‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 155 sur 454 · SA VIF · texte numérisé non relu

SA VIF

caractère des témoins, ni sur les circonstances du temps et de la manière, qui serviraient à sa justification; qu'il ne demande rien qui puisse être contraire au noble projet qu'on annonce de réformer les abus; qu'il souhaite humblement qu'il plaise au roi' de lui ôter les sceaux: que celte privation sera pour lui, sans doute, une bien grande humiliation ; mais aussi qu'elle sera une expiation de ses fautes.

Vous êtes, milords, leur dit-il, ou des hommes de naissance, et la compassion habite toujours dans les cœurs qu'un noble sang anime , ou des prélats respectables , ministres de celui qui ne brise pas un roseau cassé , et qui n'éteint pas le lumignon qui fume encore. Vous êtes tous sur un théâtre élevé, et vous ne pouvez, par conséquent , ignorer les révolutions auxquelles les choses du monde sont sujettes , ni les chutes qui menacent ceux qui occupent les places les plus élevées : vous ne pouvez oublier, milords , qu'il y a des vices des temps , et des vices personnels , et que dans une réforme qu'on entreprend de faire , les commencements de la réforme ont une vertu opposée à celle de la piscine de Belhsàide. Celleci avait la vertu de guérir le premier qu'on y plongeait, et les autres fiïnt périr les premiers

sur lesquelsils tombent Mon humble prière

est donc que cette confession de ma faute soit mon arrêt , et la perte des sceaux , mon châtiment.

Les seigneurs ne furent point encore satisfaits de cette confession , ils en exigèrent une autre plus circonstanciée et plus nette : il la leur renvoya le 29 avril. Dans cette confession, il avoue quelques faits , il en nie d'autres, et tâche d'expliquer le reste d'une manière qui en atténue l'odieux ; nous n'en citerons que ce trait dont on peut tirer pour sa justification ou du moins contre la sévérité de sa condamnation , de grandes conséquences.

Je n'ai jamais été taxé d'avarice, dit-il, et l'Apôtre dit : que la convoitise des richesses est la racine de tous les maux. Je me flatte d'autant plus , milords , que vous me trouverez digne de grâce , que parmi les faits à ma charge, il n'y en a guère ou même point du tout qui ne soient arrivés , il y a au moins deux ans ; au lieu que ceux dans qui la corruption est tournée en habitude, vont ordinairement en empirant , en sorte qu'il a plu à Dieu de me conduire par degrés au repentir ; et ma fortune est si peu de chose, que mon plus grand embarras aujourd'hui est de payer mes dettes. Je vous prie donc, si vous prononcez contre moi, de ne point m accabler par unarrét qui consomme ma ruine.

Nous ne prétendons point que Bacon ait été vraiment irrépréhensible, et que la sentence prononcée contre lui, considérée en elle-même , doive être regardée comme injuste; mais on connaît la maxime, summum jus.summa injuria, et nous ne craindrons point de le dire, puisque tous les faits imputés à Bacon étaient antérieurs de deux ans à l'accusation intentée contre lui, qu'il était, au moment où on l'a condamné, depuis long-

OEUVRES COMPL. DE M. EmEKY. I.

temps irréprochable : il n'y avail donc aucune nécessité de le traiter avec une aussi impitoyable rigueur; et le parlement, qui lui était redevable de sa convocation , nous paraît avoir plus besoin d'apologie que Bacon lui-même. Oui , ce parlement ne se lavera jamais du reproche que les amis des sciences et du genre humain lui feront dans tous les temps, d'avoir pour des fautes anciennes et légères, sur lesquelles il était si facile et si convenable de fermer les yeux, dégradé et flétri, autant qu'il était en son pouvoir, le personnage qui faisait le plus d'honneur à sa nation ; un personnage, dont les travaux si constamment et si heureusement dirigés vers la gloire et l'accroissement de toutes les sciences , n'avaient pas cessé non plus d'avoir pour objet particulier la gloire et le bonheur de sa patrie.

Quoi qu'il en soit , le 3 mai 1621 , le parlement prononça contre Bacon, absent pourcausede maladie , la sentence suivante : que le chancelier paierait une amende de quarante mille livres sterling ; qu'il serait mis à la tour pour autant de temps qu'il plairait au roi ; qu'il était déclaré inhabile à posséder aucune charge dans le royaume, à jamais avoir séance au parlement, et â jamais se montrer dans l'étendue de la juridiction de la cour. S'il ne fut pas encore privé de ses titres, il en fut redevable aux Suffrages des évéques.

Bacon ne garda la prison que peu de jours : l'ordre de ne point paraître dans 1 étendue de la juridiction de la cour , fut modifié en différents temps et de différentes manières ; le roi lui remit l'amende à laquelle il avait été condamné, et pour le mettre un peu à couvert des poursuites de ses créanciers, il la donna à ses parents. Dans une lettre au roi, du 30 juillet 1624 , on voit que Bacon demandait à être entièrement relevé de la sentence du parlement. Les Anglais continuateurs du Dictionnaire de Bayle, disent qu't'Z est vraisemblable que sa requête fut entérinée ; car il paraît , continuent-ils , qu'il fut appelé au parlement ta première année du règne de Charles 1".

Ce dernier fait, s'il était vrai , supposerait nécessairement l'abolition de la sentence, puisque Bacon, par cet acte , avait été dépouillé du droit d'entrer dans le parlement ; mais ce que ces auteurs n'a vancentqu'avec une sorte de reserve, les éditeurs des œuvres de Bacon en 1730 , en 1740 , etc. , l'affirment sans hésiter. Ils rapportent même la lettre du roi à son procureur général, contenant l'ordre de dresser l'acte d'abolition ; et quoique l'évêque Williams, qui avait remplacé Bacon dans l'office de garde des sceaux, et qui ne l'aimait pas, ait fait de vives représentations au duc de Bukingam, sur cet acte, quand il fut présenté au sceau (the parlam. hist. t. 5, p. 423), on ne doit pas balancer à croire qu'il a été expédié.

Mais que faut-il penser de la condamnation de Bacon , et quel jugement en ont porté les auteurs les plus instruits et les plus estimables? Bawley, dans la vie de Bacon , n'a pas craint de dire que des jaloux avaieyii

tenté, mais en vain, d'imprimer quelque tache sur la réputation de Bacon ; qu'à la vérité' il avait été destitué de tous ses emplois par le roi et var le parlement ; mois que cette destitution avait été l'ouvrage de l'envie. « ld alid nisi procurante invidid causa fartum non est. » Il est bon de remarquer une circonstance qui donne plus de poids au sentiment deRawley, c'est que le membre qui agit plus vivement pour donner suite à la plainte portée contre Fbcon à la chambre des communes , et la faire renvoyer à la chambre des pairs, ce fut Edouard Cook , son ancien antagoniste {Biog. brit. p. 401).

