DISCOURS PRELIMINAIRE SUR RACON
•11 n'est point d'auteur plus célèbre et plus fréquemment cité dans les ouvrages de la phi losophie moderne que le chancelier Bacon. L'époque de sa grande réputation parmi nous remonte à l'Encyclopédie. Les auteurs de ce fameux dictionnaire le comblèrent d'éloges qui furent, comme on l'imagine facilement, accueillis et répétés à l'envi par le cercle nombreux de leurs admirateurs. Leurs adversaires qui n'étaient ni moins ardents, ni en moins grand nombre, n'opposèrent rien à ces éloges; ils parurent même convaincus qu'ils n'avaient rien d'exagéré. Cette réunion de sentiments n'a plus permis qu'on élevât des nuages sur la gloire de Bacon : et ceux mômes qui ne le mettent point décidément à la tête de tous les grands philosophes de ce siècle, tels que Descartes, Newton, Leibnitz, Gassendi, s'accordent à le placer sur la même ligne. Cependant les ouvrages de Bacon, de l'aveu mêmeded'Alembert, sont très-peu lus; ils ont cela de commun avec ceux de Descartes, Newton et Leibnitz; en observant cependant celte différence, qu'il est donné àfort peu de personnes d'entendre le plus grand nombre de ceux-ci, au lieu que les premiers n'étant jamais hérissés de calculs, peuvent bien plus facilement être entendus de tout le monde.
La plupart des gens de lettres doivent convenir qu'il ne connaissent guère le chancelier Bacon que par une analyse de sa Philosophie, qui fut imprimée en 1755, peu d'années
après qu'eut paru le grand Dictionnaire de Y Encyclopédie; ;cet ouvrage eut un grand succès, eteela n'est point étonnant :il est trèsbien écrit, et ilétaitentièrement moulé au ton qui dominait alors parmi les gens de lettres: on conçoit donc facilement qu'il a dû puissamment concourir, avec le Discours préliminaire de l'Encyclopédie, à étendre parmi nous la réputation du chancelier Bacon et à lui assurer le premier rang que les encyclopédistes lui ont adjugé parmi les restaurateurs des sciences dans ces derniers siècles.
L'auteur de l'analyse s'était engagé seulement par le titre de l'ouvrage, à exposer les sentiments philosophiques de Bacon. On ne doitdonc point lui reprocher de n'avoir point fait connaître ses sentiments religieux ; aussi peut-on avoir lu les deux volumes de l'analyse, et ignorer pleinement que Bacon fût un philosophe pénétré de la vérité et de la sainteté du christianisme. On croirait plutôt, après cette lecture, ou du moins, on soupçonnerait tout le contraire; mais c'est un point auquel nous reviendrons avant la lin de ce discours.
Tant d'éloges donnés à Bacon par des ennemis du christianisme, nous avaient presque rendu sa loi suspecte, nous l'avouons ingénument, et c'est dans cet état de prévention que nous avons entrepris la lecture de toutes ses OEuvres; mais quelle a éténotre surprise à la vue des sentiments de religion , de piété même qu'on y voit éclater de toute part l
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Bacon saisit toutes les occasions de les faire paraître, (le n'est point la bienséance, ni aucune considération humaine qui le détermine ; on voit qu'il parle de l'abondance de son cœur. Nous n'en citerons dans ce moment qu'un exemple : il a écrit à l'université de Cambridge , où il avait fait ses études , trois lettres assurément très-courtes , puisqu'elles n'ont chacune que six ou sept lignes , et cependant il n'en est pas une où il ne fasse apercevoir son amour et son respect pour îa religion.
Dans la première, il exhorte les membres de l'université à écarter de leurs disputes tout esprit de contradiction, et leur déclare que, s'ils soumettent humblement à la religion leur philosophie, la grâce d'une divine lumière les guidera et les éclairera dans la recherche de la vérité (1).
Dans la seconde, il les invite à s'occuper sans cesse de l'accroissement des sciences ; et dans celte vue, il désire qu'ils ne lisent rien plus assidûment que le grand volume des OE uvres de Dieu et des créatures , qu'ils le préfèrent à tous les autres livres, qui ne doivent en être regardés que comme le commentaire; mais il excepte et veut qu'ils lisent avant tout les volumes de la parole de Lieu (2).
