‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 153 sur 454 · Ô'JU · texte numérisé non relu

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de produire les témoignages, qui partage tous leurs sentiments, et paraît avoir étudié autantqu'eux les ouvrages de Bacon, et aussi bien qu'eux saisi sa méthode, en parle en ces termes : Le premier des créateurs de l'analyse de l'entendement humain, et le premier sans aucun doute en génie comme en date, c'est Bacon. A peine Bacon a conçu ses premières vues sur les facultés de l'entendement et sur les moyens d'en diriger l'exercice, tout à coup, et comme si en pénétrant la nature de son esprit , il avait été admis aux révélations d'un génie supérieur aux hommes, il paraît, et il se place au milieu des sciences et des savants, comme leur législateur universel. Toutes ses pensées et toutes ses paroles respirent je ne sais quelle grandeur qui annonce l'homme qui est . venu pour changer toutes les opinions et pour régénérer toutes les intelligences. Dans son premier ouvrage, de Dignitate et Augmenlo scienliarum, il embrasse toutes les sciences comme si elles étaient toutes également son domaine. Il leur fait subir de nouvelles divisions qui les éclairent et leur indique de nouvelles cultures qui les enrichiront : là, il s'érige comme au milieu des siècles de littérature, de sciences et de philosophie, un tribunal de censure, où il cite et fait comparaître tout ce qui a été pensé et écrit dans tous les âges ; il sépare les vérités des erreurs, et en appréciant ce qui a été fait, trace le tableau bien plus vaste de ce qui reste à faire. Il signale les routes où on s'est égaré, et il les ferme ; il en indique , et il en ouvre de toute part de nouvelles ; et comme il le dit luimême , dans ce style étincelant d'images qui rend la raison plus éclatante , sans la rendre moins exacte, il ne ressemble point à ces startues qui, sur le bord des cheinins, indiquent du, bout du doigt aux voyageurs, celui qu'ils doivent suivre, mais qui restent muettes et immobiles. En ouvrant une route, il y entre ; il, fait les premiers pas et les plus difficiles ; il parle aux voyageurs qu'il guide ; et en se séparant d'eux, il leur enseigne encore comment ils doivent marcher lorsqu'il ne sera plus à côté d'eux ou à leur tête. Dans son second ouvrage qui devait étreplusbeau, parce que c'est le caractère du vrai génie de croître toujours, dans le Novum Organum, ses vues se sont tellement étendues , qu'elles sont devenues universelles : il ne suit plus les sciences une à une pour tracer à chacune des règles particulières ; il cherche des principes qui seront des lois et des lumières pour toutes les sciences à la fois. « Je ne ferai point, dit Bacon lui-même, comme ceux qui, voulant visiter et connaître un temple qu'on a rendu obscur pour le rendre plus religieux, se promènent , une lampe à la main , de chapelle en chapelle, d'autel en autel , et en éclairant une petite partie du temple, laissent son immensité dans les ténèbres : je suspendrai au milieu de la voûte un lustre qui, en éclairant toutes les parties à la fois , montrera sous un seul coup d'œil tous les autels et les images de tous les dieux » (1).

(1) L'idée de Bacon e>i ici très-embellie. Bacon suppose seulement une salle spacieuse, uuh spat'wsa,

La méthode de Bacon a changé la face des sciences, et les sciences depuis Bacon ont changé la face du monde... Il est un fait que je dois rapporter, parce qu'il est le plus beau titre de la gloire de Bacon.... Les trois plus belles découvertes de Newton, tes plus belles peut-être de tous les siècles, sont le système de l'attra :tion, l'explication du' flux et reflux, et in découverte du principe des couleurs dans l'analyse de la lumière. Eh bien! Newton, en découvrant ces trois grandes lois de la nature, n'a fait que soumettre aux expériences et au calcul trois vues de Bacon...

Les sciences physiques et la science de l'entendement, dont l'étendue est immense, ne pouvaient pas contenir encore tout le génie de Bacon. En général, eu Europe, l'érudition a empêché la philosophie de naître ou de se ré pondre ; et la philosophie, qui n'a pas toujours été la raison, a affecté un grand dédain pou' l'érudition. Bacon, également placé entre le, érudits et les philosophes, a cela de particuliir entre tous les écrivains, qu'il est en même temps et celui qui a ouvert le plus déroutes et de vues nouvelles aux siècles à venir, et celui qui a le mieux possédé tout ce que les siècles passés avaient produit de grand et de beau ; les faits les plus éclatants de l'antiquité , les pensées les plus brillantes, les expressions les plus riches, les mots les plus piquants étaient sans cesse présents à la mémoire de Bacon, et son génie les agrandissait et les embellissait encore en les semant dans ses ouvrages. L'ancienne mythologie parmi ses divinités en avait une qu'elle représentait avec deux têtes, l'une tournée vers les siècles écoulés , qu'elle embrassait d'un seul regard, l'autre vers les siècles à venir, qu'elle embrassait aussi, quoiqu'ils n'existassent pas encore : on dirait que c'est l'image et l'emblème du génie de Bacon.

Ce n'est point là que se termine l'éloge de Bacon dans les Leçons de l'Ecole normale. -Nous regrettons que les bornes de notre discours ne nous permettent pas de mettre sous les yeux de nos lecteurs l'autre partie qui n'est pas moins intéressante.

Le dernic-témoignage que nous produirons, c'est celui de M. Mallet, auteur de la vie de Bacon : il a été , dit M. Bertin , son nouveau traducteur, l'ami de Bolingbrohe, et l'éditeur de ses œuvres. Cette qualité doit lui assurer l'estime et la confiance de nos incrédules.

On peut avec raison, dit-il, appliquera Bacon ce que César dit à Cicéron, qu'il était plus glorieux d'avoir étendu les limites de l'esprit humain, que d'avoir reculé les bornes de la domination romaine. Bacon nous a rendu ce service important ; c'est une vérité avouée par les plus grands hommes de l'Europe et par toutes les sociétés publiques des nations les plus civilisées. La France, l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre, la Russie même l'ont pris pou* leur chef, et se sont laissé gouverner par ses institutions; l'empire qu'il s'est élevé sur te monde savant, est aussi étendu que l'usage de

el il ne parle ni de temple, ni de chapelles, ni d'au» tels, ni d'images de tous les dieux. De augn. scient» il*, l.

CHRISTIANISME DE BACON, - DISC. PKEL

In raison, et l'un durera aussi longtemps que l'autre continuera d'exister.

Qc'on nous permette d'appeler encore en témoignage Condorcet , un des derniers oracles de la nouvelle philosophie. Nous n'en citerons qu'un mot, mais ce mot dit tout. Bacon, dit-il, a possédé le génie de la philosophie au point le plus élevé ( Esquisse du Tableau).

Voilà un nombre bien suffisant de témoignages. Je reprends donc le raisonnement que j'avais fait; et je dis : Bacon est un des plus grands hommes qui aient existé; il est le chef et le père delà saine et véritable philosophie. La preuve en est dans les témoignages que nous venons de produire, et qui, aux yeux des personnages à qui nous adressons notre raisonnement, doivent être irrécusables. Or, Bacon a cru bien sincèrement et bien constamment à la vérité du christianisme ; on ne contestera point cette seconde proposition, quand on aura fait la lecture de notre ouvrage : la conclusion est donc encore une fois, qu'on peut, avec un génie profond et une science éminente, croire à l'Evangile, et qu'ainsi la foi chrétienne n'est pas dans ceux qui la professent, l'indice d'un petit esprit et d'une sotte crédulité.

Nous pouvons aller un peu plus loin et ajouter qu'il n'est point de chrétien qui ne doive éprouver une bien douce satisfaction, en se voyant associé dans sa croyance aux plus grands hommes de la terre. Quel plaisir, dit la Bruyère ( ch. esprits forts), d'aimer la religion, et de la voir crue et soutenue par de si beaux génies et de si solides esprits.

Ce n'est pas seulement Bacon qui a cru sincèrement à l'Evangile, le christianisme de Lcfbnitz a été mis aussi en évidence dans un ouvrage du même genre que celui-ci : on pourrait porter à un aussi grand degré de certitude celui de Descartes et de Newton.

D'où il resuite que les quatre plus grands génies des derniers siècles, les quatre hommes qui tiennent le sceptre de toutes les liaules sciences, et à la suite desquels marchent tous les géomètres et tous les physiciens des derniers temps ; tous, remarquons-le avec soin, tous, profondément instruits dans la science des saintes Ecritures, dan» l'antiquité ecclésiastique et profane (1), dans la connaissance de la doctrine chrétienne, et par conséquent, ayant jugé la religion avec une pleine connaissance de cause ; tous ont été chrétiens ; tous ont vécu et sont morts dans la profession la plus haute et la plus sincère du uiristianisme.

