LE CIEL DEVRAIT ÊTRE LE SEUL OBJET DE NOS ESPÉRANCES
Medilaliones sacrœ, t. II, p. 399.
Le sentiment pur et simple qu'excite en
nous chaque événement, est bien plus propre à maintenir l'ordre et la paix dans notre âme, que toutes les imaginations et les anticipations sur l'avenir, auxquelles nous nous abandonnons. Car telle est la nature de l'esprit humain, même dans les personnages les plus graves, qu'à peine a-t-il éprouvé un sentiment, qu'il s'avance, pour ainsi dire, qu'il s'élance dans l'avenir, et qu'il augure que tous les événement» dans la suite, seront semblables à celui qui a produit le sentiment actuel. Si ce sentiment est celui du bien, nous sommps portés à espérer sans mesure; si c'est celui (lu mal, nous nous laissons accabler par la crainte; avec cette différence cependant que la crainte est bonne à quelque chose, parce qu'elle prépare la patience et excite l'industrie , au lieu que l'espérance n'est bonne à rien... Effectivement, à quoi sert cette anticipation du bien qui fait l'objet de notre espérance? Si le bien qui nous arrive est véritablement au-dessous de l'espérance que nous avions conçue, quelque réel qu'il soit, par cela seul qu'il ne remplit pas notre attente, il nous semble que nous avons plutôt perdu que gagné; s'il est égal à noire espérance, et qu'il a remplisse, la fleur de ce bien, quand il arrive, a déjà été pour ainsi dire cueillie par l'espérance ; et ce bien est alors, p ir rapport à nous, comme un bien déjà ancien, et qui commence à donner du dégoût; enfin, si ce bien surpasse notre espérance, il est vrai qu'alors nous paraissons avoir fait quelque gain; mais n'aurait-il pas mieux valu pour nous, avoir gagné tout-àcoup le capital, en n'espérant rien du tout, que de gagner les intérêts seulement, en espérant au-dessous de la realité; et voilà, q uand les événements sont heureux, ce qu'opère l'espérance ; mais si, contre notre attente, ils ont été malheureux, le résultat en devient bien plus fâcheux. Ce résultat, c'est l'entier abattement du courage, parce qu'il ne reste pas toujours matière à une nouvelle espérance ; et en général, lorsque le courage n'a que l'espérance pour appui, si cet appui vient à manquer, il est nécessaire qu'il tombe.
Ajoutons qu'il est peu conforme à la dignité de notre âme de soutenir nos maux à la faveur des distractions et des erreurs de notre esprit, au lieu de les soutenir, comme nous le pourrions, avec le secours seulement de notre jugement et de notre courage. Aussi n'est-ce que sur un fondement assez léger, que les poètes ont dit que l'espérance, en calmant nos douleurs, était comme l'antidote de toutes les maladies humaines ; tandis que, dans la réalité, elle ne fait plutôt, en enflammant et en aigrissant nos maux, que les multiplier et les renouveler sans cesse. Cependant, il n'en est pas moins vrai que la plupart des hommes se livrent entièrement aux imaginations de l'espérance et à toutes ces anticipations de l'esprit, et qu'ingrats à l'égard du passé, oubliant presque le présent, toujours jeunes, ils ne s'occupent et ne se repaissen' que de l'avenir. J'ai vu les hommes qui vivent sous -le soleil, marcher à la suite du jeune homme qui doit s'élever et régner à W
place ae , autre : ce qui est une maladie trèspernicieuse, et une disposition de l'âme que réprouve le bon sens (Eccl., IV, 15).
Veus nie demanderez peul-être, s'il ne vaudrait pas beaucoup mieux, quand ce qui fait l'objet de notre attente, est vraiment douteux, augurer favorablement et espérer plutôt que craindre, puisque l'espérance, au moins, a l'avantage de procurer à l'esprit plus de tranquillité? Voici ma réponse :
Dans toute espèce de suspension et d'attente, la tranquillité el fermeté qui sont fondées sur la bonne police (si je peux m'exprimer ainsi ) et la bonne composition de l'âme, sont le plus ferme appui de la vie humaine; mais la tranquillité, qui n'est fondée que sur l'espérance, est le plus léger et le plus fragile de tous les appuis. Ce n'est pas qu'il ne soit convenable de prévoir et de présupposer les biens, aussi volontiers que les maux, d'après de saines et de sages présomptions. Cette prévoyance nous est utile pour régler nos actions sur la probabilité des événements; mais la juste inclination de notre cceur ne doit point être en opposition avec les lumières de l'entendement et les conseils de la prudence; et si nous jugeons quelcs événements les plus avant igeux pour nous, sont en même temps les plus probables, il faut que ce jugement ait été précédé d'une discussion exacte et rigoureuse; et alors il faut de plus que nous ne nous arrêtions pas trop longtemps à goûter par anticipation le bien qui fait l'objet probable de noire attente, et que nous ne nous endormions pas dans ces pensées, comme dans un rêve tranquille; c'est en pratiquant le contraire de ce que nous recommandons ici qu'on rend son esprit vain, léger, dissipé, inégal.
