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heurs de leurs frères . et l'eMpressement à soulager leur pauvreté. Il parait même qu'au temps°de la captivité, parmi les Juifs qui revinrent de Babylone, plusieurs devaient être très-âgés, puisqu'ils avaient vu l'ancien temple qui ne subsistait plus depuis soixante ans; et que, frappés de la différence qu'ils voyaient entre le nouveau temple et L'ancien, incomparablement plus magnifique, ils ne pouvaient retenir leurs sanglots et leurs larmes.
Un grand nombre de siècles après , à l'époque où 'Notre Seigneur commença son entrée dans Je monde, on voit un homme âgé de quatre-vingt-dix ans : c'est Siméon , ce vieillard plein de religion, de désir et d'espérance. Dans le même temps, on voit la prophétesse Anne qui, certainement, doit avoir vécu plus de cent ans, puisqu'il est écrit qu'après avoir passé sept ans avec son mari, elle en avait vécu quatre-vingt-quatre dans l'état de viduité : à quoi il faut ajouter les années qui précédèrent son mariage, et celles qui suivirent ses prophéties sur le Sauveur. Cette sainte femme consomma toutes ses années dans la prière et dans le jeûne.
Tous les exemples précédents nous ont été fournis par la sainte Ecriture : l'histoire ecclésiastique va nous fournir ceux qui suivent.
S. Jean, l'apôtre du Sauveur, et son disciple bien-aimé, a vécu quatre-vingt-seize ans: personnage parfaitement bien désigné sous l'emblème de l'aigle, ne respirant rien que de divin, et par la ferveur de sa charité, digne d'être nommé le Séraphin des apôtres. L'évangéliste S. Luc, remarquable par son éloquence et ses longs voyages , compagnon inséparable de S. Paul, a véeuquatre-vingtqùalre ans. Siméon Cléophas, appelé le frère du Seigneur, évêque de Jérusalem, a vécu cent vingt ans ; et sans le martyre qui couronna sa vie, il l'aurait peut-être prolongée bien au delà : personnage plein de courage, de fermeté et de bonnes œuvres. Polycarpe, disciple des apôtres, évêque deSmyrne, paraît avoir prolongé sa vie au delà de cent ans; et encore a-t-elle été abrégée comme celle de Siméon, par le martyre. Son histoire prouve que c'était un évêque d'un esprit élevé, d'.une patience héroïque et d'un travail infatigable. Denis l'Aréopagite, contemporain de S. Paul, paraît n'être mort qu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Sa sublime théologie lui a fait donner le nom d'oiseau du ciel; mais il n'est pas moins illustre par ses actions que par ses écrits. Aquila et Priseilla , d'abord les hôtes de S. Paul , et ensuite ses coadjuteurs , ont vécu au moins cent ans dans les nœuds d'un mariage également heureux et célèbre : couple illustre, uniquement occupé d'eeuvres de charité en tout genre, et qui, aux très-grandes consolations qui sans doute alors étaient le partage de tous les fondateurs des Eglises , joignit la grande consolation d'une union conjugale-aussi sainte que longue. S. Paul, premier ermite, a vécu cent treize ans ; sa demeure était une caverne, et il y vivait dans un dénûment et une absti-
nence si prodigieuse, qu'on conçoit difficilement comment il a pu, sans miracle , soutenir et prolonger sa vie. Il donnait les jours et les nuits à la contemplation et à la prière ; loin d'être un idiot ou un ignorant, comme on serait peut-être tenté de le croire, il paraît que, dans sa jeunesse, il avait fait d'excellentes études. S. Antoine, premier instituteur de l'ordre cénobilique, parvint à l'âge de cent cinq ans. Entièrement absorbé dans la contemplation, il ne fut cependant pas toujours inutile au monde; et quoique rien ne fût plus dur et plus austère que son genre de vie, la gloire l'accompagna dans sa solitude. Non seulement des troupes nombreuses de moines tenaient à l'honneur de vivre sous son obéissance, mais encore il était fréquemment visité par un grand nombre d'hommes du monde et même de philosophes païens qui le révéraient comme un simulacre vivant de sainteté, et lui lémoignaientun respect qui semblait aller jusqu'à l'adoration. S. Athanase est mort plus qu'octogénaire : personnage d'une fermeté invincible, toujours au-dessus de la renommée, et qui ne plia jamais sous les coups de la fortune. Si l'on en croit plusieurs auteurs, S. Jérôme a vécu plus de quatre-vingt-dix ans : écrivain habileet d'une éloquence mâle, savant dans les langues et la littérature profane , aussi bien que dans la littérature sacrée, qui avait entrepris de fréquents et pénibles voyages, uniquement dans le dessein d'augmenter ses connaissances. Vers les dernières années de sa vie, il embrassa un genre de vie plus austère; mais dans la solitude à laquelle il s'était condamné, il montra toujours beaucoup d'élévation et de fermeté dans le caractère, et du fond de la grotte de Bethléem , ou il jetait un grand éclat dans le monde.
