CHAPITRE XV
Fiston de l'enfer. Reflexions de sainte Thérèse.
Etant un jour en oraison, il me sembla que je me trouvais en un moment dans l'enfer, sans savoir de quelle manière j'y avais été portée. Je compris seulement que Dieu voulait que je visse le lieu que les démons m'avaient préparé, et que mes péchés méritaient. Cela dura très-peu ; mais quand je vivrais ein ore plusieurs années, je ne crois pas qu'il me fût possible d'en perdre le souvenir.
L'entrée m'en parut être comme l'une de ces petites rues longues et étroites qui sont fermées par un bout, et telle que serait celle d'un four fort bas, fort serré et fort obscur. Le terrain me semblait être comme de la boue très-sale, d'une odeur insupportable, et pleine d'un très -grand nombre de reptiles venimeux. Au bout de cette petite rue était un creux fait dans la muraille en forme de niche, où je me vis logée très à l'étroit; et quoique tout ce que je viens de dire fût encore beaucoup plus affreux que je ne le représente, il pouvait passer pour agréable en comparaison de ce que je souffris lorsque je fus dans cette espèce de niche.
Ce tourment était si terrible que tout ce qu'on en peut dire ne saurait en représenter la moindre partie. Je sentis mon âme brûler flans un si horrible feu, qu'à grand'peine pourrais-je le décrire tel qu'il était, puisque je ne saurais même le concevoir. J'ai éprouvé, au rapport des médecins, les douleurs les plus insupportables que l'on puisse endurer en cette vie; mais toutes ces douleurs ne sont rien en comparaison de ce que je souffris alors , joint à l'horreur que j'avais de voir que ces peines étaient éternelles; et cela même est encore peu, si on le compare à l'agonie où se trouve l'âme. 11 lui semble qu'on l'étouffé, qu'on l'étrangle; et son affliction et son désespoir vont jusqu'à un tel excès, que j'entreprendrais en vain de les rapporter. C'est peu de dire qu'il lui paraît qu'on la déchire sans cesse, parce que ce serait ainsi une violence étrangère qui lui voudrait ôter la vie; au lieu que c'est elle-même qui se l'arrache et se* met en pièces. Quant à ce feu intérieur et ce désespoir qui sont comme le comble de tant d'horribles tourments, j'avoue pouvoir encore moins les représenter : je ne savais qui me les faisait endurer; mais je me sentais I rQler et comme hacher en mille pièces, et
ils me semblaient être les plus terribles de toutes les peines.
Dans un lieu si épouvantable, il ne reste pas la moindre espérance de recevoir quelque consolation, et il n'y a pas seulement assez de place pour s'asseoir ou se coucher. J'y étais comme dans un trou fait dans la muraille, et ces horribles murailles, contre l'ordre de la nature, serrent et pressent ce qu'elles enferment. Tout étouffe en ce lieulà : ce ne sont qu'épaisses ténèbres sans aucun mélange de lumière, et je ne comprends pas comment il se peut faire que, quoiqu'il n'y ait point de clarté, on y voie tout ce qui peut être le plus pénible à la vue.
Notre-Seigneur ne voulut pas me donner alors une plus grande connaissance de l'enfer : et il m'a fait voir depuis, en d'autres visions, des châtiments encore plus épouvantables de certains péchés ; mais comme je n'en souffrais point la peine, ils ne me pénétrèrent pas d'une telle crainte que celle que j'eus dans la vision dont je viens de parler, en laquelle Notre-Seigneur voulut me faire éprouver en esprit ces tourments aussi réellement et aussi véritablement que si mon corps les eût soufferts. Je ne pouvais rien comprendre à la manière dont cela se passait, mais je comprenais bien que c'était une grande grâce que Dieu me faisait de vouloir que je visse ainsi de quel abîme son infinie miséricorde m'avait tirée; car tout ce que j'ai jamais lu ou entendu dire, ou me suis imaginé ( quoique non pas si souvent qu'auraient pu faire d'autres, parce que Dieu ne me conduisait pas par le chemin de la crainte) des différentes peines des damnés et de la cruauté avec laquelle ils sont tourmentés par les démons, n'est pas moins différent de la vérité qu'une copie l'est de son original ; et brûler en ce monde n'est rien en comparaison de brûler en l'autre.
Quoiqu'il y ait environ six ans que ce que je viens de rapporter se passa, j'en suis encore si épouvantée en l'écrivant , qu'il me semble que mon sang se glace de peur dans mes veines. Ainsi, quelques maux et quelques douleurs que j'éprouve , je ne puis me souvenir de ce que je souffris alors, que tout ce que l'on peut endurer ici-bas ne me paraisse méprisable. 11 me semble que nous nous plaignons sans sujet, et je considère comme l'une .les plus grandes grâces quo Dieu m'ait faites, une chose aussi terrible que celle que j'ai rapportée, quand je considère combien elle m'a été utile, tant pour m'empêcher d'appréhender les afflictions de cette vie, que pour m'obliger à (n'efforcer de les souffrir avec patience.
J'avoue ne pou voir considérer sans frayeur, que (quoique toute méchante que je suis , j'eusse quelque soin de le servir pour ne point tomber dans certaines fautes que l'on compte pour rien dans le monde; que Dieu me fit la giâce de souffrir avec patience de fort grandes maladies; que je ne fusse sujette, ce me semble, ni au murmure, ni à la médisance, ni à la haine, ni à l'envie, ni aux autres pèches, en sorte que j'y offensasse
grièvement Dieu, et que j'eusse presque toujours sa crainte devant les yeux) il m'a néanmoins fait voir le lieu que les démons m'avaient préparé pour la punition de mes péchés, et fait connaître que, quelque terribles que fussent ces tourments, je méritais d'en souffrir encore de plus grands. Ai-je donc tort de dire que l'on ne peut, sans un extrême péril, se tenir en assurance? Je le prie de tout mon cœur de continuer à me soutenir de sa main toute-puissante pour m'empêclier de retomber et de recevoir la terrible punition dont il m'a fait voir que j'étais digne. Je vous conjure, mon Sauveur, de m'en délivrer par votre bonté infinie. Ainsi soit- il.
Ensuite de celte vision , et après qu'il eut plu à Dieu de me révéler d'autres secrets touchant la gloire préparée aux justes, et les peines que souffriront les méchants, je fus touchée du désir de faire pénitence de mes péchés, afin de pouvoir espérer de jouir d'une si grande félicité, et pour ce sujet de fuir entièrement le monde. Mon esprit ne laissait pas d'être dans l'agitation, mais une agitation si tranquille et si agréable, qu'elle ne me causait nulle inquiétude. Il était évident qu'elle procédait de Dieu, et qu'il donnait a mon âme comme une chaleur nouvelle pour la rendre capable de digérer des viandes plus solides que celle dont elle s'était nourrie jusqu'alors. Me trouvant dans cette disposition, je pensais à ce que je pourrais faire pour servir Dieu, et il me sembla que je devais commencer par satisfaire aux devoirs de ma vocation, en accomplissant ma règle le plus parfaitement que je pourrais.