquisontdans la guerre, principalement pour ce couvent de Saint- Joseph d'Avila, qui en a un vrai besoin , et qui vient de m'élire prieure , seulement pour remédier à la nécessité où il se trouve. Quel fardeau pour une personne de mon âge, accablée d'infirmités et do mille occupations, d'être chargée de la conduite d'une maison dans l'état où est celle-ci l

Il faut que je vous dise quej'ai du chagrin que vous me ressembliez en quoi que ce soit, parce qu'il n'y a rien de bon en moi : je ne suis qu'un composé de misères selon l'esprit et selon le corps ; mais misères qui ne peuvent s'exprimer. Néanmoins, je n'ai pas été fâchée que vous ayez mes maux de cœur; ils guérissent quelquefois plusieurs autres infirmités ; et d'ailleurs , quoique insupportables dans leur grande violence, ils ne sont plus dangereux, principalementpour vous qui êtes hydropique.

Ma nièce Thérèse, qui vous aime ardemment, vous fait mille et mille compliments. Vous serez charmée , ma chère Mère, de la voir à présent : avec beaucoup de vivacité d'esprit, elle devient fort savante et fort éclairée dans ce qui concerne sa perfection. Demandez à Dieu, je vous prie, qu'il lui continue ses grâces ; l'air du monde est si contagieux , qu'on ne saurait trop appréhender pour les personnes qui le respirent ; ainsi , je loue Dieu de l'avoir mise auprès de moi, et de m'avoir chargée de son éducation.

Que vous m'avez fait de plaisir, ma chère Mère, de m 'apprendre que le P. Garcia est arrivé à Séville, et que je vous en suis obligée ! On m'avait assuré qu'il y serait bientôt ; mais, comme je le désirais passionnément, je n'y ajoutais point de foi, et j'en douterai^ encore si vous ne me l'aviez pas mandé. N'oubliez pas de lui témoigner une grande reconnaissance : vous devez le considérer comme un fondateur de notre réforme, à laquelle il a infiniment contribué par les bons offices qu'il nous a rendus. 11 ne faut donc point baisser son voile devant lui , quelque exactitude qu'on doive avoir a le baisser devant tout le monde , mais principalement devant les Carmes, qui ne nous doivent jamais voir.

Si vous saviez en quel état est le bien de mon neveu, vous en seriez touchée de compassion. C'est un jeun<e homme dont l'attrait dominant est la retraite et la prière, et qui néglige tout le reste ; ainsi quelque

jOS

très -grande

désir que j'aie de ne point entrer en connaissance de ses affaires , je suis contrainte de m'en mêler, car on m'assure que j'y suis obligée en conscience. Cela me fait sentir que le malheur que j'ai eu de perdre un frère, pour qui j'avais tant de tendresse, n'était pas le plus grand qui dût m 'arriver : celui d'être obligée de démêler mille affaires avec tous mes parents, et de ne savoir à quoi se termineront tant d'embarras, m'est encore plus sensible.

Mandez-moi, ma chère Mère , vos dispositions intérieures ; je serai ravie de les apprendre : après tant de persécutions souffertes si constamment, il ne faut pas douter que votre âme n'ait fait de merveilleux progrès dans la perfection. Je serais bien aise aussi de voir les cantiques que vos filles ont composés. Vous faites bien de les entretenir dans une sainte joie , dans l'allégresse spirituelle; elle leur est très -nécessaire pour se soutenir au milieu de tant d'afflictions. Faites-moi savoir aussi si la santé de la Mère sous-prieure est entièrement rétablie; Dieu vous a fait une grâce de vous la conserver.

11 faut faire boucher la porte de la sacristie qui donne dans votre église, afin que vos religieuses ne puissent jamais y entrer. Le décret du Pape, donné motuproprio, excommunie les religieuses qui, sans une nécessité indispensable , entreront dans l'église, ou qui sortiront de la clôture, même pour aller fermer les portes de la rue.