On compte environ deux cent quarante et un papes : dans un si grand nombre, on n'en trouve que cinq qui aient été jusqu'à quatrevingts ans ou au delà. 11 est vrai que dans les premiers siècles de l'Eglise il en est un trèsgrand nombre qui ont été enlevés de ce monde par le martyre , et que quelques-uns d'eux, sans cette mort anticipée, auraient peut-être atteint l'âge de quatre-vingts ans. Le premier des cinq papes est Jean X XIII ; il a vécu quatre-vingt-dix ans accomplis : c'était un pontife d'un génie inquiet et ami des innovations; il fit beaucoup de changements : quelques-uns de ces changements furent avantageux , mais ils ne le furent pas tous. Grégoire XII, créé pape pendant le schisme et, pour ainsi dire, dans l'interrègne, mourut à 1 âge de quatre-vingt-dix ans. Le peu de durée de son pontifical ne nous permet aucune remarque particulière sur son comple.
Paul III a vécu quatre-vingt-un ans. Le sens froid et la profondeur dans les desseins forment principalement son caractère. Il était savant, même en astronomie, et très-soigneux de sa santé; mais, à l'exemple du grand prêlrc Hcli, il eut trop d'indulgence pour ses pareitls. Paul IV a vécu quatre-vingt-troii ans. 11 était de son naturel dur et sévère, haut, impérieux, ardent, parlant bien elavez
CHMSTIAÏSISMF. I)F. BACON.
facilité. Grégoire XIII a vécu aussi quatrevingt-trois ans. Sa complexioii était robusie et son esprit excellent : il était bon dans toute la force du terme , habile dans le gouvernement, modéré, bienfaisant et grand aumônier.
Voilà les noms des personnages dont parle la sainte Ecriture, et des principaux personnages de l'Eglise qui ont vécu quatre-vingts ans et au delà. J'ai tracé en peu de mots et avec vérité leur caractère ou leur éloge : mais de manière que, suivant ma façon de penser, ce caractère a qiyMquc rapport avec la longueur de la vie , longueur qui dépend beaucoup des mœurs et de la fortune, ou, pour parler plus clairement, des inclinations cl de l'état des personnes.
Ce que j'ai voulu faire remarquer, c'est, 1° que les personnes qui ont un tel caractère parviennent plus ordinairement à une longue vie ; 2° que celles qui ont un caractère opposé, quoique moins favorablement disposées pour une longue vie, peuvent cependant quelquefois pousser très-loin leur carrière.
MANIÈRE DONT LES HABITANTS DE LA NOUVELLE ATLANTIDE ÉTAIENT PARVENUS A LA CONNAIS- SANCE DU CHRISTIANISME.
Nova Atlantis, ant. med.
Trois jours après que nous eûmes débarqué à Bensalem , un homme que nous n'avions point encore vu vint nous visiter dans la maison que nous occupions. 11 portait un turban de couleur blanche, orné d'une croix rouge, et une étole de toile très-propre autour du cou. En entrant il fit une petite inclination, et il nous dit ensuite : Par mon emploi, je suis chargé du soin de cette maison, destinée à la réception des étrangers que la Providence nous envoie ; et par ma vocation , je suis prêtre de Jésus-Christ ; ainsi, je me suis rendu ici pour vous aider en toutes choses, et comme étrangers., et comme chrétiens. Je vous annonce que cet état vous accorde encore six semaines de séjour. Si vos affaires demandent un terme
plus long, je peux vous l'accorder Ne vous
mettez point en peine de votre dépense, le trésor public fournira à tout Si vous avez
quelque demande particulière à faire au gouvernement, communiquez-la-moi, et croyez que la réponse que je vous ménagerai sera favorable Nous lui répliquâmes que nous ne
trouvions point de paroles assez fortes pour
lui témoigner toute notre gratitude Que
nous étions si pénétrés des bontés que nous éprouvions chaque jour, qu'il nous semblait avoir en quelque sorte sous les yeux l'image du bonheur dont on jouit dans le ciel, puisqu'après avoir été pendant longtemps aux portes de la mort, nous étions enfin parvenus dans un lieu où l'on ne goûtait que des consolations Nous ajoulàmesque nos langues
sécheraient dans nos bouches plutôt que d'oublier jamais ni lui, ni sa nation dans nos
prières Nous le suppliâmes de croire que
nous lui étions aussi étroitement dévoués que îles mortels peuvent l'être à d'autres nior-
tels ; qu'en cette qualité nous mettions humblement à ses pieds nos personnes et tout ce que nous possédions.
