CHAPITRE XII
Les grands sont plus à plaindre quon ne pense.
Une dame de grande qualité ayant perdu son mari, son extrême affliction la réduisit à un tel état que l'on craignait pour sa vie. On lui parla de cette misérable pécheresse, et Dieu permit qu'on lui dit du bien de moi. Sachant que la clôture du monastère où j'étais n'était pas si étroite que l'on n'en sortit quelquefois, elle eut un tel désirde me voir et de me faire pour cela venir chez elle, dans l'espérance d'en recevoir quelque consolation, qu'elle en écrivit à notre provincial qui était extrêmement de ses amis. Il m'envoya aussitôt une obédience pour l'aller trouver avec une religieuse de rues compagnes.
Je partis avec une très-grande confusion de ce que Ton était si trompé dans la bonne opinion que l'on avait de moi, et je priais extrêmement Dieu de m'assister. Il y avait, au lieu où j'allais, une maison de religieux de la Compagnie de Jésus, et cela me consolait fort, parce qu'il me semblait qu'en continuant de me soumettre à leur conduite, je pourrais être en quelque assurance.
Dieu me fit la grâce que cette dame reçut tant de consolation de me voir, qu'elle commença aussitôt à se porter beaucoup mieux. On en fut surpris, parce que son affliction l'avait réduite en un état déplorable, et Dieu accorda sans doute ce changement aux prières que faisaient pour moi plusieurs personnes de piété que je connaissais.
Cette dame, qui vivait dans une grande crainte de Dieu, conçut une grande affection pour moi, et sa bonté m'en donnait beaucoup pour elle; mais la manière trop avantageuse dont elle me traitait m'était une croix si pesante, et m'obligeait à veiller de telle sorte sur moi-même, que je me tenais toujours sur mes gardes. Dieu, de son côté, prenait soin de moi; il me fit de très-grandes grâces, et me mit dans une liberté d'esprit qui me donnait un tel mépris pour toutes choses, que plus elles paraissaient élevées, moins elles me semblaient digues d'estime.
Ainsi, quoique ces dames avec qui je conversais, fussent de si grande condition, que j'aurais pu tenir à honneur de les servir, je vivais avec elles comme si elles eussent été mes égales, et je ne dissimulais point à celle chez qui j'étais, combien je m'estimais heureuse d'être dans ce sentiment : je ne tenais aucun compte de nette grandeur qui engage à des peines et à des soins d'autant plus grands qu'elle est plus élevée, et qui tient ces personnes dans une contrainte qui vs jusqu'à ne leur pas permettre de manger aux heures qu'elles voudraient, ni ce qu'elles voudraient, parce qu'il faut que leurs inclinations cèdent à ce que demande leur qualité.
J'avoue que cela me donne une grande aversion de ces hautes fortunes dont le monde est idolâtre : et quel désordre n'y a-t-il point dans ces maisons 1 Cette dame était de l'une des principales de tout le royaume : cependant je ne pouvais et ne puis encore voir sans compassion en combien de rencontres elle agissait contre son humeur, pour soutenir la dignité de sort rang. Quant à ses officiers et ses domestiques, quoiqu'ils ne fussent pas méchants, quelle confiance y pouvait-elle prendre?' Elle ne pouvait parler à l'un plus qu'aux. autres, et lui témoigner de l'affection sans attirer sur lui l'envie et la haine de tous les autres : celte contrainte est l'une des choses qui fait voir avec combien peu de raison lemonde donne le nom de seigneur et de maître à ces personnes qui sont esclaves de tant de manières.
Dieu permit que durant le temps que je fus en cette maison, ces domestiques dont je parle s'affectionnèrent plus qu'auparavant à la servir; mais cela n'empêcha pas que je n'eusse assez à souffrira cause de la jalousie qu'eurent quelques-uns de l'affection que cette dame me témoignait. Ils s'imaginaient peut-être que je prétendais en tirer de l'avantage, et Dieu voulait que j'eusse ces peines et ces dégoûts pour m'empècherde me laisser éblouir par le bon traitement que l'on me faisait, afin que mon âme, au lieu d'eu recevoirdu préjudice, en profitât comme elle fit par sa grâce.
