‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 172 sur 454 · L. I , de augm. scient, post médium · texte numérisé non relu

L. I , de augm. scient, post médium

Dans le. dessein où nous sommes de faire connaîtra aux ignorants le prix et la dignité de la science, nous commencerons par la considérer dans son archétype ou son exemplaire, c'est-à-dire, dans les attributs et les actes de Dieu , en tant qu'ils ont été révélés à l'homme, et qu'ils peuvent être l'objet d'une sage recherche. Nous n'emploierons point ici le mot de doctrine , parce que toute doctrine est une science acquise ; et en Dieu il n'est aucune connaissance qui puisse porter ce nom , toutes ses connaissances étant éternelles comme lui ; nous nous sen irons donc d'un autre nom , et ce sera celui de sagesse, conformément au style de l'Ecriture.

Voici donc comment nous procédons :

Dans les œuvres de la création, nous \ oyons une double émanation de la vertu ou force divine, dont l'une se rapporte à la sagesse et l'autre à la puissance. La première se fait particulièrement remarquer dans la création de la matière; et la seconde dans la beauté de la forme dont la matière fut ensuite revêtue. Cette observation faite, nous disons qu'il n'est rien dans l'histoire de la création qui nous empêche de croire que la matière ou la masse informe du ciel et de la terre ait été créée dans un instant , tandis que six jours

furent employés à façonner celte matière, et à la mettre en ordre ; tant il est vrai que Dieu a voulu établir une différence sensible entre les œuvres de sa puissance et celles de sa sagesse. Ajoutons que, lorsque l'Ecriture parle delà création de la matière, elle ne nous apprend pas que Dieu ait dit que le ciel et la terre se fasse, fiât cœlum et terra; manière de parler qu'il emploie pour les œuvres suivantes; mais elle dit simplement comme un fait, Dieu créa le ciel et ta terre. Ainsi pendant que la création de la matière se présente comme l'œuvre pure de la main, l'introduction de la forme dans la matière porte le caractère d'une loi ou d'un décret.

Après avoir parlé de Dieu, parlons des anges que la dignité de leur nature approche davantage de la Divinité. Nous voyons d'après cette hiérarchie céleste, dont nous avons pour premier garant les écrits publiés sous le nom de Denys l'Aréopagite, que les séraphins , c'est-à-dire , les anges de l'amour, occupent le premier rang dans les ordres des anges : que le second rang est occupé par les chérubins, qui sont les anges de la lumière : le troisième et les suivants, par les trônes, les principautés et les autres anges, caractérisés par la puissance et le ministère : en sorte qu'il paraît clair par cet ordre et cette distribution, que les anges de la science et de la lumière sont au-dessus des anges du gouvernement et de la puissance.

En descendant des esprits et des intelligences aux formes sensibles et matérielles, nous lisons dans l'Ecriture, que la première des formes créées fut la lumière : or, la lumière dans les choses naturelles et corporelles, correspond à la science dans les choses spirituelles et immatérielles. Si nous considérons les différents jours dans l'histoire de la création , nous voyons encore que le jour où Dieu se reposa et contempla ses œuvres, fut béni préférablement aux autres jours où il avait créé et mis en ordre toutes les parties de l'univers.

L'œuvre de la création étant terminée, l'homme fut placé dans le paradis pour y travailler, ainsi que nous l'apprend l'Ecriture sainte: mais ce travail ne pouvait être •que celui qui appartient à la contemplation, c'est-à-dire, un travail qui ait pour fin, non une nécessité qu'il faille satisfaire, mais le plaisir et l'exercice d'une activité qui n'entraine ni peine, ni fatigue ; car, puisque alors il n'y avait pour l'homme ni résistance de la part des créatures à éprouver, ni sueur de risrir/e à supporter , il s'ensuit nécessairement que sesactious avaient pour destination et pour fin seulement le plaisir et la contemplation, et non le travail qui entraîne la fatigue, ainsi que les ouvrages qui résultent de ce travail.

11 y a plus, l'homme a débuté dans le paradis par deux actions , qui ont été l'une et l'autre un début de la science ; il a commencé par contempler les créatures, et ensuite il a donné des noms convenables à chacune d'entre elles. Effectivement, il ne faut point confondre la science naturelle, qui a pour

objet les créatures , avec la science qui a occasioné la chute de l'homme, ainsi que nous avons averti plus haut : celle-ci était la science morale du bien et du mal, fondée sur la supposition que le bien et le mal n'avaien! point pour règle et pour principe les ordre:, ou les défenses de Dieu, mais reconnaissaient une autre origine. C'est ce bien et ce mal dont l'homme a ambitionné la connaissance, sans doute dans le dessein de se soustraire totalement à l'empire de Dieu , et de s'appuyer uniquement sur lui-même cl sur son libre arbitre.