Les continuateurs anglais du Dictionnaire de Baijle observent que les sentiments sont fort partagés sur le fond même du crime dont il était accusé, lorsqu'il s'agit de décider jusqu'à quel point il était coupable (p. 18); ils citent un écrit intitulé : Réflexions sur le cas de ceux qui se laissent corrompre par des présents , où l'auteur assure que les historiens contemporains parlent obscurément du fond de cette affaire , et que la plupart de ceux qui ont écrit sur ce sujet paraissent disposés à le croire innocent du crime dont il était soupçonné. Ils prétendent encore que si la chambre avait suivi les formalités ordinaires, peut-être n'aurait-elle jamais pu parvenir à une entière évidence de crime (Uict. p. 20).

Bacon, dit encore M. Guthrie, auteur d'une histoire d'Angleterre estimée, était généreux, obligeant , plein d'humanité et naturellement ■juste ; son malheur a été d'avoir eu des domestiques qui étaient des harpies. Il parait, par les charges portées contre lui dans la chambre des communes , que si quelques-uns des présents avaient été faits dans le dessein de corrompre la justice, non seulement ils nesont point entrés danssa bourse, mais qu'ils ont été faits à son insu : il avait condamné quelques corrupteurs; et le ressentiment de ceux-ci les porta à l'accuser du même crime (Biog. brit.,nouv.éd. p. 499).

Mais, quoi qu'il en soit de la vérité de ces faits et de l'autorité des auteurs qui les attestent, il nous suffit de pouvoir avec confiance ajouter aux observations que nous avons déjà faites , 1° que la plupart des présents qu'on accusaitBacon d'avoir reçus, avaient été donnés en vue d'obtenir des ordres interlocutoires, et que, malgré que ces présents dussent le rendre suspectd'injuslice, cependant, dans tous les ordres de cette espèce, de même que dans tous les arréls qui sont émanés de son tribunal, il avait toujours régné une si grande équité, qu'on n'en a jamais cassé un seul comme injuste , ainsi que l'ont remarqué les plus habiles jurisconsultes ; 2° que la plupart des dons , ainsi qu'il ne craint point de l'avancer dans sa défense, avaient été faits à tilre de présents , dans un temps où celui qui les faisait n'avait aucun procès, ou longtemps après que le procès avait été terminé.

C'est Rushworth (collect. t. i, p. 25) qui nous fournit les remarques précédentes.

Mais nous avons cru devoir lire nousmêine avec attention les vingt-trois articles de charges proposées contre Bacon, ainsi que

ses réponses. La plupart de ces charges ne sont a'ppuyées chacune que sur la déposition d'un seul témoin. 11 en est trois ou quatre sur lesquelles il n'a point fourni de défense : mais sur toutes les autres, il donne des éclaircissements et des explications qui ne permettaient plus qu'on en fit la base d'un jugement de condamnation.

Tantôt il répond qu'une somme d'argent a bien été reçue par son domestique , mais qu'il a ordonné d'en faire la restitution; tantôt que l'argent donné n'avait été accepté qu'en contractant l'obligation de le rendre; quelquefois que ce qu'il avait reçu, était un présent fait de concert entre des parties, et qui n'avait rien d'odieux dans les circonstances : le plus souvent, il représente, comme l'avait déjà remarqué Rushworth, que les dons n'ont été faits que quinze jours ou un mois, en un mot, longtemps après que le procès avait été jugé. Enlin il s'explique dans sa confession, et en général il a procédé dans tout le cours de cette affaire avec une simplicité, une candeur qu'on ne peut s'empêcher, il est \ rai, d'admirer dans un génie aussi transcendant et qui aurait eu tant de ressources pour mettre en défaut ses ennemis et échapper à ses accusateurs, mais cependant qu'on regrette, en quelque sorte, qu'il ait employée, quand on voit quel avantage en ont tiré ses adversaires, et que son siècle, semblable au nôtre sur ce point, était déjà trop corrompu pour en sentir le prix. Oui, on regrette en quelque sorte que Bacon ne se soit pas défendu avec loule la force et toute l'adresse dont il était capable, et que, par sa confession, il ne se soit laissé et n'ait laissé à ses amis aucune ressource pour sa pleine justification; mais il avait quelque tort : il l'a senti ; et son âme, naturellement droite et généreuse, a mieux aimé s'exposer à tout, plulôt que de le contester contre le témoignage de sa conscience.

Les observations que nous venons de faire sur les charges imputées à Bacon, justifient de plus en plus l'opinion que nous n'avons point craint d'énoncer sur le jugement qui condamna Bacon, en soutenant que ce jugement, qui nous a paru déjà peu nécessaire et peu convenable en lui-même, était de plus excessif dans sa rigueur : et pour donner plus de poids encore à notre opinion, nous observons qu'il n'existait point d'exemple d'un jugement avant celui qu'on prononça conlre Bacon, qui eût condamné un pair à ne jamais siéger au parlement pendant tout le cours de sa vie : c'est ruilord Clarendon, auteur d'une très-grande autorité en cette matière, qui nous fournit cette remarque, et qui ajoute même que, dans la règle, une semblable peine ne devait point être infligée à un pair, à moins qu'il n'y eût un bill de proscription (Stephens account of the life, etc., p. 23). On sait que plusieurs des pairs à qui on reprocha dans la suite cet excès de sévérité, furent réduits à donner cette misérable excuse, qu'ils savaient bien que le roi adoucirait la rigueur de leur sentence [Dict. p. 18).

Au reste nous ne croyons pas être les pre>

CHRISTIANISME DE BACON. — SA VIE

tniers qui nous soyons permis de blâmer la rigueur du parlement d'Angleterre dans la condamnation du chancelier Bacon. Haket, évêque de Lichfield, dans la vie de l'archevêque Williams, insinue manifestement qu'il pensait comme nous (p. 49).

