‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 173 sur 454 · MÉPRIS DE CE MONDE , FRUIT DE LA SCIENGE · texte numérisé non relu

MÉPRIS DE CE MONDE , FRUIT DE LA SCIENGE

De augm. scient. I. i, vers. fin.

Un des grands avantages que nous procure la science, c'est de nous faire perdre celte vaine et trop grande admiration des choses, qui est la source de toutes nos faiblesses ; car nous les admirons, ces choses, et elles nous étonnent, ou bien parce qu'elles sont nouvelles, ou bien, parce qu'elles sont grandes; si nous les admirons, parce qu'elles sont nouvelles, il n'est point d'homme, parfaitement instruit de ce qui s'est passé dans le monde, et qui aura travaillé longtemps à en pénétrer les causes, qui ne soit pleinement convaincu de celte vérité : // n'arrivé rien de nouveau sur la terre : nil novi super terram ; et assurément, on n'admirera pas beaucoup le jeu des marionnettes, quand on aura mis la tête derrière la toile, et qu'on aura apperçu les instruments et les cordes qui font mouvoir ces petites machines. Si c'est la grandeur des choses qui excite notre admiration, elle ne l'excitera certainement pas dans l'âme d'un vrai savant. Alexandre, dans le cours de la guerre contre les Perses , recevait de temps en temps des lettres de Grèce, où on lui annonçait des expéditions et des combats qui n'avaient eu le plus souvent pour objet que d'emporter un pont, un fort, ou au plus une petite ville. Ce prince, accoutumé aux grands combats et aux grandes victoires dan<? l'Asie, avait alors la coutume de dire qu'il lui semblait recevoir des nouvelles du combat des rats et des grenouilles dont parle Homère.

C'est ainsi qu'aux yeux de l'homme qui aura contemplé longtemps la vaste étendue de l'univers et l'ordre qui règne entre ses parties, la terre ne paraîtra pas plus considérable qu'une fourmillière , et les hommes qui l'habitent (en mettant à part la divinité ■le leurs âmes) lui sembleront des fourmis»

Sir,

l'ont les unes portant leurs œufs, les autres chargées de quelques grains, et les autres à vide, courent et s'agitent çà el là autour d'un monceau de poussière.

humilité de l'esprit avantageuse pour les découvertes; et prière adressée a dieu, par hacon, au commencement du Novum Organum.

Novum orga. prœfatio , post. med.

Entraînés par l'amour éternel de la vérité, nous avons hardiment traversé les déserts, et marché par des routes difficiles et incertaines. Fondés et appuyés sur le secours de Dieu, nous avons roidi notre âme contre les attaques d'une armée d'opinions diverses qui s'opposaient fortement à notre marche, contre nos propres incertitudes et nos propres craintes, contre les ténèbres, les nuages, les fanlômes innombrables qui environnent toutes les choses, et nous en dérobent la vue; ces attaques et ces travaux, nous les avons soutenus uniquement dans le désir de tracer à la génération présente et aux générations futures, une route plus sûre et [dus fidèle pour parvenir à la vérité; mais, nous devons le dire, si nos efforts ont été couronnés de quelques succès, nous en sommes redevables aux soins que nous avons eu de contenir notre esprit dans les bornes d'une sage et sincère humilité.

Effectivement tous ceux qui, avant nous, se sont appliqués à l'invention des arts, après avoir jeté quelques coups-d'œil rapides sur les choses, les exemples et les expériences, ont cru que c'en était assez; et aussitôt, comme si pour inventer, il suffisait de penser, ils ont invoqué, si je peux m'exprimer de la sorte, leur propre esprit, et lui ont demandé qu'il leur rendît des oracles. Mais nous avons une manière de procéder qui est bien différente : notre demeure perpétuelle et exclusive, est au milieu même des choses ; el nous n'éloignons jamais notre entendement des mêmes choses qu'autant qu'il est nécessaire, pour que leurs images et leurs rayons puissent, ainsi qu'il arrive dans l'organe de I.i vue, coïncider au même point; d'où il arrive que les forces et l'excellence de l'esprit n'e sont point ici d'un bien grand usage.

Or, cette humilité qui nous a toujours précédé dans nos découvertes, nous a aussi accompagné dans l'exposition que nous en avons faite. Ainsi, nous n'avons point donné â nos réfutations l'appareil d'un triomphe; nous iie nous sommes point environnés avec affectation des témoignages de l'antiquité; nousn'avonspoint prisleton imposant de l'autorité; nous ne nous sommes pointenveloppé du voile d'une obscurité mystérieuse ; tous ces moyens qui auraient pu paraître propres à donner de l'intérêt et de l'importance à nos découvertes, nous ne les avons point mis en usage , non pas que nous n'en eussions eu la facilité, mais parce que nous sommes moins jaloux de donner de l'éclat à notre nom, que de répandre la lumière dans l'esprit des autres.

Ainsi, nous n'avons point fait de violence et nous n'avons point tendu de pièges aux hommes pour forcer ou pour surprendre leurs jugements ; mais nous les avons simplement amenés devant les cho es et les poinls de contact qui les unissent, afin qu'ils remarquassent eux-mêmes ce qu'ils possèdent déjà, ce quils auraient à réformer, à ajouter, à fournir pour l'utilité commune.

Pour nous , si quelquefois nous avons cru trop légèrement; si nous n'avons pas toujours eu dans nos observations assez d'attention ou assez de vigilance ; si nous nous sommes arrêtés au milieu de notre roule, et que nous ayons rompu le fil de nos recherches, il est au moins vrai que nous présentons toujours les choses nues et sans voile; en sorte qu'on peut facilement remarquer nos erreurs et les écarter, avant qu'elles aient eu le temps de pénétrer bien avant, et d'infecter la masse de la science ; outre qu'il sera toujours facile de renouer le fil de nos recherches.

11 résultera donc de notre travail que cette mésintelligence funeste, ce malheureux divorce qui a régné si longtemps entre le raisonnement et l'expérience, et qui a occasionné de si grands désordres parmi les hommes; il résultera, dis-je, que ce divorce finira pour faire place à une union véritable et légitime qui ne finira jamais.

Mais bien persuadés que nous ne pouvons réussir dans notre entreprise par nos seules forces, nous la commençons par invoquer le secours du Seigneur : Nous adressons donc à Dieu le Père, à Dieu le Verbe, à Dieu le Saint-Esprit, les prières les plus humbles et les plus ardentes pour que, touché de compassion à la vue des misères qui accablent le genre humain, et du triste pèlerinage de celte vie mortelle où nous coulons un petit nombre de jours mauvais, il daigne se servir de nos mains pour répandre sur les hommes de nouveaux secours et de nouveaux bienfaits (1).

LES ERREURS DE L'HOMME , D4NS LES SCIEN- CES MÊMES, ONT LEUR SOURCE DANS SA VO- LONTÉ.

Nov. organ. aph. 49.

La lumière de l'entendement humain n'est pas toujours une lumière sèc/te, pour me servir de l'expression d'Heraclite : elle n'est que trop souvent humectée par les infusions de notre volonté et de nos affections; et voilà pourquoi nos connaissances sont ordinairement telles que le cœur les désire ; car nous croyons bien facilement ce que nous souhaitons être véritable : l'homme rejette donc les vérités difficiles à découvrir, parce qu'il n'a pas la patience de poursuivre ses recherches; les vérités sobres, parce qu'elles ne remplissent pas ses espérances et ses désirs ; les vérités les plus hautes de la nature, parce qu'une religion mal entendue les lui rend suspectes;

(1) Voyez plus haut la suite de celle prière, article des prières de Bacon.

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