Considérons ce qui arriva aussitôt après la chute de l'homme. On sait que l'Ecriture sainte renferme une infinité de sens mystérieux, qu'on doit cependant toujours entendre sans préjudice de la vérité des récils historiquesétdu sens littéral: d'après ce principe , on a toujours vu une image des deux vies , la contemplative et l'active , dans les personnes de Caïn et d'Abel cl dans leurs professions ou leurs premières manières de vivre; Abel qui était pasteur, à raison du loisir et de la facilité de contempler le ciel que donne la vie pastorale, est le type de la vie contemplative; Caïn, cultivateur des champs, fatigué en conséquence par les travaux que cette culture exige , et obligé d'avoir le plus souvent les yeux fixés sur la terre , est la figure de la vie active ; or, on sait que la faveur et le choix de Dieu tombèrent sur le pasteur, et non pas sur le laboureur.

Ainsi, avant le déluge, les fastes sacrés qui nous apprennent très-peu de chose de ce qui s'est passé dans ces temps-là , ont daigné cependant nous transmettre les noms des inventeurs de la musique et de la métallurgie. Peu de temps après le déluge , le grand châtiment dont Dieu punit l'orgueil humain, fut de confondre les langues, et parla, de mettre le plus grand obstacle au libre commerce des sciences , et à la communication des lettres entre les hommes.

Descendons jusqu'à Moïse, ce grand législateur, ce premier secrétaire de Dieu : les Ecritures ne lui donnent-elles pas ce magnique éloge, qu'il était habile et savant dans toutes les sciences des E gyp tiens {Act.,Yll,22) ? et l'école des Egyptiens n'était— oile pas une des plus anciennes et des plus savantes écoles du monde? FUton fait dire àSolon, par un prêtre égyptien : Vous autres Grecs, vous n'êtes toujours que des enfants; vous n'avez ni la science de l'antiquité ni l'antiquité de la science. Parcourons la loi cérémonielle .de Moïse : on sait qu'on trouve dans cette Ici différentes figures du Christ, la distinction du peuple de Dieu d'avec les Gentils, l'exercice de l'obéissance, et bien d'autres vérités utiles dans l'ordre de la religion ; mais quelques savants rabbins ont travaillé, non sans succès , à découvrir dans les rits et les cérémonies, tantôt une vérité dans l'ordre de la nature, tantôt une autre vérité dans l'ordre dis mœurs. Par exemple , quand il esl dit de la lèpre : Si la lèpre parait comme en fleur , et coure en et là sur la veau, l'homme soi dé-

CHRISTIANISME DE BACON

tlaré pur, et on ne le renfermera pas. Si, au contraire , la chair vite est mêlée de lèpre , il sera réputé impur , et en conséquence séparé par le jugement des prêtres î Lév., XIII). Un rabbin tire de cette loi ce principe de médecine, que tes pustules sont plus pestilentielles avrmt qu'après leur maturité : un aulre en tire ce principe en morale, que les hommes entièrement et notoirement corrompus sont moins dangereux pour les mœurs publiques que ceux qui ne le sont quemédiocrement et en partie. On voit , par cet article, et d'autres semblables de la loi cérémonielle , qu'il n'est pas sans apparence, qu'outre les vérités qui appartiennent à la religion , cette loi n'en renferme encore plusieurs autres qui appartiennent à la philosophie.

