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FAUSSES VUES DE L'AMBITION

De augm. scient. Lib. VII , cap. 2, vers. init.

La nature a imprimé dans tous les individus le désir de se conserver et de se perfectionner.

De là, deux sortes de biens : celui de la conservation et celui de la perfection ; mais ce dernier l'emporte sur l'autre, parce qu'il y a plus de grandeur à élever une chose à une nature plus sublime qu'à la conserver seulement dans son état. C'est qu'effectivement il existe dans l'univers des natures supérieures aux autres, à l'excellence et à la dignité desquelles aspirent les natures d'un ordre inférieur, comme à leur origine et à leur source. Ainsi l'homme tirant son origine du ciel, suivant même la doctrine des poètes, sa perfection consiste à s'élever jusqu'à la nature de Dieu, ou à celle des anges, du moins à s'en approcher autant que ses facultés le lui permettent. Mais le désir de celle perfection, quand il est guidé par de fausses apparences et de fausses idées, est la peste de la vie humaine, et une espèce de tourbillon rapide qui entraîne et renverse tout; pourquoi cela? Parce que les hommes, trompés par une ambition aveugle, au lieu de s'occuper d'une élévation de leur nature, qui porte sur sa forme intérieure et sur son essence, s'occupent uniquement d'une élévation purement locale. Ainsi que les fébricitants qui ne trouvent point de remède à leur mal, remuent et tournent sans cesse leur corps, comme si, par le changement de place, ils pouvaient sortir d'eux-mêmes et échapper au mal intérieur qui les dévore; de même les ambitieux, séduits par un faux simulacre de perfection, et prenant le change sur ce qui fait la véritable exaltation de leur

nature, s'agitent sans cesse; et toutes leurs vues, tous leurs efforts se bornent à transporter leur nature dans un lieu qui soit plus élevé, et où ils soient davantage en spectacle.

PRÉFÉRENCE DU BIEN COMMUN AU BIEN PARTI- CULIER, SINGULIÈREMENT RECOMMANDÉE PAR LA RELIGION CHRÉTIENNE, TERMINE BEAU- COUP DE DISPUTES PARMI LES ANCIENS PHILO- SOPHES.

De augm. scient. L. VII, cap. i, vers. med.

Dieu a donné et imprimé à chaque chose dans la nature une tendance vers deux sortes de biens. Le premier de ces biens est celui qui convient à une chose, en tant qu'elle forme en elle-même une espèce de tout ; le second est celui qui convient à cette chose , en tant qu'elle fait partie d'un autre plus grand tout ; et celle dernière espèce est plus noble et plus puissante que l'autre, parce qu'elle tend à la conservation d'un être plus grand et plus vaste. Nous appelons la première espèce le bien individuel ou de l'individu, bonum individuate, sive suilatis, et la seconde, le bien de la communauté, ou le bien commun, bonum communionis. Le fer, par l'effet d'une sympathie particulière , se porte vers l'aimant ; mais , quand il est un peu plus pesant, il n'obéit plus à cette sympathie, et, comme un bon citoyen et un fidèle patriote, il regagne la terre, c'est-à-dire le pays des êtres qui sont de même nalure que lui. Allons un peu plus avant : les corps denses et graves tendent vers la terre, qui est (si on peut parler de là sorte), la grande congrégation des corps denses ; mais pour qu'il n'arrive pas de schisme dans la nature , et que le vide , comme on dit , ne se fasse pas, les graves monteront en haut et cesseront de remplir leur office à l'égard de la terre, pour ne pas manquer de remplir leur office à l'égard de l'univers. Il arrive donc ainsi qu'ordinairement le; tendances moins fortes cèdent leurs prétentions, quand il s'agit de la conservation d'une forme ou d'un bien plus commun.

Cette prérogative des biens communs, bonorum communionis , se remarque principalement dans l'homme qui n'a pas dégénéré. On se rappelle ce trait du grand Pompée : le peuple romain, pressé par la famine, le charge de pourvoir à sa subsistance : il part; mais, au moment de s'embarquer, la mer se trouva agitée d'une furieuse tempête; ses amis le pressant très-vivement de différer son départ : il est nécessaire que je parte, leur répondit-il , il n'est pas nécessaire que je vive.

C'est ainsi que la fidélité et l'amour pour la république l'emportèrent dans son cœur sur l'amour de la vie, qui est pourtant dans un individu la plus véhémente de toutes les affections.