11 nous répondit qu'il était prêtre, et qu'il ne désirait d'autre récompense que celle du prêtre, c'est-à-dire une amitié fraternelle do notre part, et le salut de nos corps aussi bien
que celui de nos âmes Nous lui dîmes :
puisque nous voici assemblés des extrémités de l'univers, et qu'éiant chrétiens les uns et les autres, nous espérons de nous réunir dans le ciel, nous souhaiterions savoir comment ce pays, si éloigné et séparé par tant de mers vastes et inconnues de la terre que le Sauveura habitée pendant sa vie mortelle, s'est converti à la foi, et quel a été son apôlre. 11 fut aisé de juger à l'air de son visage que notre question lui plaisait infiniment : Vous avez pleinement gagné mon cœur par la première question que vous me faites, nous dit-il, car elle me fait connaître que vous cherchez avant lotit le royaume de Dieu. Je satisferai donc volontiers et en peu de mots à votre demande.
Environ vingt ans après l'ascension du Seigneur, le peuple de Rcnfufe. ville maritime située à l'Orient de cette contrée, aperçut pendant une nuit claire et sereine, a mille pas du rivage, une colonne de lumière de figure cylindorique qui s'élevait de la mer vers te ciel à mie hauteur très-considérable , et qui était surmontéc d'une grande croix un peu plus brillante que la colonne. Tout le peuple de la ville accourut, comme vous l'imaginez bien, sur le bord de la mer pour contempler cette merveille; et, après avoir demeuré quelque temps dans un étonnement qui le rendait immobile, plusieurs se jetèrent dans des chaloupes pour aller observer de plus près un phénomène si surprenant; mais à mesure que les chaloupes approchaient de la colonne â la dislance d'environ cinquante toises, elles s'arrêtaient tout d'un coup sans pouvoir aller plus loin ; elles avaient seulement la liberté de tourner autour de la colonne, mais en gardant toujours cette distance de cinijunnte toises; en sorte qu'elles fumaient comme un amphithéâtre auquel celte lumière céleste servait de spectacle. Par hasard, un de nos sages de la maison de Salomon (maison ou collège, mes chers frères, qui est véritablement l'œil de ce royaume) se rencontra dans une de ces chaloupes. Après avoir contemplé pendantquelque temps avec attention et avec pieté la colonne et la croix, il se prosterna la face contre la terre, et ensuite s' étant mis à genoux, il leva les mains au ciel en adressant à Dieu cette prière :
O Dieu! Seigneur du ciel et de la terre, vous avez daigné faire aux hommes de notre collège et de notre société la grâce spéciale de connaître que les êtres qui existent sont les œuvres de. vos mains, de pénétrer les secrets qu'ils renferment, et de discerner, autant qu'il est permis aux hommes, les miracles divins, les œuvres de la nature et les effets de l'art d'avec les illusions du démon et toutes les autres impostures; je reconnais donc et j'atteste en présence de tout ce peuple, que la merveille que nous avons
devant les yeux est l'opération de votre doigt et un miracle véritable ; et comme nos livres nous enseignent que vous ne faites jamais de miracle que pour une fin divine et excellente, parce qu'étant l'auteur des lois de la nature, vous ne vous en écartez jamais que pour des causes très-importantes, nous vous supplions en toute humilité de nous rendre ce grand signe favorable, de nous en accorder par votre miséricorde l'intelligence , et de le faire servir à notre usage : faveur que vous êtes censé tacitement nous promettre en nous envoyant ce signe et en l'offrant à nos regards.