Vous devez donc, ma chère Mère, avoir un bon sacristain, et un tour dans la sacristie ; l'excommunication du Pape ne regarde que la sacristie et la porte du monastère. Quand même le Pape ne l'aurait pas ordonné, nous ne pourrions, nous autres, en user autrement, car c'est un point de nos constitutions; et vous savez assez à quel péril on s'expose lorsqu'on ne les garde pas, et que, si c'est par coutume qu'on manque d'en observer une seule, on pèche mortellement. Mes amitiés, s'il vous plaît, à toutes mes chères filles ; je désire ardemment qu'elles deviennent de grandes saintes. Nos sœurs de cette maison vous assurent de leurs respects, et se recommandent très-instamment a vos ferventes prières. Je suis , ma révérende Mère, avec une véritable estime, toute à vous,

Thérèse de Jésus.

8 novembre 1581.

A LA SOEUR ÉLÉONORE DE LA MISÉRICORDE, NO- VICE, AU MONASTÈRE DE LA SAINTE-TRINITÉ DE SORIE.

La sainte la rassure et la fortifie sur certains scrupules quelle se faisait dans les commencements de sa vocation.

répondre tout à mon aise aux deux vôtres, dont la première m'a été remise par les Pères Jésuites. Persuadez-vous , ma chère fille, que je ne reçois point de lettres de vous sans ressentir une satisfaction toute particulière. Ainsi , s'il vous venait dans l'esprit de ne plus m'écrire , regardez cela comme une tentation du démon. Celle que vous éprouvez actuellement , en ce qu'il vous semble que vous ne faites aucun progrès, vous en fera faire un très-considérable. C'est ce que le temps vous apprendra. Dieu vous traite comme une personne qu'il lient déjà dans son palais , et qu'il sait ne pouvoir lui échapper. Il veut vous donner moyen de mériter de plus en plus. Peutêtre auparavant vous traitait-il avec plus de douceur; mais c'est que ce traitement vous était alors nécessaire pour vous détacher des choses du monde.

Je me souviens, à propos de cela, d'une sainte que j'ai connue à Avila; je l'appelle sainte, parce qu'assurément elle en menait la vie. Elle avait donné, pour l'amour de Dieu, tout ce qu'elle possédait au monde. II ne lui restait plus qu'une couverture, elle la donna encore. Aussitôt après. Dieu lui fit éprouver, pendant quelque temps, des peines intérieures inexprimables et de trèsgrandes sécheresses. Elle en faisait see plaintes à Notre-Seigneur, et lui disait agréablement : Vraiment, Seigneur, vous êtes admirable ! Après m'avoir tout ôté, vous me laissez là. Ainsi, ma fille , mettez-vous dans l'esprit que Dieu est de ceux qui payent les grands services qu'on leur a rendus par des mortifications, et c'est bien là le meilleur payement que l'on puisse recevoir, puisqu'on acquiert par là l'amour de Dieu.

Je lui rends grâces du profit intérieur qu'il vous fuit faire dans la vertu. Laissez-le agir en maître dans votre âme. Elle est son épouse, il vous en rendra bon compte , et la conduira par le meilleur chemin. Il vous semble que la nouvelle vie que vous menez, et les exercices qu'on vous fait pratiquer, éloignent de vous cette paix après laquelle vous soupirez; mais ne vous mettez point en peine, tout viendra à la fois; mettez voire gloire à porter la croix du Sauveur ; ne faites aucun cas des douceurs et des consolations; il n'appartient qu'aux simples soldats de vouloir être payés par jour; servez gratuitement comme les grands seigneurs servent le roi, et que celui du ciel soit toujours avec vous.

Mes obéissances très-humbles, je vous prie, à ceux de MM. vos frères que je connais. Dieu vous conserve et vous rende telle que je souhaite 1 Je suis bien tendrement, etc.

Thérèse de Jésus.

Le Saint-Esprit soit avec vous, ma chère fille. Ah ! que je voudrais bien n'avoir point d'autres lettres à écrire que celle-ci, pour

A LA SOEUK THÉRÈSE DE JESUS, NIECE DE LA SAINTE , NOVICE AU MONASTERE DE SAINT- JOSEPH d'avila.