Mais pourquoi insister sur de telles raisons et de tels exemples? Y a-t-il jamais eu, depuis l'origine du monde, une philosophie-, une secte , une religion , une loi , un institut qui ait inculqué avec autant de force la prépondérance du bien commun sur le bien in-

dividuel que notre sainte religion (l)?D'où il paraît manifestement que c'est un seul et même Dieu qui a donné aux créatures les lois de la nature, et aux hommes les lois chrétiennes; aussi nous lisons que quelques saints personnages ont été jusqu'à désirer d'être effacés du livre de vie, si cela devait c«nlrihuer au salut de leurs frères, poussés par un enthousiasme de charité et un amour du bien commun qui ne connaissait point de bornes. Le point de la prépondérance du bien commun sur le bien particulier, une fois établi

(1) L'auteur de l'analyse de la Philosophie de Bacon a cru devoir accueillir ce témoignage rendu à la beauté et à la morale de l'Evangile; témoignage apparemment conforme à ce qu'il pensait lui même, et à ce qu'ont reconnu hautement les plus mortels ennemis du christianisme. Voici comment il le rend et t'embellit encore.

« On doit au christianisme l'idée des vertus les pl'is « belles qui aient paru sur la terre : la charité, qui i embrasse toutes les ressources de bonheur public ;

< et l'humilité, qui fonde l'amour et l'estime des au-

< 1res hommes sur le mépris et le détachement de

< soi-même. Où a-t-on vu, si ce n'est chez les chréi liens, pousser l'héroïsme jusqu'à désirer l'anéantisi sèment et la privation même de son propre bou- 4 heur, si l'on pouvait, à ce prix, racheter celui du

< genre humain? Pieuse exagération, mais bien coni forme à l'esprit d'un législateur dont la morale ne « respire que l'humanité. >

Ce témoignage si évidemment vrai, et comme nous l'avons déjà observé, rendu jusqu'ici par les ennemis mêmes les plus injnsies de la religion chrétienne, a déplu à l'auteur du Dictionnaire de la Philosophie ancienne et moderne, et l'a mis île très- mauvaise humeur. <>l auteur a lait sur le témoignage précédent la note suivante:

< Nous ne garantissons point la justesse de tontes

c les pensées de Bacon. Notre devoir est de les expo-

« ser fidèlement, de le faire parler en philosophe lou-

< tes les fois que ses vues, ses idées, ses expressions

< en conservent le caractère, de lui laisser même ses

< préjugés superstitieux dont il ne paraît pas exempt, i soit qu'à cet égard peu différent de quelques philo i sopbes célèbres de nos jours, il ait en effet pensé

< comme le peuple, soit que sur les mêmes objets, de i même que sur beaucoup d'autres matières , élevé

< au-dessus de son siècle et des opinions peu rélloi chies de la multitude, il ait cru néan ins devoir

< s'exprimer comme elle, et p >yer en public son tri • ■ but à l'erreur commune, page 537. >

Ainsi voilà Bacon, qui , d'ailleurs, est aux yeux de rameur du Dictionnaire, un des plus grands génies qui aient paru dans le monde, traduit, à propos de l'éloge qu'il a fait de la charité chrétienne, comme un superstitieux qui a la faiblesse de croire avec la multitude, ou comme un hypocrite, qui, sans aucune espèce de nécessité, professe des sentiments qu'il n'a pas, et dans la matière la plus importante, nient impudemment à tout l'univers. Si Bacon était un athée, l'hypocrisie et la fourberie ne seraient point la manière d'un reproche à lui taire, parce qu'il n'y a point de morale pour un alliée qui raisonne, et que s'il trouve de l'avantage à tromper cl à rrenlir, ce serait pour lui une inconséquence et une soltisc de ne point tromper et de ne point mentir ; mais Bacon n'était pis un alliée, el l'auteur le sait bien. C'esi donc lui laire le plus grand outrage, que de soupçonner seulement, qu'en rendant si fréquemment hommage à la sainteté et à la vérité du christianisme, il parlait contre sa conscience el contre ses lumières. Il esl vraiment pénible d'avoir à faire de semblables observations.