Nous avouons que Bacon est blâmable de n'avoir pas veillé avec plus de soin sur le choix et la conduite de ses officiers : nous convenons cucore qu';l ne s'est pas tenu assez en garde contre tout ce qui pouvait faire soupçonner dans sa personne l'intégrité du magistrat : mais rien de plus noble, de plus généreux que l'aveu qu'il en fait. La grandeur de son caractère qui permettait bien qu'il lui échappât des fautes, parce qu'elle ne le dépouillait pas de la fragilité humaine, ne lui a pas permis d'user ou de tergiversation pour les contester, ou d'artifice pour les pallier. Son cœur n'avait pas, dit Williams Dugdale, cette .fierté' orgueilleuse qui nie ou justifie ouvertement les crimes dont elle se sent intérieurement coupable (Williams Dugdale, t. h, du Bar r. d'An g.) ; ajoutons, et qui craint de solliciter l'indulgence de ses juges et l'oubli de ses fautes. Aux yeux des hommes maîtrisés par les préjugés vulgaires, l'humilité que témoigna Bacon dans le cours de son affaire, montre beaucoup de faiblesse dans le caractère, et peu d'élévation dans les sentiments; mais, aux yeux des hommes qui pénètrent jusqu'au fond, rien ne montre plus de force et de grandeur véritable, puisque l'humilité chrétienne est un sentiment qui nous élève au-dessus de notre nature corrompue, et nous engage, pour rendre hommage à la vérité, à fouler aux pieds tous les préjugés du siècle et toutes les répugnances de la nature. Si la philosophie orgueilleuse censure et dédaigne Bacon a cette époque de sa vie, le christianisme le loue au contraire, et l'accueille dans son sein; et il est trèsvrai que Bacon a montré alors la piété la plus tendre et la plus ingénue. 11 tira de ses malheurs, pour s'humilier sous les yeux de Dieu et se détacher pleinement des faux biens de ce monde, tout l'avantage que la Providence sans doute avait en vue, en permettant sa honteuse et éclatante disgrâce : sa piété qui, dans tous les temps de sa vie, avait été sincère et remarquable, reçut des accroissements sensibles. Ténisson n'a pas craint de dire, après Dugdale, qu'il devint dès lors un modèle de pénitence et d'humilité (Baconiana, p. 254). Et si l'on veut bien dès à présent, jeter les yeux sur la prière qu'il composa dans celte conjoncture, cette prière qui ravissait le cœur d'Addisson, l'on verra combien touchants et édifiants, combien, pour tout dire en un mot, étaient chrétiens les sentiments qui remplissaient alors son cœur.

Mais ce qui montre bien que son courage ne fut point abattu, ni son cœur flétri par l'infortune, qu'il conservait alors toute la dignité de son âme, c'est la hauteur des pensées, la vaste étendue des desseins, la noblesse du style qui caractérisent les nombreux ouvrages qu'il composa dans les temps qui suivirent cet événement ; c'est que, dans les

mêmes ouvrages, on ne trouve aucune trace de plaintes et de murmures, au suj» ' de ses malheurs ; il ne daigne en parler qu'une seule fois, et il en parle avec on ne peut plus de modération et de dignité ; c'est dans la belle épître à l'évéque de Winchester, qu'on voit à la tètede sesDialogues sur la Guerre sainte : là il observe que ses malheurs ont des rapports avec ceux de Démosthène, de Cicéron et de Sénèque. Tous trois, dit-il, ont occupé les premières dignités dans leur patrie : tous trois se sont vus ruinés, non par le sort des armes ou par des accidents malheureux , mais par l'autorité de la justice et des lois, en qualité de coupables et de criminels : tous trois ont été d'illustres écrivains, et la mémoire de leurs disgrâces est aujourd'hui chez la postée rite, comme un tableau qui représente une nuit placée au milieu des beaux et excellents tableaux, où leurs actions et leurs ouvrages sont peints dans leur éclat : tous trois ont écrit pendant le temps de leur disgrâce; mais Bacon ajoute qu'il préfère à cet égard l'exemple de Sénèque, qui n'écrivit point sur les affaires politiques, et ne composa plus d'ouvrages que sur des sujets utiles à tous les f iècles. Il déclare, en conséquence, qu'il emploiera tout son loisir à écrire, et qu'il placera le ta* lent que Dieu lui a confié, non dans la banque de quelques ^particuliers, ainsi qu'il lui est arrivé auparavant, mais dans la banque du public, qui ne peut jamais faillir, et qui lui rendra un intérêt assuré, c'est-à-dire qu'il n'aura point absolument d'autre but dans ses écrits, que l'utilité publique.

Bacon dit qu'il se console par l'exemple des grands hommes dont il vient de parler; mais c'est dans la religion surtout qu'il déclare avoir puisé ses consolations. Ce n'est pas , dit-il, une consolation légère de mettre sous nos yeux les infortunes qui ont de la conformité avec les nôtres , parce que les exemples font une plus vive impression que les raisonnements, et qu'ils nous font voir ce que l'Ecriture sainte nous donne comme un motif de consolation, qu'il ne nous est rien arrivé de nouveau ; nihil novi nobis accidisse. Les exemples des malheurs arrivés à d'autres nous touchent d'autant plus, que ces malheurs ont plus de ressemblance avec les nôtres, et que ceux qui les ont éprouvés, nous étaient supérieurs en mérite et en dignité. Car , c'est raiso'nner juste et conclure sagement, que de dire : il en est qui ont souffert les mêmes maux que moi, et qui, à tous égards, valaient mieux que moi ; donc je ne suis pas fondé âme plaindre si haut et avec tant d'amertume. Je n'ai point négligé, continue-t-il , ce genre de consolations ; mais comme chrétien, j'en ai goûté de bien plus parfaites.

. Bacon affranchi de la servitude de la cour et des affaires , se livra totalement à l'étude de la philosophie : il regrettait, dit Bushel, un de ses anciens domestiques, de n'avoir pas uniquement consacré à cette étude tant d'an- .nées qu'il avait données à la politique et à ' l'étude des lois : car, disait-il , la dernière occupation apprend tout au plus à connaître

le veu de fond qu'on doit faire sur la forturm

la plus brillante, au lieu que l'autre dévoile à nos yeux les mystères si intéressants delà nature ( liict. p. 19 ). Il n'interrompit guères le cours de ses études et la profonde retraite dans laquelle il s'était enseveli , que pour écrire de temps en temps au roi. Apparemment il lui écrivait dans les moments où il était plus vivement poursuivi par ses créanciers, et pour solliciter le payement de ses pensions qui se faisait avec peu de régularité (Dict. p. 21). C'est dans une de ces lettres qu'il supplie le roi de ne pas permettre, qu'après avoir porté les sceaux, il soit réduit sur ses vieux jours à porter la besace et à étudier pour vivre, lui qui ne souhaitait de vivre que pour étudier (Lett. 149).

Bacon profita de sa retraite pour composer ou refondre la plupart de ses ouvrages. Nous allons indiquer les principaux et en donner une notion succincte.

Il était bien naturel que Bacon , attaché d'abord à la profession de jurisconsulte, consacrât aux lois les premiers essais de sa plume ; il l'a fait aussi. Les œuvres de jurisprudence occupent même dans la collection de ses écrits une place considérable ; on y voit des discours qui prouvent qu'il était aussi grand orateur qu'habile jurisconsulte. Nous croyons cependant que le célèbre Johnson \a trop loin, lorsqu'il assure que ces cfi'scours sont au-dessous de tout ce que vantent l insolente Grèce et la superbe Rome. Mais dans tout ce que Bacon a écrit sur la jurisprudence, rien n'est plus remarquable qu'un petit traité de la Justice universelle, ou des Sources du Droit, inséré dans le traité de Augmentis. Bacon, dans ce petit écrit, montre qu'il était capable, non seulement de donner aux hommes de sages lois, mais encore de faire des leçons aux législateurs eux-mêmes.