La sainte donne à sa nièce de salutaires instructions.

La grâce de l'Esprit-Saint soit avec vous , ma chère fille. Votre lettre m'a fait grand plaisir: et comme nous avons quelque temps à passer éloignées l'une de l'autre , je suis charmée que les miennes fassent le même eifet sur vous.

Par rapport aux sécheresses que vous éprouvez, il me paraît que Dieu vous traite déjà comme une âme forte, puisqu'il veut vous mettre à l'épreuve pour connaître l'amour que vous lui portez , et pour juger si cet amour est de même dans In sécheresse que dans la consolation. Vous devez tenir ce trailement à très-grande faveur de sa part, bien loin de vous en chagriner. C'est dans la pratique des vertus , bien plus que dans la ferveur sensible , que consiste la perfection; et d'ailleurs la ferveur reviendra dans le temps que vous y penserez le moins.

Quant à ce que vous me marquez de celle religieuse, c'est une pensée que vous devez chasser de votre esprit ; n'allez pas non plus vous figurer qu'une simple pensée soit un péché, quelque mauvaise qu'elle soit. Ce que vous me dites de cette fille n'est rien au fond; mais je voudrais qu'elle éprouvât cet état de sécheresse et de tiédeur où vous êtes présentement ; car je doule qu'elle sache ce qu'elle fait; et nous pouvons lui souhaiter cet état pour son plus grand avantage. Dorénavant , ma chère fille , quand il vous viendra quelque mauvaise pensée , faites le signe de la croix, ou dites un Pater, ou frappez-vous la poilrine, et faites en sorte de détourner votre esprit à d'autres objets. En résistant de celle façon , vous tirerez un mérite de la tentalion même.

J'aurais bien voulu répondre à la sœur Isabelle de Saint-Paul, mais je n'en ai pas eu le temps j^aites-lui mes compliments. Elle sent biën'tjue vous devez être la plus chérie. D'en François se porte à merveille ; il vit comme un saint : il communia hier avec tous ses domestiques. Nous allons demain à Valladolid, d'où il vous écrira; car je ne l'ai point averti de ce messager-ci. Dieu vous conserve, ma chère fille, et vous rende une grande sainte. Je me recommande à toutes nos sœurs, et suis toujours voire bonne tante,

Thérèse de Jésus.

2 mai 1582.

A LA RÉVÉRENDE MERE MARIE DE SAINT-JOSEPH

La sainte traite dans cette lettre divers sujets détachés.

La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec

— PART. IV. LETTRES CHOISIES

3Ifr

votre révérence, ma chère Mère. Une de vos lettres que je reçus hier, toute succincte qu'elle était, m'a infiniment soulagée de la peine que me causait la mortalité qui règne a Séville. Depuis cette triste nouvelle je n'ai pas été la longueur d'un Credo sans penser à vous, saisie de mille alarmes que la crainte de vous perdre jetait dans mon cœur : tout ce que j'ar pu faire dans cette désolation, a été de prier ardemment Notre- Seigneur pour votre conservation , et d'ordonner des prières dans tous nos monastères pour attirer sur vous sa protection.

Je ne vous ai pas encore parlé, ma chère Mère, sur les plaintes que vous faites de la Mère prieure île Grenade : elles me paraissent plaisantes. Vous devriez vraiment, au lieu de la blâmer, la remercier un million de fois de vous avoir renvoyé vos religieuses avec tant d'honneur et de bienséance. Quand même elle leur eût donné une litière, je ne l'aurais pas trouvé mauvais au défaut d'une autre commodité. Loin donc de la censurer et de regretter la dépense qu'elle a faite, je prie Dieu de l'en dédommager; car elle l'a très-bien employée. Si cette conduite est improuvée, ne nous en mettons nullement en peine ; ce ne sont que des délicatesses et des raffinements de précieuses, à quoi on ne doit avoir nul égard. A Dieu ne plaise que l'on en use autrement que j'en ai usé, moi-même dans nos fondations : j'en aurais bien du chagrin ; mais j'espère que cela n'arrivera pas, et que l'on continuera comme on a commencé. Pour ce qui est d'y rencontrer des obstacles et des contradictions, ce n'est point un mal ; au contraire, c'est une marque que Dieu eu doit être glorifié.

