‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 156 sur 454 · B\CON. - SA VIE · texte numérisé non relu

B\CON. - SA VIE

gnage que Bacon se rend à lui -même; mais ce témoignage échappe à sa simplicité et sa candeur; il n'est démenti dans aucune ligne de ses écrits, et il serait bien difficile d'avoir lu Bacon , et de ne point croire à sa parole.

On sent bien, qu'avec un cœur si beau et si facile à pardonner les injures , Bacon ne pouvait qu'être bon dans toute la force de ce terme. La bonté de son cœur qui perce déjà dans tous ses écrits , se manifestait bien plus sensiblement dans toute sa conduite. Jusque dans les réquisitoires où , forcé par sa qualité de procureur général , il dénonçait les coupables et poursuivait leur punition, cette qualité se faisait sentir, il l'a même portée trop loin, et c'est un excès de bonté qui a été la source de ses fautes et de ses malheurs. Addisson l'avait dit avant nous , le principal défaut de Bacon a été l'excès de cette vertu qui couvre lamultitude des péchés (Addisson Vorsk, t. II, p. 401). Déjeunes gens appartenant à des familles distinguées, bien instruits que Bacon traitait les personnes de sa maison avee beaucoup de bonté , et les pourvoyait bientôt d'emplois honorables , s'empressaient d'entrer à son service, et dans le nombre, il s'en est trouvé qui ont abusé de sa facilité et de sa protection pour leur malheur et plus encore pour celui de leur maître. ( Rawley).

On jugera facilement encore, que la bonté de Bacon devait le rendre doux , complaisant, conciliant dans le commerce de la vie , aussi l'était— il au souverain degré. Ce caractère de conciliation et de paix, il le portai! dans la discussion de toutes les affaires ecclésiastiques ou civiles; le roi Jacques lui rendait le témoignage, qu'il avait le talent de traiter et de terminer toutes les affaires par des voies douces. Bacon aurait donc bien désiré voir finir par de semblables voies les divisions qui déchiraient alors les Eglises d'Angleterre, et qui aboutirent enfin à faire périr sur l'échafaud un prince qui lui était infiniment cher. Il l'aurait voulu par amour pour la paix et pour l'unité; mais il faut convenir qu'il l'aurait aussi désiré par zèle pour le progrès des sciences arrêté par les troubles des controverses. Je ressemble, écrivaitil, en 1609. à M. Malthew, au meunier de Manchester (village près de Cambridge), qui priait au milieu de ses saules, pour la tranquillité de l'air .parce que, disait ce bon meunier, quand les vents soufflent, les moulins â vent travaillent, et mon moulin à eau ne travaille plus ou travaille moins.

Nous venons de dire que, par une suite de son amour pour la paix, auquel se joignaient sans doute des considérations d'une plus haute importance , il aurait bien voulu voir la fin des divisions qui troublaient l'Eglise d'Angleterre; mais ses vœux se portaient plus loin, il aurait aussi désiré ardemment la réunion de cette église à l'Eglise romaine, et en général, \n réunion de toutes les parties de la chrétienté; il parle fréquemment de l'unité dans l'Eglise, il en fait valoir les avantages , il en détermine la nature en général, il propose les moyens de la procurer;

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et un chapitre entier est consacré à cet objet dans ses Essais de morale.

Assurément si Bacon avait vécu dans les mêmes circonstances que Leibnitz, il aurait travaillé avec autant d'ardeur et peut-être plus de succès que ce grand homme, à la réunion des protestants et des catholiques. On sait que Leibnitz a correspondu pendant longtemps ^vec l'illustre évèque de Meaux sur cet objet; il l'avait extrêmement à cœur; et on voit, dans la collection de ses œuvres , une multitude de lettres écrites à différents personnages, qui portent en titre, de Concilio irenico, de la paciflcation des sociétés chrétiennes.

Cette réunion , si désirable dans tous les temps, combien l'est-elle plus dans les circonstances présentes? Les rapprochements de personnes qu'ont occasionnés les conjonctures , ont fait évanouir les préventions qui en formaient le plus grand obstacle ; il est donc permis de l'espérer plus' que jamais ; et il est consolant de penser que tant de maux n'ont été permis par la Providence que pour préparer un si grand bien.

