NÉCESSITÉ DE COMPARER LES DEVOIRS AVEC LES DEVOIRS
De augm. scient. L. VII, cap. 2, ad fin.
Quand on veut se déterminer avec sagesse , il est souvent nécessaire de comparer et de balancer les devoirs avec les devoirs. C'est ainsi que Brutus eut à délibérer entre ce qu'il devait à la république et ce qu'il devait à ses enfants; et le parti qu'il prit de les condamner à la mort n'a pas été tellement élevé jusqu'aux nues par la troupe des écrivains, qu'il n'ait été improuvé par quelques autres. C'est ce qu'on voit encore dans le fameux repas où assistèrent Brûlas et Cassius. Il s'agissait de sonder la disposition des esprits sur la conjuration qui s'était formée contre la vie de César. On mil c'onc adroitement sur le lapis cette question : Est-
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il permis de tuer un tyran ? Les convives furent partagés de sentiments : les uns assurèrent que cela était très-permis, sur le fondement que la servitude était le plus grand de tous les maux; les autres soutinrent le contraire, prétendant que la tyrannie est un moindre mal que la guerre civile; d'autres, enfin, et qui étaient apparemment de la secte d'Epicure, déclarèrent qu'il n'était point du tout raisonnable que des hommes sages s'exposassent à la mort pour des fous.
Mais il est bien d'autres circonstances où il s'agit de comparer des devoirs avec des devoirs. Cette question, par exemple, se présente assez fréquemment : Doit-on s'écarter de la justice pour le salut de la patrie ou pour quelque autre avantage important de ce genre, qu'on procurerait en s'en écartant ? Jason le Thessalien soutenait ici l'affirmative ; il avait coutume de dire qu'il faut faire quel-
ques choses injustes, afin de pouvoir en faire plusieurs de justes. Aliqua sunl injuste facienda, ut multa juste ficri possint. Mais la réplique est facile, et l'on doit dire : il est certain que vous pouvez dans ce jour faire des choses justes, il est incertain que vous le puissiez dans les jours suivants. Autorem pressentis justitiœ habes, sponsorem futurœ non habes. Uègle générale : que les hommes fassent dans le temps présent ce qui est bon et juste, et qu'ils abandonnent l'avenir à la divine Providence. Sequanlur homines quœ in prœsentia bona et jusla sunt, futura divinœ Providentiœ rémittentes.
MOYEN DE NOUS FORMER A TOUTES LES VER- TUS A LA FOIS. LA FOI CHRÉTIENNE SEULS NOUS LE DONNE.
De aug. scient. L. Vil , cap. 3, ver. fin.
Le moyen le plus simple, le plus court , et en même temps le plus noble et le plus efficace pour former notre esprit à la vertu, et le placer dans l'état qui l'approche davantage de la perfection, c'est de choisir et de novji proposer dans le cours général de la vie, et dans chacune de nos actions en particulier, des fins droites et conformes à la vertu, telles cependant que nous ayons, pour y parvenir, quelque faculté directe ou indirecte. Effectif vement, si on suppose ces deux points:
1° que nos fins et nos intentions soient bonnes et honnêtes; 2° que notre résolution, pour y parvenir, soit constante et invariable; par la même et par cela seul, notre esprit se tourne aussitôt et se forme à toutes les vertus. Cette manière d'arriver à la vertu retrace l'oeuvre et le procédé de la nature, tandis que les autres manières, dont nous avons parlé ailleurs, paraissent ne rappeler, pour ainsi dire, que l'œuvre de la main. Une comparaison rendra celte vérité plus sensible. Considérez un statuaire quand il travaille une statue : sa main ne s'occupe pas de toutes les parties à la fois ; il les travaille les unes après les autres; quand il forme le visage, par exemple, tout le reste du bloc demeure grossier et informe, jusqu'à ce que sa main commence à s'y appliquer aussi; au contraire, auand la
CHRISTIANISME [>E BACON
nature travaillée la formation d'une fleur ou d'un animal, elle en ébauche et en avance à la fois toutes les parties. Il en est de même dans l'acquisition des vertus : si on veut les acquérir par la voie de l'habitude ou la répétition des actes, en s'occupant de l'une, on ne s'occupe pas de l'autre : par exemple, si on travaille a se former à la tempérance, la force et les autres vertus tirent peu d'avantage de ce travail ; au lieu que si nous nous sommes fait une loi sacrée cl invariable de n'agir jamais que pour des fins droites et honnêtes, quelle que soit en particulier la vertu dont ces fins nous recommandent et nous prescrivent l'acquisition, nous trouvons déjà celte vertu toute formée au dedans de nousmêmes, ou du moins nous éprouverons que nous avons déjà depuis longtemps une propension vers elle, des impressions, des dispositions qui nous en rendront l'acquisition facile.
Les païens paraissent dire, sur ce sujet, de grandes choses, et s'en expliquent en termes magnifiques; mais, dans le vrai, ils n'ont fait que saisir quelques ombres plus grandes que le corps.... La vraie religion, la f«j chrétienne seule va droit au but et donne la réalité.