En 1610,'Bacon fit paraître le traité de Sapientiâ reterum, qui est une explication de plusieurs points de la mythologie des anciens. On a publié peu d'ouvrages en Angleterre ou ailleurs qui aient été accueillis avec plus d'applaudissement, et qui paraissent devoir se maintenir plus longtemps en possession de l'estime;générale. Bacon, dans cet ouvrage, donne une preuve singulière du talent qu'il avait déplaire à tous les partis dans la république des lettres; comme dans la conduite politique il plaisait à tous les partis dans l'état, les admirateurs et les détracteurs de l'antiquité applaudirent également. Les premiers furent charmés d'un ouvrage qui paraissait fait exprès pour justifier leur admiration; les seconds en étaient aussi trèssatisfaits, parce qu'il en résultait manifestement, que telle était la sagacité d'un moderne, qu'il avait vu plus de raison dans les ouvrages des anciens, que les anciens n'y en avaient peut-être mis eux-mêmes. Dans la réalité, si les conjectures de Bacon sur le sens renfermé dans les fables du paganisme ne sont pas toujours heureuses, elles sont toujours très-ingénieuses ; et quand il semble ne pas assez bien réussir à découvrir la sagesse propre des anciens dans quelqu'une de leurs fables, il réussit toujours à manifester la

sienne. On voit, par une lettre écrite à Salamanque, à M. Mathew, catholique anglais, qui fut dans tous les temps son ami fidèle, qu'il avait à cœur que son nouvel ouvrage se répandît en Espagne, et qu'il le croyait assez orthodoxe pour ne point redouter l'examen du grand inquisiteur.

On a de Bacon quelques opuscules relatifs à la religion, qui sont tous tntrés dans notre ouvrage; ils sont en assez petit nombre, et c'était la matière desesregrels dans les dernières années de sa vie. 11 se reprochait d'avoirporté toutes ses offrandes dans la cité, et de n'en avoir point ou presque point porté dans le temple. Tenisson observe que les œuvres théologiques de Bacon ne renferment rien d'aussi extraordinaire que ses autres ouvrages. Cette observation bien entendue est un éloge, et non pas une critique : Bacon, dans ses autres ouvrages, a pu ouvrir de nouvelles routes, proposer de faire et faire lui-même de nouvelles découvertes; mais dans la religion, il n'y a rien de nouveau à découvrir, et si on ne veut pas s'égarer, il faut marcher nécessairement dans les anciennes roules ; non nobis opus est inquisitione post Erangelium, disailTertullicn, cùm credimus, nihil desideramus ultra credere ; hoc enim priùs credimus non esse quod ultra credere debeamus (Libro de prœscrip. n° 8). Mais toutes les espèces de mérite qui peuvent convenir à des ouvrages où il s'agit de dogme et de discipline, se trouvent éminemment dans ce qui est sorti de la plume de Bacon en ce genre. Sa confession de foi surtout' a fait l'admiration des docteurs anglais eux-mêmes.

L'histoire d'Henri VII est un des ouvrages de Bacon les plus connus, quoiqu'il soil un des moins importants : quelques .auteurs en ont critiqué, les uns le style, les autres le fond. La défense de Bacon serait facile, mais elle n'est pas nécessaire : il suffit qu'il soil incontestable que Bacon se montre dans celte histoire un grand écrivain et en même temps un sage, religieux et profond politique. Elle fut traduite en français parla Tour- Hotman, et imprimée à Paris en 1626, c'està-dire peu de temps après qu'elle eut paru à Londres, et dans l'année même où mourut Bacon. Cet empressement de traduire dans notre langue les œuvres de ce grand homme, montre que la nation française n'a pas lardé d'en reconnaître le mérite extraordinaire, et a peut-être à cet égard été plus exacte et plus équitable que l'Angleterre.

Les lettres de Bacon forment une partie très-considérable de la collection de ses œuvres ; il déclare, dans une lettre écrite peu de temps avant sa mort, qu'à l'exemple de Cicéron, de Démosthène, Pline le Jeune et de quelques autres anciens , il avait conservé avec soin ses discours et ses lettres, que cependant il n'avait jamais été dans l'intention de les publier pendant sa vie ; mais qu'il les léguait par son testament au docteur Williams, évêque de Lincoln, et au chancelier du duché de Lancastre, pour en disposer comme ils jugeraient à propos ; elles méritaient effectivement d'être conservées et rendues

r.HRISTlANISME DE BA.CON. — SA VIE.

publiques ; mais on doit mettre une différence entre les lettres dont il avait (ait la collection lui-même et celles qui n'étaient point entrées dans cette collection , et qui n'ont été publiées que vers le milieu de ce siècle ; il semble qu'il avait jugé les premières dignes d'être conservées, qu'il les avait même en quelque sorte ratifiées , et qu'il avait jugé différemment des autres.

Les Vssais de morale et de politique sont une des premières productions de Bacon; il les publia en 1597. En 1612 il en donna une édition considérablement augmentée. En 1625, peu de temps avant sa mort, il les fit paraître traduits en latin sous le nouveau litre de Sermoncs fidèles seu inlcriora rerum, avec des additions plus considérables encore que les premières. Il disait au duc deBuckingham, dans l'épître dédicatoire, Delibationes meas quœ ex omnibus operibus meis , fuerunt acceptissimœ , auri et numéro et pondère, in tantum ut opus novurn sint. Bacon mettait beaucoup de prix à cet ouvrage , et il déclarait à l'évéque de Winchester que, quoiqu'il lui eût moins coûté que les autres, et que sa composition eût été pour lui un délassement, cependant il présumait qu'il contribuerait plus qu'aucun autre à l'illustration de son nom. Dans l'épître dédicatoire au duc de Buckingham, il va jusqu'à dire qu'il subsistera aussi longtemps que subsisteront les livres et les lettres. Nous pensons comme Bacon sur ce dernier article, parce que ses principes et ses conseils sur les différents points rie morale et de politique qu'il y traite , sont effectivement si sages, si solides, sont proposés avec tant de naturel et de clarté, que fe livre qui en est dépositaire ne périra qu'avec tous les autres; mais l'événement a montré que Bacon s'était trompé sur le premier; car son grand et incomparable ouvrage, celui qui est la source principale de sa gloire, et son premier titre à l'immortalité, c'est l'ouvrage du rétablissement des sciences , de Jnstauratione magnâ scient iarum ; ouvrage qui l'avait occupe dès les premiers instants de sa carrière littéraire , et qu'il n'a jamais perdu de vue au milieu même de la cour et de ses occupations immenses : il l'avait divisé en six parties. Nous ne possédons que le plan des trois dernières , et quelques matériaux destinés à entrer dans le corps de l'édifice ; mais il n'en est pas de même des trois autres parties.

