‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 158 sur 454 · BACON. — SA VIE · texte numérisé non relu

BACON. — SA VIE

attitude ordinaire, sic sedebat (1). Ses historiens s'accordent à dire qu'il était d'une taille médiocre ; quand ils ne nous l'apprendraient pas , il serait naturel de le présumer d'après une plaisanterie qui lui est échappée sur les hommes d'une haute taille , et que vraisemblablement il ne se serait pas permise, s'il avait été d'une taille semblable. La cour de France étant à Calais, envoya M. de Cadenet, frère du connétable de Luynes , avec la qualité d'ambassadeur, pour saluer le roi d'Angleterre. Ce seigneur se conduisit avec tant de légèreté, que le roi, après l'audience, demanda à milord Bacon, ce qu'il en pensait. Sire , répondit-il, c'est un grand homme, bien fait. Mais, reprit le roi, que pensez-vous de sa tête , la croyez-vous fort propre à une ambassade? Sire, répliqua Bacon , les gens d'une riche taille ressemblent aux maisons qui ont quatre ou cinq étages , le plus haut est ordinairement le plus mal meublé.

Nous terminerons la vie de Bacon par ces paroles du Biographe Britannique ( t. I, p. 411 ).

Qu import; à la mémoire d'un si grand homme, si Jacques llowel a mêlé à quelques anecdotes connues sur son compte, une multitude d'impostures ; si Rapin, cet étranger qui fait le dictateur dans notre histoire , l'a maltraité sur l'autorité d'un Weldon et de quelques autres faiseurs de libelles diffamatoires, qui n'ont point connu d'autre moyen d'échapper à l'oubli, que d'assassinerde grands noms ; mais qui n'ont réussi qu'à vouer leurs propres noms à une infamie éternelle;.... De semblables traits jetés par l'envie ne peuvent porter aucune atteinte à sa gloire. Ses défauts n'ont nui qu'à ses contemporains , et ont été bien expiés par ses souffrances ; mais ses vertus , mais sa science et surtout son zèle pour le genre humain, se feront sentir , tandis qu'il y aura des hommes ; et conséquemment , tandis qu'il y aura parmi les hommes de la reconnaissance, le nom de Bacon , de Vérulam, de Saint-Alban, ne sera jamais prononcé sans réveiller le sentiment de l'admiration.

(1) Voici l'épitaphe :

Franciscus Bacon

Baro de Verulam, Sancti Albani viceeomes,

Seil notioribus tilulis,

Scienliarum lumen, facundia? lex,

Sic sedebat.

Qui postquam omnia naturalis sapienti*

Et civilis arcana eisolvisset,

Naturae decretum explevit,

Composila sotvanlur.

Anno Domini M. DC XXVI

glatis LXVI,

Tanli viri

Mem.

Thomas Meautys,

Soperstilis cultor,

Defuiicii admirator,

«868EeS^£©>

l'existence d'une première cadse supposée

dans la fable de pan.

De Augmentis scientia, /.II, c. 13, ante med.

Le (lieu Pan, chez les anciens, était le symbole de l'univers ou de l'universalité des êtres, ainsi que son nom même le fait assez connaître. Les anciens lui donnaient des cornes larges par le bas et aiguës par le haut. Effectivement, la nature ou l'univers paraît se terminer en pointe, et peut être représenté par une pyramide.

Les individus, en nombre infini ou presque infini, forment comme la base de cette pyramide : au-dessus de cette base s'élèvent différentes espèces, formées du rassemblement de ces individus, et par conséquent moins larges que la base : au-dessus des espèces s'élèvent les genres formés par la réunion des espèces. Au-dessus des premiers genres s'élèvent consécutivement d'autres genres supérieurs, jusqu'à ce qu'enfin la nature ou l'univers se rétrécissant de plus en plus, paraisse se terminer à un point ou à l'unité : et c'est ce que signifie la figure pyramidale que donnent les anciens aux cornes de Pan.

