‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 125 sur 454 · DEUXIÈME DEMANDE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME DEMANDE

POl'it LE MARDI.

Que votre royaume nous arrive. ]

L'âme, après s'être occupée, durant la nuit du lundi, des mêmes réflexions dont elle s'était occupée pendant la journée, se reposera «'"Mis le sein de Dieu son Père, etjdès le matin du lendemain mardi, après avoir demandé pardon à Dieu de sa tiédeur à procurer la gloire de son saint nom, elle se disposera à traiter comme son Roi

celui qu'elle avait traité le jour précédent comme son Père. Elle lui dira donc à son réveil : Notre Roi, que votre règne nous arrive.

Cette demande vient naturellement à la suite de la première, puisque personne n'a plus de droit au royaume que les enfants du roi. Nous dirons donc à Dieu : Que le monde, le démon et la chair régnent sur la terre; c'est à vous, ô mon Roi ! de régner sur nous, et de détruire en nous le règne de l'avarice, de l'orgueil et de la mollesse. Et cette demande peut être entendue de deux façons, soit en demandant au Seigneur la possession du royaume des cieux,dont la propriété nous appartient comme à ses enfants ; soit en lui demandant qu'il règne sur nous et qu'il fasse de nous son royaume.

Ces deux sens différents sont également orthodoxes et conformes à la sainte Ecriture, suivant ce que j'ai appris des théologiens. C'est dans le premier sens que Dieu a dit : Tenez, les bénis de mon Père, et possédez le royaume qui vous est préparé depuis le commencement du monde (Mat th. xxv, 34-) : et c'est dans le second sens que saint Jean fait dire aux saints dans le séjour de la gloire : Seigneur, vous nous avez rachetés par votre sang, et vous avez fait de nous le royaume de votre Père et de notre Dieu. (Apoc. v, 9, 10.) 11 y a dans ces deux sens une délicatesse admirable : lorsque c'est Dieu qui nous parle, il dit qu'il est notre royaume, et quand c'est nous qui lui parlons, iious le bénissons de ce que nous sommes son royaume; ce qui forme entre Dieu et nous une espèce de combat de politesse tout spirituel et tout céleste.

Je ne sais lequel des deux est le plus glorieux pour nous, ou que Dieu mette sa gloire à nous avoir pour son royaume, et sa satisfaction à nous posséder, étant ce qu'il est: on qu'il veuiile être notre royaume et nous rendre possesseurs de lui-même. Cependant j'aime mieux, quant à présent, que nous soyons son royaume, puisqu'il suit de là qu'il est notre Roi. Il a dit à sainte Catherine de Sienne : Pensez à moi, etjepenseraià vous ; età une certaine religieuse : Chargezvous de mes affaires, et je me chargerai des vôtres.

Efforçons-nous donc de nous rendre tels, que Dieu se glorifie de régner en nous, et il aura soin de nous faire régner en lui. C'est ce royaume que Notre-Seigneur a eu en vue, lorsqu'il a dit dans son Evangile : Cherchez premièrement et avant toutes choses le royaume de Dieu, et ne vous mettez point en peine de tout le reste, car votre Père s'en charge. (Matth. vi,33.) Et saint Paul dit encore, en parlant du même royaume : que c'est la joie et la paix dans le Saint-Esprit. (Rom. xiv, 17. ).

Considérons ensuite quels doivent être ceux dont Dieu se glorifie d'être le Roi, et qui de leur côté se glorifient d'être son royaume; de combien de vertus ils doivent être ornés; combien ils doivent être réservés dans leurs paroles, généreux, humbles,

d'un commerce doux, et patients dans les travaux; combien leur âme doit être nette et leurs pensées pures ; combien ils doivent être paisibles et tranquilles dans toutes leurs démarches, dégagés de tout sentiment d'envie, et empressés à procurer le bien du prochain.

