UTILITÉ ET NÉCESSITÉ DE CONNAÎTRE LES MÉ- CHANTS
De augm. scient. L. VII, cap. 2, vers. fin. (1).
Quand on traite des vertus et des devoirs, on devrait parler aussi des fraudes, des ruses, des impostures, et en général des désordres et des vices qui leur sont opposés. On ne peut pas dire uue tous les écrivains aient gar-
(1) Bacon dira à peu près la même elmse dans la méiliiaiion suivante, qui a pour litre \' innocence de la Colombe, etc.; mais puisqu'il paraît y mettra de l'importance, el 'iiic ce fragment renferme quelque chose de plus, nous avons cru devoir eu faire u-age.
dé sur ce point le silence : plusieurs en ont piulé, j'en conviens; mais ils ne l'ont fait qu'en passant, et encore comment l'ont-ils fait? par forme de satire et en cyniques, à la manière de Lucien, mais non point avec le sérieux et la gravité qu'exigeait la matière. Qu'on veuille liien y faire attention, et l'on trouvera que jusqu'ici , on a plus travaillé à critiquer malignement dans les arts, et à tourner en dérision la pius grande partie de ce qu'ils renferment même de bon et d'utile, qu'a remarquer ce qu'il y avait réellement de déréglé et de vicieux, pour le séparer de ce qu'il y avait d'innocent et de salutaire; mais Salomon a très-bien dit, que tandis que la science va nu-devant de celui qui t'tiime avec ardeur, elle se cache à celui qui ne la cherche que pour en faire l'objet de ses railleries. Quœrcnti derisori scientiam ipsa se abscondit, sut studioso fit obviam (Pro., XIV, G). Effectivement, si quelqu'un se propose uniquement, en s'appliquant aux sciences, de se mettre en étal de répandre le ridicule ou le mépris, il trouvera sans doute bien des choses qui serviront ses intentions, mais il ne trouvera rien, ou presque rien, qui le rende plus habile.
Au reste, le traité dont nous parlons, entrepris avec des intentions droiles et pures , et exécuté avec la sigesse et la gravité convenables, deviendrait un des plus fermes remparts de la probité et de la vertu. On raconte du basilic, que si le premier il voit l'homme, l'homme meurt sur-le-champ ; mais qu'au contraire, si l'homme le voitlc premier, c'est lui qui meurt dans le moment même. Ce récit est fabuleux, sans doute; mais on peut dire avec vérité, des (raudes, des impostures et des artifices, que si quelqu'un les découvre le premier, il leur ôte la faculté de nuire : mais que si elles le préviennent, c'est alors, et non autrement, qu'elles sont réellement dangereuses.
On a donc véritablement des grâces à rendre à Machiavel et aux autres écrivains de ce caractère , qui nous apprennent nettement et sans détour, non pas ce que les hommes devraient faire , mais ce qu'ils font ordinairement; car il est absolument impossible de joindre, ainsi que nous le conseille l'Evangile, la prudence du serpent , à l'innocence de la colombe (Matth. , X , 1G), si l'on ne connaîlà fond la nature des méchants; sans cette connaissance , la vertu sera entièrement dépourvue de défense et d'appui.
Il y a plus, l'homme de bien, l'honnête homme qui voudrait corriger les méchants et les scélérats, le tentera inutilement, s'il ne connaît pas déjà parfaitement toutes les profondeurs et tous les détours de la méchanceté humaine; car les hommes, pleinement corrompus dans leur manière de penser, se per-
qu'à moins que ces méchants ne voient mec évidence que leurs opinions corrompues et tous leurs faux etdangereux principes sont aussi pleinement connus à ceux qui usent à leur égard d'avertissement et d'exhortations, qu ils le sont à eux-mêmes , les exemples et les conseils des honnêtes gens ne feront aucune impression sur eux, conformément à celte admirablesenlencede Salomon : Le fou ne reçoit point les paroles de la prudence , si vous ne lui parlez selon ce qu'il a dans le cœur Slullus non recipit verba prudentice, nisi ea direris quœ versantur in corde eius { Prov XVIII, 2) J y