La première est son traité de la Dignité et de l'accroissement ou de la perfection des sciences, de dignitate et augmenlis scientiarum. 11 donne, pour ainsi dire, dans ce traité, le bilan des connaissances humaines , c'est-à-dire qu'il montre d'un côté ce que nous possédons en ce genre , et de l'autre , ce qui nous reste à acquérir ou à découvrir; et il indique en même temps la route qu'on doit suivre pour parvenir à ces découvertes , et compléter le corps de nos connaissances : cette partie à laquelle il avait mis la dernière main, et qui seule , forme un tout complet , est de tous les ouvrages de Bacon le plus dmirable, du moins, c'est celui qu'on lit

avec plus de satisfaction et de plaisir. On ne sait ce qu'on doit y admirer davantage, ou la vaste étendue des desseins, ou la pro fondeur des pensées, ou la sagacité de la critique, ou le sage emploi d'une érudition immense, ou la noblesse des sentiments , ou la magnificence du style. Le traité de Augmentis, composé d'abord en anglais, et divisé en deux livres, avait paru en 1605. Bacon, dans les premiers temps de sa retraite , avec le secours de quelques amis, ïe traduisit en latin ; il l'augmenta très-considérablement et le divisa en neuf livres. C'est dans cet état qu'il le fit imprimer en 1623, deux ou trois ans avant sa mort.

La seconde partie de VInstauratio magna est le Novum organum, ou nouvel Instrument. Bacon, dans cet ouvrage, propose et fait valoir une nouvelle méthode de raisonner pa<r induction, fondée sur l'expérience; on ne peut mieux voir la nature et les avantages de cette méthode, ou comme on dit, de cette nouvelle logique, que dans le témoignage de Gassendi que nous avons produit dans le discours préliminaire. Bacon écrivit le Novum organum en latin, et le fit paraître en 1620 , quelque temps avant sa disgrâce : ce traité exige, pour être entendu, plus d'attention que celui de Augmentis, parce qu'il est plus concis et plus axiomatique ; mais la lecture n'en est pas moins utile. Voltaire a dit que c'est l'échafaud avec lequel on a bâti la nouvelle philosophie , et quand cet édifice a été élevé , du moins en partie, l'échafaud n'a été d'aucun usage. Les admirateurs les plus passionnés de Voltaire conviennent eux-mêmes et prouvent qu'il se trompe dans la dernière partie de ce jugement; ce qui serait susceptible de quelque critique dans cet ouvrage, c'est la censure peut-être trop rigoureuse que fait Bacon du syllogisme (1), et l'introduction de nouveaux termes qui ne sont guère moins défectueux que ceux de l'école. Malgré la critique qu'il fait de la logique ordinaire , comme trop remplie de mots, dit Baker, auteur anglais, d'ailleurs, grand admirateur de Bacon , il est tombé dans le défaut qu'il condamne; car que peut-on dire de ses ldola Tribus, ldola Specus, Fori, theatri, ou de ses instanliœ solitariœ , migrantes, ostensivœ , clandestinœ , constitutivœ , etc., sinon que ce sont, de grands mots pour exprimer des choses communes et ordinaires?

La troisième partie de Y Instauratio magna, ou de son plan général, devait être l'histoire naturelle et expérimentale , ou les phénomènesde l'univers. On sent qu'une semblable

M) Voici ce que Leibnitz pensait du syllogisme : i Je tiens que i'invenlion de la forme du syllogisme

< esl une des plus belles inventions de l'esprit 1m- « main, et même des plus considérables. C'est une i espèce de mulhématique universelle, dont l'iuipori lance n'est pas assez connue, et l'on peut dre qu'un

< art d'infaillibilité y est contenu, pourvu qu'on sache i et qu'on puisse s'en bien servir, » etc. ( Nouveaux Essais sur L'entendement humain, p. 446). Il esl \rai que s'il s'agil de faire des découveries en physique , la voie de l'induction servira beaucoup plus que celle du syllogisme, et c'est apparemment luul ce que dans le fond a prélendu Bacon.

histoire est nécessairement immense et ne peut être l'ouvrage (l'un seul homme ni d'un seul siècle. Bacon a commencé cette histoire , et dans celle vue , il a composé plusieurs traités. Le principal est le Silvâ silvarum; c'est une collection d'expériences faites ou à l'aire, divisées en dix. centuries. Les vues qu'ouvre Bacon pour varier et pousser plus loin les expériences déjà laites, portent toutes le caractère de sa grande pénétration ; il a, sur la foi d'autrui , rapporté le plus grand nombre de ces expériences ; aussi a-t-il été souvent induit en erreur. Les raisons qu'il rend des phénomènes, il faut en convenir encore, ne sont pas toujours fort satisfaisantes; mais il était donné à Bacon de nous conduire jusqu'à la porte de la physique expérimentale : cette porte , il nous l'a même ouverte , il nous a invité d'entrer; cependant, il n'est pas entré lui-même; cela était réservé à l'incomparable Bayle et à ses successeurs. 11 est même très-heureux que Bacon ne se soit point occupé de vérifier et de faire lui-même des expériences; ces expériences, dont le nombre aurait toujours été fort borné, pouvaient être faites par d'autres, comme elles l'ont été effectivement , et elles lui auraient emporté un temps considérable qu'il a consacré à des ouvrages bien plus intéressants, et qui ne pouvaient être faits que par lui seul. C'est ainsi qu'on aura éternellement à regretter que Descartes ait consumé en observations anatomiques une si grande partie de son temps.

Il est deux autres traités de Bacon qui appartiennent à l'histoire naturelle , très-di- U'tics l'un et l'autre de la haute réputation de leur auteur. L'un est l'Histoire des vents ; Bacon est le premierqui ait appelé fortement l'attention des philosophes sur ces agents si importants dans la nature. Celte histoire est très-méthodique et très-digne de servir de modèle en ce genre. Le second traité est l'Histoire de la vie et de la mort. L'objet qu'il s'y propose , est de rendre la vie des hommes plus saine, plus douce et plus longue. Cet ouvrage fait autant d'honneur à son caractère mcral, qu'à l'étendue et à la variété de ses connaissances.

Il est dans les œuvres de Bacon une multitude de petits traités ou de pièces détachées, toutes destinées à entrer dans le corps du grand édifice dont il avait donné le plan , et qu'il avait commencé à construire : leur énuriiéralion raisonnéenous mènerait trop loin; nous n'indiquerons en particulier que la Nouvelle Atlantide. Dans cet ouvrage, qui est demeuré imparfait , l'auteur donne le plan d'un collège sous le nom de maison de Salomon ou d'ouvrage de six jours, dont le but serait d'expliquer la nature , et de coopérer par de grands et admirables ouvrages à l'utilité du genre humain. On a, dit le docteur Shaw, célèbre auteur anglais, dans ce traite, comme en miniature, l'abrégé de toutes les connaissances; exemples, préceptes, modèles pour former l esprit et le perfectionner dans l'histoire, la géographie, la chronologie, la discipline militaire, la société, lamorale, {apoliti-

que, la médecine ; ce qui en fait comme le supplément ou l'abrégé du grand plan de Bacon , pour la perfection des sciences.