Après qu'il eut ainsi prié, il sentit que sa chaloupe devenait libre et mobile .tandis que les autres demeuraient encore comme enchaînées ; et, prenant cela pour une permission d'approcher, il la fit avancer doucement à la rame vers la colonne en gardant un profond silence ; mais, avant qu'il y fût arrivé, la colonne et la croix disparurent et éclatèrent en une infinité d'étoiles qui s'évanouirent ellet-mémes en peu île temps ; et de tout ce spectacle, il ne resta qu'un petit coffre de bois de cèdre qui 7i'était point mouillé, quoiqu'il flottât sur l'eau, et d'oii sortait, du côté qui regardait le sage, un petit rameau de palme verdoyant.
Le sage prit le coffre et le plaça dans sa chaloupe avec beaucoup de respect. Aussitôt après le coffre s'ouvrit de lui-même ; on y trouvaun livre avec une lettre enveloppée dans des linges et écrits l'un et l'autre sur des membranes fort propres. Le livre contenait tous ceux de l'Ancien et du Nouveau Testament comme vous les avez ; car nous suvons assez quels sont les livres que vos Eglises reçoivent. l'Apocalypse y était comprise aussi bien que les autres parties du Nouveau Testament, qui n'étaient pas encore publiées dans ce temps-là; voici les propres paroles de la lettre :
« Moi, Barthélemi, serviteur du Très-Haut et apôtre de Jésus-Christ, j'ai été averti par un ange qui m'a apparu dans une vision de gloire, d'abandonner ce coffre aux flots de la mer. Je rends donc témoignage au peuple vers lequel la providence de Lieu le conduira, et je lui annonce qu'en le recevant il recevra le salut, la paix et la bonne volonté de la part du l'ère et du Seigneur Jésus.
Dieu fit encore, au sujet de ce livre et de cette lettre, un miracle insigne et semblable à celui qu'il opéra en communiquant aux apôtres le ilon des langues ; car non seulement les habitants du pays, mais aussi les Syriens, les Persans et les Indiens, qui étaient alors parmi nous, lurent le livre et la lettre avec la même facilité que s'ils avaient été écrits dans leur langue naturelle. Ainsi, mes frères, cette terre •■: clé préservée de l'infidélité par une arche, comme les restes de l'ancien monde le furent des eaux du déluge ; et c'est ainsi que l'apôtre S. Barthélemi nous annonça l'Evangile d'une manière toute miraculeuse.
11 finit là son discours parce qu'un messager vint le demander, et Ion ne dit rien de plus dans cette conférence (1).
(1) On sent bien que ce récit est une liction incidente à la grande liction de la nouvelle Atlantide ; mais
TRAITS DE RELIGION ET 1>^' MORALE RENFER- MÉS DAN'S LA FABLE DE PUOMÉTHÉE.
Ex sapientid veterum , parab. xxvi.
Jupiter accueillit favorablement une requête que les hommes lui présentèrent contre Prométhée. Celui-ci, mécontent du procédé de Jupiter, résolut de s'en venger à l'occasion d'un sacrifice. Après avoir tué et mis en pièces deux taureaux, il renferma la graisse et toutes les bonnes chairs dans la peau de l'un, et tous les os dans la peau de l'autre : affectant ensuite une grande religion et un grand amour pour Jupiter , il lui donna le choix des victimes. Le père des dieux, indigné de la fourberie et de la mauvaise foi de Prométhéc, qui ne purent échapper à ses regards, dissimula et fit tomber son choix sur la victime mensongère ; mais il médita en même temps une vengeance éclatante, et crut qu'il ne pouvait affliger plus sensiblement Prométhée, qu'en accablant de maux le genre humain qui était l'œuvre dont Prométhée se glorifiait davantage. Dans cette vue, il ordonna à Vulcain de fabriquer une femme parfaitement belle, à laquelle tous les dieux s'empressèrent de faire chacun un présent; d'où lui vint le nom de Pandore. On lui mit ensuite dans la main un beau vase, dans lequel on avait renfermé tous les maux et toutes les misères : au fond du vase, on avait cependant placé l'espérance. Pandore s'adresse d'abord à Prométhée, elle lui présente le vase, et l'invite à en faire l'ouverture. Une sage défiance empêcha Prométhée d'acquiescer a celle invitation : alors Pandore s'adressa à Epimélhée, frère de Prométhée: celui-ci, moins habile et moins avisé que son frère, n'hésita point, et il ouvrit élourdiment le vase; alors les maux de toute espèce s'envolèrent avec précipitation : Epiméthée désolé, s'empressa bien, et s'efforça de refermerle vase.;mais il n'était plus temps: tous les maux étaient déjà sortis, et il put à peine retenir l'espérance qui était encore au fond du vase.