Ma nièce Thérèse, qui est une petite sainte, désire avec bien de l'ardeur de faire profession; elle vous assure de la continuation de son respect, et vous supplie de nu pas l'oublier devant Dieu. Je vous demande la même grâce pour moi. Nos sœurs vous saluent, et toute votre sainte communauté pareillement; elles ont bien de la confiance en votre crédit auprès du Seigneur.

Je prie Dieùd'êlre toujours avec vous, de vous soutenir sans cesse de sa main, et de vous rendre une grande sainte. C'est le souhait, ma révérende Mère, de celle qui est, pleine de tendresse, toute à vous, r(; Thérèse de Jésus.

Le 6 juillet 1582.

A LA RÉVÉRENDE MÈRE TIIOMASSIMv-BAPTISTE, PRIEURE DU MONASTÈRE DE BURGOS.

La sainte lui recommande les malades; lui défend et lui permet ta quête selon la différence des temps.

Jésus soit toujours avec votre révérence ma chère Mère. Je suis sensiblement touchée de la maladie de la sœur dont vous rae parlez : outre que c'est une excellente relî-

gieuse que je regretterais beaucoup, ce vous est, ma chère Mère, un étrange ^mbirras , dans la conjoncture présente, d'avoir des malades à assister. Donnez-m'en des nouvelles le plus souvent que vous pourrez, et ne vous approchez point si près de leur lit, de peur que vous ne tombiez aussi malade : votre présence n'est nullement nécessaire à sa guérison, et l'on peut, en votre absence, l'assister, la soulager et en avoir un fort grand soin. Vous savez que je vous ai prescrit d'avoir une charité compatissante pour les malades, et je sais que vous n'en manquez pas ; ainsi ce n'est que pour vous renouveler dans ces bonnes dispositions que je vous en parle ici : le désir que j'ai qu'on ne néglige rien pour leur soulagement est si vif, que je ne cesse point d'y exciter toutes les prieures.

La proposition que vous me faites, ma chère Mère, de faire quêter pour vous dans la ville, me désole; et je ne puis comprendre que vous me demandiez ce que je souhaite que vous fassiez à ce sujet. Je vous ai dit tant de fois qu'il est pour vous de la dernière conséquence qu'on ne sache pas que votre monastère ne possède aucun revenu, ce qu'on ne manquerait pas de savoir si vous vous avisiez de faire quêter. C'est, si je ne me trompe, un point de constitution , île ne rien demander, à moins que la nécessité ne soit bien grande ; et vous n'êtes pas, Dieu merci, dans cette extrémité; car Mme de Tolosa m'a promis de vous donner peu à peu la légitime de ses filles.

Quêtez, à la bonne heure, lorsqu'on saura que vous n'avez aucune rente : mais à Dieu ne plaise que vous le fassiez présentement que tout le monde est persuadé que vous avez du bien, et que vous ne manquez pas du nécessaire! Croyez-moi, ce que vous gagneriez par cet endroit-là, vous le perdriez par mille autres. Il vous sera donc plus avantageux de parler de ma part à vos messieurs, et de leur représenter le besoin où vous êtes de quelque assistance.

Je me souviens de vous avoir déjà priée de leur faire mes respectueux compliments : aujourd'hui je vous donne procuration de leur dire, en mon nom, tout ce qu'il vous plaira; ainsi vous ne mentirez point.

Je prie Dieu, ma révérende Mère, d'être toujours avec vous, de vous conserver et de vous sanctifier de plus en plus. Toute àvous, Thérèse de Jéscs.

9 août 1582.

AU RÉVÉREND P. JÉRÔME GRATIEN

La sainte lui expose sa peine de ce qu'il est parti; lui apprend les difficultés qu'on formait au testament de M. son frère; lui donne quelques avis sur des plaintes ; marque son éloignement des tnonastères magnifiques, et parle de diverses affaires.