Il ne faut point s'étonner de ce qu'ils supposent encore que ces cornes s'élèvent jusqu'au ciel; caries hauteurs de la nature ou les idées universelles touchent en quelque sorte la divinité : et c'est pour exprimer la même vérité qu'on assurait aussi que cette fameuse chaîne d'Homère, qui sans doute est la chaîne des causes naturelles, était attachée au pied du trône de Jupiter. Il y a plus, je ne sache aucun homme qui ait étudié la métaphysique et ce qu'il y a d'éternel et d'immuable dans la nature, et par là se soit élevé un peu au-dessus du courant des choses sensibles, qui n'ait abouti à la théologie naturelle; tant le passage du sommet de cette pyramide à la divinité est prompte et facile.

CONSIDÉRATIONS SUR l' ATHÉISME (1).

Fidèles sermones ethici.politici, sive interiora rerum, cap. 16.

Il est plus facile de croire à l'Alcoran, au Talmuld et aux histoires de saints les plus fabuleuses, que de croire qu'aucune intelligence ne préside à l'univers. Aussi, Dieu n'a jamais fait de miracles pour convaincre un athée. Les œuvres ordinaires de la Providence suffisent pour sa conviction. Il est vrai cependant qu'un peu de philosophie fait in-

(1) L'article de l'athéisme est un de ceux ayant trait à la religion, que l'auteur de l'Analyse de la philosophie de Bacon a moins défigurés dans la partie qu'il t:i rapporte. Cependant, nous prions le lecteur de conférer quelques traits cités en note , avec ceux qui leu* sont analogues dans notre traduction. L'auteur n'a point analy-é l'article suivant sur l'athéisme, qui est au moins aussi important que l'autre; peut être ue l'a-l-il pjs connu.

cliner les hommes vers l'athéisme; mais une connaissance plus approfondie de la nature les ramène à la religion. Et voici la raison : l'homme qui considère les causes secondes séparées et désunies, peut bien quelquefois s'y borner et ne pas aller plus avant ; mais quand il vient enfin à considérer comment ces causes ont été liées et enchaînées les unes aux autres, il est forcé de recourir à une providence et à une cause première, pourrendre raison de cette dépendance mutuelle et de cet admirable enchaînement.

Il y a plus, l'école la plus fortement inculpée d'athéisme est celle qui sert le plus à démontrer l'existence d'un Dieu ; je parle de l'école deLeucippe, de Démocrite, d'Epicure; car il est beaucoup moins incroyable que quatre éléments sujets au changement, et une cinquième essence qui n'y est pas sujette, placés convenablement de toute éternité, aient pu, sans la direction d'un Dieu, produire cet univers, qu'il n'est incroyable qu'une multitude infinie d'atomes et de semences, dispersés sans ordre dans l'espace, ait pu, sans l'intervention d'un divin ordonnateur, produire ce même univers, et donner naissance à cet ordre admirable et à celte beauté dont nous sommes spectateurs.

L'Ecriture dit (Ps. XIII, 1) : L'insensé a dit dans son cœur, il n'y a point de Dieu. Elle ne dit pas : l'insensé a pensé dans son cœur. Cetinsenséseditcelaau dedansde lui-même, plutôt comme une chose qu'il désirerait être véritable, que comme une chose qu'il sente et qu'il croie véritablement.

« Personne ne nie qu'il y a un Dieu, sinon celui à qui il importe qu'il n'y ait point de Dieu : » Nemo deos non esse crédit, nisi cui deos non esse expedit ; et rien assurément ne prouve mieux que l'athéisme réside sur les lèvres seulement et non pas dans le cœur, que la manie qu'ont tous ces prétendus athées de parler toujours de leur opinion. Cette manie indique assez qu'ils tremblent au dedans d'eux-mêmes, et qu'ils cherchent à se rassurer un peu par l'approbation des autres.

On voit même quelquefois des athées qni, semblables aux chefs des autres sectes, travaillent à réunir autour d'eux des disciples ; enfin ce qui est plus étonnant encore, on en a vu qui ont mieux aimé souffrir la mort que de rétracter leur opinion. Mais si ces derniers étaient réellement persuadés qu'il n'existe point de Dieu, quel intérêt avaient-ils de le soutenir au péril de leur vie (1)?