Enfin, dans la troisième lettre, il les engage à céder aux anciens la palme du génie, mais à ne pas croire sur leur simple autorité , parce que, dit-il, la foi n'est due qu'à la parole de Dieu, et à l'expérience, nam fides verbo Dei et experientiœ tantùm debetur.
Mais l'amour et le respect de Bacon pour la religion se font particulièrement sentir dans les citations de l'Ecriture.
Nos saints livres lui étaient parfaitement connus ; on peut dire qu'il en était plein. Non seulement il se plaît à appuyer tout ce qu'il avance sur leur autorite, mais il y fait des allusions continuelles , il fond leurs expressions dans son style, qui par cette raison doit souvent paraître bien obscur à nos philosophes modernes, très-étrangers communément a nos livres saints. Nous ne craignons pas d'avancer, d'après une lecture suivie desa:uvres de Bacon , qu'il n'est aucun écrivain profane, peut-être même aucun écrivain ecclésiastique, qui ail fait des applications plus fréquentes, plus ingénieuses et plus justes de l'Ecriture sainte.
(1) Nous croyons devoir donner en note la lettre entière.
Dcliiia filii, qualia possmn porsolvo. Quod verô facio, idem cl vos horlor; ui augmeoiis scientiarum sirenuè incmiib ilis , et in aniini nirv'estiâ liberlatem ingenii retinealis , neque taleiilnni à vêlerions concrcdiinm in sudarin reponalis. Affueril procul dnhio et allulserit divini nurainis gralia , si humiliai» ctsubmissà religioni philosophia , claviblis sensûs légitimé et dexirè utamini, et amoio omni conlradictionis studio, qnisque cum alio, ac si ipse secum disputet.
(2) Vertun ut post volumiua sacra verbi Dei et Scripturarum, secundo loco volumen iîlud magnum operum Dei et creaiurariuii sirenuè et pr;c omnibus libns qui pro commenlariis. tantùm Italien debciil , evolvatis. T. n., 405.
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Nous avons cru devoir recueillir précieusement tous les traits qui servent à montrer la religion profonde de ce grand homme , et qui, indépendamment de cet avantage, sont intéressants par eux-mêmes, et présentent de grandes vérités , c'est-à-dire que nous avons fait sur Bacon le même travail qui a été fait sur Leibnitz, et nous nous sommes proposé le même bttt.
Ce but n'est point de donner lieu à celte conclusion : Bacon, un si grand philosophe, un génie si élevé, si puissant, un savant si profond dans la connaissance de l'histoire sacrée et profane, si parfaitement instruit de tous les dogmes de la religion chrétienne, a été pleinement persuadé de la vérité de celte religion , l'a professée conslamment pendant tout le cours de sa vie , et n'a pas cessé jusqu'au dernier moment de mettre en elle (out son espoir et toute sa confiance ; donc on ne doit pas douter que la religion chrétienne soit véritable. Cette conclusion ne serait point légitime. L'autorité de Bacon, quelque imposante qu'elle puisse être, peut bien fonder une probabilité, mais non pas une certitude ; elle n'est même rien, comparée à celle qui détermine notre acquiescement et notre suffrage. La foi chrétienne repose sur des témoignages et des raisonnements d'une toute autre force. C'est à nos adversaires qu'il faut imputer celte légèreté de conséquence et cette faiblesse de moyens : c'est bien leur foi qui est une foi purement humaine. La plupart des incrédules ne croient pas, parce que Voltaire et Rousseau n'ont pas cru, et d'Alembert a eu raison de dire que leur incrédulité est une espèce de crédulité.
Voici donc ce que nous avons précisément en vue, et les conclusions auxquelles nous nous bornons : elles sont d'une vérité incontestable. Bacon a cru bien sincèrement à la religion ; donc la religion est appuyée sur des raisons au moins vraisemblables ; donc on aurait lort de dire que la foi chrétienne est exclusivement le partage des sols et des petits esprits, et il y aurait à tenir ce langage , autant d'indécence et de témérité que de mauvaise foi et d'ignorance.
Cependant, c'est un langage qu'on entend tous les jours, et qui est tenu, je ne dis point par des hommes qui, quelque mérite qu'ils puissent avoir d'ailleurs, sont bien inférieurs à Bacon, en génie et en connaissances, mais par des hommes d'une ignorance pitoyable, qui ont entièrement oublié, et souvent même n'ont jamais su les premiers éléments de la doctrine chrétienne , ni lu quatre pages de l'Evangile.
