‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 197 sur 454 · ÉLOGE DE LA PIÉTÉ D'HENRI VII · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE LA PIÉTÉ D'HENRI VII

Vit. Herir. vu , vers. fin. p. 376. 79. 83.

Henri VII avait voulu introduire les honneurs du ciel dans la maison de Lancaslre ; il sollicita auprès du pape Jules II la canonisation d'Henri VI : la principale preuve qu'il donnait de la sainteté de ce prince , c'est qu'il avait prophétisé que lui Henri, qui n'était alors que comte de Richeinont, monterait un jour sur le trône d'Angleterre, quoique cet événement n'eût alors aucune vraisemblance. Effectivement, un jour de fête, Henri VI se lavant les mains au sortir de table , jeta les yeux sur le comte de Richemont qui n'était guère alors qu'un enfant, et dit : ce jeune homme possédera un jour tranquillement cette couronne pour laquelle nous combattons aujourd'hui. Le pape Jules II, sur la requête d'HenriVIl, nomme effectivement une congrégation de cardinaux pour informer de la vie et des miracles d'Henri VI; mais l'affaire n'alla pas plus loin. On crut alors assez généralement que le pape avait mis à un trop haut prix la canonisation du prince, et que Henri VII n'avait pas jugé à propos de l'acheter si cher : mais il est plus vraisemblable queJulesII,qui était très-jaloux del'honneur de son siège et de son honneur particulier, bien instruitque Henri VI avait constamment passé pour un homme simple et d'une mince capacité, crut qu'il avilirait la canonisation s'il le plaçait au rang des saints, et si on ne mettait une différence réelle entre les saints et les innocents.

L'année qui précéda celle de sa mort , Henri VII averti par ses infirmités qui augmentaient sensiblement, s'occupa plus sérieusement de la vie future ; au lieu de chercher les honneurs de la sainteté pour Henri VI, il ne travailla plus qu'à devenir lui-même un saint, et crut qu'il ferait mieux d'employer dans cette vue ce qu'il en aurait coûté pour la canonisation de son prédécesseur. Il distribua donc dans cette année de plus grandes aumônes qu'à l'ordinaire ; il fit délivrer des prisons tous ceux des environs de Londres qu'on y avait renfermés pour raison de dettes qui n'excédaient pas une certaine somme ; il donna des ordres pour qu'on mît la dernière main à ses fondations pieuses. Enfin, apprenant les plaintes amères de son peuple contre les exactions de ses officiers, soit par la bouche des hommes honnêtes qui étaient à sa cour , soit par les discours des prédicateurs qui en parlaient avec une grande liberté, il témoigna, ainsi qu'il convenait à un

prince pieux, beaucoup ae regret et de peine de conscience. Il ordonna par son testament l'année suivante, que toutes les sommes que ses officiers avaient injustement extorquées à son peuple, fussent restituées.

Pour couronner la fin de sa vie, ainsi qu'il avait fait le commencement de son règne, il fit une œuvre de miséricorde et de piété très-louable et très-digne d'imitation ; je veux dire qu'il accorda une amnistie générale , ainsi qu'il est d'usage de l'accorder au couronnement des rois , tomme s'il avait pressenti qu'il serait bientôt couronné une seconde fois dans un autre royaume , bien supérieur à ceux de la terre. 11 mourut dans les dispositions de l'âme les plus heureuses, l'an 1508, à l'âge de 52 ans. On l'a nommé le Salomon de l'Angleterre.

Je dois observer encore à sa louange, qu'il a fondé et doté plusieurs monastères de religieux, et de plus, le célèbre hôpital qu'on nomme Savoya. Il faisait encore en secret d'abondantes aumônes, ce qui prouve clairement que dans ses grandes fondations pour le public, ce n'était pas sa propre gloire , mais la gloire de Dieu qu'il avait en vue. II témoigna toujours un grand amour pour la paix, et un grand désir de la procurer. Aussi dans les préambules de ses traités, on voit qu'il rappelle souvent avec complaisance que, lorsque Jésus-Christ vint au monde , les anges avaient annoncé la paix, et qu'il avait léguéla paix àses disciples quand il sortit de ce monde.

L'amour de la paix était dans ce prince une vertu vraiment morale et chrétienne ; elle ne provenait ni de crainte ni de faiblesse, puisqu'il fit presque, toujours la guerre, et qu'il y montra toujours une grande valeur. Enfin on peut dire que s'il a été un grand roi. il a aussi été un bon chrétien; il a vécu dans les exercices de la piété, et il est mort dans ceux de la pénitence ; et s'il a triomphé des ennemis de son royaume, il a aussi triomphé de ceux de son salut.