et reconnu, fait cesser quelques disputes trèsimportantes qui divisent les écoles de la philosophie morale. D'abord il termine, contre Aristole, la question : si la vie contemp'atire est préférable à la vie active; effectivement, toutes les raisons qu'allègue ce philosophe pour faire adjuger la préférence à la première, ne se rapportent qu'au bien particulier, au plaisir seulement, ou à l'honneur de l'individu ; sous ce point de vue, il est bien constant que la vie contemplative l'emporte sur l'autre ; et on peut lui appliquer la comparai* son dont se servit Pythagore, pour faire entendre combien l'état d'observateur et de philosophe était recommandable. Interrogé par Hyéron, roi de Syracuse, sur sa profession, il répondit à ce prince : Vous avez peut-être assisté aux jeux olympiques; et dons ce cas, vous savez parfaitement que parmi ceux qui viennent à ces jeux, les uns se proposent de disputer les prix , les autres de débiter leurs marchandises ; les autres, de voir leurs amis qui se rendent là de toutes parts, el de donner quelques jours aux amusements cl « la bonne, chère; enfin, qu'il en était quelques-uns qui venaient uniquement pour être spectateurs de tous les autres, et qu'il était du nombre de ces derniers. Mais les hommes doivent savoir que, sur le théâtre de la vie humaine, il n'y a que Dieu et les *.nges à qui il convient d'être spectateurs; et on n'a jamais pu sur cela élever quelques doutes dans l'Eg ise.

11 est vrai que plusieurs personnes, pour exalter les avantages de la mort civile et les instituts de la vie monastique ou régulière, ont voulu bien souvent tirer avantage de ce passage du prophète : la mort des saints du Seigneur est précieuse à ses yeux ; mais il est en même temps vrai que la vie monaslique n'est point une vie purement contemplative , et qu'elle est toute remplie d'exercices utiles à l'Eglise, tels que sont l'oraison continuelle, les sacrifices offerts au Seigneur, la composition d'ouvrages de théologie, propres à répandre la connaissance de la loi de Dieu , composition au reste que le repos dont on jouil dans la solitude rend aussi plus facile; c'est ainsi que Moïse s'occupa pendant sa retraite de quarante jours sur la montagne; c'est ainsi qu'Enoch, septième depuis Adam \Judœ,l, 14), le premier homme qu'on sache avoir mené la vie contemplative (car c'est apparemment pour indiquer ce genre dévie que l'Ecriture dit qu'il marcha avec le Seigneur), n'en a pas moins enrichi l'Eglise d'un livre de prophéties, qui même a été cité par l'apôtre saint Judc. Mais quant à la vie qui serait purement contemplative, qui se bornerait à elle-même et ne répandrait sur la société humaine aucun rayon de fou ou de lumière, la véritable théologie ne la reconnaît et ne l'approuve certainement pas.

Le dogme de la prépondérance du bien commun sur le bien individuel termine encore, et à l'avantage des premiers, la question agitée avec tant de chaleur entre les écoles de Zenon el de Socrale, qui lai -aient cou» sister le bonheur dans la vertu , ou seule ois accompagnée (vertu qui certainement rem-

CHRISTIANISME DE BACON

plit les parties les plus importantes des devoirs de celte vie), et la multitude de toutes les sectes ou écoles, telles que celles des cirénaïques et des épicuriens, qui plaçaient la félicité ailleurs que dans la vertu.... Car il est manifeste que toutes ces dernières secles , sans avoir aucun égard au bien commun, rapportaient tout à la tranquillité de l'âme et à la satisfaction particulière.

O dogme montre encore le faible de la philosophie d'Epictète, qui suppose toujours en principe que la félicité doit être établie dans des choses qui sont en notre pouvoir, et qui, par conséquent, nous mettent à couvert des accidents et Je la fortune : comme si un homme qui procéderait toujours avec des intentions droites et généreuses, et n'aurait jamais d'autre fin dans ses actions que le bien public, mais qui ne réussirait en rien, ne serait pas beauconp plus heureux que celui qui rapporterait tout à sa fortune particulière, et qui réussirait en tout. C'est dans ces sentiments que le grand Gonsalve, montrant du doigt à ses soldais la ville de Naples qu'il s'agissait de conquérir, leur disait avec une générosité héroïque qu'il aimerait beaucoup mieux, en s'avançani d'un pas, se précipiter dans une mort certaine, qu'en reculant d'un seul pas, prolonger sa vie de plusieurs années. Notre chef et notre empereur céleste nous confirme dans cette façon de penser, lorsqu'il compare une bonne conscience à un festin qui durerait toujours (Prov., XV, 15). Par ces paroles, ne nous fait-il pas manifestement enlendre qu'une conscience qui nous rend témoignage de nos bonnes intentions, dans le cas même où nous n'aurions pas réussi, procure une joie plus douce, plus vraie, plus conforme à la nature que celle qui résulterait de tous les biens qui peuvent se cumuler sur la tôle d'un homme, et à la faveur desquels il serait établi dans la possession de tout ce qu'il désire, où du moins il obtiendrait cette tranquillité d'âme dans laquelle certains philosophes ont fait consister le bien suprême.

