‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 20 sur 454 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Exemple frappant de pénitence dans saint Pierre d'Alcantara.

On dit que le monde n'est plus capable d'une si grande perfection ; que cela était bon au temps passé, mais que la nature est maintenant affaiblie. Le bienheureux P.

Pierre d'Alcantara était néanmoins né en ce siècle, et ne cédait cependant point en ferveur a ces grands serviteurs de Dieu des siècles ]iassés : il avait autant de mépris qu'eux pour toutes les choses de la terre. Peut-on trop admirer le courage que Dieu donna à ce saint homme dont je parle, pour pouvoir fournir une carrière de quarantesept ans d'une si âpre pénitence que l'on sait qu'a été la sienne? Je veux en rapporter quelque chose, et n'en rapporterai rien qui ne soit très- véritable. Coin rue Noire-Seigneur lui avait donné une grande affection pour moi afin qu'il entreprît ma défense, il me fortifia par ses conseils dans un temps où j'en avais tant besoin. Il m'a dit qu'il avait passé quarante ans sans dormir plus d'une lieure et demie dans tout le jour et toute la nuit, et que de toutes les austérités qu'il avait jamais pratiquées, celle de vaincre le sommeil lui avait, dans les commencements, paru la plus grande; que, pour ce sujet, il d était toujours debout ou à genoux, et que

durant le peu de temps qu'il était assis pour dormir, il appuyait sa tète contre un morceau do bois scellé dans le mur; et que quand il aurait voulu se coucher, il ne l'aurait pu, parce que sa cellule, comme chacun le sait, n'avait que quatre pieds et demi de long. Pendant tout ce temps, il ne se couvrit jamais de son capuce, quelque ardent que fût le soleil, et quelque violente que fût la pluie. Il marchait toujours les pieds nus, ne portait rien sur sa chair qu'un habit de bure fort étroit, avec un manteau de la même étoffe qu'il quittait, à ce qu'il m'a dit, durant les grands froids , et ouvrait la porte et la fenêtre de sa cellule, afin que, le reprenant après et fermant cette porte et cette fenêtre, il donnât quelque soulagement à son corps. Il lui était assez ordinaire de ne manger que de trois jours en trois jours; et voyant que je m'en étonnais , il me dit que ceia n'était pas impossible lorsqu'on s'y accoutumait ; et son compagnon m'assura qu'il eu passait quelquefois huit sans prendre aucune nourriture. Cela arrivait, à mon avis, dans l'oraison et dans ces grands ravissements que son violent amour pour Dieu lui causait, de l'un desquels j'ai été témoin. Sa pauvreté était extrême, et sa mortification si grande, que j'ai su de lui qu'en sa jeunesse il avait passé trois ans dans un monastère de son ordre sans connaître aucun des religieux, sinon à la voix, parce qu'il ne levait jamais les yeux pour rien regarder, et qu'ainsi il ne pouvait, qu'en suivant les autres, aller dans les divers endroits de la maison où il se trouvait obligé d'aller; et la même chose lui arrivait dans les chemins. Il passa plusieurs années sans regarder aucune femme; et il me disait que, s'il les voyait, c'était comme s'il ne les voyait pas. Il était déjà fort âgé lorsque je commençai à le connaître, et il était si atténué et si décharné, que sa peau ressemblait plutôt à une écorce d'arbre desséchée qu'à de la chair. Sa sainteté ne le rendait point farouche. Il parlait peu, à moins qu'on ne l'interrogeât; mais comme il avait un très-bon esprit , son entretien était très-doux et très-agréable. Il est mort comme il a vécu, en instruisant et en exhortant ses frères. Lorsqu'il so vit proche de sa fin, il se mit à genoux, et rendit l'esprit à son Créateur en récitant ce psaume : Lœtatus sum in hisquœ dicta suntmihi. (Psal. cxxi )

Page 1