Mais peut-être un grand nombre de nos incrédules ignorent quel rang lient Bacon parmi les philosophes des derniers temps, et quels glorieux témoignages ont rendus à la profondeur de son génie et à l'étendue de son savoir les hommes les plus dignes de leur confiance. Nous allons placer sous leurs yeux quelquesuns de ces témoignages.
Le premier sera celui de Gassendi (1).
(1) Ce témoignage est tiré d'un excellent Traité dt
Le chancelier Bacon , dit-il , considérant combien .peu les hommes avaient avancé dans la connaissance de la vérité et du fond de la nature des choses, depuis le temps où ils avaient commencé à s'occuper de la philosophie, entreprit avec un courage vraiment héroïque de leui ouvrir une roule entièrement nouvelle , et osa espérer que s'ils étaient fidèles à la suivre , ils arriveraient bientôt à une philosophie parfaite. Plein de ces grandes idées et de ces espérances magnifiques , il mit la main à l'œuvre , et commença un ouvrage immense sous le titre Instauratio Magna, qu'il divisa en plusieurs parties.
Son objet , dans la première , qui était une exacte partition de toutes les sciences, a été abondamment rempli dans son admirable traité de Dignitale et Augmentis scienliarura. La seconde partie qu'il a encore si glorieusement terminée, est consacrée à l'exposition et au développement de sa logique , ou du nouvel instrument , novutn organum , d l'aide duquel on devait exécuter le grand rétablissement annoncé.
L'objet de celte nouvelle logique, est de trouver, non des arguments, niais des arts , non des raisons qui à force de disputes, deviennent probables , tnais des indications fournies par la nature, qui portent la conviction dans les esprits. Elle n'emploie point le syllogisme dont la logique vulgaire fuit un si grand usage : elle le regarde comme n'aidant point à faire pénétrer dans le fond des choses, et à réformer les notions qui ne seraient pas conformes à leur véritable nature. Au syllogisme , elle substitue l'induction ; mais une induction exacte et sévère, qui ne précipite rien , qui n'oublie rien : et surtout . Bacon ne permet pas, que d'après un petit nombre seulement d'expériences , faites encore à la hâte , on forme aussitôt les axiomes les plus généraux, et on dédaigne de tenter de nouvelles expériences.
Enfin, tandis que la logique ordinaire suppose des principes , et les reçoit comme vrais sur des autorités étrangères , la nouvelle étend son doute sur les principes eux-mêmes , et les soumet à l'examen : en un mot, elle reprend tout l'édifice des connaissances humaines par les premiers fondements quelle sonde et quelle examine avec la plus rigoureuse exactitude.
Mais , parce qu'il faut , avant tout , arracher de l'âme, les notions erronées, et les préjugés trompeurs que Bacon appelle des idoles, il divise en différentes classes ces idoles , afin qu'on ait plus de facilité de les reconnaître et de les abattre : il montre au doigt ce qui l'es fait naître et ce qui les nourrit, il dévoile toutes les causes des erreurs qui ont relarde iwau'à présent les progrès de la philo—
oritflne , earietate logicœ , imprimé dans le premier volume de ses œuvres. Nous comptions proliter de l'extrait qu'en a fait l'auteur de l'analyse île la philosophie de Bacon , et qu'il a placé à la suite de la vie de ce philosophe , traduite de l'anglais : mais quand nous avons consulté l'original , nous avons reconnu que cet extrait était peu fidèle , el qu'on attribuait à Gassendi des observations qui peuvent èlre justes , mais qui ne lui appartiennent pas.
sophie. Ensuite il déclare hautement que, puisque les anciennes erreurs sont dévoilées, el qu'une route plus sûre est tracée à tous ceux qui aspirent à connaître la nature , nous devons concevoir la plus juste confiance, qu'aidés encore du secours de Dieu, nous parviendrons bientôt aux connaissances les plus importantes ; parce qu'enfin , si le temps seul a révélé tant de choses singulières, qu'auparavant on ne soupçonnait seulement pas, si tant de découvertes curieuses n'ont été communément que l'ouvrage du hasard , que ne devons-nous pas espérer, lorsque plusieurs personnages , dans tous les temps et dans toutes les régions du monde, travailleront de concert, à pénétrer dans les secrets de la nature ?
Mais quelque nombreuses et importantes que puissent être les découvertes réservées aux recherchfs de la postérité, il sera toujours vrai de dire (nie Bacon en a jeté les premiers fondements auvance, qu'il les avait préparées , et que nos neveux devront lui en faire hommage. Ainsi la gloire de ce grand homme, loin de périr avec le laps du temps , est destinée à recevoir des accroissements dans toute la suite des âges du monde.