La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec votre révérence, mon Père. Le plaisir

de recevoir souvent de vos nouvelles, quelque grand qu'il soit, n'est pas capable de me consoler de votre absence, quoique j'aie appris avec bien de la joie que vous vous portez bien, et que l'air du pays où vous demeurez est sain. Dieu veuille que vous vous portiez de mieux en mieux. J'ai reçu toutes vos lettres. Cette absence m'est d'autant plus sensible, que je ne puis goûter les raisons qui vous ont déterminé à partir avec tant de précipitation.

De bonne foi, j'ai peine à comprendre la vraie cause de mon chagrin. 11 est cependant vrai que je fus touchée d'une si vive douleur en vous voyant partir si inopinément, qu'elle m'avait "fait perdre entièrement le goût de vous écrire. Voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit, et pourquoi je ne vous écrirais pas encore aujourd'hui , si une nécessité indispensable ne m'y obligeait. Avec cela j'ai un grand mal de tête; et quoique mon mal de gorge soit diminué, je n'en suis pas quitte. Peut-être que dans le décours de la lune j'aurai la tète moins souffrante.

Il faut vous dire que j'ai eu depuis peu bien des affaires à démêler avec la bellemère de mon neveu, laquelle se donne bien du mouvement pour faire casser le testament de feu mon frère. Quoique le droit ne soit pas pour elle, néanmoins comme bien des gens lui iont entendre le contraire, et que d'ailleurs c'est une femme entreprenante et résolue à intenter procès, on m'a conseillé l'accommodement, tant afin que mon neveu ne se ruine pas en procédures, que pour que nous ne fassions pas des frais inutiles. 11 est vrai que ce sera faire tort à notre monastère de Saint-Joseph d'Avila : mais j'espère que, pourvu que l'accommodement se fasse avec solidité , tôt ou tard tout nous reviendra avec l'aide de Dieu. Que cette chicane m'a fatiguée, et qu'elle me fatigue encore aujourd'hui 1

Ma nièce Thérèse, toute désolée qu'elle est de votre absence, se porte néanmoins assez bien : nous lui avions caché votre départ jusqu'à présent, pour lui épargner la douleur que je prévoyais qu'elle en sentirait. Sa tristesse ne laisse pas de me consoler, étant bien aise qu'elle apprenne en cette occasion combien peu l'on doit compter sur l'amitié des créatures, et combien l'on serait à plaindre de mettre sa confiance autre part qu'en Dieu. Cette réflexion m'a été à moimême très-avantageuse.

Prenez bien garde , je vous supplie, à la manière dont vous prêchez dans l'Andalousie : je n'ai jamais goûté que vous fissiez un long séjour dans ce pays-là. Le récit que vous m'avez fait des persécutions que certaines personnes y ont souffertes, augmente tellement la peur que j'ai qu'il ne vous en arrive autant , que je ne cesse point de demander à Dieu de ne pas permettre de mes jours un tel malheur. Le démon ne s'endort point, comme vous le remarquez fort bien ; et nous devons toujours nous défier de ses artifices. Enfin, je serai dans l'inquiétude tant que vous resterez à Séville. Je vous le

ESPRIT DE SAINTE THERESE. - PART. IV. LETTRES CHOISIES

répète : ne vous naturalisez pas dans l'Andalousie, votre humeur n'y est pas propre; et quoique vous y prêchiez rarement, n'oubliez pas d'être bien attentif à tout ce que vous direz en chaire.

Que de choses j'aurais à vous dire, mon révérend Père , touchant l'affaire de Salamanque, qui m'a fait passer de bien mauvais moments !