Les traits sur la religion que Bacon a semés dans tous ses écrits, et que nous avons rassemblés, ne formeront pas seuls notre ouvrage. On y trouvera encore des opuscules entiers : car il en est de cet illustre écrivain qui ont uniquement la religion ou les choses religieuses pour objet. Telle est sa confession

(1) Il faut peut-être exécuter Descaries, qui n'a point eu occasion de montrer Sou érudition dans se* ouvrages.

de loi: nous n'invitons point indistinctement tous nos prétendus philosophes à la lire; il en est plusieurs si peu instruits de la doctrine chrétienne, qu'ils ne seraient point en état de 1 entendre. Cette confession met dans la plus parfaite évidence la religion de Bacon ; elle donne encore la mesure de l'élévation de son génie, elle abonde en idées véritablement sublimes; et ce qui est encore singulier dans cette pièce, c'est que, quoique 1 auteur vécut dans la communion de l'EehV protestante, il serait difficile d'y trouver quelque article qui ne pût être avoué par un théologien de l'Eglise romaine.

Nous avons traduit et employé un opuscule de Bacon: qui porte en litre : les Caractères du Chrétien qui a la foi, par rapport aux paradoxes et aux contradictions apparentes ; mais nous n'avons point rapporté la partie (Ses paradoxes et des contradictions apparentes qmi tombent sur le dogme. En la conservant, il aurait été nécessaire pour le commun des lecteurs, de donner des éclaircissements, en forme de notes, qui auraient été trop longs et trop multipliés ; mais il résulta toujours de la totalité de cet ouvrage, que toutes les parties de la doctrine chrétienne ont été parfaitement connues de Bacon; que toutes oui été à la fois présentes à son esprit ; qu'il les a toutes comparées et confrontées les unes aux autres; que les points où elles paraissaient le plus opposées entre elles ont été particulièrement l'objet de ses regards; que cependant il n'a aperçu dans les parties isolées ou dans leur ensemble, ni répugnance, ni contradiction réelle, et qu'il est sorti de. cet examen et de celte confrontation, aussi humble, aussi fidèle, aussi pénétré de la vérité du christianisme qu'il l'était auparavant: qu'ainsi il y a donc bien de la témérité, pour ne rien dire de plus, à des hommes qui ont à peine jeté un coup d'œil sur notre doctrine, qui ne pourraient pas même en faire une énonciation exacte, de prononcer hardiment qu'elle est pleine de contradictions et d'absurdités. Carenfin, on ne saurait trop le faire remarquer, comment un génie comme Bacon, a la sagacité duquel rien n'échappait, qui avait découvert toutes les parties faibles de la philosophie régnante, et saisi complément ce qui manquait au corps des sciences humaines ; comment , dis-je , Bacon n'aurailil pas aperçu dans le corps du christianisme quil avait toujours sous les yeux, ces monstruosités, ces défauts de liaisons dans les parties et de solidité dans les bases, qui frappent, à ce qu'ils prétendent, les moins clairvoyants de nos incrédules?

L'auteur d'un dictionnaire dont nous parlerons bientôt , croit rendre inutile pour noris le témoignage et l'autorité de Bacon, en soutenant que Bacon n'avait pas examiné le christianisme (p. 371 ) ; mais rien de plus hasardé et de plus (aux que cette assertion. Quappelle-t-on donc avoir examiné et connaître le christianisme, si ce n'est pas en connaître à fond, non seulement toute la doctrine, mais encore toute l'histoire, si ce n'est pas avoir lu avec la pi us grande assiduité 1 1 l'atten*

lion la plus soutenue, tous les livres qui en sont les dépositaires et les témoins ? Or, Bacon, si savant dans la théologie de la religion chrétienne, ne l'était pas moins dans son histoire : et l'Ecriture sainte était son livre de tous les jours, pour ne pas dire de tous les moments. Comment peut-on affirmer, soupçonner même que Bacon qui examinait tout, analysait tout, aimait à se rendre raison de tout, même des choses les plus indifférentes , ne se sera jamais rendu raison de sa foi qui lui était si précieuse, et que dans une matière aussi essentielle, il aura toujours cru, sans savoir quelle raison il avait de croire? Mais ce soupçon qu'on ne pourrait déjà se permettre sans témérité, est formellement démenti par le témoignage de Rawley, qui assure, en propres termes, que Bacon était toujours préparé à satisfaire ceux qui lui auraient demandé raison de sa foi , de ed quœ in eo erat spe, ralionem reddere potens et paiatus.

Bacon avait composé un assez long discours sur les controverses qui divisaient de son temps l'Eglise d'Angleterre. Nous ne l'avons point donné dans son intégrité; mais après l'avoir rompu et distribué eu différentes parties, nous avons écarté toutes celles que nous avons jugé n'avoir rien aujourd'hui d'intéressant ou d'instructif pour nous.

Il est encore une pièce considérable par son importance et son étendue, dont nous n'avons cru devoir rien retrancher, si l'on en excepte un ou deux articles qui tenaient à la théologie propre de l'Eglise anglicane. C'est un mémoire adressé au roi Jacques dans les premiers temps de son règne . sur la pacification et la réforme de l'Eglise d'Angleterre. Sans doute ce mémoire eût été bien plus intéressantpour nous avant ces dernières années; mais il l'est encore suffisamment; on y admirera la grande connaissance qu'avait Bacon de toutes les matières ecclésiastiques , la modération de son caractère et la sagesse de ses conseils.

Nous pouvons compter au rang des opuscules de Bacon, ses prières, particulièrement celle qu'il a composée au temps de sa disgrâce, et celle qu'il récitait tous les jours. Il y règne une piété et une onction véritablement touchantes, et qui ne dépareraient pas un ouvrage purement ascétique.

Une autre partie des œuvres de Bacon , et que nous pouvons compter encore parmi ses opuscules , c'est le neuvième et dernier livre du Traité de la dignité et de l'accroissement des Sciences. La théologie en est l'unique objet, tout y est précieux, et nous n'avons été dans le cas d'en élaguer aucun article.

Enfin le dernier opuscule de Bacon, que nous offrons au lecteur, est ses dialogues de Bello Sacro. Il les composa après sa retraite de la cour, et ils furent imprimés de son vivant, précédés d'une docte épitre dédicatoire à l'évéque de Winchester, où il rend compte de tous ses ouvrages, et annonce celuici comme un tribut qu'il doit et qu'il paie à la religion.£nre/î<?c/u'ssanf,dililàce prélat, sur ious les ouvrages dont je vieiis de vous rendre

compte, il me vient en pensée que tous vont a la cité, et aucun d'eux ne va au temple, excepté quelques traits épars çà et là , qui, véritablement , ont quelque rapport à la religion. Or, puisque j'ai puisé et que j'ai goûté de si grandes consolations dans le temple, je désirerais y porter quelque offrande. J'ai donc choisi un sujet qui tient partie à la religion , partie à l'Etat, et qui garde un milieu entri tes ouvrages de contemplation pure, et le. ouvrages de pure action; je veux parler d'un traité de Bello Sacro , car qui sait si l'exoriare aliquis , etc. , n'aura pas lieu dans la suite des temps? Les grands événements et principalement ceux qui ont trait à la religion, souvent ont de petits commencements , et le dessein d'un édifice mis sous les yeux engage quelquefois à construire l'édifice.

Nous avons détaché des œuvres de Bacon quelques traits et quelques principes de morale qui nous ont paru très -dignes d'être offerts à nos lecteurs; mais fidèles à notre principal but, qui est de mettre en évidence le christianisme de Bacon, notre choix s'est communément borné aux traits où Bacon fait intervenir l'autorilé des Ecritures saintes, et qui par là donnent lieu de faire remarquer son profond respect pour elles.

Il a paru convenable de placer à la tête de notre ouvrage une vie de Bacon. On présumera facilement que nous y avons fait entrer par préférence tout ce qui aide à prouver ou à peindre sa religion et sa piété; mais nous en avons assez dit d'ailleurs pour faire connaître cet illustre personnage sous tous les rapports; nous croyons même pouvoir dire que tels ont été nos soins et nos recherches , qu'après avoir lu les vies ordinaires de Bacon, on pourra lire encore la nôtre avec quelque utilité.

Nous avions d'abord eu la pensée d'adopter la vie qui est à la tête des dernières collections des œuvres de Bacon, et qui a pour auteur M. Mallet; mais outre qu'elle a paru trop étendue pour notre plan, un examen plus attentif nous y a fait remarquer des défauts qui ne nous auraient pas permis d'en faire usage.