Tels sont les principaux ouvrages de Bacon ; on ne peut en prendre quelque connaissance, sans reconnaître combien est légitime le droit qu'ils lui ont acquis à la reconnaissance de tous les siècles, et au litre de fon dateur de la nouvelle philosophie.

Ce serait ici la place naturelle des glorieux témoignages qu'ont rendus au génie et aux services de Bacon , les écrivains les plus illustres et les témoins les plus irrécusables ; mais nous les avons déjà rassemblés dans le discours préliminaire; le lecteur est prié de les consulter. Ainsi que nous ne pouvons rien ajouter à l'autorité absolue ou relative des témoins, nous n'avons rien à réformer d.ms le compte qu'ils rendent des ouvrages de Bacon, ni à retrancher de la magnificence des éloges qu'ils lui donnent (t). Nous nous

(1; Dans l'éloge que Voltaire a fait de Bacon, il est cependant un trait qui nous parait devoir ê:re effacé. Nous sommes Irès-inléressés , il est vrai, à ne rie» supprimer et a ne rien affaiblir de tout ce qui peut donner plus de poids à l'autorité do Bacon ; mais la vérité doit prévaloir sur toute aul;c considération, et il est de la dignité d'un aussi grand homme que Bacon, qu'à tant de titres à l'immortalité, qui sont véritables, et qui lui appartiennent incontestablement, on n'en mêle point qui soient faux.

Voltaire assure « qu'on voit, en termes exprès, dans i le livre de Bacon, cette atlraclion nouvelle, do.il c Newton passe pour l'inventeur , i c'est-à-dire , en d'aulres termes , que le fond du fameux système de Newton appartient à Bacon , et qu'il doit en partager la gloire.

Voici comment le dernier traducteur de la vie de Bacon (M. Berlin) fait parler Voltaire dans sa préface. « Le plus grand service peut-être que F. Bacon i ait rendu à la philosophie, dit M. de Voltaire, a éié i de deviner l'attraction ; Newton en a démontré i l'existence : il faut que les hommes s'en tiennent

< là jusqu'à ce qu'ils deviennent des dieux : mais i quelle sagacité, ajoule-t-il, dans le baron de Véru-

< lam, d'avoir deviné celle atlraclion, quand personne t n'y pensait , et dans un temps où il n'y avait qu. i des aveugles en physique, i On ne saurait porte» plus loin l'éloge du chancelier Bacon.

Voltaire cite à l'appui de ce qu'il avance, deux ou trois passages exlrails d'un ouvrage qu'il ne nomme pas , et que nous croyons être le deuxième livre du IS'ovum organum ; mais quand on confère ces trois passages, surtout le premier, avec le texte, on découvre des différences notables. Bacon parle bien , il est vrai, d'une force magnétique qui ferait descendre les corps graves vers la terre, et d'une autre qui peutêtre aussi élève les eaux de la mer; mais il n'y dit point qu'il fuitle chercher si celle force opère entre les planètes , etc. Nous avons consulté , mais inutilement les autres ouvrages de Bacon, pour découvrir s'il ne proposait pas ce point de recherche qui serait effectivement ires-remarquable. Quoi qu'il en soit, en partant de ce qu'a incontestablement enseigné ou soupçonné Bacon sur celle matière, on n'arrivera pas à la conclusion de Voltaire, et il ne paraiira pas suffisamment fondé à dépouiller l'un des deux grands hommes dont il s'agit, d'une partie de la gloire dont il est en possession, pour en revêiir l'autre.

Ce qui constitue, pour ainsi dire, ce qui caractérise le système de Newton, n'est point l'attraction que la terre exerce à l'égard des corps graves ; celle attraction prise en général et sans examiner si elle a ou si elle est elle-même une cause mécanique, a été tz«

CHRISTIANISME DE BACON, — SA VIE

contenterons ici de dissiper quelques ombres qu'a voulu jeter sur la gloire de Bacon un auteur célèbre, dont nous avons pourtant invoqué ailleurs le témoignage.

connue dans tous les temps, et c'est une vérité de bit el populaire; ce n'et.1 pas non plus la tendance des corps graves vers la terre, croissant à mesure qu'ils s'en approchent, et diminuant à proportion qu'ils s'en éloignent : ce point est commun à tou* les systèmes sur la graviié, et il appartient au système de Descartes, aussi bien qu'à celui de Newton. Ce qui caractérise et différencie vraiment le dernier système, 1° c'est l'attraction universelle et mutuelle de toutes les particules de la matière, en sorte qu'il n'en est aucune qui n'attire chacune des autres dans toute l'étendue de l'univers, et qui ne soit aussi attirée par chacune d'entre elles ; 2° c'est la loi de celte attraction qui agit en raison inverse des carrés des distances. Or, Bacon qu'on ne dit assurément pas avoir rien affirmé ni soupçonné sur cette dernière partie, n'a pareillement rien affirmé ni soupçonné sur la première. Il n'a certainement pas soupçoimé l'attraction universelle, puisqu'il conjecturait que les corps graves placés à une certaine dislance de la terre, ne tomberaient plus et demeureraient suspendus comme elle , et qu'ainsi qu'il y avait des corps qui, de leur nature, étaient graves et tendaient vers le centre, il en était d'autres qui, de leur nature, étaient légers et tendaient à la circonférence; il ne soupçonnait pas non plus que celle attraction était mutuelle, etque si un caillou, par exemple, élait attiré par la terre, la terre étail aussi attirée par le caillot! ; rien absolument dans ses écrits ne le donne à entendre. Voltaire lui fait bien dire , il est vrai, qu'i/ faut que les corps graves soient poussés vers te centre de ta terre , ou qu'ils en soient mutuellement attirés ; mais le mot mutuellement n'est pas dans Bacon. Voici le texte de Bacon : t Necesse « est ut gravia vel tendant ex naturâ sua ad cenlrum i terra;, per proprium scliemalisnium, vel ul a massa c corporeà ipsius terra;, tanquàm à congregalione < corporum connaluralium attrabantur el rapiantur, c et ad eam per conseusum ferantur. i

Toutes les pensées et les vues de Bacon sur la pesanteur sont consignées dans le deuxième livre du Novum organum , dans une préface d'un traité de la Pesunleur el de la Légèreté qui est perdu, dans le Silva silvarum (Cent. 1", expérience 53°) , à la fin de ta Philosophie de Parménides , et surtout dans le traité de Augmenlis (liv. v, ehap. 13), où il propose dixneuf questions ou recherches à faire sur la gravité. Or, si on veut prendre la peine de consulter Bacon dans tous ces lieux, on verra que ses idées sur la pesanteur sont absolument incohérentes, contradictoires même aux points capitaux de la philosophie de Newton; c'est ainsi qu'il conjecture que, plus la masse des corps augmente, moins ils ont de disposition à la pesanteur. Nous venons de citer quelques autres traits de ce genre : si les bornes d'une note nous permettaient de multiplier les citations, nous parlerions ce point jusqu'à l'évidence. Voltaire n'a pu l'ignorer, puisque quelques-uns de ces traits dans ie Novum organum sont mêlés aux textes qu'il a allégués. Ainsi, par exemple, il a bien vu Bacon, soupçonner que dans l'océan Atlantique, il y avait des masses d'eau suspendues dans les airs, et qui, lorsqu'elles tombaient, étaient déterminées plutôt par une impulsion violente, que par le mouvement naturel de la gravité; mais la gloire de paraître avoir fait une découverte curieuse et mieux posséder les auteurs anglais que les Anglais eux-mêmes, lui aura fait illusion.