Enfin, Jupiter se rappelant tous les griefs qu'il avait contre Prométhée, et outré surtout de ce qu'en dernier lieu il avait osé attenter à la chasteté de Pallas , le chargea de chaînes , et le condamna à un supplice qui ne devait point avoir de fin. Dans ce dessein, il le fit conduire sur le Mont-Caucase, et lier si étroitement à une colonne, qu'il était privé de toute liberté de mouvement ; cependant, un aigle, par ordre de Jupiter, était occupé pendant le jour à lui dévorer le foie; et afin que le tourment de Prométhée pût recommencer tous les jours , son foie renaissait toutes les nuits. Le supplice de Prométhée ne fut pourtant pas éternel. Hercule ayant traversé l'Océan dans un vase que lui avait donné le soleil, parvint jusqu'au Mont-Caucase, tua l'aigle à coups de flèches, et délivra Prométhée...
on sent en même temps que celte fiction, indifférente en son espèce pour l'objet principal que Bacon avait eu vue, n'a pu cire imaginée cl mise en œuvre que par un auteur pénétre d'amour et de vénération pour le christianisme.
ïo*
Voilà les circonstances de la fable de Proinélhée , qui onl tr;iit , non aux arts et aux sciences, comme les au'res circonstances, mais aux mœurs et à Ja religion , ainsi que nous allons le faire connaître. Sous l'appareil du double sacrifice offert à Jupiter, nous voyons ingénieusement représentée, la personne d'un homme vraiment religieux, et «elle d'un hypocrite. Dans le premier se trouvent les entrailles , symbole de la charité , ainsi que lès chairs bonnes et utiles : on y trouve surtout la graisse , cette partie de la victime spécialement consacrée à l'usage des dieux, parce que l'inflammation dont elle est susceptible, l'odeur qu'elle répand, et la fumée qui s'en élève, sont très-propres à signifier l'amour et le zèle qui s'enflamme pour la gloire de Dieu, et s'élève vers le ciel; mais 'dans l'autre sacrifice , on ne trouve que des os arides et décharnés , qui remplissent cependant la peau, et offrent les apparences d'une magnifique et superbe victime. On voit ici très-clairement désignés , les rits purement extérieurs , les cérémonies vaines et stériles dont les hommes n'enflent et ne chargent que trop souvent le culte divin : rits et cérémonies qui servent plutôt comme moyen à l'ostentation, que comme aliment à la piété; mais ce n'est pas assez pour les hommes de se jouer de Dieu, en lui offrant ces vains simulacres de religion ; ils lui en imposent encore , et ils prétendent qu'il les a choisis et prescrits lui-même. C'est ce dont le. Seigneur se plaint vivement par la bouche de son prophète : Est-ce là le jeûne que j'ai choisi, dit-il? Est-ce que je demande qu'un homme afflige son âme pendant un jour , et qu'il fasse comme un cercle de sa tête [lsdie , LVIII, 5)?