Bacon, quoique élevé par une mère, zélée protestante, et qui avait poussé le zèle pour sa religion jusqu'à prendre ellermême la peine de traduire de latin enanglais, V Apologie de l'Eglise d'Angleterre, de l'évoque Jewels, ouvrage qui, depuis la traduction, devint élémentaire ; Bacon , dis-je , avait toujours été moins prévenu contre les catholiques et leur doctrine, que les protestants n'ont coutume de l'être. On voit qu'il s'en rapprochait à mesure qu'il avançait en âge et en connaissances. Il est très-remarquable que, dans sa Profession de fui qui est très-étendue et peutêtre celui de ses ouvrages qui est travaillé avec olus de soin, il n'a inséré aucun des articles qui sont propres à l'Eglise anglicane , et qui la divisent d'avec l'Eglise romaine : nous avons même déjà observé dans le discours préliminaire, qu'il serait assez difûcile d'y trouver quelque article qui ne pût être avoué par un théologien catholique (1).

Une petite circonstance qui n'est peut-être pas indigne de quelque attention, c'est que dans son Dialogue sur la guerre sainte, où il met en œuvre six interlocuteurs , cinq de ces interlocuteurs sont supposés catholiques, un seul est protestant.

Mais ce qui est vraiment digne de remarque, c'est que Bacon paraît admettre le graud

(1) L'endroit qui pourrait présentera ce théologien plus de difficulté est celui où Bacon dit que l'Eglise à qui il appartient d'interpréter les saintes Ecritures, doit fonder son interprétation sur tes Ecritures ellesmêmes. Il semblerait d'ai>ord, pa'-ces paroles, vouloir exclure le secours que l'Eglise tire pour cette interprétation de la tradition des SS. PP. ; mais on peut croire que Bacon n'a point eu cette intention ; autrement il n'aurait pas été d'accord avec lui-même, puisque, dans son avertissement sur les controverses de l'Eglise d'Angleterre , il blâme fortement certains seciaires qui, < en dégradant , dii-il , l'autorité des i ^S. PP., se sont privés eu*-mêmes et ont privé i l'Lglise des secours si avantageux qu'on pcul en ti- • ra pour l'intelligence des livres saints, i

principe des catholiques qui, seul bien entendu et bien suivi , suffirait pour terminer toutes les controverses; l'Eglise est seul jug* des différends sur la religion.

On sait d'un côté que Bacon croyait que l'épiscopal est de droit divin, que par le même droit, les évêques sont supérieurs aux prêtres, que c'est à leurs soins et à leur autorité que sont confiés le gouvernement de l'Eglise et la décision de toutes les affaires ecclésiastiques : et d'un autre côté, voici comment dans la dixième de ses Considérations sacrées, Bacon parle sur le texte : Vous Icî^protégerez , Seigneur , dans votre tabernacle contre la contradiction des langues ( Ps. XXX, 21 ). La contradiction des langues, dit-il , se rencontre partout hors du tabernacle de Dieu; aussi de quelque côté que vous vous tourniez , vousne trouverez point de fin à toutesles controverses, à moins que vous ne vous réfugiez dans le tabernacle. lrotis me direz peut-être, cela est vrai, si vous entendez par là qu'il faut entrer dans l'unité de l'Eglise; mais je réponds, prenez garde, le tabernacle renfermait l'arche , et l'arche était dépositaire du témoignageou des tables de la loi.... Le tabernacle n'avait été construit que pour garder et pour qu'on prit de là le témoignage ; et c'est ainsi que le corps des Ecritures a été eonfiéà l'Eglise pour qu'elle le, gardât soigneusement et qu'on le reçût de ses mains.... (1).

Bacon dit encore dans sa Confession de foi, n° 19 : L'Eglise ne peut rien enseigner ni rien commander qui soit contraire à la parole consignée dans les Ecritures; mais elle est semblable à l'arche, où les tables du premier testament étaient gardées et conservées, c'est-à-dire que l'Eglise a seulemeut la garde et la distribution des Ecritures qui lui ont été confiées. Cependant elle a déplus encore le droit de les interpréter. Au IXe livre de Augmentis, il soutient que l'autorité d'interpréter les saints livres est fondée dans le consentement de l'Eglise -.Auctoritas interpretandi sacras Scripturas, in consensu Ecclesiœ firmatur.C'esl encore enseigner en d'autres termes que le droit d'interpréter les Ecritures appartient à l'Eglise.