D'abord, une vie dont on pourrait retrancher la moitié, sans que le personnage dont on écrit la vie fût moins connu et moins loué, n'est pas une vie parfaitement bien faite. Or, telle est la vie dont il s'agit; elle esi pleine de digressions purement politiques, qui font fréquemment et pendant longtemps perdre Bacon de vue. Quelques-unes même sont une critique du roi Jacques et des évéques d'Angleterre, qui nous a paru aussi injuste que déplacée.

Mais ce n'est point encore à nos yeux le plus grand défaut de cette vie. L'auteur devait faire sentir les services inestimables que Bacon a rendus aux sciences ; nous en convenons. Il était aussi très-autorisé à remarquer le point où étaientarrivées les sciences, au moment où Bacon entreprit d'en accélérer le progrès, et le point où il les Gt parvenir, afin qu'on pût juger combien rapidement elles s'étaient avancées sous sa conduite et

CHRISTIANISME DE BACON. — DISC. PREL

s'avanceraient encore par une suile de l'imimitiun qu'il leur avait donnée. Nous avouons encore qu'il était difficile que l'auteur ne remontât un peu plus haut que l'époque où Bacon prit les sciences. Mais quelques pages suffisaient pour remplir ces objets, et il ne fallait pas en employer quarante; surtout, il n'était pas nécessaire d'intercaler dans cet exposé historique les invectives des anciens protestants contre les évèques de Rome. Il aurait dû sur ce point imiter la sagesse de Bacon , qui ne parle jamais des papes qu'avec les égards qu'exigent la décence et la justice.

Nous citons en exemple ce qu'il dit de Pie V; ce pape est un des pontifes romains dont il semble que les Anglais avaient le plus à se plaindre, parce qu'il se porta à de grandes et fâcheuses extrémités contre la reine Elisabeth. Cependant Bacon ne parle de lui qu'avec respect; il l'appelle un excellent prince , eximius princeps ; et il est étonné qu'on ne l'ait point encore placé au rang des saints que révère l'Eglise romaine , quem miror successores ejus inter sanctos non reluiisse. Bacon paraît croire, sur de faux témoignages que nous discuterons dans un art:cle particulier, et qu'il n'avait point approfondi, que saint Grégoire s'était efforcé de détruire tous les livres de science profane et tous les monuments de l'antiquité; et au lieu de se répandre aussitôt en reproches et en invectives contre ce pontife , il assure que c'était d'ailleurs un grand homme, alioquin tir egregius ; et il observe tout de suite que les antiquités qu'il avait ensevelies furent aussitôt ressuscitées, ce sont ses termes, par Sabinien, son successeur. On citerait vingt autres exemples de cette modération de Bacon. Nous ajouterons seulement qu'il a été engagé, dans quelques circonstances, à combattre le droit que prétendaient les papes sur le temporel des rois ; il l'a fait avec force , mais il l'a fait avec de plus grands ménagements que n'en gardaient communément les jurisconsultes français, lorsqu'ils traitaient la même matière.

M. Mallet, qui a cru devoir perdre pendant quelque temps son objet de vue pour invectiver contre les papes, l'abandonne encore pour charger d'injures les théologiens de l'école ; en quoi il s'est écarté une seconde fois de cette sage réserve dont Bacon lui fournissait le modèle. Ce grand homme censure, il est vrai, l'abus que les théologiens ont fait de la méthode de. l'école ; il croit qu'ils se sont trop attachés à des minuties; mais il tempère toujours sa critique par des éloges. Il se plaît à rendre justice à leurs talents et à leurs travaux; il assure qu'en donnant un autre cours à leurs études , ils auraient merii'llleusement fait avancer les sciences; quelquefois il s'appuie de leur autorité, et il emprunte leurs principes. Enfin, il a parlé d'eux cl les a jugés à peu près comme l'incomparable Grotius et comme Leibnitz, ce grand génie, qui, dans le sanctuaire des hautes sciences, s'est assis sur la même ligne que Bacou.

Grotius , dans une de ses lettres , trace un. plan d'études à Dumaurier, ambassadeur de France en Hollande; il fait entrer dans ce plan, comme on le présume bien, l'étude du droit public et du droit des gens; et après lui avoir dit qu'il apprendra de Platon et de Cicéron, dans leurs ouvrages sur les lois, comment on tire les principes de ce droit de la sagesse morale, il lui conseille de lire la partie de la Somme desaintThomas, qu'on appelle la seconde seconde, et principalement ce qui concerne les lois et la justice, en l'assurant qu'il ne se repentira pas d'avoir fait cette lecture (Epist. Maurerio , p. 18).

Les scolastigues qui ont succédé aux pères de l'Eglise, dit ailleurs Grotius, montrent souvent beaucoup de génie et de pénétration ; mais comme ils ont vécu dans des siècles malheureux, où les lettres et les sciences les plus utiles étaient entièrement négligées, il ne faut pas s'étonner si, parmi plusieurs bonnes choses qu'ils ont dites, on en trouve quelques-unes sur lesquelles ils ont besoin d'indulgence. Cependant, lorsqu'ils s'accordent dans la décision de quelque point de morale, il n'arrive guère qu'ils se trompent, parce qu'ils sont très-clairvoyants et fort ingénieux à découvrir les bévues et les fausses pensées des autres. Avec tout cet esprit de dispute, ils ne laissent pas de donner un exemple louable de modestie, en ce qu'ils combattent leurs adversaires, uniquement par des raisons bonnes' ou mauvaises, sans avoir recours à ces armes étrangères, dont l'usage s'est introduit depuis peu, et qui déshonorent si fort les lettres' et les savants ,• je parle des injures, fruit honteux' d'un esprit qui n'est pas maître de lui-même (de Jure belli, prol. n" 53).

Je conviens, écrivait Leibnitz à Bierlingius, que les théologiens scolastigues ont agité bien des questions inutiles; mais il y a de l'or dans ces scories , et Grotius l'a bien su; je conviens encore qu'un politique peut impunément eu négliger la lecture, mais non pas celui gui voudra parfaitement instruire les autres dans la science du droit et des mœurs.

Leibnitz répète plusieurs fois ce témoignage, et il fait ailleurs cette réflexion si sensée. Les modernes qui censurent avec tant d'aigreur les fautes échappées aux auteurs du moyen âge, sont bien injustes. S'ils avaient vécu dans ces malheureux siècles, ils penseraient bien différemment. Quand on considère que l'histoire des peuples et de la philosophie était ensevelie dans les ténèbres, qu'on n'avait que de très-mauvaises traductions des meilleurs écrivains, qu'on ne pouvait, avant la découverte de l'imprimerie , acquérir des livres qu'à très-grands frais, ou les transcrire soi-même qu'avec des peines infinies ; que les découvertes et les actions des uns ne parvenaient que rarement, et toujours tard à la connaissance dej autres (ce qui fait qu'en con* férant aujourd'hui les anciens écrivains, souvent nous apprenons des faits que les contemporains même ont ignorés); quand on considère ^encore une fois toutes ces circonstances, loin d'être étonné que les anciens soient tombes dans de grandes et de fréquentes

erreurs, on doit plutôt regarder comme un prodire qu'ils aient acquis quelque connaissance médiocre des belles-lettres et de la vraie philosophie {tome IV , p. 58).

Quels hommes et quels juges que Bacon , Grolius, Leibnilz! Leur autorité en cette partie n'est-elle pas souveraine , et leur jugement sans appel? Doit-on ensuite prêter seulement l'oreille à ceux qui traitent les théologiens avec tant de dédain , surtout si l'on fait attention que ces puissants génies avaient fait une étude suivie des théologiens, et les ont jugés en grande connaissance de cause, au lieu que ceux qui prononcent sur leur compte avec tant de hardiesse, et en parlent avec tant de mépris, n'en ont pas seulement lu une page?

Bacon, Grotius , Leibnitz ne sont pas les seuls sages protestants qui aient fait taire les préjugés de secte, pour rendre aux théologiens un témoignage honorable; un des plus savants ministres qu'aient eu les protestants, Basnage, observe que la société et les lettres leur sont redevables d'un avantage auquel on ne pense guère, qu'on ne saurait cependant assez estimer, et qui assure à toute notre littérature moderne un genre de supériorité sur la littérature ancienne. Si la théologie stvlastique . dit-il , a eu ses défauts par les minuties dans lesquelles on est tombé, on ne laisse pas de lui avoir beaucoup d'obligation par l'exactitude logicienne qu'elle a introduite dans les écoles, et qui des écoles a possédons les livres (Hist. des Juifs, recl. et relab. pref. n° 22). Rien de plus judicieux que cette observation.