Les panégyristes de Bacon sont en possession depuis longtemps , de citer le témoignage avantageux que lui a rendu le Journal des Savants en 1CC6, et d'y joindre celui de Baillet , auteur de la vie de Descartes mais quelque précieux que puissent être ces deux témoignages , nous les mettons à l'écart pour en produire un autre qui , par lui-même et à raison des circonstances, est d'une plus singulière et plus haute considération.
On se rappelle les démêlés que les journalistes de Trévoux , ayant alors le célèbre P. Mortier à leur tête, eurent avec les auteurs de l'Encyclopédie. Ces journalistes avaient fort à cœur de décréditer ce trop fameux dictionnaire ; et il aurait été de leur intérêt d'affaiblir, plutôt que de confirmer l'autorité de Bacon , que les encyclopédistes avaient annoncé comme devant leur servir de maître et de guide dans tout le cours de leur entreprise. Cependant, ils n'en firent rien, ils blâmèrent au contraire leurs antagonistes de ne point suivre assez fidèlement le plan qu'avait tracé ce philosophe incomparable.' Non seulement ils ne crurent point qu'on dût retrancher aucun trait des éloges magnifiques dont l'avait comblé le discours préliminaire de l'Encyclopédie, mais ils renchérirent encore sur ces éloges ; et voici quelques-uns des traits qu'ils y ajoutèrent :
Si Bacon , dans son admirable Traité de l'accroissement des sciences disent-ils (1751, janv. , mars , etc. ) , jette un coup d'œil sur toutes les sciences humaines, c'est comme le regard de ce spectateur dont parle Homère , qui placé sur la cime d'une montagne, contemple les espaces immenses de la terre , de la mer et des deux... Tous les objets de la littérature réunis en foule, ne mettent point de confusion dans l'esprit de l'illustre Anglais. Il les distingue, il les considère suivant leurs
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rapport , il entreprend de donner à chacun le développement qu'il mérite Cette opération , il l'appelle le dénombrement et le cens de toutes les connaissances humaines ; expressions très-nobles et très-dignes d'un grand magistrat qui ?e propose de connaître et de montrer le patrimoine et le fond des sciences, c'est-à-dire les richesses de certaines portions de la littérature et l'indigence de quelques autres
Combien est beau le point de vue qu'il présente, lorsqu'il distingue dans la logique, l'art d'inventer, l'art de juger, l'art de retenir, l'art d'instruire ou de communiquer ! Ces quatre articles avec leurs dépendances, forment, en effet, le plus grand et le plus riche système qu'on puisse imaginer pour les études.
Quand il traite de la morale, c'est-à-dire de la science de nos affections, de nos passions et de leurs remèdes quelle méthode ! que de sagesse et de profondeur 1 que de subtilité et de magnificence !
Dans le projet et l'ordonnance de son livre, ses vues furent infiniment vastes; il eut l'intention non point, comme les auteurs de l'Encyclopédie, de former un abrégé de toutes les sciences, mais d'examiner et d'enrichir toutes les sciences ; non pas de réduire à un seul livre toutes les bibliothèques , mais d'indiquer des sujets de composition, et de donner le plan d'une immense bibliothèque.
Son ouvrage ne porte pas le titre d'Encyclopédie ; mais il le mérite, en ce sens, qu'il représente, qu'il est même le fil et V enchaînement de toutes nos connaissances.
Dans toutes les matières qu'il traite, Bacon assigne presque toujours les principes , et donne encore les naissances des plus grands détails. Son génie immense, en quelque sorte, comme la durée des siècles, perce les obscurités, prévient les événements, et se fait le contemporain de tous les âges.
Telle était la sagacité de ce puissant génie, qu'il mériterait peut-être , si l'expression n'était pas trop emphatique, d'être appelé le terme de l'entendement humain.
Addisson nous fournira un troisième témoignage.
Bacon, par la grandeur de son génie et la siipériorité de ses connaissances, a fait honneur à son siècle et à sa patrie, je pourrais presque dire au genre humain. Il réunissait tous les rares talents qui ont été partagés entre les plus grands hommes de l'antiquité. Il avait ..es connaissances solides, claires et étendues d'Arislote, les beautés, les grâces et les ornements de Cicéron. On ne sait ce qu'on doit le plus admirer dans ses écrits ou la force de la raison, ou la vigueur du style, ou le feu de l'imagination (Taller, n° 207, p. 287).
