‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 196 sur 454 · OISSERVATIONS SUR LES RELIGIEUX MENDIANTS · texte numérisé non relu

OISSERVATIONS SUR LES RELIGIEUX MENDIANTS

De augm. scient. I. i, vers. init.

Les détracteurs des sciences reprochent ailx gens de lettres la pauvreté, qui leur est assez ordinaire....' S'il s'agissait de faire l'éloge de la pauvreté, il serait plus court de renvoyer ces détracteurs, qu'ils me permettent de le leur dire, aux religieux mendiants. Machiavel leur rendait un témoignage assurément bien honorable , lorsqu'il disait que c'en serait fait depuis longtemps du règne du clergé, si le respect pour les religieux mendiants et pour les moines n'avait compensé le luxe et les désordres des premiers supérieurs ecclésiastiques. Jamdudum actum esset de regno, sacerdotum, nisi reverentia erga fra— très el monachos episcoporum luxum el excessum compensasse^

JUGEMENT SUR LES THÉOLOGIENS SCOLASTI- QIES, LIB. I, P. 45; LEUR CENSURE ET LEUR ÉLOGE.

De augm. scient. I. i, vers. med.

Les théologiens scolasliques avaient beaucoup de pénétration, et jouissaientd'ungranri loisir; mais ils ont eu Irop peu de lecture :

(1) Voyez ce que dit encore Bacon, des jésuiics , à l.i fin de l'article Dignité de lu science \novxee par f£-

a il me.

OEUVRES COMPLETES HE M. EMEItY.

set

ainsi que icurs corps étaient renfermes dans les cellules de leurs monastères, on pourrait dire en quelque sorte que leurs esprits étaient aussi renfermés dans les écrits d'un petil nombre d'auteurs , et principalement dans ceux d'Aristole , qui exerçait à leur égard une dictature véritable. Ils ignoraient presqu'entièrement l'histoire des temps et celle de la nature. Mais avec une chaîne de matière assez petite , en agitant ça et là leur esprit comme une navette, sans lui donner aucun relâche et sans épargner aucune leine, ils ont ourdi les toiles qu'on voit aujourd'hui dans leurs écrits.

L'esprit humain, s'il travaille sur une matière , en contemplant les œuvres de Dieu et la nature des choses, opérera suivant le mode de cette matière; et c'est elle qui déterminera l'espèce de son travail. Mais si cet esprit se tourne sur lui-même, et que, semblable à une araignée, il tire de sa propre substance Il matière de son travail , il n'est rien alors qui le fixe et donne du corps à ses^ conceptions : tout son travail aboutira à donner quelques toiles de doctrine, admirables, il est u-ai. par la délicatesse du fil et du tissu, mais qui, dans la réalité, ne sont d'aucun usage.

Celte subtilité ou celte curiosité inutile , contre laquelle nous nous élevons , est de deux sortes ; ou elle a lieu à l'égard du sujet considéré en lui-même , et telles sont ces spéculations elees disputes frivoles qui occupent assez sou vent les philosophes et les théogiens; ou elle a lieu seulement dans la manière et la méthode de traiter son sujet , et telle était à peu près la méthode des scolastiques; ils formaient d'abord des objections sur chacun des objets qui étaient proposés ; ils répondaient ensuite à ces objections , et les réponses le plus souvent ne consistaient qu'en des distinctions, tandis que la force de toutes les sciences est semblable à celle de ce faisceau de dards qu'un vieillard présenta à ses enfants , force qui ne réside pas dans chaque dard pris séparément, mais dans tous les dards réunis ensemble.

La véritable manière et la plus facile de faire disparaître toutes les objections qu'on peut proposer contre une science , consiste à former de toutes les parties de cette science un corps régulier , parce qu'alors toutes ces parties se soutiennent les unes les autres. Si au contraire vous tirez de cette science tous ses principes les uns après les autres, comme le vieillard tira les dards du faisceau , il sera facile de les affaiblir et même de les courber ou de les rompre, comme on voudra. On a dit de Sénèque , que par les minuties des paroles il rompait la force des choses , verburum minutiis renom frangit pondéra; on pourrait donc dire aussi des scolastiques , qu'ils rompaient la force des sciences par les minuties de leurs questions.

Je le demande, ne vaudrait-il pas mieux dans une salle spacieuse qu'on voudraitéclairer, allumer uu seul flanïbeau, ou suspendre un seul lustre garni de quelques lumières , à la faveur duquel toutes les parties de la salle seraient éclairées à la fois, que de faiçc

le tour de la salle et d'en parcourir tous les coins, une petite lanterne à la main ? Or, tel est à peu près le procédé de ceux qui , au lieu de jeter un grand jour sur la vérité , en l'environnant d'autorités , d'exemples et de raisonnements lumineux , s'occupent uniquement à lever de petites difficultés, sans vouloir en laisser subsister aucune, à se débarrasser de quelques chicanes , et à résoudre des doutes frivoles , faisant naître de cette manière questions sur questions; car il leur arrive ce qui a lieu dans le cas de cette lanterne avec laquelle on essaierait d'éclairer une grande salle ; on ne peut pas la porter dans un coin particulier , sans abandonner et sans laisser dans l'obscurité tous les autres.

Enfin on peut dire que la fable de Scylla représente parfaitement bien ce genre dephilosophie. Si'jlla était dans la partie supérieure du corps , une belle femme ; mais toute la partie inférieure n'était formée que d'une multitude de monstres qui aboyaient sans cesse. C'est ainsi que chez les scolastiques ou trouve d'abord quelques choses générales bien imaginées et qui promettent beaucoup : mais quand on P.rrivc aux distinctions et aux décisions, loin de voir sortir delà, comme vous vous y attendiez, une multitude de choses de quelque utilité dans la vie humaine , vous vous apercevez que tout s'est terminé en bruyantes et monstrueuses questions.

Aussi il ne faut point être étonné si la théologie scolastiquc est décréditée auprès même des hommes vulgaires : ceux-ci communément méprisent la vérité à cause des disputes qu'ils voient s'élever autour d'elle, et ils s'imaginent tjue ceux qui ne sont pas d'accord sont tous dans l'erreur. Quand ilj voient donc de savants hommes disputer si vivement entre eux sur des questions de néant, il n'est pas étonnant qu'ils disent avec Denis de Syracuse, ce sont là des propos de vieillards qui n'ont rien à faire; verbaislasunt senum otiosorum.

Cependant il faut convenir, et il est trèscertain que si les scolastiques, à la soif insatiable qu'ils avaient de la vérité, et à l'activité infatigable de leur esprit, avaient joint la variété et la multiplicité de la lecture, ainsi que de la contemplation, ils auraienlété sans contredit de grandes lumières , et auraient merveilleusement concouru au progrès de tous les arts et de toutes les sciences (1).

(1) Ces observations de Bacon ont donné lieu a l'analysle, d'écrire ce qui suit :

< Des hommes d'une profession oisive , qui porc taient de leurs cellules dans les écoles une humeur « chagrine et querelleuse , très-peu versés' dans la

< connaissance des temps, encore moins dans l'étude

< île la nature, ont invenié ce langage épineux au

< moyen duquel on s'entend à peu près comme si i l'on parlait tontes les langues ensemble. De là lo « mépris de la doclriue, qui retombe sur la religion i et ses ministres. Que résullera-l-ïl des dissensions « scolasliques et de la contradiction de tous lessyï-

< tèmes '■'... Cette unique vérité, que tout n'est que."-s reur. >

503 CHRISTIANISME DE BACON

Page 1