Nos beaux esprits seraient encore bien étonnés, si on leur apprenait que la science si estimable et si estimée du droit naturel et du droit des gens a été créée par les scolastiques; qu'ils en ont tracé le dessein , et posé tous les fondements; que Grotius, Puffendorf et tous les autres n'ont fait que bâtir sur ces fondements, et élever quelques parties d'un édifice déjà porté bien haut par les seolastiques ; et qu'encore aujourd'hui le traité de Suarez, sur les lois, dont le droit naturel et le droit des gens font partie , est le plus clair , le plus complet et le plus profond qui ait été écrit sur cette matière.

Combien d'autres obligations dans l'ordre même de la littérature n'a-t-on pas à la théologie et aux théologiens , c'est-à-dire à la science de la religion et à ses ministres ! Ceux qui affectent aujourd'hui pour eux tant de dédain, et qui les poursuivent avec tant d'acharnement, ne leur sont-ils pas redevables de tout leur savoir et des armes mêmes avec lesquelles ils les combattent ? Nont-ils pas communément reçu de leurs mains les éléments et les principes de toutes les sciences, et ne leur doivent-ils pas ces sciences elles-mêmes, puisqu'ils leur doivent la conservation des livres anciens qui en étaient seuls dépositaires? Ce dernier fait ne pourrait être méconnu que par des ignorants : et Bacon en rend pleinement témoignage.

Il est dans noire auteur une réticence qui équivaut presque à une infidélité. Quand on

annonce quela vie qu'on donne d'un personnage sera plus complète que toutes celles qui ont précédé, et que sous le prétexte de le faire mieux connaître, on se permet de longues et de fréquentes digressions , on est inexcusable de laisser ignorer ce qui est capital dans son caractère et sa conduite, si d'ailleurs on a pu très-facilement le connaître. Or, M. Mallet ne dit absolument rien de la religion de Bacon ; et pourtant on ne peut pas contester, quelque idée qu'on se forme de la religion en général et de chaque religion en particulier, que celle qu'a professée un personnage, ne soit un point toujours fort important dans sa vie. D'un autre côté, il était extrêmement facile à M. Mallet de savoir à quoi s'en tenir sur cet article. Le docteur Rawley a publié une vie de Bacon, qui est la plus ancienne et la plus authentique de toutes. M. Mallet , sans doute, l'a consultée; il a donc bien pu voir que l'auteur rendait hautement témoignage au christianisme et à la piété de ce grand homme. Il connaissait encore sa confession de foi, ses prières, son testament, puisqu'il le cite. En un mot, il avait lu Bacon; et peut-on seulement jeter les yeux sur le corps de ses œuvres, sans voir gravé presque à chaque page son profond respect pour les saintes Ecritures et son christianisme?

Il est temps de revenir, comme nous en avons prévenu, à l'Analyse de la philosophie de Bacon : cela même est pour nous d'une nécessité indispensable. Nous avons observé que cet ouvrage, loin de faire connaître le christianisme de Bacon, donnerait plutôt lieu de soupçonner qu'il était un incrédule. Nous devons montrer que le soupçon en lui-même serait parfaitement injuste, et nous ne craignons point d'avancer que toutes les parties de l'Analyse qui tendraient à l'autoriser, sont ou des parties de la doctrine de Bacon infidèlement rendues , ou des additions pures de l'auteur del'Analyse. Nous sommes bien éloignés de penser que cet auteur ait voulu de propos délibéré altérer la doctrine de Bacon, et par des interpolations en imposer au public sur la religion de ce grand homme. Un semblable dessein est trop manifestement incompatible avec la droiture et l'honnêteté naturelle. Nous croyons seulement que pleinement imbu de principes anti-religieux, qu'il ne dissimulait pas, et entraîné par la rapidité de son pinceau, il a pu, sans une volonté expresse, donner aux sentiments de Bacon les nuances de ses pro> près sentiments, et même confondre dans une traduction libre les uns avec les autres.

Mais, quoi qu'il en soit, il est de notre devoir, et il doit entrer dans le plan de notre ouvrage, de relever ces méprises ou ces infidélités, de prévenir nos lecteurs et en général tous ceux qui ne connaissent Bacon , que par son Analyse, d'être en garde contre cet ouvrage et de ne point juger d'après lui les sentiments religieux de notre grand et véritable philosophe.

Bacon a fait un petit traité de Sapientia Veterum. L'analyste en a tiré plusieurs ar-

CHRISTIANISME DE BACON. — DISC. PREL

tifîfs ; c est dans ces articles seuls que nous allons puiser les exemples de supposition ou d'altération que nous présenterons à nos lecteurs. On lit dans la préface du Traité de ta Sagesse des Anciens, les réflexions suivantes qui sont elles-méines pleine de sagesse. Les premières antiquités ont été pleinement ensevelies dans le silence et dans l'oubli, si l'on en excepte ce gui nous en a été conservé dans les livres saints. A ce profond silence sur l'antiquité primitive, ont succédé les fables des poètes , et aux fables des poètes , les histoires qui sont parvenues jusqu'à nous ( que nous possédons encore ) , en sorte que les fables des poètes tiennent le milieu, et sont une sorte de voile interposé entre les histoires qui ont péri, et celles qui subsistent encore.... Je n'ignore pas combien ces fables sont susceptibles de diverses interprétations, et la facilité qu'on a d'y trouver tout ce qu'on veut. Je sais encore combien, dans tous les temps, on a abusé de cette facilité. Chrysippe, semblable A un interprète de songes, ne voyait-il pas les opinions des stoïciens dans les plus anciens poètes ? et ce gui est plus surprenant encore , les chimistes ne s'imaginent-ils pas y voir, et dans des ouvrages gui ne nous présentent que des jeux et des amusements poétiques, les instruments de leur art et la transmutation des métaux? Cette légèreté, cette liberté excessive avec lesquelles- on a traité les allégories me sont parfaitement connues ; mais à Dieu ne flaise que la licence et l'ineptie de quelque particulier décréditent à nos yeux et fassent tomber dans le mépris les paraboles.

Ce mépris serait téméraire et une sorte d'outrage pour la Divinité, puisque la religion a toujours aimé à se couvrir d'ombres et de voiles, et gue vouloir la priver de cette ressource serait en quelque sorte interdire tout commerce entre les choses divines et les choses humaines.

Voici maintenant comment ce morceau est rendu par l'auteur de l'Analyse.

La fable est le tableau mutilé ou le monument informe de cette première antiquité que Je temps a comme ensevelie dans le puits de l'oubli, c'est un voile tiré entre l'histoire perdue et l'histoire qui reste. L'allégorie a été défigurée par les rêves des enthousiastes ou par le mépris des sectes ennemies. Les philosophes, les chimistes, les théologiens mêmes ont abusé de la licence gue donne l'allégorie, et chacun a prétendu trouver ses dogmes et ses opinions dans la fable; c'était la religion des païens, et chaque peuple y trouve des traces de la sienne; mais qu'est-ce gue la superstition a de commun avec la vérité, pour qu'on ose les confondre ainsi? Voudrait-on prouver que toutes les religions viennent des hommes , ou qu'elles ont porté la faux dans le domaine du christianisme?

Nous le demandons au lecteur de bonne foi, cette tirade, s'il prend la peine de l'examiner de près, ne lui paraîtra-t-elle pas un persifflage entortillé de la religion? Où sont dans le texte de Bacon ces enthousiastes , ces sectes ennemies, ces théologiens, cette superstition, ce domaine du christianisme dont parle

1 Analyste; en un mot, Bacon est- il reconnatssable?

L'analyste insiste sur la fable de Protée ou de la matière, telle que Bacon l'explique dans le chapitre treizième , et il termine son Analyse par ces paroles (tome 11, pag. 207) .

C'est alors que le philosophe connaissant toutes les extrémités des opérations de la matière , et suivant tous les progrès de la formation et de la dissolution, voit la route gu'elle a tenue dans l'immensité des siècles passés, et la route qu'elle tiendra dans l'éternité des temps.

Bacon dit bien , il est vrai , qu'un philosophe qui a étudié les opérations de la matière, connaît en gros ce qui se fait, ce qui a été fait, et ce qui se fera dans la suite. Necesse est ut gui materiœ passiones et processus noverit, rerum summam et earum guœ factœ sunt, et guœ fiunt et quœ insuper futurœ sunt, comprehendat , licet ad partes et singularia cognitio non extendatur. Cela est juste; mais Bacon ne dit point que le philosophe voit la route que la matière a tenue dans l'immensité des siècles passés, et la route qu'elle tiendra dans l'éternité des temps. Comment concilier le langage qu'on prête à Bacon avec la foi chrétienne qu'il professe, et qui nous enseigne avec évidence que le monde doit finir, par conséquent qui exclut les espaces de temps immenses? La fin ou la destruction de ce monde ne sera pas, il est vrai , l'anéantissement de la matière; mais que deviendra cette matière? et quel est l'usage auquel Dieu 1 1 destine? C'est sur quoi la révélation garde le silence, et sur quoi aussi, avec le secours seul de la raison, nous ne pouvons rien nier ni affirmer.