Bacon , dit-il ailleurs, a été un des plus grands génies et des mieux cultivés qu'il y ait jamais eu parmi nous, ou chez les étrangers. Ce grand homme, par la force extraordinaire et l'étendue de son génie, et par uue étude in-, fatigable, avait fait un si prodigieux amas de connaissances, qu'il nous est impossible de le regarder sans admiration. Il semble qu'il eût embrassé tout ce qui se trouve dans les livres
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qui avaient paru avant lui; et non content di cela, il ouvrit un si grand nombre de nouvelles routes pour approfondir les sciences, qu'un seul homme jouit-il de la vie la plus longue, ne saurait jamais les parcourir toutes. De là vient qu'il n'en fit, pour ainsi dire, que tracer la superficie, à l'exemple des navir/ateurs qui ne donnent souvent qu'un profil imparfait des côtes ou des pointes de terre qu'ils découvrent, et dont ils laissent aux siècles à venir à faire une recherche plus exacte, s'ils veulent marcher sur leurs traces, ou bâtir sur leurs conjectures (Spectateur, t.V, discours 65).
Mais nous réfléchissons que Gassendi, qui était un philosophe du premier ordre, était aussi un philosophe très chrétien; que les journalistes de Trévoux étaient jésuites; qu'Addisson, le meilleur critique, au jugement de Voltaire, aussi bien que le meilleur écrivain de son siècle, a fait servir sa plume à la défense de la religion, et ne voulait plus chanterqu'elle, dans les dernières années de sa vie. Peut-être des auteurs de ce genre seraient-ils suspects aux mécréants que nous avons en vue, et feraient-ils sur leur esprit moins d'impression. Bornons-nous donc aux, témoignages des auteurs célèbres qu'ils connaissent, qu'ils révèrent comme les pères et les chefs, ou du moins comme les sectateurs les plus ardents de la nouvelle philosophie.
Voltaire a droit de paraître à la tête de tous.
Le fameux baron de Vérulam, dit-il , au milieu des intrigues de la cour, et des occupations de sa charge, qui demandaient un homme tout entier, trouva cependant le temps d'être grand philosophe, bon historien, écrivain éléga.it ; et ce qui est encore plus étonnant, c'est qu'il vivait dans un siècle où l'on ne connaissait guère l'art de bien écrire, encore moins la bonne philosophie. Il a été, comme c'est l'usage parmi les hommes, plus estimé après sa mort, que de son vivant. Ses ennemis étaient à la cour de Londres, ses admirateurs étaient les étrangers. Bacon fut accusé d'un crime qui n'est guère d'un philosophe, de s'être laissé corrompre par argent. Il fut condamné par la chambre des pairs à une amende d'environ quatre cent mille livres de notre monnaie, à perdre sa dignité de chancelier et de pair. Aujourd'hui les Anglais révèrent sa mémoire, au point, qu'à peine avouent-ils qu'il ait été coupable. Si l'on me demande ce que j'en pense, je répondrai par un mot, que j'ai ouï dire à mylord Bolingbroke. On parlait, en sa présence, de l'avarice dont le duc de Malborough avait été accusé, et on en citait des traits sur lesquels on appelait au témoignage de mylordBolingbroke , qui ayant été d'un parti contraire, pouvait peut-être avec bienséance, dire ce qui en était. C'était un si grand homme, répondit-il, quo j'ai oublié ses vices.
Je me bornerai donc à parler de ce qui a mérité au chancelier Bacon l'estime de l'Europe. Le plus singulier, et le meilleur de ses ouvrages, est celui qui est aujourd'hui le moins lu et le plus inutile; je veux parler de son Novum scientiarum organum. C'est l'échofaud avec lequel on a bâti la nouvelle philosw
moins aucun
phie, et quand cet édifice a été élevé, au
en partie, l'échafaud n'a plus été d'<
usage.
