‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 171 sur 454 · DANGEREUX EFFETS DE LA SUPERSTITION · texte numérisé non relu

DANGEREUX EFFETS DE LA SUPERSTITION

Serm. fid. cap. 17.

11 vaudrait mieux n'avoir sur la Divinité, qu'une opinion flottante, ou même n'en avoir aucune, que d'en avoir une qui soit indigne d'elle. Le premier cas serait celui de l'infidélité, le second, celui de l'injure; or, la superstition est vraimentinjurieuse à la Divinité. J'aimerais mieux, dit assez à propos Plutarque, que les hommes disent : le Plularque dont on parle n'a jamais existé dans te monde, que si l'on disait : il a existé un certain Plutarque qui était dans l'usage de dévorer et de manger ses enfants aussitôt qu'ils étaient nés, qui est ce que les poètes racontent de Saturne. Si la superstition est injurieuse à la Divinité, elle est, d'un autre côté, dangereuse pour les hommes. L'athéisme laisse encore à l'homme le sens commun, la philosophie, l'amour naturel, les luis, le désir d'une bonne réputation. Or, toutes ces choses, quand il n'y aurait point de religion, pourraient encore conduire à une sorte de vertu morale exlérieure ; mais la superstition détruit tout cela, et exerce sur les esprits des hommes une tyrannie absolue. L'athéisme excite rarement des troubles dans les états, parce que les athées usent d'une grande réserve, et sont attentifs à ne rien faire qui puisse compromettre leur propre sûreté. On voit même que des temps qui inclinaient vers l'athéisme, tels que ceux d'Auguste, ont été tranquilles ; mais la superstition a ruiné bien des royaumes et des républiques, parce qu'elle introduit un nouveau premier mobile qui entraîne toutes les sphères de l'empire. Le peuple est le maître de la superstition; et sous le règne de la superstition, les sages sont obligés d'obéir aux fous ; les raisonnements cèdent à la pratique, tandis que la pratique devrait céder aux raisonnements. Dans le concile de Trente, ou les théologiens scolastiques jouirent d'un grand crédit, quelques prélats observèrent avec beaucoup de sens, que ces théologiens ressemblaient aux astronomes qui ont imaginé des cercles excentriques , des épicycles et d'autres figures de ce genre, pour expliquer les phénomènes, sachant très-bien cependant que rien de semblable n'existait dans la nature; que les théologiens avaient de mêmp inventé une multitude d'axiomestet de théorèmes également subtils et compliqués, pour

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justifier ce qui se pratiquait dans l'Eglise.

Voici quelles sont, à mon avis, les sources de la superstition : les cérémonies et les rits qui flattent les sens ; les exagérations d'une T>iété .pharisaïque et purement extérieure ; un respect oulré pour les traditions, qui ne peut qu'être à charge à l'Eglise ; les artifices employés par les supérieurs ecclésiastiques pour satisfaire leur ambition et leur cupidité ; les égards pour les bonnes intentions, portés à l'excès, et qui ouvrent ainsi la porte aux chimères et aux nouveautés ; les exemples pris dans ce qui se passe parmi les hommes, appliqués mal à propos à la Divinité, d'où résulte nécessairement un mélange d'imaginations sans liaison et sans suite ; enfin, les temps où règne la barbarie, et qui sont , en outre, remplis de troubles et de calamités.

La superstition sans voile est vraiment difforme; et il en est de sa ressemblance avec la religion , comme de la ressemblance qu'a le singe avec les hommes : la ressemblance de cet animal avec l'homme le fait paraître plus laid : et la ressemblance de la superstition avec la religion fait ressortir davantage sa difformité; de même encore que les viandes les plus saines , quand elles se corrompent, se tournent en petits vers, des rits et des usages, très-bons en eux-mêmes, une fois altérés, dégénèrent en une multitude d'observances vaines et minutieuses.

On pousse quelquefois l'éloignement de la superstition d'un côté jusqu'à retomber dans la superstition de l'autre; ce qui arrive lorsque des hommes s'imaginent que leur religion sera d'autant plus saine et plus pure, qu'ils se seront écartés davantage des superslilions qui la souillaient auparavant. Il faut donc, en réformant la religion, agir comme un sage médecin qui purge le corps, c'est-àdire, prendre garde qu'avec les humeurs qui sont corrompues, on n'expulse les humeurs qui ne le sont pas ; et c'est l'inconvénient où tombe ordinairement le peuple , quand lui-même est le réformateur (1).