Si ceux qui tiennent ce langage de l'analyste imaginaient que cette terre, détruite par le feu, éprouvera de nouvelles combinaisons et donnera lieu à un nouvel ordre de choses, nous ne serions point en droit de censurer leur conjecture, et de la traduire comme opposée à la sainte Ecriture; nous garderions sur ce point le silence. Mais comment peuton affirmer ou supposer, sans blesser la foi, que des révolutions sans fin et des espaces de temps immenses ont précédé les temps où nous vivons, ainsi que l'analyste le donne à entendre? Voilà sur quoi notre penchant à interpréter tout en un bon sens ne trouve aucune ressource, à moins qu'on ne veuille pas regarder comme insoutenable l'hypothèse de M. Bonnet, qui, daus sa Palingénésie, pense, après Wiston, que sans infirmer le texte saeré de la Genèse, on petit conjecturer gue la création décrite par Moïse n'est gue le récit des degrès successifs d'une grande révolution gue notre monde subissait alors; gue depuis la création de la matière, notre globe avait pu subir bien d'autres révolutions qui ne nous ont pas été révélées (Paling., part. I, chap. II).

Mais le même auteur soutient au même endroit que cette idée ne suppose point du tout l'éternité du monde, et que la saine philosophie établit, comme la révélation, l'existence d'une première cause intelligente, qui a tout préordonné avec une sagesse infinie. Quelgue nombre-oie révolutions qu'on voulût admettre.

dit-il ailleurs , il est bien évident que ce nombre ne pourrait être infini ; il n'est point de nombre infini; il n est point de progression à l'infini; et dans une suite quelconque, il y a nécessairement un premier terme. L'opinion que j'expose , conclut-il encore , ne favorise donc point celle de l'éternité du monde. ■ Quoi qu'il en soit, il demeure toujours vrai que l'auteur de l'Analyse prête à Bacon, sans aucune espèce de fondement, des sentiments et un langage qui ont avec l'incrédulité une affinité sensible, et qui sont aussi peu dans sa pensée que dans son texte.

Mais ce n'est pas seulement à l'occasion de la fable de Protée, que l'analyste prête à Bacon ce langage étrange; il le lui fait tenir encore, et avec aussi peu de fondement, à l'article de la Vicissitude des choses {tome \,chap. XVIII, p. 164). Tout naît, s'accroît, chancelé et dépérit, pour recommencer et finir encore, se perdant et se renouvelant sans cesse dans les espaces immenses de l'éternité. Qu'on consulte dans les Sermones fidèles, ou les Essais de morale, l'article de la Vicissitude des choses, que l'analyste a traduit et abrégé; en vain y chercherait-on cette réflexion, jamais Bacon n'a pensé ni écrit rien de semblable.

L'analyste en revient sans cesse à l'éternité de la matière et au mouvement essentiel à la matière. 11 ne s'agit point ici de savoir si la matière est éternelle, et si le mouvement lui est essentiel; mais si Bacon l'a cru, et si on doit, dans un ouvrage qu'on publie comme l'exposé de ses sentiments, lui attribuer, non seulement ce qu'il n'a pas dit, mais le contraire de ce qu'il a dit, supposé et soutenu presque à chaque page.

Dans le chapitre onzième du second volume , qu'il appelle la Récapitulation de la philosophie de Bacon (229 de la deuxième édition), l'analyste met en principe qu'il faut toujours remonter à une vertu primitive co-

essentielle à la matière On suppose, con-

tinue-t-il, la matière éternellement revêtue d'une forme quelconque et mise en mouvement avant d'expliquer les différents effets de sa première action, ou plutôt de cette action unique quelle continue depuis le commencement jusqu'à la fin des siècles. C'est là le terme de tous les principes, où il faut aboutir comme au rendez-vous général des systèmes. L'auteur avait analysé l'interprétation que Bacon a donnée à la fable du ciel immédiatement avant celle de l'amour. C'est ici , dit-il , le système de l'éternité de la matière d'où le temps fit éclore le monde, etc.

Nous n'attaquons point l'analyste comme infidèle en cette dernière partie, quoique cependant il fasse dire à Bacon que la matière ne peut pas augmenter, pendant que Bacon dit seulement qu'elle n'augmente pas ; mais nous remarquons que Bacon, au même lieu, nous a fait parfaitement connaître ses véritables sentiments. L'analyste n'a donc pas pu les ignorer, ni par conséquent lui en supposer ici et ailleurs d'absolument contraires. Celle fable, dit Bacon, est une énigme sur l'origine du monde, bien différente de la philosophie au'adojila dans la suite Démocrite. Ce philo-

sophe a, plus clairement qu'aucun autre soutenu en même temps que la matière était éternelle, et que le monde ne l'était pas ; en quoi il s'est un peuplas que les autres rapproché de la vérité des saintes Ecritures , oui nous apprennent qu'avant l'œuvre des six jours ou la formation du monde, la matière existait dans un étal informe. Bacon termine son explication par ces paroles tranchantes : On peut dire de cette fable , et que la fable renferme de la philosophie , et que la philosophie renferme à son tour de la fable. Car la foi nous a appris depuis longtemps que lotîtes ces idées sont des chimères et des illusions des sens, puisqu'il est très-véritable, et que la matière, et que l'ordre qui règne aujourd'hui dans les parties de la matière ont Dieu seul pour auteur.

L'analyste (t. II, p. 173) rend compte de la fable d'Orphée d'après l'interprétation que Bacon en a donnée : on sait qu'Orphée avait, au son de la lyre, rassemblé les pierres elles arbres, qui s'étaient ensuite arrangés autour de lui dans un ordre convenable ; mais que les Bacchantes excitées parBacchus, ayant étouffé par leurs hurlements le son de sa voix, et l'ayant lui-même mis en pièces, les pierres et les arbres s'étaient dispersés et étaient revenus à leur premier état. Bacon pense qu'on a voulu signifier par là que la sagesse, qui a donné naissance aux villes et aux Etats, ayant cessé au milieu des cris et des séditions de faire entendre sa voix, les peuples avaient été dispersés et les villes détruites.

Mais voici comment l'analyste fait parler Bacon : La philosophie réussit à calmer (a férocité de l'homme, à lui donner des lois, à lui inspirer les vertus sociales ; les peuples se lient, les villes se bâtissent, etc. ; mais qu'arrive-t-il ? Soulevées par la superstition, les sectes détruisent l'ouvrage de la sagesse; les lois sont réduites au silence ; l'harmonie cesse dans les gouvernements ; les empires les plus vastes ne sont bientôt que de vastes solitudes, et la philosophie elle-même, en proie à la barbarie, ns laisse que des membres épars; les Muses désolées se retirent.

Mais nous demandons : l°où est la fidélité? Il n'est question dans Bacon ni de superstition ni de sectes, comme détruisant l'ouvrage de la sagesse. Bacon n'articule pour cause de cette destruction que les troubles, les séditions, les guerres. Qu'on jette un coup d'œil sur son texte que nous mettons en note (1) ; 2° où est encore la vérité et l'équité dans 1 assignation de la cause qu'on substitue à celle qu'avait indiquée Bacon? Quoi donc?avant le christianisme qu'apparemment l'auteur regarde comme une secte superstitieuse, ou

(1) Evenit enim ul postquàm régna et respublicie ad tempus lloruerint, subinde perturbaiiones et seditiones et bella orianlur, inter quorum strepitus primo Ieges conlicescunt, et hommes ad naturae sua; depravationes redeunt, atque eliam in agris alque oppidis vastitas couspicitur. Nain ita niullô post (si hujusmodi furores conlinuemur) , litiera; etiani et philosopliia terlissinie discerpiiniiir, adeo ut fragmenta lancain ejus in pmeis Iocis lanquam naufragii tabula: inve • ni iiitui , ci barbara leuipora ingruaul (de i SupiVrific veterum cap. 13).

ClhftlSTIANISME DE BACON. — DISC. PltEL.

comme la source de la superstition, n'y avaitil eu ni guerre ni sédition parmi les païens? N'y avait-il eu ni destruction de villes ni bouleversement d'Etats? Est-ce la superstition chrétienne et les sectes soulevées par elle qui ont mis en mouvement les Huns , les Goths , les Vandales et tous ces Barbares du Nord qui ont fondu sur l'empire romain, et auraient fait disparaître pour toujours les arts et les sciences, si le clergé et les moines n'en avaient , avec des peines infinies , sauvé et conservé les débris , ainsi que Bacon le reconnaît en propres termes?