Le dogme de la supériorité du bien public sur le bien particulier condamne encore un abus de la philosophie, qui commença à s'introduire vers le temps d'Epictète. Cet abus est que la philosophie alors se tourna en une espèce d'art et de manière de vivre singulière, qui distinguait de toutes les autres professions ; comme si la philosophie avait été établie, non pour calmer les troubles de l'âme, mais seulement pour en retrancher les occasions , et qu'en vue de parvenir à ce dernier point, il fallût embrasser un certain genre de vie particulier, et introduire, pour procurer la santé de l'âme, un régime semblable à celui qu'observa, pour la santé du corps, un Hérodicus dont parle Aristole. Ce personnage ne s'occupa toute sa vie qu'à prendre soin de sa sanle, s'abstint en conséquence d'une infinité de choses, et par là se priva presque entièrement de l'usage de ses sens. Si on avait bien à cœur de remplir les devoirs de la vie civile, il faudrait plutôt travailler à se procurer une sanlé qui mît en état de résister à toutes les fatiguas et à toutes les intempéricis

de l'air : sur les mêmes principes, on ne doit regarder comme étant proprement et véritablement sain et robuste en son genre, que l'es prit qui est en état de surmonter les tenta lions et les passions, quels que soient leur force et leur nombre; et c'est avec raison qu'on a loué Diogène d'avoir soutenu que les véritables forces de l'âme étaient celles qui nous mettaient en état, non pas précisément de nous abstenir avec précaution, mais de supporter avec courage, qui étaient capables de retenir notre impétuosité dans les pentes même les plus roides, et nous donnaient la faculté, ainsi qu'il arrive aux chevaux bien dressés dans le manège, de pouvoir nous arrêter et tourner dans un très-petit espace.

Enfin, ce dogme condamne cette délicatesse excessive, et ce défaut de condescendance qu'on a remarqué dans quelques philosophes trèsanciens et très-respeclés. Ces philosophes se sont trop facilement éloignés de lous les emplois de la société civile, dans la crainte des troubles et des désagréments auxquels sont exposés ceux qui les remplissent, et afin de vivre, ainsi qu'ils s'imaginaient, plus exempts de toute souillure, et comme des espèces d'êtres sacrés ; mais ils auraient dû savoir qu'un homme véritablement moral a la patience et la force en partage, et que son honneur doit être semblable à celui qu'exigeait dans un homme de guerre le grand Gonsalve, dont nous avons déjà parlé. L'honneur d'un hoiiime de guerre, disait ce grand capitaine, doit être formé d'une toile forte, et non pas d'une gaze si légère et si délicate que tout ce qui lo touche puisse le déchirer et le mettre en pièces.

MOYENS HONNÊTES , SEULS A EMPLOYE!» DANS LA POURSUITE DES BIENS DE CE MONDE.

Fabcr fortunœ, versus finem.

J'ai indiqué les moyens que je croyais les plus sûrs et les plus avantageux pour s'avancer et pour faire une fortune dans ce monde : et ces moyens sont dans la classe dn ce qu'on appelle les voies honnêtes. A l'égard des voies pour parvenir, qui seraient malhonnêtes, voici ce que je crois devoir observer. Si quelqu'un veut prendre pour maitre un Machiavel, qui ne craint point d'assurer qu'il ne faut pas tenir un grand compte de la vertu; qu'on doit seulement en affecter et en rendre bien publiques les apparences, parce que la réputation de vertu est un moyen, au lieu que la vertu elle-même est un obstacle : et qui déclare encore ailleurs qu'un bon politique doit établir pour base de sa conduite, ce principe, que les hommes ne peuvent être ni sagement ni sûrement conduits au point que nous voulons, autrement que par la crainte : qu'il doit mettre tout en œuvre pour qu'ils vivent dans un état continuel de dépendance, d'embarras et de dangers ; en sorte que le politique de Machiavel paraît être ce que les Italiens appellent un semeur d'épines, seminator spinarum. Si quelqu'un veut adopter encore la maxime dont parle Cicéron, que nos amis meurent, pourvu que nos ennemis meurent aussi, çadtmt