(I) L'auteur qui a traduit les Essais civils, n'a trannit 16 chapitre de la superstition que depuis ces paroles, la superstition sans voile : nous en ignorons la raison, à moins qu'il n'ait cru que Bacon n'était point ici d'accord avec lui-même; qu'il donnait mal à propos la préférence à l'athéisme sur la superstition, et qu'on pouvait abuser de sa doctrine.

Bacon, sans doute, a raison de dire que l'athéisme n'a point fait autant de mal que la superstition, eu entendant, parla superstition, les schismes, les hérésies et les guerres dont elle a été l'occasion. La raison en est liien simple; c'est que les athées n'ont jamais fait de corps : c'est qu'il n'y a point eu de nations athées, et qu'au temps de Bacon, il n'y avait point encore eu d'expériences faites en grand sur l'athéisme; mais l'on a eu toute sorte de raison de s'élever contre Bay le, quand il a prétendu qu'il pouvait exister une société d'athées, et que l'athéisme était préférable à l'idolâtrie. Tous les chrétiens, sans distinction de sectes, ont cru que cette opinion de liayle, qui a quelque rapport avec ce que dit Bacon, était un paradoxe, et un paradoxe Irès-dangereux. Les écrivains protestants, aussi bien que les catholiques, l'ont prouvé jusqu'à l'évidence. Ainsi l'athéisme , jusqu'à présent, nous en convenons, a fait moins de mal que la superstition, prise dans le sens où Bacon la prend !ans cet article, et Bacon a eu raison de le due, mus

ERREURS SUR LA VOLONTÉ DE DIEU ; ERREURS SUR SA PUISSANCE : LES DERNIÈRES PLUS GRAVES QUE LES PREMIÈRES.

Meditaliones sacrœ, t. n, p. 400.

Erratis nescientes scriptvras neque potentiam Dei [Matlh., XXII, 29). Vous êtes dans l'erreur, parce que vous ne connaissez par les saintes Ecritures, et la puissance de Dieu.

C'est sur celte sentence que sont fondés tous les canons de l'Eglise contre les hérétiques. Deux sources de l'erreur ou de l'hérésie , l'ignorance. de la volonté de Dieu , et l'ignorance , on du moins la connaissance trop superficielle de sa puissance. La volonté de Dieu nous est révélée plus particulièrement par les saintes Ecritures ; de-là l'ordre de l'Apôtre, consultez, scrutamini. La puissance de Dieu nous est plus particulièrement révélée par les créatures ; delà la règle, con templez, contemplamini. Il faut tellement soutenir la plénitude de la puissance dans Dieu, qu'on ne jette point de louche ni de tache sur sa volonté; et il faut tellement soutenir la bonté de la volonté dans Dieu, qu'of. ne limite point sa puissance ; ainsi , la véritable religion occupe le milieu entre la superstition et les hérésies superstitieuses d'une |>art , l'athéisme et les hérésies profanes de l'autre. La superstition refusant de prendre la lumière des Ecrilures pour guide , et se livrant aux traditions dépravées ou apocryphes , aux nouvelles révélations , ou aux fausses interprétations de l'Ecriture, invenle et rêve sur la volonté de Dieu beaucoup de choses qui sont peu conformes , qui sont même contraires aux témoignages des Ecri-

si les athées existaient en corps, s'ils formaient une troupe considérable, ils en feraient incomparablement davanla.se, et sûrement Bacon ne l'aurait pas nié : parce qu'enfin les hommes qui errent sur quelques points de la religion, comme 1rs hérétiques ordinaires , conservent toujours les grands principes de la morale, c'est-à-dire, les grands motifs de faire le bien et d'éviter le mal ; au lieu qu'aucun de ces motifs ne subsiste et ne pourrait subsister dans une nation d'athées, si ces athées sont conséquents. Nous exceptons de la classe des chrétiens que Bacon appelle ici superstitieux , et dont nous avons parlé plus haut, les anabaptistes : ces hérétiques sont assurément aussi dangereux à la société que les athées ; mais c'est une secte monstrueuse qui n'avait point de modèle, et qui, vraisemblablement, n'aura jamais d'imitateurs dans tonte la suite des siècles. Bacon l'avait principalement en vue, lorsqu'il a parlé si vivement contre la superstition.