De ce qui a trait à la religion, la parabole passe ensuite à ce qui a rapport aux mœurs et à l'état de la vie humaine. Tout le monde /.ait et suppose avec fondement, que Pandore n'est autre chose que la volupté ou la cupidité enflammée ; et voilà pourquoi Vulcain (divinité qui préside au feu) en est censé le père. Or, c'est effectivement la volupté qui est la première source de cette infinité de maux qui, joints aux regrets cruels, mais trop tardifs, ont fondu sur l'esprit, sur le corps et sur la fortune de tous les individus de la nature humaine. Je vais plus loin et j'ajoute, que les maux qui désolent les républiques et les royaumes eux-mêmes, c'est-àdire les guerres, les séditions , les oppressions, ont aussi, dans la volupté, leur source ordinaire; mais il est bon de remarquer combien, ingénieusement la fable, sous les personnages de Promélhée et d'Epiméthée, nous a peint les deux états ou les deux tableaux de la vie humaine ; car les sectateurs d'Epimélhée, c'est-à-dire les hommes inconsidérés et qui ne s'occupent point de l'avenir, s'attachent d'abord à tout ce qui leur paraît doux dans le moment présent, et par là se jettent dans une multitude d'angoisses, de troubles , de calamités qui les tourmentent et contre lesquels ils sont contraints de lutter pendant presque tous les moments de
leur vie. Cependant ils se repaissent de folles espérances , et ces jouets trompeurs de leur imagination forment le seul adoucissement de leur misère. Ceux, au contraire, qui suivent les leçons de Promélhée, je veux dire les hommes prudents et qui prévoient l'avenir , préviennent et savent écarter bien des maux et des traverses; mais cependant, il est toujours vrai qu'ils se privent d'une multitude de satisfactions et de plaisirs; qu'ils sont sans cesse aux prises avec leur propre nature ; et, ce qui est bien plus fâcheux, qu'ils sont intérieurement tourmentés et consumés pa-r une foule de chagrins et de craintes auxquelles ils se livrent; car, attachés comme ils sont à la colonne de la nécessité, une infinité de peines qui , par la rapidité avec laquelle elles se succèdent, rappellent l'idée de l'aigle, déchirent et rongent leur cœur ; et s-i quelquefois ils éprouvent, ainsi qu'il arrivait à Promélhée pendant la nuit , quelque relâche et quelque diversion à leurs peines, ce soulagement dure peu : bientôt de nouvelles anxiétés et de nouvelles craintes prennent la place des premières; en sorte que, dans la classe mémo des hommes qui suivent les leçons de Promélhée , il en est trèspeu qui jouissent pleinement des avantages que leur offre la Providence, et qui vivent exempts de troubles et de souris. Dans le vrai , personne ne peut parvenir à cette exemption, qu'à la faveur d'Hercule, c'est-àdire à la faveur de cette force d'esprit et de cette constance qui, étant préparée à tout, et à qui tout étant égal, envisage sans crainte, jouit sans dégoût, et souffre sans impatience.
C'est encore une chose digne de remarque, que celle force n'est point naturelle à Prométhée ; qu'elle lui vient d'ailleurs, et qu'elle est la suite d'une protection qu'on lui accorde ; car aucune force innée, purement naturelle, ne serait capable de produire un si grand effet ; mais celte force est donnée à Promélhée par le soleil, et apportée des extrémités de l'Océan. C'est effectivement la sagesse qui , étant à notre égard comme le soleil de l'âme, nous donne cette force; et c'est par la méditation assidue de l'inconstance et des ondulations, pour ainsi dire, de la vie humaine, comme par une autre navigation de l'Océan, qu'elle nous arrive.
Virgile a réuni ces deux poinis dans les vers suivants :
Félix qui votuil rerum cognoscere causas, Quique melus tînmes ci inexorabile fatum, Subjecil pedibus strepilumque Aclterontis nvari.
Heureux le sage instruit îles lois de la nalnrc, Qui du vaste univers embrasse la slrucuire, Qui dompte ci foule au\ pieils d'importunes erreurs.. Le sort inexorable et de fausses terreurs.
Mais pour consoler les hommes et les prémunir contre les faux prétextes et contre la crainte excessive que la petitesse et la fragilité de leur nature leur inspiraient peut-être, de ne pouvoir jamais parvenir à la force et à la constance dont il s'agit, la parabole ajoute très-ingénieusement qu'Her~ cule, ce héros d'une si vaste stature Ira-
versa cependant l'Océan dans une coupe oa dans un vase de ce genre ; c'est dans ces mêmes vues ou dans le même sens, qu'augurait si avantageusement Sénéque de la nature humaine, lorsqu'il disait : // est beau d'avoir en même temps et fa fragilité d'un homme . et la sécurité d'un dieu. Mais il est une circonstance importante de la parabole que nous avons mise à l'écart, pour traiter de suite les points qui avaient de la connexion entre eus, à laquelle il faut maintenant revenir; je veux parler du dernier crime de Prométhée , de son attentat sur la chasteté de Minerve. Ce crime était sans doute le plus grand de tous : et c'est aussi le crime qui lui attira le plus çrand de tous les supplices , je vëBX dire le déchirement habituel de ses entrailles ; mais quelles \ ues se proposait, dans cette partie, l'auteur de la parabole? Point d'autre, ce me semble, que de nous faire connaître que les hommes, enflés de leur habileté dans les arts , et de la variété de leurs connaissances, tentent fréquemment de soumettre au jugement de leurs sens et de leur raison la sagesse divine elle-même : d'où résulte nécessairement dans leur âme un déchirement et une agitation qui , n'ayant aucune fin, ne leur permet aucun repos.