amici, 'iummodo inimici intercidant; maxime qu'adoptèrent les triumvirs, qui achetèrent effectivement la mort de leurs ennemis par le sacrifice de leurs amis les plus chers : ou, si l'on veut, à l'exemple de Catilina, mettre tout en trouble et en feu, pour pouvoir plus facilement réparer les débris de sa fortune, et comme on dit : mieux pécher en eau trouble; si l'incendie est dans ma fortune, disait ce célèbre conspirateur, je V éteindrai non avec de l'eau, mais avec des décombres : ou si quelqu'un veut se rendre propre cette maxime familière de Lysandre, qu'on amusait les enfants avec des gâteaux, et les hommes avec des serments ; pueros placentis, viros perjuriis alliciendos, et une foule d'autres principes également corrompus et pernicieux ( car en ce genre comme en tout autre, le mauvais est toujours plus abondant que le bon) : si quelqu'un, dis-je, goûte et adopte toute cette doctrine pestilentielle , je ne doute pas que, s'affranchissant par là de toutes les lois de la charité et de lavertu, et sacrifiant tout à l'intérêt, il ne parvienne plus tôt, et par un chemin plus court à la fortune ; mais dans la vie comme dans la voie, le chemin le plus court est communément le plus sale et le plus boueux : fit vero in ritd quemadmodum in via ut iter brevius sit fœdius et cœnosius. Et cependant, pour en suivre un meilleur, il n'y aurait pas un bien long circuit à prendre.

Mais loin que les hommes qui sont dans le dessein de parvenir, puissent faire usage de ce's voies malhonnêtes , ils doivent plutôt, (s'ils se possèdent et veulent toujours se posséder eux-mêmes, s'ils ne sont point emportés par un tourbillon d'ambition qui les aveugle), ils doivent plutôt, dis je, avoir perpétuellement sous les yeux, d'abord cette vérité générale, qui est comme la chorographie, ou la description de ce monde, tout est vanité et affliction d'esprit; et ensuite ces vérités particulières, que l'être séparé du bien-être est une malédiction, et que cette malédiction est d'autant plus grande, que l'être lui-même est plus grand : que comme la vertu es.t à elle-même sa plus grande récompense, le vice esta lui-même son plus cruel châtiment, ainsi que l'ont reconnu les poètes eux-mêmes

Il y a plus, tandis que les hommes s'agitent sans cesse et se tournent de tous côtés pour rendre leur fortune plus solide et plus brillante , ils devraient bien jeter les yeux de temps en temps sur les jugements de Dieu, et sursa providence éternelle, qui très-souvent renverse et anéantit les machinations des impies et leurs desseins pervers, quelque profonds qu'ils puissent être, suivant cet oracle de l'Ecriture, il a conçu l'iniquité, et il enfantera la vanité,

Il y a plus encore, quand même, dans la poursuite de leur fortune, ils s'abstiendraient rigoureusement de toutes voies injustes et malhonnêtes, cependant, en travaillant et en marchant sans cesse pour arriver au sommet de la fortune, sans observer, si je peux m'exprimerde la sorte, aucun •ojr de sabbat, ils ne paient point le tribut du

temps qu'on doit à Dieu, qui n c.^ige, comme on sait, que le dixième de nos biens; mais qui exige et se réserve le septième de notre temps.

lili ! pourquoi donc, tandis que notre visage est tourné vers le ciel, notre âme serat-elle rampante sur la terre, et comme les serpents, mangera-t-elle la poussière? Cette pensée n'a point échappé aux païens : il colle sur la terre une particule de V Esprit divin (dit un d'entre eux), atque affigit humo divinœ parti culam aurœ. Si quelqu'un se rassure sur cette pensée que, quoique sa fortune ait été acquise par de mauvaises voies, son intention est cependant d'en laireun bon usage, à l'exemple d'Auguste et de Septime Sévère, dont on a dit qu'ils auraient dû , ou ne jamais naître, oune jamais mourir, tant ils avaient fait de mal pour parvenir à l'empi-e, et tant, une fois parvenus, ils avaient fait de bien ; qu'il sache que le mal étant fait, on trouve bon sans doute qu'il soit compensé par le bien; mais que la volonté de faire le mal dans la vue de le racheter par le bien, est très-cOndamnable.