I>e toutes les observations précédentes, je conclus que la vie future qui nous est promise dans les deux, doit être l'objet capital , et même unique de toutes nos espérances. Quare omnis spes in futuram vitam cœlestem consumenda est.
EXCELLENCE DES OEUVRES DE MISERICORDE; ELLES OFFRENT UN MOYEN DE DISCERNER LES HYPOCRITES.
Meditationcs sacra?, t. II, p. V00.
Misericordiam voiv.et nonsacrificium (Mat th.) J'aime mieux la miséricorde que le sacrifice. Toutes les œuvres dont les hypocrites font parade, sont des œuvres qui appartiennent à cette partie dudécalogue qui prescrit l'honneur et le culte que nous devons rendre à la Divinité. Les hypocrites ont deux motifs d'en agir de la sorte : le premier, c'est que les œuvres de ce genre ont un plus grand éclat de sainteté ; et le second, c'est que ces œuvres soit moins gênantes que les autres pour leurs passions. Ainsi, pour confondre et corriger les hypocrites, il ne s'agit que de les renvoyer di;-» œuvres du sacrifice aux œuvres de la miséricorde. De là cet oracle de l'apôtre saint Jicques : La piété pure et sans tache devant Dieu consiste à prendre soin des orphelins el des veuves dans leur affliction (Jac, I,
27). De là encore celte sentence de saint Jean : Celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, comment peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas ? (1 Jean. IV, 20).
Mais il est des hypocrites d'un genre plus exalté et plus présomptueux, qui se trompent eux-mêmes, et se croyant dignes d'un commerce plus intime avec la Divinité, négligent les devoirs de la charité envers le prochain, comme n'étant que d'une légère importance Cette erreur, sans doute, n'a point donné naissance à la vie monastique; les commencements de celle vie ont été vraiment saints ; mais elle donne naissance à un abus. Il avait élé sagement mis en principe que la fonction de prier était une fonction très-importante dans l'Eqlise : et conséquem ment l'Eglise a va il trouvé bon qu'il y eût des sociétés de fidèles qui adresseraient sans cesse au Seigneur de ferventes prières pour la prospérité commune ; mais cet établissement, tout sage qu'il était, pouvait facilement donn.-r lieu à l'abus dont nous parlons. Encore une fois nous ne prétendons point blâmer toul l'institut monastique, nous ne voulons que réprimer certains esprits, certains membres de cet institut, qui s'élèvent et s'enorgueillissent, comme s'il ne pouvait rien exister de plus parfait. Dans cette vue, nous observons qu'Enoch, dont il est dit dans l'Ecriture : qu't7 marcha avec le Seigneur, prophétisa, ainsi que témoigne l'apôtre saint Jude; el il a enrichi l'Eglise de sa prophétie. Jean— Baptiste, que quelques-uns regardent comme le premier auteur de la vie monastique, a rempli différents ministères, puisqu'il a prophétisé et qu'il a baptisé : mais quant à ces personnages qui s'occupent toujours de Dieu, et jamais du prochain, que répondraient-ils à celte interrogation: Si vous êtes justes, que donnerez-vous donc à Dieu, et que recevrat-ilde votre main ? Si juste egeris, qu'ai dona— bis Deo, aut quid dr manu tud accipiet ?
J'en reviens donc à dire que les œuvres propres à discerner les hypocrites d'avec ceux qui ne le sont pas, ce sont les œuvres de miséricorde: mais il en est tout autrement des hérétiques. Les hypocrites couvrent d'une apparence de sainteté à l'égard de Dieu, leurs torts à l'égard des hommes; les hérétiques, au contraire, à la faveur de quelques devoirs moraux qu'ils remplissent à l'égard des hommes, couvrent et insinuent leurs blasphèmes contre Dieu.