Nous demandons si dans celle analyse , et parlieulièjemenl dans la réflexion qui la termine, il est po>sible de reconnaître Bacon ; si celle dernière réllexion n'est pas nien gratuitement ci bien injustement prêtée i ce véritable philosophe?

Voye* ce que nous avons dit sur les scol.istiques, dans le discours préliminaire; et remarquez que la critique de Bacon porte, non pas sur les théologiens en général, mais sur celte classe de théologiens qu'on appelait scolastiques , c'est-à-dire qui ont traité la néologie suivant la méthode de l'école ou de la nhiosophie d'Aristole.

CONSEILS DONNES AU DUC DE BUCKINGHAM, FA- VORI ET PREMIER MINISTRE DU ROI JACQUES I", SUR LES DEVOIRS DE SA PLACE, RELA- TIVEMENT AUX AFFAIRES DE LA RELIGION.

Aclvise to sir Georqes Villiers. Ec. t. m. p. 504 (1).

1° S'il se présente à vous quelque affaire qui intéresse l'Eglise, ses ministres ou son gouvernement, ne vous en rapportez point uniquement à vous-même ; mais prenez l'avis de quelques graves et savants théologiens, et particulièrement de ceux que vous saurez être des hommes solides, prudents et d'une conduite exemplaire.

2° Vous n'aurez point d'avertissement à donner au roi dans cette partie. Le premier des titres attachés à sa couronne est celui de défenseur de la foi: il l'emporte par l'étendue de son savoir, non seulement sur les autres

(I) Ce qui estenlre deux crochets est emprunté, d'il l'éiiileur des dernières eollecli"ns, île l'édition des Avis, in 4°, en 1061.

fïlUVRES COMPLETES DE M

il n'y a laissiez

EMLP.Y.

princes, niais encore sur les autres hommes : marche* à sa suite, et vous ne vous égarerez point.

[Si on élève quelques questions sur la doc- Irine de l'Église d'Angleterre, telle qu'elle est consignée dans les trente-neuf articles, ne donnez pas la plus légère attention à ceux qiii les élèvent. . .

Les ennemis de notre religion et ceux qui cherchent à la renverser jusque dans les fondements, sont d'un côté les catholiques romains, ainsi qu'ils s'appellent eux-mêmes. Leurs dogmes sont opposés à la doctrine que l'Eglise d'Anglelerre proteste être la sienne, d'où lui vient le nom de protestante ; de l'autre côté, ce sont les anabaptistes, les séparatistes et d'autres sectaires dont les opinions religieuses ne respirent que le schisme, et sont incompatibles avec la monarchie ; pour les contenir les uns et les autres, il suffit de faire exécuter les lois déjà portées contre eux par le parlement.

3° Je ne dirai pas en propres termes , comme font quelques-uns, que le gouvernement de l'Eglise par les évoques, est de droit divin (1) ; mais ce que je ne crains point de dire et que je dirai avec une pleine persuasion, c'est que de tous les gouvernements, il est celui qui est le mieux fondé dans la doctrine des apôtres: j'ajouterai encore hardiment qu'il est celui qui s'adapte le mieux à la monarchie. Pour le prouver, je ne m'appuierai point ici avec vous sur d'autres autorités que sur celle de l'excellente proclamation que le roi lui-môme a publiée dans la première année de son règne, et qui est à la tête du livre des Prières communes. Je désire que vous en preniez lecture ; et si dans aucun temps on faisait quelque motion qui tendît à innover, laites souvenir le roi de cette proclamation, et rngagez-le à la relire. Il n'y a rien de plus dangereux dans un Etal, que de prêter l'oreille à loule proposition qui tend à introduire quelque changement dans le gouvernement, le changement proposé parût-il le plus léger de tous.

Quoique 'a discipline de notre Eglise ne soit pas'une partie essentielle de noire religion, ellea cependant une si grande influence, et son importance est telle, qu'on ne doit v rien changer sans les plus fortes considérations ; la substance même de notre religion s'y trouve intéressée. Je vous prie donc, ;i vant qu'on fasse par votre canal ou par une autre voie aucune tentative auprès duroi, qui ait pour objet quelque innovation en ce genre, de lire d'abord et de rappeler à sa majesté cette sage et importante proclamation qu il a composée lui-même cl l'ait publier dans la première année de son règne : elle y trouvera des raisons si sages et si fortes d'éviter toutes les innovations, qu'elle demeurera pleinement convaincue qu'on ne peut sans danger écouler seulement ceux qui les proposent. Mais

(1) Hncnn n'a pas toujours été si réservé à soutenir pu propres termes que l'épiscopal est de droit divin ; il esi irie-ntïinn.ilif sur ce point dans son Mémoire wt h pacification de l'Eglise d'Anglelerre, et ailleurs.

aucune apparence que vous vous jamais séduire par ces gens-là ; el pour fixer irrévocablement votre jugement sur leur compte , écoutez l'avis que vous donne le plus sage des hommes : Mon fils, craignez Dieu et le roi , et n'ayez aucune communication avec les hommes domines par le goût de l'innovation (Prov. XXIV, 25 ).