CHAPITKE XIII.
Combien il est embarrassant de traiter avec les grands de la terre.
Mon amour pour Dieu me fait quelquefois, quand je lui parle, extravaguer de telle sorte, que je ne sais ce que je dis. Il est néanmoins si bon qu'il l'endure, et je ne saurais trop lui en rendre grâces. Oserionsnous parler avec cette hardiesse aux rois de la terre? Je ne métonne pas qu'on les craigne et que l'on révère cette puissance qui les élève si fort au-dessus du reste des hommes ; mais les choses en sont venues à tels termes, qu'à peine la plus longue vie suffirait pour apprendre toutes les déféren-
ESPHIT DE SAINTE THEP.ESL. — PART. 1.
eus, toutes les soumissions et tous les} respects que l'usage a introduit qu'on leur rende ; et trouver avec cela quelque temps pour servir Dieu. J'avoue ne pouvoir y faire attention sans étonnement, et que je ne savais pour cette raison comment traiter avec les grands. Pour peu que l'on rende à d'autres, sans y penser, plus d'honneur qu'ils ne croient qu'on leur en doit, ils s'en offensent tellement qu'il faut s'en justifier et leur en faire satisfaction : et encore Dieu veuille qu'ils s'en contentent 1 Ainsi une personne qui veut servir Dieu, ne sait que faire et est gênée de toutes parts; car on lui dit d'un côté que, pour se délivrer des périls qui l'environnent , elle doit continuellement élever ses pensées vers Dieu, et on veut de l'autre qu'elle ne manque à aucun de ces devoirs de civilité qui se pratiquent dans le monde, afin de ne point mécontenter ceux qui se font un point d'honneur de ces bagatelles. Cela était cause que je me trouvais sans cesse obligée à faire des satisfactions, parce que, quelque soin que j'y apportasse, je ne pouvais m'empôcher de tomber dans ces fautes qui passent pour si considérables <Jans le monde.
Il me semble que l'on devrait, au moins dans les maisons religieuses, n'avoir point à se justifier de semblables choses ; mais on n'en demeure pas d'accord, et l'on dit au contraire que les monastères doivent être des maisons de civilité. Je confesse ne pouvoir comprendre de telles maximes; et si quelque saint a dit que la religion doit être une cour, je crois qu'il faut qu'il ait. entendu pour former des courtisans pour le ciel, et non pas des courtisans pour la terre ; car comment ceux qui sont obligés de ne penser continuellement qu'a plaire à Dieu et à renoncer à tous les contentements du monde, peuvent-ils s'occuper avec tant de soin à contenter les gnns du monde en des choses si sujettes à changer? Encore, si pour en entendre parler une seule fois on pouvait les apprendre, patience ; mais il faudrait faire une élude toute particulière pour savoir quelle distance on doit laisser après le nom de ceux à qui on écrit, et si, au lieu que l'on ne donnait auparavant que le titre de magnifique, il faut donner celui d'illustre. Je ne sais à la fin où l'on en viendra; car, quoique je n'aie pas encore cinquante ans au moment où j'écris ceci, j'ai vu changer cela tant de fois, que je ne sais plus où j'en suis.
Que feront donc ceux qui ne viennent que de naître, et à qui Dieu donnera une longue vie? En vérité, j'ai compassion des personnes de piété qui, étant engagées à traiter avec le monde pour de bonnes raisons et pour le service de Dieu, se trouvent obligées do porter une si pesante croix; et elles se délivreraient d'une grande peine, si elles se résolvaient, d'un commun accord, è vouloir bien passer pour ignorantes dans une science si frivole, et d'être bien aises que le monde les tint pour telles.