Considérons aussi comment les bons sujets se conduisent à f égard de leur roi. De là élevant notre pensée vers le Roi du ciel, qui est le nôtre, nous comprendrons comment nous devons en user à son égard, et nous sentirons la valeur de ce que nous lui demandons en lui disant : Que votre royaume nous arrive.

Nous vivons sous l'autorité de certaines lois, obligés de les garder, et de nous aider les uns les autres, de manière que l'un communique à l'autre ce qui lui manque. Nous sommes dans l'obligation de sacrifier nos biens et nos vies pour notre roi, et nous désirons sincèrement de lui donner satisfaction en toute rencontre. Si quelqu'un nous a fait tort, c'est au roi que nous demandons justice. Nous avons recours à lui dans nos nécessités. Chacun de nous le sert à sa manière et sans jalousie, le soldat à la guérie, I l'officier dans les fonctions de sa charge, le laboureur dans son travail. 11 en est de même du gentilhomme, du docteur, du mateloi, de celui-là même qui n'a jamais vu le roi; tous s'empressent également à lui rendre quelque service, tous désirent de le voir. Le moissonneur, tout couvert de sueur dans la plus grande chaleur du mois d'août, est bien aise que le roi se réjouisse et se délasse avec ses courtisans. C'est assez qu'on sache que quelqu'un est dans les bonnes grâces du roi, pour que chacun vienne lui offrir ses services et lui marquer son respect. Enfin tous les sujets s'accordent à procurer autant qu'il est en eux la paix et la tranquillité de l'Etat, et l'avantagedu servicedu roi.

Repassons présentement sur toutes ces circonstances d'un royaume bien policé, et faisons-en l'application à notre demande. Nous trouverons que ce que nous demandons à Dieu, c'est que ses lois soient ponctuellement gardées, qu'il soit fidèlement servi, et que tousses sujets vivent en paix : que nos âmes, au dedans desquelles il se plaît d'établir son royaume, soient toujours disposées de façon qu'il y règne véritablement : que toutes nos puissances lui soient parfaitement soumises : que notre entendement demeure ferme dans sa foi : que notre volonté soit toujours déterminée à garder ses saintes lois, au péril même de notre vie : que nos affections soient si bien réglées, qu'elles ne résistent jamais à la volonté divine : que nos passions et nos désirs soient si tranquilles, qu'ils ne murmurent point contre les préceptes de la charité : que nous soyons tellement exempts d'en vie, que nous voyions sans peine Dieu se communiquer plus intimement à d'autres qu'à nous, et qu'au contraire nous nous réjouissions de le voir régner sur la terre comme au ciel ; que

nous soyons contents de le servir en qualité de moissonneurs, c'est-à-dire dans les plus bas emplois, et que nous regardions comme une récompense s'il daigne tirer de nous le moindre service dans son royaume ; enfin qu'il soit fidèlement servi et obéi, qu'il règne sur nous, et qu'il dispose de chacun de nous comme notre Roi et notre souverain Maître.

Tout ce que nous ferons et tout ce que nous entendrons durant ce jour, doit être rapporté à Dieu considéré comme notre Roi, de même que nous lui avons tout rapporté dans la journée précédente en le considérant comme notre Père. Ici vient fort à propos cet endroit de la Passion de notre Sauveur, où Pilate, après avoir entendu les accusations portées contre lui, le présente au peuple, couronné d'épines, ayant à la main un roseau au lieu de sceptre, et revêtu d'un vieux manteau de pourpre, et leur dit : Voici le roi des Juifs. (luc.xxm, 38.) Rendonslui le tribut d'adoration qui lui est dû, au lieu des blasphèmes et des insultes qu'il reçut des soldats et des Juifs, lorsqu'ils le virent en cet état ; faisons des actes d'humilité, et désirons sincèrement que les honneurs et les éloges du monde soient désormais pour nous un sujet d'affliction, et comme une couronne d'épines.

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