Nous ne pousserons pas plus loin la preuve des inexactitudes ou des infidélités dans l'auteur de l'Analyse, qui aboutiraient à répandre des doutes sur la religion de Bacon, et même à persuader qu'il n'en avait aucune. On en verra encore plusieurs autres dans le cours de notre ouvrage.

C'en est bien assez pour convaincre les lecteurs que, quelque soit d'ailleurs le mérite de l'analyse, et quelque confiance qu'on puisse avoir en sa Gdélilé dans les parties purement philosophiques, ce n'est point dans cet ouvrage qu'on doit chercher les véritables sentiments de Bacon sur la religion.

Au reste, sur l'article des inexactitudes dont l'Analyse est pleine, nous avons un accusateur et un témoin irrécusable qui aurait pu nous dispenser d'entrer dans aucun détail de preuves : cet accusateur, c'est l'auteur du Dictionnaire de la Philosophie ancienne et moderne, faisant partie de V Encyclopédie méthodique. Il était lié d'amitié et de principes avec l'auteur de l'Analyse, et il a assez estimé ce dernier ouvrage pour l'adopter et en insérer les deux volumes tout entiers dans l'article Bacon, de son dictionnaire; mais ayant jugé à propos de lire les principaux ouvrages de Bacon, il déclare avoir reconnu que l'analyste joignait partout ses propres pensées à celles du philosophe anglais ; il fait de ce procédé une critique ouverte, et il ajoute : Nous avons eu soin de retrancher de l'Analyse de la Philosophie de Bacon la plupart des idées et des réflexions qui appartiennent à son élégant paraphraste. Un homme aussi riche de son propre fonds que Bacon ne doit pas vivre en partie sur le revenu d'un autre; et nous avons dû rendre à chacun le sien aussi souvent que nous avons pu reconnaître et déterminer les limites de leurs possessions respectives (Art. Bacon, p. 439). Mais il s'en faut bien que la restitution ait été complète.

Quoi qu'il en soit, l'auteur du dictionnaire a fait sur l'Analyse adoptée quelques notes qui intéressent essentiellement l'honneur et la religion de Bacon, et par conséquent qui nécessitent de notre part l'examen le plus attentif.

L'auteur de l'Analyse a rendu l'article de l'athéisme, tiré des Essais de morale et de politique, avec une fidélité qui aurait pu être plus grande , comme il sera facile de le reconnaître en consultant le texte original que nous mettons en note (1) ; mais enfin , il fait dire à Bacon ce qui suit:

{1} Miuus durum est crederc portenlosissimis fa-

Dieu n'a jamais fait de mirât \« pour convaincre un athée , parce que rien ne peut l ébranler, s'il résiste aux preuves naturelles que l'univers lui donne. Le premier pas de la philosophie peut mener à l'athéisme, parce qu'on passe aisément de l'extrême imbécillité qui croit tout , à l'extrême audace qui ne croit rien , ou que le désordre apparent des causes secondes fait oublier la cause première ; mais la véritable philosophie qui embrasse l'enchaînement des parties et leur dépendance d'un souverain moteur conduit nécessairement à la religion.

Cette observation de Bacon a donné beaucoup d'humeur à l'auteur du dictionnaire, jusque-là qu'il en a pris occasion de l'insulter d'une manière que nos lecteurs sauront bien qualifier.

On ne reconnaît point , dans cette page de Bacon, ce jugement si droit, cette supériorité de raison, qui caractérisent les ouvrages de ce philosophe. Si on y rencontrait souvent des assertions telles que celles qui font l'objet de cette note, on serait tenté de croire qu'à l'exempte de Cardan, de Yanhelmont, de Pascal, etc., il n'était pas toujours dans son bon sens, et que les grandes vues, les pensées fines, profondes , hardies , répandues dans lotis ses écrits , avec cette profusion , cet abandon qui annoncent les richesses et même l'abondance , lui étaient pour ainsi dire inspirées dans les intervalles lucides où , sorti de cet état d'orgasme (1) et maître de lui-même (suî conipos), il pouvait faire usage de toutes les forces de son entendement (Art. Bacon, p. 369).

Cela veut dire, en un mot, que lorsque Bacon croyait à l'existence de Dieu et la prouvait par l'ordre de ce monde, on doit croire qu'il était fou.

A la vue d'une assertion aussi étrange, on tombe dans un état de stupeur, et on se demande à soi-même si on rêve pas.

Quoi! oser dire que ceux qui croient en Dieu (2) et qui concluent son existence de

bnlis Alcorani , Tamuldi , aul Legcnd:e, quàm credere liuic universilalis rerum fabrics menlem non adesse. Iiaque Deus nunquam edidit miraculum ad aiheismum coiiviucendiiin , quoniam opéra cjus ordinaria huic roi sufliciunt. Verum est lamen, parum philosophie naturalU liomines inclinare in atlieisminn , al alliorem. scientiam , eos ad religionem circumagere. Elenini intellctus humanus, dùm secundas causas intueluv, dispersas, inlerdnm iis acquiescere possit, nec ullériùs penetrare : verùm cùm landeni caienam eaïum connexarum inier se et conrœderatarum conteniplari pergat, necesse habel confugere ad providentiam et deitatem (Sermones fidèles, cup. 16).

(1) Nous avouons franchement que nous ignorions ce que signiliait orgasme. Richelet consulte, nous apprit J que c'est un terme de médecine, qui signifie agitation des humeurs qui cherchent à s'évacuer.

(2) L'auteur semble vouloir rendre son accusation conditionnelle et la restreindre au cas où l'on rencontrerait souvent dans Bacon de semblables assertions. Si on rencontrait souvent, dil-il , etc. ; mais on les rencontre souvent et irès-souvent, et l'auteur n*a pas pu l'ignorer ; elles ne sont point consignées seulement dans les Essais de Morale; on les rencontre deux ou trois fois dans le traité de Augmentis; on les' rencontre avec un accroissement d'énergie dans les Méditations fainies, etc. Il y a plus, Bacon, a donné

l'enchaînement et, pour me servir des termes de Bacon, de la confédération qui existe entre toutes les parties de l'univers, ne sont pas dans leur bon sens, qu'ils sont dans un état d'orgasme , qu'ils ne sont pas alors maîtres d'eux-mêmes, sut compotes; que s'il leur arrive, en d'autres circonstances, de dire quelque chose de sensé, c'est qu'ils sont alors ?ians des intervalles lucides; en un mot, prétendre qu'ils sont fous , et dans cette inculpation de folie avec Bacon, envelopper et Leibnitz (1), qui pense ici comme le philosophe anglais, et prend formellement occasion de l'appeler divin, du texte même qui donne à l'accusateur le prétexte de le traiter de fou ; et New Ion qui, souverainement convaincu de l'existence de Dieu, n'en a jamais fait valoir d'autres preuves que l'ordre du monde (2); et Fénelon, etc., en un mot, tout le genre huniiiin qui, dans sa croyance à la Divinité, a toujours été déterminé par le spectacle de l'univers; aller jusqu'à envelopper dans cette inculpation de folie (car pourquoi ne le remarquerions-nous pas?) les déistes euxmêmes , jusqu'ici cependant si liés d'amitié et d'intérêt avec les athées, puisque enfin tous ceux qui portent le nom de déistes font aussi profession de croire en Dieu, et n'ont pas apparemment d'autre motif pour y croire que celui qui détermine le reste des hommes : en vérité, nous ne craignons point de le dire, penser et parler ainsi, l'imprimer, le publier, l'afficher hardiment et impunément, c'est le phénomène le plus extraordinaire peut-être et le plus remarquable de ces derniers temps, le phénomène le plus, propre à caractériser ce siècle, et à montrer à quelles ténèbres affreuses devaient aboutir ces prétendues lumières dont il se vantait avec tant d arrogance.

une deuxième édition très-soignée de ses Essais en 1612, et une troisième peu de mois avant si mort , plus soignée encore : I a fait aussi réimprimer sous ses yeux , en 1625 , le traité de Augmente : or, loin de supprimer ou d'affaiblir dans ces dernières éditions ce qu'il avait avancé dans les premières sur l'athéisme, il le répète au contraire avec plus de force. Ajoutons «pie les hommages qu'il rend à la vérité du christianisme presque à chaque page de ses écrits, sont autant de témoignages rendus aussi à l'existence de Dieu que le christianisme suppose ; et concluons que la restriction mise à l'accusation de folie intermittente est manifestement illusoire , que celle accusalion doit êlre censée absolue , que si on est dans un accès de folie lorsqu'on témoigne avec force qu'on croit en Dieu, la folie de Bacon a été continuelle ; et l'auieur lui a fuit grâce en lui accordant des intervalles lucides.