Nous croyons devoir mettre sou; les yeux de nos lecteurs, et peut-èlre ne verront-ils pas, sans élonneinent, cette espèce d'adjuration et de pronostic, que le P. Mersenne adressait en 1024 à tous Les potentats. Pro viribus reges omîtes utqne magnâtes provoco et in nomiue Dei oblestor ut Injilrœ islius caput penilus abscindunt , neque régna sua , suns ditiones et aulas toi porlenlis alque monsliis scatere permittnul ," aliuqnin enim prtepotcnli virgâ ferreà Dcus fortis et taillée vindex impietatis , eos et illorum régna cotifriu gel : nunc ergo, reges, intelligite... Quint, in dettes., p. 1850, ou mieux encore, p. ÇGj), dans les exemplaires su:s carton.

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tures ; mais l'athéisme et la Ihéomachie se soulèvent et s'agitent contre la puissance de Dieu. L'athée refuse de croire à la parole de Dieu, qui nous révèle sa volonté, parce qu'il refuse de croire à la puissance de celui à qui pourtant tout est possible ; les hérésies qui proviennent de cette source, paraissent donc plus graves que les autres, par la même raison que dans les gouvernements politiques , c'est un plus grand crime de porter des atteintes à la puissance et à la majesté du prince, que d'en porter à sa réputation. Mais les hérésies, qui attaquent la puissance de Dieu, sans parler du pur athéisme, ont trois degrés de malice plus grands les uns que les autres, et n'ont cependant qu'un seul et même mystère (car tout anti-christianisme , pour parler le langage de l'Apôtre, opère dans le mystère, c'est-à-dire, sous l'apparence du bien) : ce mystère , ou ce prétev,te , c'est d'absoudre la volonté de Dieu de toute accusation de malice. Le premier degré appartient à ceux qui admettent deux principes égaux, opposés entre eux et combattant l'un contre l'autre, l'un principe du bien, et l'autre principe du mal. Le deuxième degré est constitué par ceux qui conviennent que ce serait compromettre indignement la majesté de Dieu, que d'admettre un principe positif et actif dont l'essence serait de le combattre ; mais après avoir écarté une erreur aussi injurieuse à Dieu , ils retombent dans une autre qui ne l'est guère moins , puisqu'ils admettent un autre principe également opposé à Dieu, mais négatif seulement et privatif; car ils prétendent qu'il est de la nature, de là substance, de l'essence de toute matière, et de toute créature, détendre au néant, de retomber par elle-même dans la confusion et dans le néant. Les défenseurs de celle opinion ignorent donc que la même toutepuissance est aussi nécessaire pour faire de quelque chose rien, que pour faire de rien quelque chose. Le troisième degré est rempli par ceux qui bornent et restreignent l'opinion précédente aux actions humaines qui participent du péché : ils prétendent que ces actions dépendent substantiellement et sans aucun enchaînement de cause , de la volonté intrinsèque et du libre arbitre de l'homme, et conséquemment ils donnent plus d'étendue à la science de Dieu qu'à sa puissance : ou pour m'expliquer plus correctement ( la science de Dieu étant aussi dans la réalité une puissance ), ils prétendent que la partie de la puissance de Dieu, par laquelle il connaît, s'élend à plus d'objets que la partie de la puissance par laquelle il met en mouvement et il exécute ; en sorte qu'il est des actions que Dieu connaît comme futures, dans lesquelles il n'influe point, qu'il ne prédestine et ne prépare point.

On trouverait quelque analogie entre cette opinion ou ce procédé, et celui d'Lpicure qui, pour supprimer le destin et lui substituer le hasard , imagina d'introduire dans le système de Démocrite la déclinaison des atomes : imagination qui a été l'objet de la censure et du mépris de tous les hommes

sages ; mais je reviens et je dis : les auteurs de celte opinion ne prennnent donc pas garde que tout ce qui ne dépend pas de Dieu comme auteur et comme principe, et qui, par différentes chaînes ou degrés, ne remonte pas jusqu'à lui , serait un nouveau principe, indépendant de Dieu, qui tiendrait lieu de Dieu , et serait en quelque sorte Dieu luimême. Aussi l'opinion dont nous venons de parler est justement rejetée comme contraire à la puissance et à la dignité de Dieu. 0:i n'en est pas moins parfaitement bien fonde à dire , en propres termes , que Dieu n'est pas l'auteur du mal, non parce qu'il n'est pas l'auteur de l'action mauvaise, mais parce qu'il n'est pas l'auteur de ce qu'elle a de mauvais-.non quia non auclor, sed quia non mali.

DIFFÉRENCE ENTRE LES VERITABLES CnRÉTIENS ET CERTAINS HÉRÉTIQUES ENTHOUSIASTES.