Au reste, si on s'obstinait à prétendre que Bacon, en conjecturant que la gravité des corps diminue à musure qu'augmente leur distance de la lerre, doit être censé avoir donné à Newton la première idée de sou

Hume, dans son Histoire de la maison de Stuart , a comparé Bacon avec Galilée, et il adjuge au dernier une grande supériorité sur l'autre. Si Bacon, dit-il, est considéré simplement comme auteur et philosophe , quoique ■ très-estimable sous ce point de vue, il est fort inférieur à Galilée, son contemporain, et peut-être même à Kepler. Il forme ensuite la comparaison, et la termine par ces paroles : L'esprit national qui domine parmi les Anglais, leur fait prodiguer à leurs é minent s écrivains, entre lesquels ils comptent Bacon, des louanges et des acclamations qui peuvent souvent paraître ou partiales ou excessives. Fel- Ier, dans son Dictionnaire historique, blâme hautement la comparaison que fait Hume : Il faut avoir, dit-il , étrangement le goût des comparaisons, pour comparer Bacon avec un astronome, et chercher des rapports entre deux hommes, pour avoir le plaisir de dire qu'il n'y en a pas. Feller a raison, mais il aurait pu cependant encore mieux justifier sa censure. Tcnisson, mort archevêque de Cantorbéry, avait déjà fait, près de cent ans avant Hume, une sorte de parallèle entre Bacon et Galilée, mais plus sage et plus savante que celle de Hume : aussi sa conclusion est-elle bien différente. Galilée, dit-il , a perfectionné la doctrine de Copernic, il a découvert, à la faveur du télescope , de nouveaux astres dans les deux ; il a écrit des dialogues sur le système du monde et sur le mouvement local ; et on peut dire de ce dernier ouvrage, que c'est une clé qui ouvre la nature ; mais Galilée n'est point entré dans le détail des différentes classes de corps, il ne s'est point occupé des particularités qu'ils contiennent, non plus que de leurs mouvements et de leurs usages respectifs. Plusieurs années avant que Galilée eût publié aucun de ses ouvrages , Bacon avait déjà conçu et formé dans sa tête le vaste plan de la Science expérimentale; car le Sidcrcus nunlius de Galilée n'a paru que vers le milieu du règne du roi Jacques I" ; et le roi Charles I" élait

système, qui est ce qu'on peut dire de plus spécieux, pour justifier l'assertion de Voltaire ; alors la gloire d'avoir donné cette première idée devrait êlre adjugée à l'Anglais Gilbert, et n'appartiendrait pointa Bacon , puisque celui-ci a cité plusieurs fois Gilbert, comme l'auteur dont il tenait cette conjecture, i Non « sine causa Gilbertus qui de magnete laboriosissime « etsecundiiui viani experimenlalcm scripsit, dubita- « tionem injecit, nuni non forte corpora gravia, posl • Iongam à tenâ distanliam, moiuui versus inferiora i paulalim exuant » (de Augm. I. il, chap. 13; /. v, cltap. 3, num. 8 ).

C'est le même écrivain qui lui a fourni ses idées sur l'influence el la quantité des forces magnétiques, el il croyait même que Gilbert les avait poussées trop loin. Opinio Gilberli est quod magnetica vis terrœ ad alliciendum gravia, non extendalur ultra orbem virlutis suœ (Nov. Organ.). Vires magnelicas non inscitè inlroduxit Gilbertus ; sed et ipse factus magnes, nimio scilicet ptura quant oportel ad illas trahens el navem œdificans ex scatmo ( Hist. gravis el levis ).

On peut juger facilement , d'après les observations précédentes, combien dangereusement Voltaire et tant d'autres qui le croient sur sa parole, compromet. lent la gloire de Bacon, en établissant pour le prindcipal titre de cette gloire, la découverte du système de New:ou.

déjà depuis quelques années sur le trône, torsnue Galilée publia ses Dialogues sur le système du monde ; au lieu que Bacon avait non seulement publié sesdeux livres de Augm. scient., dans les premières années du règne de Jacques 7er, mais il avait déjà écrit sous le règne d'Elisabeth, ainsi qu'il paraît évidemment par salettre au père Fulgence, vénitien, son Temporis p.irtus masculus ; or, ce dernier ouvrage, pompeux , il est vrai dans le titre, mais solide dans sa substance, semblable àces grands panaches qui ombragent quelquefois de bonnes tètes, contient au moins imparfaitement, et autant que son âge peu avancé pouvait le permettre, tous les principes de son traité de /'Instauration. Ainsi Bacon avait dès lors dans sa tête ce grand ouvrage, cet ouvrage si vaste et si parfait dans son ensemble, auquel dans ces derniers temps, on a bien pu ajouter, ou dont on a pu retrancher quelque chose, mais de manière qu'il est toujours vrai de dire que Bacon seul avait formé, le plan de cette maison de sagesse (Baconiana, p. 8) (1).

Kien de plus sage et de plus concluant que ces réflexions; elles sont une réfutation anticipée du jugement que devait porter Hume dans ces derniers temps ; mais nous avons à produire une réflexion du même auteur, bien simple et bien naturelle, et cependant très-propre à montrer la force du génie de Bacon pour la philosophie, et à lui faire adjuger une sorte de supériorité sur tous les autres philosophes.

Il est une circonstance, dit-il, qui semble mettre Bacon au-dessus de Descartes, Gassendi, Copernic, Galilée , en un mot , de tous les grands philosophes de son temps; c'est que ces philosophes ont joui d 'un grandloisir , etsesont occupés principalement et sans distraction de la partie qui était l'objet de leurs éludes, au lieu que Bacon a toujours été plongé dans les affaires les plus importantes; d'abord jurisconsulte de profession, et successivement avocat extraordinaire de la reine Elisabeth , et sous le règne du roi Jacques, avocat du roi, solliciteur général, juge du banc du roi , procureur général, membre du conseil privé, garde des sceaux, lord protecteur pendant le voyage que le roi fit en Ecosse, enfin grand chancelier d'Angleterre. N'est-ce pas un miracle qu'avec un genre de vie semblable , toutes les semences de la philosophie , dans ce grand personnage, n'aient pas été chaque jour foulées aux pieds, et enpeu de temps entièrement étouffées, et que quelques-unes d'entre elles aient pu parvenir à maturité? Cependant elles ont prospéré dans Baoon, bien au delà de ce qu'ont fait les semences de même espèce dans les philosophes dont nous avons parlé, quoiqu'ils ne fussent point, comme Bacon , accablés sous une si grande multitude d'affaires temporelles (Baconiana, p. G).