(1) 11 est très-singulier que le même lexle qui a donné occasion à Leibnitz d'appeler Bacon un homme divin, ait donné lieu à l'auteur du dictionnaire, de dire qu'il n'élait pas dans son bon sens. Effectivement, c'est ainsi que commence la Confession de la nature r.onire les alliées dans Leibnitz. Divini ingenii vir Franciscus Baconus reclè dixil phitosopliiam obiler libalam à Deo abducere, penilits haustam reducere ad eumdem (Tome î , Op. p. S).

(2) On sait que Newton, dans sa trente-troisième question du Traité de (Optique, prouve l'existence de Dieu, par la situation des planètes dans le Zodiaque, et la distribution régulière des parties dans le corps des animaux

Bacon, d'accord sur ce point avec tous les historiens, assurait, dans les commencemenis du dernier siècle, que depuis l'origine du monde jusqu'à son temps on ne connaissait guère d'athées spéculatifs qu'un Diagoras, un Bion, peut-être un Lucien et un petit nombre d'autres. Vers la fin du même siècle, Bossuet. à la face de toute la France, rendait un témoignage semblable et parlait ainsi des athées : La terre porte peu de ces insensés qui, dans l'empire de Dieu, parmi ses ouvrages, parmi ses bienfaits, osent dire qu'il n'est pas; (t ravir l'être à celui par qui subsiste toute la nature, les idolâtres mêmes et les infidèles ont en horreur de tels monstres; et lorsque dans la lumière du christianisme on en découvre quelques-uns , on en doit estimer la rencontre malheureuse et abominable (I DUC. de l'Av.). Leibnitz, qui écrivait dans le même temps , et qui soupçonnait quelques savants de pencher vers l'athéisme, pensait et parlait de même : // serait bien à souhaiter, écrivailil à Spizélius, que tous les savants réunissent leurs forces pour achever d'exterminer le monstre de l'athéisme, et ne souffrissent qu'unmal, qui ne tend à rien moins qu'à l'anarchie universelle et ou renversement de la société humaine, infectât jamais aucun d'entre eux {Esprit de Leibnitz, tome. I, p. 69).

Tel était, depuis l'origine du monde, l'opprobre qui couvrait généralement l'athéisme; tel était, il y a peu d'années, le petit nombre de ceux qui le professaient et qui n'osaient encore le professer que dans les ténèbres.

Qu'ils lèvent aujourd'hui une tête audacieuse; qu'ils se produisent en plein jour et avec une pleine sécurité; qu'ils se glorifient de leur athéisme, el prétendent, non sans raison, former une troupe nombreuse qui grossit de jour en jour : rien en cela d'absolument étonnant. Mais qu'on ose aller jusqu'à traiter de fous ceux qui croient voir une démonstration de l'existence de Dieu dans la correspondanceetl'harmoniequi régnent entre toutes les parties de l'univers; qu'on intente à ce sujet, contre tous les hommes qui ont vécu jusqu'à présent, et nommément contre Bacon, une accusation de folie, voilà, encore une fois, un phénomène sans exemple, qu'on n'aurait jamais imaginé, et que nous, qui le voyons de nos propres yeux , avons encore peine à croirel

Quoique l'étonnement des hommes sensés paraisse devoir être monté à son comble , il croîtra cependant encore, quand ils apprendront ce qui a fondé une accusation aussi étrange que celle qu'on a intentée contre Bacon, et ce qu'on oppose à la preuve de l'existence de Dieu , qui a frappé et convaincu l'univers dans tous les siècles.

Le spectacle de la nature, c'est l'auteur du dictionnaire qui parle au même lieu, ne prouve absolument rien , puisqu'il n'est à parler avec précision, ni beau ni laid. Il n'y a point dans l'univers un ordre et une harmonie absolus , mais seulement relatifs et déterminés par la nature de notre coexistence pure et simple. L'ordre de l'univers, quel q.u'û soit, sera mu-

CHRISTIANISME DE BACON. — DISC. PREL

jours trouvé très-beau par celui qui coexistera d'une manière agréable et heureuse avec cet enchaînement fortuit et éternel de causes et d'effets nécessaires; et cet ordre, restant d'ailleurs rigoureusement le même , paraîtra très-laid et très-imparfait à celui qui souffre, et dont la pénible existence est une succession presque non interrompue de maux physiques et moraux. C'est-à-dire, en deux mots, l'univers est très-beau pour les hommes heureux, et très-laid pour les malheureux. Ainsi , le même homme qui, la veille, était ravi du spectacle de l'univers, qui ne voyait qu'harmonie et que symétrie dans les parties et clans le tout; si quelqu'accident le lendemain lui fait perdre sa fortune et sa santé , jugera tout autrement ; et dans le mouvement des planètes, par exemple, dans l'organisation des animaux , où il remarquait auparavant tant d'ordre et de régularité, ne verra plus que confusion et que désordre. Mais cet étrange paradoxe n'est-il pas démenti journellement par l'expérience ? Ne sait-on pas qu'au contraire la petite classe des athées n'est guère composée que des heureux du siècle, et que les hommes les plus pénétrés du sentiment de l'existence d'un Dieu, les plus empressés à le reconnaître et à l'honorer, sont communément des hommes que le malheur accable, qui peuvent être quelquefois , il est vrai, déconcertés par la prospérité des méchants et les tribulations des gens de bien ; mais qui bientôt sont rassurés par la pensée d'un avenir où Dieu punit les uns, et récompense les autres? Non, quelque dégradée que soit l'espèce humaine, elle ne l'est pas au point de faire dépendre uniquement des plaisirs ou des peines qu'elle éprouve, le jugement qu'elle doit porter sur l'ordre ou le désordre, la beauté ou la difformité de l'univers.

Sans doute on serait tenté de tourner contre l'accusateur, l'inculpation de folie , et de dire que Leibnitz et Schastbury ont eu donc bien raison de soutenir qu'il y avait des athées fanatiques ; mais nous ne céderons point à celte tentation , et fidèles aux principes qu'Origène témoigne avoir été communs aux premiers chrétiens , nous nous abstiendrons de rien dire qui ressente l'injure, aux ennemis mêmes de Dieu et de la religion. Les athées de profession qui nient absolument la Providence, ne sont-ils pas, dit Origène, déjà assez malheureux ?... Car, quel plus grand malheur que de ne pas se servir de "ordre admirable de ce monde pour arriver à la connaissance de son auteur ? Et quelle plus grande misère que d'être assez aveugle dans l'esprit, pour ne pas voir le créateur et le père de tous les esprits (Lib. VIII, contra Celsum)f

On présume bien que l'auteur du dictionnaire, qui n'a pu pardonner à Bacon de croire en Dieu, lui pardonnera encore moins de croire au christianisme ; aussi lui intentet-il sur ce chef une accusation plus odieuse en un sens que celle de folie, c'est l'accusation de radotage et d'imbécillité. Au reste, dit-il , toutes les fois que Baron parle du christianisme l'homme de génie disparaît et l'on

ne voit plus qu'un vieil enfant qui répète avec une confiance aveugle les contes absurdes dont sa nourrice l'a bercé.

Nous prions le lecteur, quoique enveloppé lui-même dans cette accusation honteuse, ainsi qu'une partie si considérable du genre humain, de vouloir bien contenir l'indignation qui, sans doute , à ces paroles s'élève dans son cœur, et de continuer à prêter l'oreille : l'auteur poursuit, ayant toujours Bacon particulièrement en vue : L'étude de la philosophie avance et mûrit la raison, celle de la religion la recule, l'obscurcit et reporte bientôt l'homme fait et du sens le plus droit, à l'état d'enfance et d'imbécillité.

L'étude de la philosophie avance et mûrit la raison ; nous ne le contesterons point, pourvu toutefois que nous sachions de quelle philosophie on parle; car il en est une bien commune aujourd'hui et bien peu digne de ce nom, qui, loin de mûrir la raison, la retarde et l'égaré.

L'étude de la religion recule la raison, l'obscurcit , etc. : nous voulons bien le supposer pour un moment; mais aussi, qu'on nous permette de voir où cette supposition nous mène, et quelles conséquences nous sommes forcés de tirer. La première est fàcheuso pour l'auteur, les autres conduisent à des absurdités palpables.

1" 11 suit de. cette supposition, que l'auteur du dictionnaire, qui prononce d'un ton si despotique sur la religion , n'en a pourtant fait aucune étude; car, sans doute, il trouverait très-mauvais qu'on le crût dans un état d'enfance et d'imbécillité; et cependant, il est évident que cet état serait le sien, s'il avait fait une étude de la religion un peu suivie, puisque, selon lui, l'état d'enfance et d'imbécillité est une suite nécessaire de cette étude.