L'instruction que nous avons donc à tirer de celte partie de la parabole, c'est que, sobres et humbles dans notre sagesse, nous ne devons jamais perdre de vue, que s'il est des vérités intelligibles à l'homme, il en est d'autres qui ne sont intelligibles qu'à Dieu seul ; et que si les sens ont leurs oracles , la foi a aussi les siens, que nous devons bien soigneusement distinguer des premiers : c'est là, dis-je, ce que nous ne devons jamais perdre de vue dans nos recherches, a moins que nous ne voulions nous forger une religion particulière et une philosophie toute imaginaire. ,,, ,
Voilà, dans la fameuse fable de Promelhee, ce que nous croyons avoir trait à la morale et à la religion. Nous ne prétendons pas cependant nier qu'elle ne renferme bien des circonstances qui paraîtraient faire aux mystères de notre foi une allusion tres-singuiière ; je peux surtout citer un exemple, Hercule naviguant dans une coupe, pour délivrer Prométhée. Ce trait ne présente-t-il pas évidemment la figure du Verbe de Dieu qui est venu dans la chair, comme dans un vase fragile, pour racheter le genre humain? Mais nous ne voulons nous permettre aucune conjecture en ce genre, dans la crainte qu'on ne nous reproche de porter un teu étranger sur l'autel du Seigneur.
LA CURIOSITÉ DE PÉNÉTRER LES DIVINS MY- STÈRES, PUNIE DANS LA PERSONNE DE PEN- THÉE.
De sapient. veter., par. x.
La fable nous apprend que Penthée eut la curiosité de voir les sacrifices qu'on offrait secrètement à Bacchus, et que dans ce dessein, il monta sur un arbre; mais qu eu punition de sa curiosité sacrilège, il tomba
dans un état de démenée et de frénésie. Le caractère propre de sa démence était de voir tous les objets doubles, il voyait deux soleils deux villes de Thèhes ; lorsqu'il s'empressait de retournera Thèhes, et qu'il était près de rentrer dans cette ville, une autre ville de Thèbes s'offrait à ses regards , et l'engageait à revenir sur ses pas. Toute sa vie se consumait ainsi à marcher en avant, à retourner en arrière, et dans cette alternative interminable de mouvements opposés.
On a voulu, parcelle fiction, nous apprendre que les hommes qui , par une audace téméraire, et ne se souvenant pas assez de la condition des mortels, montent sur les plus grandes hauteurs de la nature et de la philosophie (comme sur un arbre très -élevé), prétendant décou\rir de ces hauteurs les mystères divins, tombent dans un état d'incertitude, d'hésitation et de perplexité qui n'a point de terme. La lumière de la simple nature et la lumière qui émane immédiatement de la Divinité, étant différentes l'une de l'autre, ils sont affectés à l'égard de Tune et de l'autre, comme s'ils voyaient deux soleils; et parce que les actions de la vie, ainsi que les déterminations de la volonté dépendent de l'entendement comme règle et comme principe, il s'ensuit que de plus , ils ne sont pas moins flottauts dans leurs volontés que dans leurs opinions; qu'ils ont toujours, pour ainsi dire, deux villes de Thèbes sous les yeux; qu'après avoir cru voir la vérité d'un côté, un moment après elle disparaît et se montre de l'autre, et qu'ainsi ils errent sans cesse, sans pouvoir jamais se fixer.
LA SUPERSTITION ET LE FAUX ZÈLE CONTRAIRES AUX PROGRÈS DE LA PHILOSOPHIE, ET LA VÉRI- TABLE RELIGION FAVORABLE A SES PROGRÈS.
Cogitata et visa, p. 11, et organum scientiarum, p. 89.
La superstition, ainsi que le zèle aveugle et excessif de la religion ont été dans tous les temps Irès-conlraires aux progrès de la philosophie naturelle. L'histoire grecquenous apprend que les premiers philosophes qui assignèrent à la foudre et aux tempêtes des causes purement naturelles, furent à ce titre, condamnés comme impies envers les dieux ; et nous savons que quelques anciens pères de l'Eglise n'ont guère mieux traité (1J les cosmographes qui , fondés cependant sur des démonstrations dont personne aujourd'hui ne conteste la certitude, avaient soutenu que la terre était ronde, et, conséquemment, qu'il existait des antipodes. 11 y a plus, et l'on peut dire que, dans l'état actuel des choses, la condition des auteurs qui traitent de Ta nature est plus difficile et plus dangereuse, par une suite de l'imprudence des théologiens scolastiquesqui, après avoir réduit en art et soumis en une méthode la théologie (ce qu'on ne conteste pas qu'ils ne fussent en droit de
(I) La noie que nous avons jugé convenable de faire sur cet article, s'élanl étendue sous noire plume jusqu'à devenir une dissertation, nous l'avons renvoyée à la lin du volume, pour y être placée sous le tint; d'éclaircissement.