Médit, sacrœ , t. H, p. 400.

Si nous sommes hors de nous-mêmes , c'est avec Dieu : si nous sommes à nous-mêmes, c'est avec vous. Sive mente excedimus , Deo : sive sobrii sumus , vobis ( 11 Cor. , V, 13).

Voilà l'image Adèle, le véritable caractère d'un homme profondément pénétré de la religion, et d'un ouvrier de Dieu , digne de ce nom auguste. Sa conversation avec Dieu est pleine de transports, d'ardeurs et d'extases. De là ces gémissements ineffables, ces tressaillements de joie, ces ravissements d'esprit, ces défaillances de l'âme ; mais sa conversation avec les hommes , ne respire que la douceur, la modestie, la complaisance; de là cette déclaration de l'apôtre et tant d'autres déclarations de celte espèce (I Cor., IX, 22;, je me suis fait tout à tous. Le contraire arrive aux hypocrites et aux imposteurs ; c'est en présence du peuple et dans les églises , que ceux-ci s'enflamment , se transportent et sont tout en désordre, comme s'ils étaient agités d'une fureur divine ; mais prenez la peine de les observer dans la solitude, lorsqu'ils méditent et conversent avec Dieu, loin du spectacle des hommes , et vous verrez que leurs conversations non seulement sont froides et sans mouvement, mais que leurs procéaés ne respirent que malice cl que jalousie; c'est-à-dire, qu'au contraire de ce qui arrivait à S. Paul , ils sont à eux-mêmes en présence de Dieu, elhors d'eux-mêmes eu présence des hommes.

APOLOGIE DE LA SCIENCE CONTRE LE FAUX ZÈLE DE QUELQUES THÉOLOGIENS ; RÈGLES QU'ON DOIT Y OBSERVER : ELLE NE CONDUIT POINT A L'ATnÉlSME.

De aiigment. scient. I. i. vers. init.

Dans la guerre que l'ignorance a déclarée aux lettres, elle a souvent été secondée par le faux zèle des théologiens et le mépris dédaigneux des politiques. J'entends les premiers soutenir que la science est une de ces choses qu'on ne doit jamais prendre qu'en petite quantité et avec prudence : qu'un désir immodéré de la science , a été le premier

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pérlié et l'origine de la chute de l'homme; qu'encore aujourd'hui il y a je ne sais quoi qui tient du serpent dans la science, puisque dans les esprits où elle habile, elle produit l'enflure, la science enfle, scientia inflat(\Cor., VJII. 1): que Salomon nous assure qu'il n'y a point de fin à multiplier les livres, et qu'une lecture assidue afflige et use le corps (Eccl., .XII , 12); et ailleurs : qu'une grande sagesse lionne lieu à une grande indignation, et que plus on augmente sa science, plus on augmente ses douleurs (Ibid., I, 18); que saint Paul nous avertit de ne point nous laisser tromper par une fausse et vainc philosophie {Col., H, 8) ; que l'expérience nous apprend que des hérésiarques ont été communément des hommes très-habiles; que les siècles les plus savants ont penché vers l'athéisme; enfin, que la contemplation des causes secondes voile à ' nos yeux la cause première.

Pour montrer combien cette imputation est fausse et mal fondée, j'observe, et il est évident que ces détracteurs ne voient pas que la science qui a donné occasion à la chute ■ i Adam n'est point cette pure et primitive science naturelle qui servit au premier homme pour donner aux animaux que Dieu lui conduisit dans le paradis , des noms fondés sur leur nature, mais cette science orgueilleuse du bien et du mal, à la faveur de laquelle il prétendait se rendre indépendant de Dieu et se donner la loi à lui-même. Certainement aucune science, quelque vaste qu'on la suppose, ne peut produire l'enflure de notre aine, puisque excepté Dieu et la contemplation de Dieu , rien n'est capable de la remplir, et à plus forte raison de l'enfler; aussi Salomon, parlant des deux sens de l'homme qui sont les principaux instruments de nos découvertes, la vue et l'ouïe, assure que l'œil ne peut pas se rassasier de voir, ni l'oreille d'entendre (Eccl. 1 , 8) : si donc, toutes les choses qui sont l'objet de ces deux sens, ne peuvent les remplir, ils sont donc plus vastes qu'elles. Salomon parle dans le même sens, de la science et de l'esprit de l'homme, dont les sens sont comme les émissaires ; voici en effet comme il termine dans l'Ecclésiaste , ri'tte espèce de calendrier et d'éphéméride, où il décrit les temps de toutes choses. Dieu, dit-il, a fait toutes choses , et il en a fait chacune dans son temps; mais il a livré le monde aux recherches des hommes sans qu'ils puissent connaître les ouvrages qu'il fait depuis le commencement jusqu'à la fin (Ibid., III, 11). Salomon, par ces paroles, donne assez à entendre que Dieu a fait l'esprit humain semblable à un miroir capable de représenter tout le monde, et aussi avide de connaissance que l'œil l'est de lumière : que cet esprit, non seulement s'empresse et prend plaisir à contempler les événements divers et les révolutions qui remplissent les siècles , mais qu'il voudrait encore découvrir les lois in- \ iolables et pénétrer les immuables décrets «le la nature; et quoique Salomon paraisse insinuer que le grand secret de la nature, qu'il appelle Yœuvre que Dieu opère depuis le commencement jusqu'à la fin (Ibid., III r H).

