SIXIÈME DEMANDE
rOL'R LE SAMEDI.
Et ne nous laissez pas succomber à la tentation.
Nos ennemis sont si puissants et si opiniâtres, que nous courons risque perpétuellement d'en être opprimés; et notre faiblesse est si grande, que nous sommes toujours prêts à tomber si le Tout-Puissant ne nous soutient. Il est donc de la dernière importance pour nous d'implorer sans cesse la protection du Seigneur, pour qu'il ne permette pas que nous succombions aux tentations présentes, ni que nous retombions dans nos iniquités passées.
Nous ne lui demandons pas de n'être point tentés, mais seulement de n'être point vaincus par la tentation : lorsque nous la surmontons par le secours de la grâce et par la correspondance de notre volonté, elle tourne alors à la gloire de Dieu, et nous assure une couronne immortelle. Si donc il veut que nous le priions de ne pas permettre que nous succombions, c'est pour nous faire entendre que c'est par sa permission que nous sommes tentés; que c'est par notre faiblesse que nous succombons, et que c'est par son secours que nous demeurons vainqueurs.
Considérons ici qu'il n'est que trop vrai que nous sommes tous faibles, infirmes et blessés, tant parce que nos pères nous ont transmis tous ces maux avec la vie, que parce que nous nous sommes encore affaiblis nous-mêmes, et que nous nous sommes couverts de plaies {Isa. i, 6), depuis les pieds jusqu'à ta tête, par nos propres péchés et par nos mœurs corrompues; et présentons-nous devant le médecin céleste en le priant de ne
OEIVRES COMPLETES DE M. E.UERY.1
pas "permettre que nous succombions à la tentation, de nous soutenir toujours de sa main puissante, et de ne nous point abandonner.
Le nom de médecin est fort agréable à Dieu, et c'est la fonction qu'il a le plus exercée durant le temps qu'il a vécu parmi nous ; ne s'étant presque occupé que du soin de guérir les maladies, tant corporelles que spirituelles, les plus incurables et les plus invétérées. Il s'est qualitié lui-même de médecin, lorsqu'il a dit : Ce ne sont pas les sains, mais les malades qui ont besoin du médecin. (Luc. v, 31.) Et, pour nous faire voir qu'il voulait être le nôtre, il s'est peint luimême dans la parabole du Samaritain, qui pansa avec de l'huile et du vin les plaies d'un voyageur que les voleurs avaient dépouillé, blessé et laissé à demi mort. Le médecin et le rédempteur ne sont en Dieu qu'une seule et même chose , si ce n'est que, comme rédempteur, il s'est chargé des péchés passés, selon l'expression de saint Paul, et que, comme médecin, il prend soin de nos plaies et de nos infirmités , tant pour le présent que pour l'avenir.
Considérons la conduite des médecins de la terre. Ils ne visitent que ceux qui les appellent, et préfèrent ceux qui les payent le mieux à ceux qui auraient le plus besoin de leur secours. Ils exagèrent la maladie, et quelquefois même la prolongent pour gagner davantage. Ils ont des substituts pour visiter les pauvres, et ne vont en personne que chez les riches. Les remèdes qu'ils ordonnent, soit aux uns soit aux autres, ils ne les leur fournissent pas; et ces remèdes sont aussi coûteux qu'incertains.
O Médecin céleste I vous ne leur ressemblez que par le nom 1 Vous venez sans être appelé, et plus volontiers chez les pauvres que chez les riches. Vous visitez en personne tous vos malades indistinctement. Il vous suffit que le malade se reconnaisse pour tel, et qu'il sente le besoin qu'il a de vous. Non-seulement vous n'exagérez pas la maladie, ni la dilliculté de la guérir, mais vous rendez facile la guérison , quelque grave que soit le mal , et vous promettez la santé pour peu que l'on soupire pour l'obtenir. Jamais vous ne vous êtes dégoûté d'aucun malade, quelque rebutante que fût sa maladie. Vous allez par les hôpitaux cherchant les pauvres et les incurables. Vous vous payez vous-même de vos peines, et vous tirez de chez vous tous les remèdes. Eh I quels remèdes encore! des remèdes composés de l'eau.et du sang qui coulèrent autrefois de votre sacré côté. Vous vous servez du sang pour guérir nos maux, et de l'eau pour nous laver, pour effacer en nous jusqu'à la moindre souillure et jusqu'au plus petit vestige de la maladie.
