DU PLUS HAUT DEGRÉ DE LA CHARITÉ
Meditationes sacrœ, t. U,p. 398.
Si gavisus sum ad ruinam ejus qui oderat me, et exultaviquod invenissemeummalum ?
Me suis-je réjoui de la ruine de celui qui me haïssait? Ai-je été ravi qu'il lui lût arrivé quelque malheur (Job, XXXI, 29).
Telle est la protestation de Job. Aimer ceux qui nous aiment, c'est une charité dont les publicains eux-mêmes donnent l'exemple, et qui est fondée sur un commerce d'utilité réciproque ; mais être favorablement disposé à l'égard de ceux mêmes qui nous haïssent, c'est un des points les plus élevés de la momie chrétienne, et qui va jusqu'à nous rendre semblables à Dieu. Cependant, dansceltw charité même, on peut distinguer plusieurs degrés; le premier d< gré, c'est de pardonner à nos ennemis , quand ils se repentent et qu'ils cherchent à réparer leurs torts : on voit une sorte d'ombre et d'image de celte charilé dans certaines bêles féroces, puisqu'on assure que le lion épargne ou cesse de maltraiter ceux qui tombent et se prosler nent devant lui. Le deuxième degré, c'est de pardonner à nos ennemis, quoiqu'ils paraissent indisposés contre nous, et qu'ils n'aient fait encore pour se réconcilieravec nousat#cune démarche. Le troisième degré, c'est de ne pas nous contenter de leur pardonner et d'oublier tous leurs torts, mais de les obliger encore, et de leur rendre service dans le» occasions qui se présentent.
Peut-être se rencontre-t-il dans ces divers degrés, un certain je ne sais quoi qui tient à l'ostentation, ou du moins qui procède d'une grandeur d'âme naturelle, plutôt que d'une pure charité ; et dans le vrai, lorsqu'on sent couler de son âme une émanation vertueuse, il est à craindre que le cœur ne s'élève alors, et qu'on ne se complaise plutôt dans l'avantage qui nous revient à nous-mêmes de cet acte de vertu, que dans celui qui en résulte pour les hommes; mais si votre ennemi éprouve des malheurs auxquels vous n'ayez point eu de part, et que dans le fond de votre cœur, loin de vous en réjouir, comme si le jour de la vengeance était arrivé pour vous, vous en soyez au contraire vraiment peiné et aflligé ; voilà, à mon avis, le plus haut degré et le sommet de la charité.