Concluons : Bacon enseigne expressément qu'on doit recevoir des mains de l'Eglise le corps des saintes Ecritures, et que c'est à elle qu'il appartient de les interpréter, c'est-à-dire d'en faire connaître le véritable sens. Donc il a cru que l'Eglise était juge et seule juge des controverses qui s'élèvent sur le sens des saintes Ecritures (2).

(1) Nous croyons devoir rapporter le texte latin . Conlradictiones linguaruin ubique occurrunl extra tabernaculum Dei. Quare, quoeumque teverleris, exitum coniroversiaruni non reperies, nisi hue te receperis-. Dices, verum est, nempe in uniialem Ecclesiae, Sed adverte. Erat in labernaculo arca, et in arcà lestimonium vel tabula; legis. (Juid mibi narras corlicem tabernaculi , sine nucleo leslimonii? laberna culum ad cuslodiendum et tradendum testimonium erat ordinatum. Eodem modo et Ecclesiae , cuslodi.i et traditio per manus Scripturarum deniandala est, sed anima tabernaculi est testimonium.

(2) Il serait bon de consulter encore l'art. XX de )a

Un CHRISTIANISME DE

Rawley, chapelain du chancelier Bacon, el qui a écrit sa vie , nous apprend que sa conversation était aussi agréable qu'instructive ; il dit avoir vu des personnes d'un grand mérite qui, invitées a sa table, faisaient usage de leurs tablettes aussitôt qu'elles en sortaient. Bacon ne cherchait point à s'emparer de la conversation, ni à briller aux dépens des autres : il avait même l'attention de les faire parler sur les sujets qu'ils possédaient le mieux ; il ne méprisait les observations de personne, et recevait volontiers des instructions, de quelque part qu'elles vinssent. Quand il parlait , on l'écoutait sans le contredire, comme s'il eût prononcé des oracles, tant il savait mettre de raison, de clarté, d'intérêt dans ses discours , et tant était grande l'opinion qu'on avait de son savoir et de sa sagesse. J'ai souvent remarqué, dit Rawley, et bien des personnes distinguées l'ont observé comme moi , que quand il lui arrivait de rapporter dans la conversation ce qu'avait dit un autre, il avait le talent d'y donner un tour plus avantageux et plus agréable, en sorte que l'autre, en reconnaissant le fond de ses pensées, les trouvait beaucoup mieux rendues. Bacon qui parlait si bien dans les conversations particulières, était supérieur à lui-même dans la tribune. Jamais homme, dit Johnson, quil 'avait souvent entendu , ne parlaavec plus de justesse , de facilité et de solidité , sans mêler jamais à ce qu'il disait, rien de frivole et d'inutile. Chaque partie de son discours avait ses grâces particulières ; ses auditeurs ne pouvaient ni tousser, ni détourner les yeux, sans perdre quelque chose de ce qu'il disait ; il donnait des lois en parlant, il irritait et apaisait à son gré les juges ; quand on avait commencé de l'entendre, on n' avait d' autre crainte que de le voir finir. Johnson termine ce glorieux témoignage rendu à l'éloquence de Bacon, par ces paroles qui l'honorent lui-même : Les dignités auxquelles Bacon a été élevé , n'ont rien ajouté à l'idée que je m'en étais formée; mais j'ai respecté et je respecte la grandeur qui lui était propre... Quand il a vécu dans le malheur , j'ai prié Dieu seulement de fortifier son courage, et je n'ai pu en témoigner aucune peine, persuadé qxie les accidents de. la fortune ne peuvent donner aucune atteinte à la vertu, et ne servent qu'à la manifester davantage.

Quand on pense d'un côté à la multitude des occupations civiles qui ont rempli la vie de Bacon, et de l'autre à l'immense lecture que supposent ses ouvrages , on tombe dans un grand étonncment , on a peine à concevoir comment il a pu suffire à l'une et à l'autre; mais l'étounement cesse en grande par- Confession de foi. Nous ajouterons seulement que nous n'avons pas vu, sans quelque surprise, Bacon rapporter simplement , sans l'accompagner d'aucune note critique, l'apoplilliegme suivant : i Etienne Gar- < diner, évêque de Winchester, grand défenseur de « l'Eglise romaine, avait accoutumé de dire que les i protestants qui s'appuient sur l'Ecriture, ressem- » niaient à ces messagers qui portent la vérité dans i leurs lettres el le mensonge dans leur bouche, i (Apoolit. 118).

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