4° Prenez garde, je vous prie, de ne point servir de point d'appui aux catholiques romains. Je ne sais point flatter, je vous le dirai donc franchement : le monde croit que quelques personnes qui vous appartiennent de bien près par les liens du sang, ne sont que trop imbues des sentiments de l'Eglise romaine ; il faut sans doute que vous les traitiez avec tous les égards convenables, et que vous accordiez à la nature ce que la nature exige. Vous éles parent, et par là même, ami de leurs personnes ; mais vous n'êtes ni parent ni ami des sentiments qui les séparent de notre Eglise.

5° Les archevêques et les évêques ont sous l'autorité du roi le gouvernement de l'Eglise et de toutes les affaires ecclésiastiques. Vous ne porterez personne à ces places par quelque considération humaine, et vous n'aurez égard qu'à la science, au mérite et à la gravité des mœurs; vous savez que les évoques doivent dans leur conduite el dans leur doctrine servir de modèle.

6° Les doyens, chanoines et prébendiers des églises cathédrales étaient dans l'origine d'une grande utilité dans l'Eglise : ils étaient le conseil de l'évéque dans la distribution de son revenu, et principalement dans le jugement des causes ecclésiastiques. Vous userez encore de votre crédit pour fair3 promouvoir à ces places les hommes le» plus propres à les remplir, des hommes éminents en piélé, en science et en sagesse : vous inculquerez souvent au roi qu'il ne doit point en nommer d'autres ; ce sera encore un moyen de rappeler celte classe de ministres de l'Eglise à leur première destination.

7° Vous serez souvent sollicité, el peutêtre jusqu'à l'importunité, de faire donner des bénéfices, cures, à des sujets qui viennent de finir leurs études.

Vous pouvez (j'en conviens) accorder ici quelque chose rie plus aux sollicitations de vos amis; mais toutes choses d'ailleurs égales : cœteris paribus ; et souvenez- vous, je vous prie, que ces places ne sont point purement des places de faveur, que la charge des âmes y est attachée, que les titulaires auront à rendre le plus terrible de lous les comptes, fit que les prévarications dont ils se seront rendus coupables, seront aussi imputées à ceux qui auront été les instruments de leur élévation.

8" L'Eglise anglicane n'a pas seulement pour adversaires les catholiques romains , elle est encore en butte aux anabaptistes, aux brounistes et à une multitude d'autres sectaires de ce genre (1). Ils se sont donné,

(I) Les malheurs de Charles I" o! de son régne prouvent combien le chancelier Bacon avait raison

en différents (emps, de grands mouvements dans le royaume, sous le prétexte de zèle pour la réforme de la religion. Le roi connaît à fond leurs dispositions. Il serait cependant assez à propos de lui mettre de temps en temps cet objet sous les yeux ; il sait, par ce qu'il en a éprouvé en Ecosse, ce dont ils sont capables. J'espère qu'il veillera attentivement sur eux en Angleterre. La plus petite protection, la plus légère faveur qu'on paraîtrait leur accorder, suffirait pour mettre en feu toutes leurs tètes.

9° L'ordre et la décence dans les cérémonies de l'Eglise ne donnent et ne procurent pas seulement, un spectacle agréable . c'est encore un point utile et estimable en luimême ; mais il faut avoir grand soin de n'introduire aucune nouveauté en ce genre. Ces nouveautés occasionneraient bientôt du scandale, tant les hommes sont naturellement portés aux soupçons. La véritable religion protestante garde ici un sage milieu, tandis que ses adversaires se jettent, les uns dans une extrémité, les autres dans l'extrémité opposée.

10" Les hommes d'église doivent être respectés et honorés en considération de leur ministère; mais si un ecclésiastique est corrompu et scandaleux dans ses mœnrs, on ne doit lui accorder ni protection ni tolérance ; autrement l'exemple d'un petit nombre deviendrait funeste à plusieurs.

11° Il faut enter avec grand soin d'employer le patrimoine de l'Eglise à des usages profines. Un tel emploi serait un sacrilège. La religion a engagé le roi à arrêter dans le temps un écoulement des revenus ecclésiastiques, qui faisait beaucoup de mal et en aurait fait bien davantage. Ne négligez rien pour prévenir ou arrêter de pareils désordres dans toutes les occasions.

