CHAPITRE XIV
Etat déplorable d'une âme qui est en péché mortel.
Quel malheur n'est-ce point à une âme qui est comme un superbe château tout resplendissant de lumière, comme une perle orientale sans prix, comme un arbre de vie planté dans le milieu des eaux vives de la vie qui est Dieu même, lorsqu'elle commet un péché mortel, et se trouve par cette chute dans les ténèbres les plus épaisses et l'obscurité la plus noire que l'on puisse s'imaginer, parce que, quoique ce même soleil qui la remplissait de sa lumière, et la rendait tout éclatante de beauté, demeure toujours au milieu d'elle, et qu'elle soit de sa nature comme un cristal capable d'être pénétré et éclairé de ses rayons, ce soleil se trouve alors éclipsé pour elle !
Dieu étant ce divin soleil qui est et qui demeure toujours dans le centre de l'âme, rien sans doute n'est capable de ternir l'éclat de sa beauté et d'obscurcir sa lumière. Mais l'âme ne laisse pas de devenir toute ténébreuse par le péché, de même qu'un voile noir dont on couvrirait un cristal opposé au soleil, l'empêcherait d'être éclairé de ses rayons.
O âmes rachetées par le sang d'un Dieu, je vous conjure en son nom de faire attention à une vérité si importante, et d'avoir compassion de vous-mêmes; car, cela étant, pourriez-vous ne point faire tous vos efforts pour arracher ce voile funeste qui vous cache la splendeur de cette divine et éternelle lumière, que vous ne sauriez espérer de revoir jamais, si vous mouriez avant que de sortir du malheureux état où vous êtes ?
Un homme fort spirituel m'a dit autrefois, qu'il ne s'étonnait pas du mal que font ceux qui sont en péché mortel; mais qu'il ne pouvait assez s'étonner de ce qu'ils n'en font pas beaucoup plus. Dieu veuille, s'il lui plaît, nous délivrer d'une misère si étrange, que nulle autre ne peut tant mériter ce nom, puisqu'elle attire après elle des maux éternels 1 C'est la seule chose que nous devons craindre, et dont nous devons demander à Dieu dans nos prières de nous garantir, puisque nous sommes par nous-mêmes si faibles et si infirmes, que nous travaillerions en vain sans son assistance hconserver, selon l'expression de ce grand roi et grand prophète, la place qu'il a commise à notre garde.
Cette même personne me disait qu'elle avait tiré deux grands avantages de la faveur que Dieu lui avait faite de lui donner celte connaissance : l'un d'avoir, par l'horreur de ces terribles chutes, une si extrême appréhension de l'offenser qu'elle lui demandait sans cesse de ne point l'abandonner; etl'autre que c'était pour elle comme un miroir qui l'instruisait dans l'humilité, de voir que tout le bien que nous faisons ne procède que de cette source dans laquelle notre âme, telle qu'un arbre abondant en fruits, se trouve plantée ; de ce soleil dont la chaleur douce et vivifiante lui fait produire de bon-
nés œuvres. A quoi cette personne ajoutait qu'elle en étaitsi persuadée, que lorsqu'elle faisait ou voyait faire à une autre quelque bonne action, elle la rapportait aussitôt a Dieu comme à son principe, et lui en rendait grâces, parce qu'elle connaissait clairement que nous ne pouvons rien sans son secours ; ce qui faisait même que d'ordinaire elle ne se voyait pas elle-même dans le bien qu'elle faisait.