faire), ont osé incorporer à la religion, l'épineuse et contentieuse philosophie d'Aristote. J.'ajoute encore que dans ce siècle, les auteurs le.* plus favorablement accueillis , sont ceux qui croient pouvoir marier légitimement , si je peux m'exprimer de la sorte, et marient effectivement avec beaucoup de pompe et de solennité, la théologie avec la philosophie, c'est-à-dire, la foi avec les sens,' et par une agréable variété d'objets, flattant ainsi les esprits des hommes, occasionnent cependant une confusion des choses divines avec les humaines, qui a les suites les plus fâcheuses. Dans le vrai, si l'on veut bien y faire attention, cette injuste et perfide alliance n'est pas moins dangereuse à la philosophie naturelle, que le serait une inimitié ouverte ; car, dans cette alliance et cette société de la théologie avec la philosophie, on n'admet que ce qui est reçu en philosophie : toutes les améliorations, additions et changements en mieux, s/int exclus avec une opiniâtre sévérité ; enfin, on peut dire que, vers les atterrissements, pour ainsi-dire, vers les nouveaux rivages, elles nouvelles régions qu'acquiert en s'a-vançant la philosophie , la religion répand à pleines mains les découragements et les injustes défiances. En effet, les uns (et ce sont les plus simples) semblent appréhender, qu'en pénétrant plus avant dans la nature, on n'aille au delà des bornes qu'a placées la sagesse; et ce qu'on dit avec raison des mystères divins dont la plupart sont vraiment impénétrables, ils' l'appliquent aux secrets de la nature, qu'il ne nous est pourtant pas défendu de vouloir pénétrer. Les seconds, plus fins que les premiers, pensent que si on ignorait pleinement les causes des effets naturels, on aurait plus de facilité à faire remarquer dans chacun d'eux la providence et la main de Dieu, ce qu'ils imaginent être fort important pour la religion; mais agir de la sorte, n'est-ce pas vouloir, par le mensonge, plaire au Dieu de la vérité? D'autres craignent les suites de l'exemple : ils craignent que les mouvements et les révolutions dans la philosophie n'entraînent aussi des révolutions et des mouvements dans la religion; d'autres enfin paraissent appréhender que dans les recherches sur la nature, on n'aboutisse à des découvertes qui, dans l'esprit surtout des ignorants , renversent ou ébranlent du moins la religion ; mais ces deux dernières craintes ne peuvent partirqued'une sagesse véritablement animale, et supposent que les hommes qui en sont alieints, recèlent dans le secret de leurs pensées et de leurs cœurs, des défiances et des doutes sur la certitude de la religion, et sur la supériorité de la foi sur les sens : et par celte raison, craignent que la recherche de la vérité dans les choses naturelles, ne soit dangereuse à la religion et à la foi. Mais tout homme qui veut réfléchir, s'assure bientôt qu'au contraire la philosophie naturelle est, après les saintes Ecritures, le remède le plus assuré contre la superstition, et en même temps l'aliment de la foi le plus solide : et qu'ainsi, elle a été bien justement donnée à la religion , comme sa
plus fidèle servante, puisque, tandis que la religion nous révèle la volonté de Dieu,Ja philosophie naturelle nous manifeste sa puissance; 3t celui-là, sans doute, ne se trompait pas, qui disait aux Saducéens dans l'Evangile: Vous êtes dans l'erreur, vous ignorez le témoignage que rendent les Ecritures, et la puissance de Dieu, joignant ensemble, et ne permettant pas de séparer le travail pour connaître la volonté de Dieu, et le travail pour connaître sa puissance. Cependant, on ne doit pas être surpris des obstacles que la philosophie a éprouvés dans ses progrès, puisque l'ignorance et le zèle indiscret de certains personnages lui avaient rendu défavorable lareligion, qui a tant de pouvoir sur l'esprit des hommes.