se dérobera à toutes les recherches de l'homme , il ne s'ensuit pas de là qu'au jugement de ce prince, le succès de ces recherches soit au-dessus de la capacité intrinsèque de l'homme; mais l'impossibilité de la. découverte doit avoir pour cause les obstacles à son instruction que rencontre l'homme dans le cours de ses recherches , tels que sont la brièveté de la vie, le défaut d'ordre et d'ensemble dans les études , la mauvaise et perfide méthode d'enseigner les sciences, et tant d'autres obstacles qui sont une suite de la condition humaine; Salomon n'enseigne-t-il pas assez clairement ailleurs, qu'il n'y a aucune partie dans l'univers qui soit étrangère et impénétrable aux recherches de l'homme, lorsqu'il nous dit que Yesprit est comme le flambeau de Dieu, qui fait pénétrer la lumière dans les lieux les plus cachés; or , si la capacité de l'esprit humain est si vaste, il est manifeste qu'il n'est point à craindre que 11 quantité de la science puisse jamais produire l'enflure ou quelque autre désordre; cela n'est à craindre que de la qualité de la science, qui, en quelque petite quantité qu'on la suppose, si on la prend sans son antidote, porte avec elle je ne sais quoi de venimeux et de pernicieux qui remplit l'âme de flatuosités. Cet antidote , ou , si l'on veut , cet aromate , qui, mêlé à la science, la tempère et la rend très-salutaire, c'est laxharité; et c'est ce que l'Apôtre nous fait entendre, lorsqu'après avoir dit que la science enfle, il ajoute que la charité édifie. Cà'.a s'accorde encore avec ce qu'il enseigne ailleurs : Si je parlais, dit-il, le langage des anges, et que je n'eusse point la charité, je serais comme un airain sonnant ou une cymbalerctentissante (I Cor., XIII, 1) ; non que ce ne^oit une chose excellente de parler le langage des anges et des hommes, mais ce langage, s'il n'est pas joint à la charité, et si on ne le rapporte pas au bien commun du genre humain , au lieu de produire quelque fruit solide, n'enfantera que de la vaine gloire. Je reviens à ce que dit Salomon.de l'excès dans la lecture et dans la composition des livres, et du tourment d'esprit auquel donne lieu la science , ainsi qu'à cet avertissement que nous donne l'Apôtre : Ne vous laissez point séiluire par une vaine philosophie : et je réponds que si l'on veut bien saisir le sens des écrivains sacrés, on. verra qu'ils prétendent seulement nous indiquer les conditions qui doivent accompagner la science humaine et les bornes dans lesquelles elle doit être renfermée; mais qu'ils ne prétendent en aucune manière défendre à l'homme d'embrasser dans ses recherches l'univers tout entier: et voici les trois conditions qu'ils indiquent. La première, c'est que nous ne nous laissions pas tellement absorber par le plaisir que donne la science, que nous perdions entièrement de vue la mort qui nous attend; la seconde , c'est que l'usage que nous ferons delà science, aboutisse à faire régner daas notre âme. la paix , au lieu d'y produire ks trouble; la troisième, c'es'l que nous n'imaginions point que , p:-r l'élude de la nature,

CHRISTIANISME DE DACON.

nous puissions jamais pénétrer les mystères divins.