Si l'on veut encore lire avec attention l'admirable livre de Job, on le trouvera plein et gros, pour ainsi dire, des plus hautes vérités de la philosophie naturelle. Par exemple, sur la cosmographie et la rondeur de la terre , lorsqu'il dit que Dieu étend l'aquilon sur le vide, et suspend la terre sur le néant . qui extemlit aquilonem super vacuum et appendit terrain super nihilum (Job, XXVI, 7), n'insinue-t-il pas assez clairement la convexité du ciel dans ses extrémités, l'existence du pôle arctique, et la suspension de la terre dans les airs? et encore sur l'astronomie cl les constellations , quand il dit ; Son esprit a orné les deux, et l'adresse de sa main a fait paraître le serpent tortueux: spirilus ejus ornavit cœlos et obstetricante manu ejus ettuclus est coluber tortuosus(t) (lbid., 13)? Et ailleurs par ces paroles : Pouvez-vous joindre ensemble les étoiles brillantes des pléiades , ou détourner l'ourse de son cours? Numquidconjungere valebis micanles slellas ? Pleyadas aut yyrum Arciuri poleris dissipare (l 'b .XXXVIII , .'13)? ne peint-il pas très-élégamment la configuration immobile des étoiles, toujours également distantes les unes des autres. En déclarant dans un autre chapitre que c'est Dieu qui a créé les étoiles de l'ourse, d'orion, des hyades et de l'intérieur du midi, qui facit Arclurum et Orionael Hyadas et interiora austri , n'indique-t-il pas l'abaissement du pôle antarlique, et ne le désigne-t-il pas sous le nom de l'intérieur du midi, parce que les étoiles australes sont cachées sous noire hémisphère? Ce que Job dit sur la génération des animaux Annon sicut lac mulsisli me et sieut caseum coayulasti me, Ne m avez-vans pas fait d'abord comme un lait qui se caille, comme, un lait qui s'épaissit et se durcit (lb., X, 10)? est très-digne de remarque, ainsi que ce qu'il ajoute sur les minéraux dans le chapitre XXVIII, 1 : Habetargentum venarum suarum principia, et aura h eus est in quo l'onflatur, ferrum de terra tollitur et lapis sotutus colore, in œs veriitur; l'argent a un principe de ses veines, et l'or, un lieu où il

(I) Le P. de Carrière croit devoir traduire ainsi: i Son esprit orne les cicux d'une infinité d'é-

< toiles; et l'adresse do sa main puissante a fait pà-

< railre dans l'arrangement de celles qui forment la « voie lactée, la ligure d'un serpeni plein de icplis. >

se forme : le fer se tire de la terre, et la pierre étant fondue parla chaleur, se change en airain. Il faut lire la suite du chapitre. (1)

Nous voyons encore dans la personne de Salomon, par la demande que fait ce prince de la sagesse et par le don que Dieu lui er, accorde, que la sagesse est préférable à tous les biens qui contribuent à la félicité de l'homme sur la terre. Plein des lumières que lui communiqua la sagesse reçue, Salomon, non seulement écrivit sur la philosophie morale et divine, ces sentences et ces paraboles admirables qui remplissent le livre des proverbes, mais encore il composa l'histoire de tout ce qui respire et a du mouvement sur la terre; l'histoire de tous les végétaux, depuis le cèdre qui couronne le Liban, jusqu'à la mousse qui croît sur les murailles, (lïl. Rois, IV, 33). Il y a plus, ce roi si grand par ses richesses, par la magnificence des bâtiments qu'il fit construire, par le nombre de ses vaisseaux, par le service de sa maison, par l'étendue de sa renommée, enfin , par tout ce qui appartient à la gloire, ne cueille de cette immense moisson, etnes'appropriequel'honneur de chercher et de découvrir la vérité; car il dit nettement : la gloire de Dieu est de cacher les choses, et la gloire du roi est de les découvrir (Prov. XXV, 5). Comme si lamajoslé divine se plaisait dans cet innocent et aimable jeu des enfants (2), qui se cachent afln qu'on les trouve : et comme s'il n'y avait rien de plus honorable pour les rois, que de jouer avec Dieu au même jeu; les rois surtout, pouvant disposer dans leurs Etals de tant d'hommes de génie, et possédant dis richesses à la faveur desquelles ils pourraient rechercher et découvrir tous les secrets de la nalure.

Dieu ne s'est pas conduit autrement, après que Noire-Sauveur a paru dans le monde : car ce divin maître a fait usage de son pou voir, pour dissiper l'ignorance (ainsi qu'il parait par les conférences qu'il eut avec les prêtres et les docteurs dans le temple), avait de l'employer à soumettre la nalure, parlant et de si grands miracles. L'avénemenl du Saint-Esprit a été encore principalement figuré par la forme de langue, et le don des langues. Or, les langues ont-elles d'au lie mérite que d'élre les véhicules des sciences?

C'est ainsi que, lorsqu'il fut question d'instruments pour propager l'Evangile, Dieu fil d'abord tomber son choix sur des hommes

(I) L'hébreu peut se rendre ainsi : On a trouvé te secret de tirer l'argent de la mine où il est caché, el de mettre l'or dans le creuset pour l'affiner: on a trouvé le secrel de tirer de la terre le fer, et de fondre les pierres en airain.