Le chancelier Bacon ne connaissait pas encore la nature, mais il savait et indiquait tous les chemins qui mènent à elle (1). // avait méprisé de bonne heure ce que les universités appelaient la philosophie, et il faisait tout ce qui dépendait de lui, afin que ces compagnies instituées pour la perfection de la raison humaine re continuassent pas delà gâter par leurs quiddilés, leurs horreurs du vide, leurs formes substantielles, et tous ces mots impertinents, que non seulement l'ignorancerendait respectables, mais qu'un mélange ridicute avec la religion avait rendus sacrés
Il est le père de la philosophie expérimentale, et de toutes les épreuves physiques qu'on a faites depuis lui, il n'y en a presque pas une qui ne soit indiquée dans son livre. Il en avait fait lui-même plusieurs. Il fit des espèces de machines pneumatiques, par lesquelles il devina l'élasticité de l'air. Il a tourné tout au tour de la découverte de sa pesanteur; il y touchait : cette vérité fut saisie par Toricelti. Peu de temps après la physique expérimentale commença tout d'un coup à être cultivée^ à la fois dans presque toutes les parties de l'Europe. C'était un trésor caché, dont Bacon s'était douté, et que tous les philosophes encouragés par sa promesse, s'efforcèrent de déterrer.
On voit dans son livre, en termes exprès, cette attraction nouvelle, dont Newton passe pour l'inventeur.
Il faut chercher, dit Bacon, s'il n'y aurait point une espèce de force magnétique qui opère entre la terre et les choses pesantes, entre la lune et l'Océan, entre les planètes, etc. Enun autre endroit il dit : il faut ou que les corps graves soient poussés vers le centre de la terre, ou qu'ils en soient mutuellement attirés, cl en ce dernier cas, il est évident que plus les corps en tombant , s'approcheront de la terre plus fortement ils s'attireront. Il faut, poursuit-il, expérimenter si la même horloge .à poids ira plus vite sur le haut d'une montagne, ou au fond d'une mine. Si la force des poids
' (1) C'esl l'auieiir de l'analyse de la philoso; liie de Bacon qui, dans la vie de ce "grand personnage , nous a indiqué le témoignage que nous produisons ; mai! en le vérifiant d'après l'édition iii-4*, des Mélanges de Littérature à Genève , 1771, tome H , nous avons trouvé entre la phrase précédente et la suivante , rclle-ci que l'auteur de l'analyse , pour l'honneur de Voltaire, aura cru devoir supprimer, si elle se rencontrait dans l'édition dont il a fait usage, il avait méprisé de bonne heure ce que des fous en bonnet carré enseignaient dans les petites-maisons appelées collèges. Les instituteurs pnbhcs , des fous ! les collèges, des petites maisons !
Mais si M. de Voltaire ne veut point pardonner aux anciens maîtres de philosophie d'avoir ignoré ce que nous savons tous aujourd'hui , et que probablement , il aurait aussi ignoré lui-même , s'il avait été leur contemporain, au moins devrait-il user de quelque indulgence à l'cgr.rd de certains termes barbares usités dans leurs écoles , d'autant plus que Bacon est tom hé dans un défaut presque semblable , et sur ce point a Un même besoin de quelqu'indulsjencc , comme nous la (cruns voir dans la suite.
diminue sur la montagne, et augmente dans la mine, il y a apparence que la terre a une vraie al traction [i).
(I) Nous n'examinons point si ces passages sont bien fidèlement rapportés, ni si on peut en conclure que Bacon a fourni à Newton la première idée de son système. Nous n'avons aiteun intérêt dans ce moment à contester sur ces deux points.
Nous observons seulement, i" que le mot attraction, quand il s'agit de la gravité et de ses causes, ne se rencontre qu'une ou deux fois dans les écrits de Bacon, et c'est dans la dernière partie du Novnm Organum; que Bacon tenait si peu ace mot et lui attachait si peu d'iniporlanre que partout ailleurs, quand il s'agit de la gravité, et notamment dans le chap. III du V livre du Traité de Angmentis, publié trois on quatre ans après le Norum Organum , cl où il rassemble en dix-neuf questions toutes ses idées sur cet objet.il n'use jamais de cette expression; qu'ainsi il y a lotit lien de croire que quand il s'en est servi, il l'a fait Sans affectation et dans le sens vague où le
peuple l'emploie encore aujourd'hui , q id on lui
demande pourquoi les corps tombent sur la terre, et qu'il répond : parce que la terre les attire.