Sur la première condition , Salomon , dans le 'même livre, nous dit très-bien : j'ai reconnu que la sagesse était autant au-dessus de l'imprudence que la lumière est au-dessus des ténèbres ; les yeux du sage sont dans sa tête, l'insensé marche dans les ténèbres : et néanmoins j'ai reconnu que le sage meurt aussi bien que l'insensé. (Eccl., II , 14). Quant à la seconde, il est certain que si la science donne lieu à quelque inquiétude ou quelque trouble dans notre âme , ce ne peut être que par accident: car la science en général, et l'admiration (qui est comme une semence de la p-Kiice) , sont agréables par elles-mêmes ; ..iais lorsqu'on en lire des conclusions qui, appliquées mal à propos aux affaires qui nous intéressent, excitent en nous des craintes ou des désirs qui vont jusqu'à l'excès, c'est alors que nous éprouvons ces peines et ces troubles d'esprit dont nous parlons ; la science n'est plus alors une lumière sèche , pour me servir des termes d'Heraclite, ce philosophe obscur, qui appelait ainsi une âme bien constituée : mais elle est une lumière humide et trempée dans les humeurs des passions.

La troisième règle mérite une discussion plus exacte, et il est important de nous y arrêter un peu plus. Effectivement , si quelqu'un espère tirer de la contemplation des choses matérielles et sensibles, assez de lumières pour pouvoir découvrir la nature ou la volonté de Dieu , il est certainement trompé par une vaine philosophie : car la contemplation des créatures, quant aux créatures elles-mêmes , produit bien la science; mais quant à Dieu , elle ne produit que l'admiration qui est comme une espèce de science abrupte, quasi abrupto scicnliu. C'est ce qui a fait dire très-judicicusemenlaux platoniciens, que les sens nous font apercevoir le soleil; mais que ce même soleil qui découvre à nos yeux le globe terrestre , leur dérobe le ciel et les étoiles ; c'est ainsi que les sens qui nous découvrent les choses naturelles, nous cachent en même temps les célestes; et il est arrivé de là que quelques savants sont tombés dans l'hérésie, parce que, portés sur les ailes des sens, et par conséquent sur des ailes de cire, ils ont essayé de voler jusque dans le sein de la Divinité.

Il est des personnages, avons-nous dit, qui osent avancer qu'une trop grande science l'ait pencher l'esprit vers l'athéisme, et que l'ignorance des causes secondes favorise et fait naître la piété à l'égard de la cause première : je leur dirais volontiers avec Job : Dieu a-t-il donc besoin et nous saurait-il gré de notre mensonge (Job , XIII, 7) ? car il est constant qu'ordinairement Dieu n'opère rien dans la nature que par l'action des causes secondes ; et si l'on prétendait persuader le contraire, ce serait vouloir faire servir l'imposture à la gloire de Dieu ; ce serait véritablement immoler à l'auteur de toute vérité l'hostie impure du mensonge; il est au contraire trèscertain et bien confirmé par l'expérience, que si des connaissances légères en philosophie

donnent peul-c-tre quelque tenaance vers l'athéisme , une connaissance plus profonde ramène à la religion; cl voici comment , lorsqu'on veut pénétrer dans la philosophie, les causes secondes, comme voisines des sens, se présentent d'abord les premières : si l'on s'y attache et on s'y arrête, il est possible que la première cause ne se présente point à l'esprit ; mais si quelqu'un va plus avant, et qu'il considère la dépendance, la suite, l'enchaînement de toutes ces causes , ainsi que toutes les œuvres de la Providence , il croira aiors facilement, pour parler le langage de la mythologie poétique, que l'anneau le plus éle\ é de cette chaîne naturelle est attaché au pied du trône de Jupiter.

Pour dire tout , en un mot, il n'y a qu'une affectation de modestie et de sobriété dans sa sagesse, bien vaine et bien mal entendue, qui puisse engager à prétendre que nos connaissances dans les livres des Ecritures saintes ou des créatures , c'est-à-dire , en théologie et en philosophie, peuvent aller trop loin Non certainement, elles ne peuvent aller trorloin 1 Que les hommes s'excitent donc, s'encouragent hardiment les uns les autre? à augmenter sans cesse la masse de leur: connaissances; qu'ils prennent garde seulement que leur science serve, non à Vcnflure, mais à la charité; non à l'ostentation, mais à l'utilité; qu'ils aient encore l'attention de ne point mêler imprudemment, et de ne point confondre les connaissances que donne la philosophie, et celles que fournit la théologie : connaissances assurément, ainsi que leurs sources, bien distinguées les unes des autres.

la dignité de la science prouvée par l'écriture.

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