(1) L'auteur de l'Analyse de la philosophie de Bacon rend ainsi ses dernières phrases ( (. n, eh. i ). i Cependant, comment l'athéisme a-l-il pu trouver • des martyrs, lui qui ne promet point de récompense « et qui n'offre aucun motif capable de faire illusion 1 t Quoi ! l'erreur toute seule aurait autant d'empire < sur l'esprit humain, que la vérité soutenue de mille « avantages? L'entêtement fera plus que la grâce? 0 « abîme! ô misère! »

CHRISTIANISME DE BACON

4oS

On prétend qu'Epicure n'a enseigné qu'il existait quelques natures heureuses qui se suffisaient à elles-mêmes et ne se mêlaient point du gouvernement de l'univers , que pour ne point se perdre dans l'opinion publique ; qu'eu tenant ce langage il ne faisait que céder à la nécessité des temps , mais qu'au fond il ne croyait pas qu'il existât de Dieu. Cette imputation ne me paraît pas assez bien fondée, car voici une sentence d'Epicure , et qui est vraiment admirable et divine : Ce n'est point une profanation de méconnaître les dieux du vulgaire; mais c'en est véritablement une d'attribuer aux dieux les opinions du vulgaire. Platon lui-même n'aurait pas mieux parlé.

11 paraît de là que quoique Epicure ait porté l'audace jusqu'à contester aux dieux l'administration de l'univers, il n'a pas pu la pousser jusqu'à contester leur nature.

Les Indiens occidentaux ont des noms pour leurs dieux particuliers , mais ils n'en ont point pour signifier Dieu en général. Ils sont dans le cas où auraient été les païens , si , ayant dans leur langue les noms de Jupiter, Apollon, Mars, etc., ils eussent manqué d'un terme pour exprimer Dieu. Ce qui montre aussi que les peuples, même les plus barbares , ont la notion de la divinité , quoique cette notion soit très-imparfaite. Ainsi les sauvages mêmes se réunissent avec les philosophes pour combattre les athées.

Les athées spéculatifs sont bien rares. Un Diagoras, un Bion, peut-être un Lucien et un petit nombre d'autres, voilà ce qui compose cette classe, bien moins nombreuse encore qu'on ne le pense, parce que les défenseurs d'une religion ou d'une superstition qu'on attaque, s attachent souvent et réussissent quelquefois à faire passer pour des athées leurs adversaires, qui ne sont pourtant pas sur ce point moins orthodoxes qu'eux (1).

Mais les plus grands athées, en effet, sont les hypocrites qui traitent continuellement les choses saintes, et cela, sans aucun sentiment de religion , ensorte qu'à la (in, il est impossible que leur conscience ne se cautérise pas.

L'athéisme a différentes causes. La première, ce sont les divisions dans l'ordre de la religion, si elles sont en grand nombre. Lnc seule division n'aboutirait qu'à enflammer le zèle de l'un et de l'autre parti ; mais des divisions multipliées, en dégoûtant de la religion, conduiraient à l'athéisme (2J. Une

H n'y a rien là qui appartienne à Bacon ; niais on y reconnaît le ton dérisoire, si ordinaire au chef des incrédules de ce siècle et à ses imitateurs.

(1) Voici encore comment l'analyste rend celle peni sée : Il n'y a pas autant d'athées qu'on voudrait le

< croire ; mais c'est le zélolhme qui a étendu cette ré- « putalion sur tous les esprits libres, i

Bacon ne parle point de fous les esprits libres.

(2) < Les portes de l'athéisme sont la tolérance de « toutes les religions ( car une secte dominante , « combattue par une secte rivale , entretient la reli- « gion); les scandales des prêtres et les écrits des « philosophes , des temps de lumière et de pro-

< sperilé ; car l'adversité nous fait recourir aux dieux.

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