2" Bacon n'a point dit que si In force des poids diminue sur la montagne, la terre aurait une vraie attraction. Le mol vraie n'est point dans le texte. Ce n'est pas sans quelque raison et par esprit de critique seulement que nous luisons celte observation, elle est impôt tante; on a fait du simple mot attraction un abus étrange : on abuserait bien davantage de ces mois vraie attraction, pour insinuer que Bacon a cru la gravité une qualité innée et essentielle à la matière : car on sait que d'AIemberl et tant d'autres après lui se sont efforcés de. faire croire que Newton entendait ainsi son attraction. Or il est certain que si Bacon s'est servi une ou deux fois du mot altraetiun, il n'a jamais entendu par là nue attraction vraie, on proprement dite , une attraction qui supposerait dans la matière un principe intrinsèque el essentiel de mouvement. Celte doctrine favoriserai! irop ouvertement la cause des alliées, cl l'on verra dans noire ouvrage que le chancelier Bacon, qui avait l'athéisme en horreur, était infiniment éloigné de l'admettre.
On ne petit non plus, sans nue injustice manifesle, imputer à Newton l'opinion de la gravité essentielle à la matière; il l'a désavoué formellement d.ins ses Principes et dans son Optique ; mais ses Lettres un docteur Bentley, qui ont paru pour la première fois en 1783 dans la dernière édition de ses œuvres , ne permettent plus de doute sur ce point : elles doivent à jamais fermer la bouche à lous les alliées et Ions les matérialistes qui, pour établir que la gravitation ou qu'un principe de mouvement entre dans l'e-sencc de la matière , oseraient s'appuyer de l'autorité de Newton. Voici un fragment de sa troisième lettie.
« Il est inconcevable que la nature brute et inn- « aimée puisse opérer sur d'autre matière sans un i contact mutuel ou sans l'intermède de quelque i agent immatériel; il faudrait pourtant que cela lui « ainsi, en supposant avec Epicure que la gravitation i est essentielle et inhérente à la matière , el c'e.-l
< là une des raisons qui m'a fait demander que vous i ne m'attribuassiez pas l'opinion de la gravité in- « née. La supposition d'une gravité innée, inhérente i el essentielle à la matière , tellement qu'un corps i puisse agir sur un autre à di>tancc el au travers « du vide, sans aucun intermède qui propage de l'un « à l'autre leur force et leur action réciproque, celte
< supposition, dis-jc , est pour moi une si grande i absurdité, qîie je ne crois pas qu'un homme qui i jouit d'une faculté ordinaire de méditer sur des i objets physiques puisse jamais l'admettre. La grac vile doit être causée par un agent qui opère con-
< siammcnl stiuii certaines lois ; mais i'ai laissé à u
CHRISTIANISME DE RACON. — DISC. PREL.
Ce précurseur de la philosophie a été aussi un bel esprit. Ses Essais de morale sont trèscstimc's , mais ils sont faits pour instruire, plutôt que pour plaire, et n'étant ni la satire delà nature humaine, comme les maximes de la Rochefoucault , ni l'école du scepticisme , comme Montaigne, sont moins lus que ces deux livres ingénieux. Sa Vie de Ilenri Vil a passé pour un chef-d'œuvre.
Les deux chefs des encyclopédistes, Diderot et d'Alembert, ont encore plus fortement, et avec une plus grande connaissance de cause, exalté le génie extraordinaire de Bacon et les services inestimables qu'il a rendus aux sciences : c'est d'Alembert qui va porter la parole.
A la tête des illustres philosophes des derniers siècles, dit-il , doit être placé l'immortel chancelier d'.nglelerre, François Bacon, dont tes ouvrages si justement estimés, et plus estimés pourtant qu'ils ne sont connus, méritent encore plus notre lecture que nos éloges. A considérer les vues saines et étendues de ce grand homme , la multitude d'objets sur lesquels son esprit s'est porté , la hardiesse de son style qui réunit partout les plus sublimes images avec la précision la plus rigoureuse , on serait tenté de le regarder comme le plus grand, le plus universel et le plus éloquent des philosophes. Bacon né dans le sein de la nuit la plus profonde, sentit que la philosophie n'était pas encore, quoique bien des gens sans doute se flattassent d'y exceller ; car plus un siècle est grossier, plus il se croit instruit de tout ce qu'il peut savoir. Il commença donc par envisager d'une vue générale les divers objets de toutes les sciences naturelles ; il partagea ces sciences en différentes branches, dont il fit l'énumération la plus exacte qu'il lui fut possible : il examina ce que l'on savait déjà sur chacun de ces objets, et fit le catalogue immense de ce qui restait à découvrir : c'est le but de son admirable ouvrage de la Dignité et de l'Accroissement des Sciences humaines. Dans son nouvel Organe des Sciences, il perfectionne les vues qu'il avait données dans le premier ouvrage. Il les porte plus loin, et fait connaître lanécessité delà physique expérimentale, à laquelle onne pensait point encore. Ennemi des systèmes, il n'envisage la philosophie que comme cette partie de nos connaissances , qui doit contribuer à nous rendre meilleurs ou plus heureux : il semble la borner à la science des choses utiles, et recommande partout l'étude de la nature ; ses autres écrits sont formés sur le même plan ; tout, jusqu'à leurs titres, y annonce l'homme de génie, l'esprit qui voit en grand. Il y recueille des faits, il y compare des expériences, il en indique un grand nombre à faire ; il invite les savants à étudier et à perfectionner les arts, qu'il regarde comme la partie la plus relevée et la plus tssentielle de la science humaine. Il expose avec une simplicité noble , ses conjectures et
« la décision de mes lecteurs la question de savoir i si cet agent est matériel ou immatériel, t
Voyez des observations savantes et judicieuses sur ce sujet dans le n" 30 de la Bibl. brilanmque.