2° Il est incontestable que tous les hommes ont le plus grand intérêt de savoir à quoi s'en tenir sur la religion, et qu'ainsi l'étude de la religion est pour eux la plus intéressante et la plus indispensable de toutes. Cependant la raison leur interdirait rigoureusement cette étude, s'ils ne pouvaient s'y livrer sans tomber dans l'état d'enfance et d'imbécillité. Poussons plus loin : tous les hommes seraient donc obligés de se décider pour ou contre la religion sans l'avoir étudiée et par conséquent sans la connaître? Plus même ils l'étudieraient , plus ils en connaîtraient à fond la doctrine, l'histoire et les preuves, et plus ils seraient incapables de se décider sagement; puisque cett-e étude plus constante, cette connaissance plus approfondie de la religion, n'aurait servi qu'à les rendre plus enfants et plus imbéciles.

Enfin nous demandons ce que deviendrait dans cette supposition, le fameux arbre encyclopédique qui commence par l'étude de la religion. Il faudrait donc l'abattre, cet arbre planté avec tant de peines, entretenu avec tant de soin par Diderot et d'Alembert , ou du moins il faudrait en reretrancher ce qu'ils en ont regardé comme la première et principale branche?

L'auteur du dictionnaire n'a point cru s'être procuré contre l'autorité de Bacon , une ressource assez sûre dans l'imputation de folie et d'imbécillité : il a cherché à s'en ménager une autre non moins odieuse dans le soupçon d'hypocrisie. Bacon , dil-il ailleurs, ne paraît pas exempt des préjugés superstitieux, soit qu'à cet égard, peu différent de quelques philosophes de nos jours, il ait en effet pensé comme le peuple ; soit que sur ces mêmes objets, élevé au-dessus de son siècle et des opinions peu réfléchies de la multitude , il ait cru néanmoins devoir s'exprimer comme elle, et payer en public son tribut à l'erreur commune (p. 337) , c'est-à-diré que Bacon a peut-être professé le christianisme sans y croire : mais l'auteur doit se rappeler comment il qualifia, et avec raison, une semblable conduite, à l'article Campanella. La saine morale , dit-il, défend de faire servir à l'avancement de ses affaires une religion qu'on croit fausse dans le fond de son exur. Rien de plus vil et de plus lâche que cette espèce d'hypocrisie. On n'est point obligé d'admettre comme vrai, comme révélé ce qu'on croit absurde „. ; mais on est obligé d'être sincère avec soi-même et avec les autres. Ce n'est ni du juif, ni du chrétien, ni du déiste, dont on a besoin dans la société , mais de l'honnête homme.

Cette censure n'est point trop sévère; mais si nous demandons à l'auteur que! fondement lui fournissent la conduite ou les écrits de Bicon. pour lesoupçonner de n'être dans sa haute et continue p'rofession du christianisme, sincère ni avec lui-même, ni avec les autres, de manquer au caractère de l'honnête homme, de n'être qu'un lâche et vil hypocrite il serait forcé de garder le silence ou de convenir qu'il n'en a point d'autre que le désir d'être délivré du poids accablant de l'autorité de B.icon. Nous aurons encore l'occasion de revenir sur cet objet dans le cours de notre ouvrage.

Cependant , il est une justice que nous devons rendre àl'auteurdu dictionnaire; il a regnrlé comme un procédé indigne et bas, de porter, comme tant d'autres, ses coups à la religion dans les ténèbres, et d'envelopper ses sentiments irréligieux dans des phrases obscures, entortillées, énigmatiques ; ses sentiments , il les professe à haute voix et sans aucune sorte d'ambiguité. Il n'a point non plus comme tant d'autres, affecté de ne point voir la religion de Bacon, et gardé sur cet objet un silence perfide. Quoique prévenu au delà de toute expression contre la religion en général (puisqu'il va jusqu'à dire que soit pour les individus, soit pour (es Etats, changer de religion, ce n'est, en dernière anali/se, que changer d'erreurs ); quoique irès-disposépar conséquent à accueillir lout ce qui peut lui être contraire, il a eu cependant la droiture de supprimer dans l'Analyse quelques traits injurieux à la religion "chrétienne, quand il a reconnu qu'ils partaient de la main de l'analyste, et non pas de la main de Bacon. Il croit, il est vrai, qu'on ne peut pas être chrétien sans être imbécile; mais il convient que la plupart

des grands hommes auxquels les hautes sciences sont si redevables, ont eu cette imbécillité (p. 369). Il avoue encore, qu'a l'époque où il écrivait, c'est-à-dire en 1792, le plus grand nombre des gens de lettres pensaient comme Bacon sur la religion (1). Enfin, il a la bonne foi de nous apprendre que ce M.d'Alembert quidominaitdans latroupedes incrédules modernes, et en dirigeait tous les mouvements ; d'Alcmbert, dont le nom est encore aujourd'hui pour nos jeunes mécréants, une autorité souveraine, eh bien 1 que d'Alembert a écrit sur la philosophie avec peu de philosophie, et doit plutôt être compté parmi les bons esprits que parmi les grands esprits ; magis inter bonos quam inter insignes, c'est-à-dire que d'Alembert n'était guère en philosophie qu'un homme au-dessus du médiocre, et rien de plus (2) (p. 372).

Ces aveux et ces confessions prouventque, quelque perverse , quelque destructive que soit par elle-même des bases de toute honnêteté, la doctrine dont l'auteur paraît faire gloire, cependant les hommes qui la professent peuvent ne point toujours en suivre les conseils, et souvent sont surmontés par la bonté de leur naturel, de même que les hommes qui mettent le souverain bien dans le plaisir et non dans l'honnêteté. C'est la remarque que fait Cicéron dans son traité des Offices , à l'égard de ces derniers : S'ils sont conséquents , dit-il, Ut ne peuvent être fidèles ni à l'amitié ni à la justice , à moins qu'ils ne soient surmontés par la bonté de leur nature. » Qui summum bonum commodis suis, non honestate metitur: hic, si sibi ipsi consentiat et non interdum naturœ bonitate vincatur, neque omicitiam colère posait , neque juslilium { de Officiis, lib. I, n°. 2 ).

Apparemment la nature avait pourvu l'auteur du dictionnaire, d'un grand fondsde droiture et d'honnêteté, et nous ne doutons pas qu'il ne vaille beaucoup mieux que ses principes.

Il est un point sur lequel nous sommes parfaitement d'accord avec lui, c'est dans le reproche qu'il fait à l'auteur de 1 Analyse, de n'avoir pas indiqué à la marge les différents ouvrages de Bacon, dont il traduisait ou analysait des parties (Art- Bacon, p. 4-39 ). Cette omission est d'autant plus fâcheuse, qu'elle donnerait lieu à des lecteurs soupçonneux de penser qu'on a voulu rendre la confrontation avec le texte original moralement impossible ; et dans la vérité, nous avons éprouvé que cette confrontation ne peut avoir lieu qu'avec une peine infinie. L'auteur du dictionnaire témoigne qu'il l'a éprouvé comme nous. On ne sera point

(1) S'ils pensaient différemment aujourd'hui , nous serions curieux de savoir de quel côté , et par qui leur seraient venues, depuis celte époque, de nouvelles et extraordinaires lumières.

(2) 11 nous semble que ce jugement, s'il est fondé, restreint furieusement la lis'.e des penseurs, et que c'est chasser bien durement de l'olympe philosophique tant de beaux esprits, qui beaucoup moins insignet que d'Alembert, y figurent encore avec beaucoup d'honneur.

CHRISTIANISME DE BACON. — SA VIE

fondé à nous faire le même reproche ; nous citerons sur chaque partie l'ouvrage dont elle est tirée. Si cet ouvrage est distingué par livres et par chapitres, nous désignerons le livre et le chapitre , et même le commencement ou le milieu ou la fin du chapitre. Nous aurions bien voulu indiquer aussi les pages, pour rendre au lecteur la vérification plus facile ; mais il existe tant d'éditions différentes des ouvrages particuliers de Bacon, et même tant de différentes collections générales de ses œuvres, que cette indication aurait été en pure perte pour le très-grand nombre des lecteurs. Nous prévenons seulement que les ouvrages de Bacon , écrits en anglais et non traduits en latin , dont nous

avons fait usage, ne se trouvent guère que dans les collections générales qui ont été imprimées à Londres dans ce siècle.

La première de ces collections en quatre volumes in-folio fut publiée en 1730, parle* soins de Blakbourne; la seconde, égalemenl en quatre volumes in-folio, mais beaucoup plus complète, en 1740; la troisième, en trois gros volumes in-folio, en 1753 : elle ne diffère de la précédente que par une meilleure distribution des pièces, et l'addition de quelques traductions latines. La dernière, en cinq volumes in-4°, a paru en 17G5; elle renferme de plus que les précédentes un certain nombre de lettres rendues publiques depuis 1753. L'édition que nous citerons est celle de 1740.

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