("2) Bacon se plaît dans cette réflexion. Il la répète dans le Novnm organum. Dans l'Opuscule cogi ■ tala el visu post med., il ajoute ce qui suit. < Celle « gloire attachée à la découverie des secrels que Dieu

< avait voulu nous cacher , et qui annohht vérila- « blement la nature humaine, est encore d'autant « plus précieuse, qu'elle no peut jamais exciter ù>

< trouilles ni de remords dans les âmes, et que diffé- « rente en cela des autres avantages qu'on obtient i dans la société civile, elle ne s'acquiert au préjuja • dice, el avec le mécontentement de personne. >

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absolument ignorants et sans lettres, et qui n'eurent d'autres lumières que celles qu'ils reçurent du Saint-Esprit. Dieu voulait par ià humilier la sagesse humaine et faire connaître plus évidemment son immédiate et divine inlluence. Mais aussitôt après qu'il eut rempli ses vues à cet égard, et dans L'âge qui suivit immédiatement les temps apostoliques, il voulut que les sciences profanes servissent comme de suivantes à la divine vérité. C'est dans cette vue qu'il s'est servi principalement de la plume de saint Paul, le seul des apôtres qui fût lettré, pour écrire ies divines Ecritures.

Aussi nous voyons qu'un fort grand nombre des anciens évoques et des pères de l'Eglise, étaient irès-savants dans toutes les sciences profanes. Quand l'empereur Julien eut défendu aux chrétiens, par un édit. de fréquenter les écoles publiques, cette défense fut regardée comme un moyen de détruire la religion chrétienne, plus dangereux que les sanglantes persécutions des empereurs précédents ; et quand Grégoire 1, évéque de Home, qui d'ailleurs était un excellent personnage, s'efforçait d'abolir la mémoire des antiquités païennes, et des auteurs païens (1), les gens de bien eux-mêmes n'approuvèrent pas cette entreprise. Il y a plus, dans l'inondation des peuples Scythes du côté du Nord, et des Sarrazins du côté de l'Orient, tous les précieux restes des sciences profanes, n'auraient-ils pas péri totalement et sans ressource sans l'Eglise chrétienne ? n'est-ce pas elle seule qui les recueillit et les conserva dans son sein ?

Nous avons sous les yeux un exemple récent de ce que peut la science : les jésuites qui, partie par leur propre goût, partie pour ne point laisser cet avantage à leurs adversaires, ont cultivé les lettres avec tant de succès, combien, parla, n'ont-ils pas prêté de force à l'Eglise romaine? combien n'ontils pas contribué à l'affermir et à réparer ses pertes?

Enfin, pour terminer cette partie, nous observons, qu'outre l'ornement et le lustre que les belles-lettres prèlent à la foi étala religion, elles leur rendent encore deux services très-importants. Le premier, c'est qu'elles nous excitent puissamment à exalter et à célébrer la gloire de Dieu ; il est vrai que le Psalmiste et les autres écrivains sacrés nous invitent souvent à contempler, à publier les magnifiques et admirables œuvres de la Providence; mais si nous ne pénétrions pas plus avant, si nous nous bornions à considérer leurs apparences extérieures, telles qu'elles se présentent à nos sens, Dieu serait par là faiblement glorifié, et nous lui ferions la même injure que si nous voulions juger de la richesse et de l'abondance d'un grand magasin de pierres précieuses, par ce qui se trouve étalé dans la rue à la vue des passants.

L'autre service, c'est que la philosophie nous fournit contre l'infidélité et l'hérésie,

(1) Voyez les éclaircissements à la (in du second volume.

un puissant remède et un antidote excellent. Nôtre-Sauveur, parlant aux Saducéens, leur disait : Vous vous trompez, vous ignorez l'es Ecritures et la puissance rie Dieu ': erratis nescientes Scripturas neque potentiam Dri {Matth., XXII, 29). Par là, nous comprenons, que, pour nous préserver de tomber dans l'erreur, Notre- Seigneur nous propose la lecture de deux livres ; le premier est celui des Ecritures qui nous révèlentla volonté de Dieu; le second, est celui des créatures qui nous manifestent sa puissance ; or, ce dernier livre est comme la clé du premier, non seulement en ce sens qu'il ouvre notre intelligence pour en découvrir le véritable sens, d'après les principes généraux de la raison, et les règles du langage, mais encore particulièrement en ce sens, qu'il ouvre notre foi, pour nous faire méditer plus sérieusement sur la toute-puissance de Dieu, dont les caractères sont principalement imprimés dans ses ouvrages.

Et voilà ce que nous ont fourni les témoignages et les jugements de Dieu, pour f;iire connaître la véritable dignité et le prix de la science.

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