On comprend qu'on doit excepter du temps où Bacon était obsédé d'aflaires, les quatre ou cinq années de sa vie qui suivirent sa dis-

(1) 11 fait allusion à la Nouvelle Atlantide, où cet admirable collège que Bacon a supposé avoir ele établi pour l'avancement des sciences, est appelé maison de sagesse.

grâce. Il eut alors autant de liberté que les autres philosophes , de consacrer tout son temps aux progrès de la philosophie; aussi n'y eut-il que la mort qui mit un terme à ses études. En 1625, il fut attaqué de la peste qui régna pendant l'été dans la Grande-Bretagne; c'est alors qu'il traduisit en vers anglais un certain nombre de psaumes. Ce pieux exercice était son délassement et sa consolation pendant sa maladie; il rendit bientôt sa traduction publique, et la dédia à Georges Herbert, son ami, qui était à la fois théologien et poète.

Nous ne sommes point en état de décider si cette traduction annonce dans Bacon un talent extraordinaire pour la poésie; nous sommes seulementtrès-assurés, par son traité de Augmenlis , qu'il connaissait à fond tous les principes de cet art. Cette traduction, dans les circonstances où elle a été faite, prouve au moins la sincère et tendre piété de ce grand homme.

H échappa heureusement à la peste de 1625; mais son tempérament était délicat, et il passa avec peine l'hiver suivant, qui fut très-rude. Au printemps , il voulut faire en campagne des expériences sur la conservation et l'endurcissement des corps; ces expériences que nous ne connaissons pas, lui réussirent très-bien, àce qu'il assure dans une lettre au comte d'Arundel, qui est la dernière qu'il ait écrite; mais il fut la victime de son goût pour l'histoire naturelle , comme l'avait été Pline l'Ancien , ainsi qu'il l'observe dans la même lettre. Dans le même jour où il fit l'expérience, il se trouva si mal, qu'il fut obligé de s'arréler entre Londres et Highgate, dans la maison du comte d'Arundel; il y vécut environ une semaine , et y mourut d'une fluxion de poitrine le 9 avril de l'an 1626, qui était le jour de Pâques , âgé de soixante-six ans.

Nous ne connaissons aucune circonstance des derniers moments de Bacon ; apparemment il ne s'est trouvé alors personne auprès de lui, qui ait été propre a recueillir et à nous transmettre ses dernières paroles et ses derniers sentiments. Bacon avait vécu dans la communion de l'Eglise anglicane; il doit être censé mort dans la même communion. Son corps fut porté dans l'église de Saint-Michel, près Saint-Alban.et y fut enseveli auprès de sa mère, conformément à ses dernières volontés. On trouvera dans notre ouvrage un extrait du testament qu'il fit deupç ou trois mois avant sa mort. C'est un témoignage bien frappant et bien authentique de sa religion profonde et de la tendre piété qu'il conserva jusqu'à ses derniers jours.

Ce testament prouve encore que Bacon n'est pas mort, comme l'ont avancé quelques écrivains, dans une extrême pauvreté. Les legs nombreux et quelques-unes des dispositions que cette pièce renferme, supposent que Bacon croyait posséder encore une fortune considérable. Il est vrai que sa succession parut assez embarrassée aux exécuteurs testamentaires qu'il avait désignés pour qu'ils aient refusé d'accepter cet office. L'ad-

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minislration des biens fut confiée à deux de ses créanciers , Thomas Méantis et Robert Rich; mais Stéphens nous apprend qu'au bout de trois ans, ils firent la répartition, et il croit que les fonds furent plus que suffisants pour acquitter les legs et les créances (Acount, p. -26). Au reste, Rawley, son chapelain, déclare à ceux qui prétendaient, apparemment dans un esprit de critique, que Bacon avait terminé ses dernières années dans un état de pénurie , qu'après la perte de ses emplois, il aurait pu tenir encore un grand état, mais qu'il fut incomparablement plus heureux qu'auparavant, en vivantavec beaucoup de modestie et en offrant un exemple trèsmémorable de toutes sortes de vertus , mais surtout de patience, de bonté et de piété (1). Bacon n'a point laissé de postérité. A l'âge de quarante ans, il avait épousé une fille du chevalier Barnham, alderman de Londres, qui lui apporta tant en argent qu'en fonds de terre une dot considérable : elle ne lui donna point d'enfants, mais il n'eut pas moins pour elle la tendresse la plus vive el la plus constante.

Nous n'avons guère, jusqu'à présent, fait connaître dans Bacon , que le savant et le philosophe, et si l'on veut encore, l'homme religieux, mais on n'a point encore vu l'homme privé. Il est bon d'en donner aussi quelque connaissance. Nous croyons pouvoir dire, avec vérité, que le cœur chez Bacon n'était pas moins excellent que l'esprit. Il est impossible de lire ses ouvrages, et de ne point l'aimer ; on y chercherait en vain des injures ou des critiques personnelles; on n'y découvre ni fiel, ni amertume ; on n'y entend ni plaintes ni murmures, et cela est vrai des ouvrages qui ont suivi sa catastrophe, aussi bien que de ceux qui l'ont précédée : tout y respire le zèle le plus ingénu pour la vérité et la charité la plus tendre pour les hommes. Bacon, sans doute, a eu des ennemis et des ennemis aussi violents qu'injustes ; mais il ne fut jamais l'ennemi de personne , et ne conserva jamais le plus léger ressentiment des injures qui lui avaient été faites. Il en prend Dieu à témoin dans cette belle prière qu'il lui adressait au temps de sa disgrâce. Vous savez, Seigneur, que si quelques personnes m ont traité en ennemi, je ne m'en suis point souvenu, et le soleil ne s'est presque jamais couché sur le mécontentement qu'aurait pu me donner leur conduite : semblable à une colombe, j'ai toujours été sans malice. Je n'ai jamais , dit-il ailleurs, nourri ni infante de malice ( Rawley, vit. ). Rien de plus beau, sans doute, que le témoi-

(1) Voici les termes de Rawley , qui était un des légataires de Bacon. Seque est quod ullam ei post remoiionem, fanuliaris rei lenuitatem objicere vetil : connu enim post liane, niliil quicqnam Iwrum quœ ad stniùs, magni ficenliam fecissent , ilti difuisse, sed ilà nihitominus vixisse, ut joui ipsi de felicilute controversiam facere vetle visus fuerit, virlulis omnis, pielatis, humanitalis, palienliœ imprimis exemplum maxime honorabile.

Si l'on veut plus, de déu.ils su-- celle préiendue pauvreté de bacon , on peut consulter le Dictionnaire de Chaull'epié, article Bacon, p. 22.

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