Enfin, pour modérer le mouvement impétueuxqui nous portevers la fortune, on peut utilement se rappeler l'avertissement que l'empereur Charles-Quint donnait à son fils : La fortune, disait-il, ressemble aux femmes qui traitent avec d'autant plus de fierté les hommes qui les recherchent en mariage, que ceux-ci les recherchent arec plus d'empresse- 7nent;mais ce dernier remède ne convient qu'à ceux dans qui les maladies de l'esprit ont corrompu le goût : les hommes doivent plutôt s'appuyer sur ce fondement qui est comme la pierre angulaire de la théologie et de la philosophie (et ces deux sciences sont presque d'accord sur ce qui doit être avant tout l'objet de nos recherches), la théologie nous dit: cherchez premièrement le royaume des deux et tout le reste vous sera donné comme par surcroît (Matth. VI, 33 ) : et la philosophie nous tient à peu près le même langage : cherchez, nous dit-eHe, premièrement les biens de l'âme, les autres biens, ou vous enrichiront par leur présence, ou ne vous nuiront point par leur absence. Primum quœrite bona animi, cœtera aut aderunt, aul non oberunt.

Il est vrai que ce dernier fondement de notre bonheur, jeté par la main ries hommes, repose quelquefois sur le sable, ainsi qu'il a paru dans firutus qui , prêt de mourir s'écria, 0 vertu! je t'ai servie comme une réa*lilé, et je vois que tu n'es qu'un fantôme. Te colui, rirtus, ut rem ; at tu nnmen inane es. Mais ce même fondement jeté par la main de Dieu, est toujours établi sur la pierre ferme.

PARURE DÉCENTE , CONFORME , ET USAGE DU TARD , CONTRAIRE A LA RAISON ET A LA RE- LIGION.

Ex augm. scient. L. IV, cap. 2, vers. fin.

La propreté du corps, et une parure honnête, sont regardées avec raison comme l'effet

CHRISTIANISME DF, BACON

etl'indicc d'une certaine modestie de mœurs, et du respect que nous portons, d'abord et principalement à Dieu, dont nous sommes les créatures, ensuite à la société dans laquelle nous vivons, enfin à nous-mêmes que nous devons effectivement respecter autant et plus que nous ne respectons les autres : mais cette étrange minière de se parer, qui emploie le fard et les couleurs, est assurément bien digne des défauts qui raccompagnent toujours ; elle n'est effectivement ni assez ingénieuse pour faire illusion, ni assez commode pour l'usage, ni assez sûre et assez innocente pour la santé; mais nous sommes très-étonnés que cette mauvaise coutume de se farderait, pendant si longtemps, échappé à la censure des lois ,tant ecclésiastiques que civiles, qui, d'ailleurs, ont été si sévères contre le luxe dans les habillements et l'excès dans la frisure. Nous lisons bien, dans l'Ecriture, que Jézabel, quand elle voulut se parer, fit usage de fard ; mais nous ne lisons rien de semblable d'Esther et de Judith ( IV Rois, IX, 30).

LA MÉDITATION DES CHOSES DIVINES EST LE MEILLEUR MOYEN DE RÉSISTER AUX TENTA- TIONS DE LA VOLUPTÉ.

Ex sapientid velerum, Parab. XXXI.

La fable des sirènes, si célèbre dans l'antiquité, avait pour objet principal de nous faire sentir combien sont attrayants les charmes de la volupté, et en même temps, combien ils sont funestes. Elle nous apprend qu'un si grand nombre d'hommes avaient été attirés par la douceur enchanteresse de la voix des sirènes, et ensuite impitoyablement dévorés par elles, qu'on reconnaissait de trèsloin les îles qu'elles habitaient, aux monceaux d'ossements blanchis dont ces îles étaient couvertes.

Deux personnages (Ulysse et Orphée), nous disent les poètes, avaient échappé à leurs séduisantes invitations , mais par des moyens bien différents : Ulysse, forcé de passer près des îles de ces monstres dangereux, ordonna qu'on remplît de cire les oreilles de ses compagnons. Pour lui, il se fit attacher au mât du vaisseau, avec injonction à ses compagnons de ne le point délier, quelques instances qu'il pût en faire.

Orphée usa, pour échapper d'un moyen bien supérieur, à tous égards, à ceux qu'a\ ait employés Ulysse. Aux approches de ces îles funestes, il ne cessa point de chanter à haute voix sur sa lyre les louanges des dieux . 11 confondit parla le chant des sirènes, et anéantit leurs funestes impressions : aussi est- il très-vrai que la méditation des choses di'vines a bien plus de puissance et plus de charmes que toutes les voluptés des sens.

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