PART. V. OPUSCULES
qu'elles ont broutée dans le pâturage évangélique, il s'assied au milieu d'elles; et pour les empêcher de dormir, il régale leurs âmes de la douce musique de ses consolations intérieures, comme un pasteur ordinaire réjouit son troupeau en jouant de son flageolet. Durant l'hiver, il leur cherche des abris où elles puissent se délasser de leurs fatigues; il les préserve des herbes vénéneuses, en ne permettant pas qu'elles paissent dans les lieux où elles pourraient en trouver. Il les mène en sûreté par les bois et les prairies, en les assistant toujours de ses conseils. Et s'il arrive qu'elles passent par des terres sablonneuses où le vent fasse voler en l'air des tourbillons de poussière, ou bien par des fondrières, au moins sontelles sûres avec lui de trouver toujours les eaux les plus claires et les plus douces, qui sont celles de la doctrine de l'Evangile.
Saint Jean vit autrefois ce divin Pasteur, sous la figure d'un agneau, au milieu de ses brebis, qui les gouvernait et les faisait passer par les jardins les plus riants et les plus frais, et qui les menait aux sources des eaux vives. O l'agréable spectacle, de voir le Pasteur devenu agneau ! C'est bien un Pasteur, puisqu'il mène paître; c'est un agneau, puisqu'il veut être lui-même la pâture; c'est un Pasteur, puisqu'il nourrit; c'est un agneau, puisqu'il sert de nourriture ; c'est un Pasteur, puisqu'il donne la vie à ses brebis ; c'est un agneau, puisqu'il a pris naissance de l'une d'elles. Lors donc que nous lui demandons qu'il nous donne notre pain quotidien et supersubslantiel, c'est comme si nous lui demandions que lui, qui est notre pasteur, soit aussi notre nourriture et notre soutien.
Notre-Seigneur ne peut être que très-content que nous le considérions , comme il s'est présenté lui-même à une de ses servantes, en habit de pasteur, avec un maintien extrêmement doux, appuyé sur sa croix comme sur une houlette, et appelant ses brebis les unes de la voix, les autres de sou sifflet. Mais il se plaît encore davantage d'être considéré élevé sur la croix comme un agneau rôti et préparé pour noire nourriture, notre régal et notre consolation. Qu'il est doux de le voir comme un agneau porter lui-même sa croix, ou comme un bon Pasteur, porter sa brebis égarée sur ses épaules ! Comme Pasteur, il nous reçoit et nous met à l'abri dans ses entrailles, en nous y faisant entrer par les portes de ses plaies ; comme agneau, il se renferme lui-même dans nos propres entrailles.
Considérons l'embonpoint et la beauté des brebis qui suivent de plus près le pasteur, et la sécurité avec laquelle elles marchent ; et tâchons, à leur imitation, de ne point nous éloigner du nôtre, et de ne le jamais perdre de vue. Les brebis qui marchent au^ tour du pasteur sont toujours mieux soignées que les autres, et s'il mange quelque chose, il leur en donne toujours quelque
(7) C'est l'expression du texte.
petit morceau. Si !e pasteur se cache ou s'endort, la bonne brebis ne bouge de l'endroit où elle se trouve, jusqu'à ce qu'il paraisse ou qu'il se réveille, ou bien elle le réveille elle-même à force de bêler, et à son réveil il lui fait de nouvelles caresses.
L'âme doit se regarder comme étant dans une solitude ténébreuse où l'on ne découvre aucun chemin tracé, et où elle se trouve environnée de loups, de lions et d'ours, sans aucune assistance du ciel ni de la terre , si ce n'est celle de son Pasteur qui la défend et la guide. C'est ainsi que souvent nous nous trouvons dans les ténèbres, environnés d'ambition , d'amour-propre et d'une multitude d'autres ennemis visibles et invisibles, sans autre ressource que celle d'appeler à notre secours le divin Pasteur de nos âmes, qui seul peut nous délivrer des périls dont nous sommes menacés.
Nous devons aussi dans ce jour méditer sur le très-saint sacrement de l'Eucharistie, sur l'excellence de cette nourriture qui est la substance même du Père éternel, de laquelle David a dit (pour relever le prix de la faveur que Dieu a faite aux hommes en établissant ce Sacrement) qu'il les rassasie de la moelle de ses propres entrailles.
Cette faveur est fort au-dessus de celle que Dieu nous a faite en s'incarnanl pour nous ; car par l'incarnation il a seulement déifié son âme et son corps en les unissant à sa personne ; mais dans ce Sacrement il a voulu déifier tous les hommes ; et comme la nourriture que l'homme a reçue dans son enfance est toujours la plus propre à entretenir sa vigueur, après nous avoir régénérés et nourris de son esprit par le baptême, il a voulu que nous n'eussions d'autre pain que lui-même, afin que notre nourriture répondît toujours à la dignité de ses enfants, où il nous avait élevés.
L'amour avec lequel il se donne aux hommes dans ce sacrement , va jusqu'à leur commander à tous de se nourrir de son corps, sous peine de la vie. Ce n'est pas qu'il ait ignoré que plusieurs s'en nourrissaient étant en état de' péché mortel ; mais l'amour qu'il nous porte est si véhément et si actif, que, pour jouir de l'ardeur avec laquelle ses amis s'en nourrissent, il franchit tous les obstacles et s'expose volontiers aux outrages de ses ennemis. C'est aussi pourrions donner une nouvelle preuve de son amour, qu'il a voulu consacrer et instituer cette divine nourriture dans le temps même qu'il se livrait pour nous à la mort : et quoique sa chair et son sang soient également présents dans chacune des deux espèces sacramentales, il a encore voulu que chaque espèce fût consacrée séparément , afin de nous montrer par celte sorte de division , qu'il serait moit volontiers pour nous, s'il tût été nécessaire, autant de fois qu'on consacre et qu'on offre le sacrifice de la Messe dans toute l'Eglise.
Cet amour avec lequel Dieu se donne à nous, et le tendre artifice dont il use en celte oocasion, sont, au-dessus de toule ex-
pression ; car, comme deux choses ne peuvent s'unir sans un moyen qur participe de l'une et de l'autre, qu'a fait ce Dieu d'amour pour s'unir à l'homme ? Jl a pris chair parmi nous, il a joint intimement notre chair à sa personne divine, afin qu'après l'avoir ainsi déifiée, il pût nous la donner en nourriture, et nous unir à lui par nous-mêmes.
C'est sur cet amour que le Seigneur veut que nous méditions quand nous approchons de la sainte table. C'est là que doivent tendre et s'arrêter toutes nos pensées. C'est toute la reconnaissance qu'il exige de nous, lorsqu'il nous commande de nous souvenir en communiant qu'il est mort pour nous. Et, pour nous faire connaître combien volontiers il nous donne celte précieuse nourriture, il l'appelle notre pain quotidien ; il veut que nous la lui demandions chaque jour.
Mais nous ne devons jamais perdre de vue la pureté et les autres dispositions saintes avec lesquelles ce pain divin doit être mangé. On raconte d'une grande servante du Seigneur, que, comme elle désirait communier tous les jours, le Seigneur lui montra un globe de cristal parfaitement beau, et lui dit : Vous pourrez communier quand vous serez semblable à ce cristal. 11 ne laissa pas cependant de le lui permettre sur-le-champ. On peut aussi se rappeler en ce jour cette parole du Seigneur sur la croix, J'ai soif {Juan, xix, 28), et le breuvage amer qu'on lui donna, et en même temps comparer la douceur du breuvage qu'il nous fournit , avec l'amertume de celui que nous lui présentons dans la soif ardente qu'il a de notre salut.