Il y avait au milieu du paradis terrestre une source si abondante, qu'elle se partageait en quatre grands fleuves qui arrosaient toute la terre ; de même nous voyons que de la source d'amour qui s'élance avec impétuosité du cœur de Jésus, sont sortis
cinq fleuves de sang qui, prenant leur cours par les ouvertures de ses pieds, de ses mains et de son côté, coulent incessamment pour la guérison de nos plaies et de toutes nos infirmités. Combien voit on dans le monde de malades qui meurent faute de médecin, ou faute d'avoir de quoi acheter les remèdes dont ils auraient besoin! Nous ne courons pas de pareils risques avec le Médecin de nos âmes. 11 s'invite lui-même et vient à nous chargé de remèdes pour tous nos maux; et, quoique ces remèdes lui coûtent fort cher, il les donne gratuitement à quiconque les lui demande, et prie même qu'on les prenne. Il a rendu notre guérison facile en achetant ces remèdes ; ils lui ont coûté la vie : et c'est en le voyant mort que nous avons recouvré la santé, de même qu'autrefois ceux qui avaient été mordus des serpents animés , étaient guéris en regardant un serpent inanimé élevé sur un poteau. Enfin, c'est Dieu même qui a entrepris notre guérison , c'en est assez pour que nous ne puissions plus douter de l'efficacité de ses remèdes. Il ne nous reste qu'à lui montrer nos plaies, à lui déclarer nos maladies, et à lui ouvrir nos cœurs , surtout en ce jour où il se présente à nous plus particulièrement comme médecin , avec un désir ardent de nous rendre la santé.
C'est ici l'occasion de considérer l'aveuglement de notre esprit et la corruption de notre volonté, qui nous portent à nous aimer et à nous estimer nous-mêmes par-dessus tout: l'oubli où tombe notre mémoire des bienfaits que nous avons reçus de Dieu; la fatale facilité de notre langue à débiter des extravagances ; la légèreté de notre cœur et son inconstance dans ses affections bizarres; son peu de persévérance dans le bien; l'habitude qu'il a de rapporter tout à soi , et la dissipation avec laquelle il se livre aux objets extérieurs. Enfin, qu'il n'y ait en nous aucune plaie, ni vieille ni nouvelle, que nous ne découvrions à cet habile médecin, pour lui en demander le remède.
Quand le malade ne veut pas prendre ce qui lui est ordonné, ou s'abstenir de ce qui lui est défendu, le médecin a coutume de l'abandonner, si ce n'est que le malade ait l'esprit aliéné. Mais le Médecin céleste ne sait ce que c'est que d'abandonner ses malades, même les plus indociles; il les traite tous comme des gens qui ont perdu l'esprit, et il n'y a rien qu'il n'emploie pour les rappeler à la raison.
On fera fort bien encore de se représenter en ce jour la sépulture de Notre-Seigneur, et de méditer sur ces cinq plaies qui sont et demeureront toujours ouvertes jusqu'à la résurrection générale pour la guérison des nôtres. Puis donc que nous tirons notre salut de ces sacrées plaies, ayons soin de les embaumer du parfum précieux de la mortification, de l'humilité, de la patience et de la douceur, en nous employant de tout notre cœur aux besoins de notre prochain ; et, puisque nous ne pouvons ici-bas servir Dieu en personne et dans sa forme visible,
assurons-nous sur sa parole, qu'il prend et reçoit pour son compte ce que nous faisons pour nos frères, comme si nous le faisions pour lui-même.