OEUVRES C«""' DE M. Embhy. 1
ses pensées sur les différents objets diguesd'intéresser les hommes ; et il eût pu dii e , comme ce vieillard de Térence , que rien de ce qui touche l'humanité ne lui était étrangerscience de la nature, morale, politique, économie, tout semble avoir été du ressort de cet esprit lumineux et profond; et l'on ne sait ce que l'on doit le plus admirer, ou des richesses qu'il répand sur tous les sujets qu'il traite, ou de la dignité avec laquelle il en parte. Ses écrits ne peuvent être mieux comparés qu'à ceux d'Hypocrate sur la médecine; et ils ne seraient ni moins admirés , ni moins lus, si lu culture de l'espPtt était aussi chère au genre humain, que la conservation de la santé; mais il n'y a que les chefs de secte en tout genre , dont les ouvrages puissent avoir un certain éclat ; Bacon n'a pas été du nombre, et la forme de sa philosojjfiie s'y opposait. Elle était trop sage pour étonner personne : la scfilastique qui dominait deson temps, ne pouvait être renversée r/ue par des opinions hardies et nouvelles ; et il n'y a pas d'apparence qu'un philosophe qui se contente de dire aux hommes, voilà le peu que vous avez appris, voici ce qui vous reste à chercher, soit destiné à faire beaucoup de bruit parmi ses contemporains. Nous oserions même faire quelque reproche au chancelier Bacon, d'avoir été pnit-êlre trop timide, si nous ne savions avec quelle retenue, et pour ainsi dire, avec quelle superstition on doit juger un génie si sublime. Quoiqu'il avoue que lesscolasliques ont énervé les sciences par leurs questions minutieuses, et quel'esprit doit sacrifier l'étude des êtres généraux à celle des objets particuliers, il semble pourtant par l'emploi fréquent qu'il fait des termes de l'école (1), quelquefois même par celui des principes scolastiques, et par des divisions et subdivisions dont l'usage était alors fort à la mode, avoir marqué un peu trop de ménagement ou de déférence pour le goût dominant de son siècle. Ce grand homme , après avoir brisé tant de fers, était encore retend par quelques chaînes, qu'il ne pouvait, ou n'osait rompre.
M. Hume a fait ses preuves auprès de nos mécréants, et on ne peut proposer aucune considération qui puisse, dans cette circonstance, affaiblir ou faire récuser son témoignage. Bacon, dit-il, dans son Histoire de la Maison des Stuarts , fut un personnage universellement admiré pour la grundeur extraordinaire de son génie , et chéri pour la politesse et la douceur de son caractère. Il fut l'ornement de son siècle et de sa nation , et il ne lui a manqué qu'un peu plus de force d'âma pour être aussi l'ornement de la nature.
Un homme de lettres (1) bien connu, admirateur zélé des auteurs dont nous venons
(1) Nous n'avons point remarqué les ménagements dont pirle d'Alembert, cet emploi trop fréquent et cet abus des termes de l'école; Racon a même entrepris de leur en substituer d'autres qui n'ont point été reçus et qui déparent quelques-uns de ses ouvrages. Voyez ce que nous en dirons dans sa vie.
(2) Carat, Leçons de l'Ecole normale, premier volume.
ŒUVRES COMPLETES DE Al. EMEP.Y.