Je ne puis comprendre l'empressement excessif qu'ont nos sœurs d'acquérir lamaison en question ; souffrez, mon Père , que je vous donne un avis : c'est de ne vous jamais fier à des filles, quoique religieuses et saintes, lorsque vous leur verrez de la vivacité dans les désirs ; car l'envie de réussir leur fera imaginer cent mauvaises raisons qu'elles croiront admirables.

il vaut bien mieux que nos sœurs de Salamanque achètent, comme pauvres, une petite maison , et qu'elles s'y établissent humblement, que de s'endetter pour en avoir une spacieuse. Si quelque chose, mon révérend Père, est capable de me consoler de votre éloignement, c'est de vous voir délivré de ce terrible embarras; car j'aime bien mieux soutenir seule la peine qu'il me cause , que de la partager avec vous.

Permettez que je vous prie de faire mes compliments à ,1a révérende Mère prieure, et à toutes les sœurs : je ne leur écris pas, parce qu'elles apprendront de mes nouvelles par cette lettre. J'ai de la joie de ce qu'elles se portent bien, et je les prie d'avoir bien soin de votre santé, et de prendre garde de ne point trop vous fatiguer.

Dieu vous conserve, mon révérend Père, et vous préserve de tous dangers, comme l'en supplie celle qui est, pleine de vénération, votre indigne servante et fille,

Thérèse de Jésus.

1" septembre 1582.

A LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE I)E CHRIST, PRIEURE DU MONASTÈRE DE LA SAINTE-TRINITÉ DE SO- RIE.

Cette lettre roule sur le peu de cas qu'on doit faire des préséances dans les maisons religieuses.

Jésus soit avec votre révérence, ma chère Mère, el vous conserve. J'ai reçu vos lettres qui m'ont fait grand plaisir. J'aurais bien souhaité que ce que je vous ai marqué, au sujet de la cuisine et du réfectoire , eût pu se faire ; mais, comme vous êtes plus à portée de voir ce qui convient, vous en ferez ce que vous jugerez à propos. Je suis bien aise d'apprendre que la fille deRoch de Houerte soit un bon sujet. Quant à la profession de la sœur dont vous me parlez , je trouve fort à propos qu'on la diffère jusqu'au temps que vous diies. Comme elle est encore extrêmement jeune, il n'y a pas d'inconvénient. Et ne vous étonnez "point de lui voir quelques petites fantaisies; cela est de son âge, et ce

3Ii

sont ordinairement celles-là qui, avec le temps, deviennent les plus mortifiées. Dites, je vous prie, à la sœur Eléonore de la Miséricorde , que ce qu'elle me demande est le moins que je voulusse faire pour son service. Plût à Dieu qu'il me fût possible d'aller à sa profession. J'irais de grand cœur, et cela me ferait plus de plaisir que bien des choses qui m'occupent ici.

Au reste , si je suis d'avis qu'on diffère la profession de la petite novice, ne pensez pas que ce soit dans la vue de donner à sa compagne l'ancienneté sur elle , à cause de la différence de leurs âges. Ce sont là de ces petites vanités mondaines que je ne puis souffrir, et auxquelles je serais fâchée, ma chère Mère, que vous vous arrêtassiez. Mais je considère seulement qu'elle est fort jeune, et qu'il est bon de la rendre plus mortifiée qu'elle ne l'est. Si je savais qu'on dût prendre la chose autrement, je ne voudrais pas qu'on différât d'un moment à lui faire faire ses vœux, dans l'opinion où je suis que c'est dans nos actions que doit paraître l'humilité dont nous faisons profession. Vous êtes la première à qui je parle de ceci; car à l'égard de la sœur Eléonore de la Miséricorde, je la crois trop humble pour faire la moindre attention à de pareilles minuties. J'approuve donc le retardement par les raisons que je viens de vous dire. Je ne puis m'étendre davantage, parce que nous allons partir pour Médine. Ma santé est comme à l'ordinaire. Mes compagnes se recommandent à vos prières. Nous avons reçu depuis peu une lettre de la Mère Anne, qui nous mande ce qui se passe là-bas. Mes compliments à toutes nos sœurs. Dieu les rende saintes, et vous aussi. Je suis de tout mon cœur, ma révérende Mère, etc.

De Yalladolid, ce 15 septembre 1582. ,4

Page 1