12° Enfin aimez les collèges et toutes les écoles où l'on enseigne les sciences. Entretenez-y avec soin l'émulation, parce que c'est là où se forment, pour le service de l'Eglise et de l'état, les nouveaux sujets qui doivent remplacer les anciens. Ce royaume s'est illustré dans les derniers temps par la culture des lettres; et jamais il ne manquera d'hommes distingués dans cette partie, quand les places ne seront accordées qu'au mérite et aux talents (1).

d'exciter la vigilance du gouvernement sur les malheureuses sectes qui pullulaient alors en Angleterre. (1) Voici le compte que l'auteur de l'Analyse rend

de cette partie.

« Quant la religion, qui est le premier frein du

< gouvernement, ne décidez jamais rien sans consul -

< 1er un lliélogien sage , rempli de lainière et d'é- • rildilion, modéré dans son zèle, et de mœurs exemt plaires. Ecartez tome espèce d'innovation : elle

< n'arrive jaunis sans scandale. > Elle réveille l'esprit (!'• doute cl de schisme , et le libertinage s'accroît parmi Us troubles. La religion qui enfante le plus de sectes, est ii pins dangereuse à l'Etal. L'esprit d'intolérance est Ctnnenii dr la paix cl, par conséquent, delà monarchie.

• Mêliez les ecclésiastiques à l'abri du mépris : f ri-spfctcz-les vous mêmes , el faites qu'ils se res-

< |w«t0Hl : l'édilicaiion de leur vie , el la charité de

< leur, discours les maintiendront donc dans la vé-

CURISTIAN1SME DE BACOX. 5T0

DE LA VICISSITUDE DES CHOSES, OC DES RÉ- VOLUTIONS GÉNÉRALES , SOIT DANS LA NA- TURE , SOIT DANS LA RELIGION.

Serin, fid. cap. 56.

Salomon dit qui! n'y a rien de nouveau sur la terre, et que (oui ce qui nous paraît une nouveauté, nrsl qu'une preuve de notre ou-

t itération des peuples. Le mauvais exemple d'un mi- € mstre de I Eglise est comme une tache sur le visage i qui efface toute la beauté du corps. Avant de les

< admettre aux dignités et aux bénéfices , attendez

< que la voix publique les y appelle; le méri'e ne « manque jamais de la faire parler. Les places do « choix ne doivent point se donner à la brigue ni à

< la faveur. La science et la piété y ont des droits

< exclusifs; cl taudis qu'elles en seront en posses-

< sion, le patrimoine de l'Eglise ne sera point diverti t à des usages profanes i (<. î. p. 587).

Celte analyse n'est pas bien fidèle. Ce qui est imprimé en caractères italiques n'appartient point à Bacon. On voit bien que dans celle addition, l'auteur a la religion chrétienne en vue, el qu'il cherche à la rendre odieuse. Celle analyse , d'ailleurs faite avec assez de sagesse , semble ne rien présenter qu'un incrédule décidé ne pùl souscrire. On y dit, il est viai, (pie la religion est le premier frein au gouvernement ; mais les incrédules en conviennent, el c'est apparent. mciil le sentiment bien prononcé de l'auteur de l'Analyse; car, ce qui est très-singulier, ce principe n'esi point dans le lexie de Bacon: l'analyste l'ajoute de son chef, Cependant l'auleur du Dictionnaire souvent cité et qui probablement ne connaît les avis donnés à Buckingham que parcelle analyse, s'emporte à l'occasion de Ce principe jusqu'à dire à Bacon l'injure la plus grossière.

< On sent le peu de justesse , dit-il , de (otites ces • pensées, mais ce sont celles de Bacon, el nous nous « sommes fait une loi expresse , el même un devoir « d'exposer tontes ses pensées (ce devoir ne lui a pas « beaucoup coûté à remplir) , quelque contraires

< qu'elles soient d'ailleurs à nos principes. Nous i croyons seulement devoir prévenir le lecteur (pie

< nous sommes bien éloignés d'apporter toutes les

< opinions du philosophe dont nous analysons les

< pensées. > Après avoir reins l'éloge de Bacon , il finit par dire : Lorsque Bacon parle du christianisme,

< il ne sait plus ce qu'il dit. , Quand on entend ce langage, on ne sait plus où on

etl esl : on est au moins tenté de reliie l'article, pour remarquer ces extravagances sur le christianisme, qui sont tombées de la plume de Bacon, et qu'on n'avait point aperçues ; mais on voit seulement des conseils très-sages donnés à un premier ministre, qui, trouvanl le christianisme éiahli en Angleterre comme la religion de l'Etat, était obligé d'administrer en conséquence, eùi-il été un déiste ou un matérialiste. Il n'est point, là du tout question du christianisme eu lui-même; dans le début on dit, il est vrai, que la religion esl le premier (rein du gourer. mentent ; mais, 1° le principe est appliqué à la religion en général , et non point au christianisme en particulier; i° Bacon, sansdouie, n'aurait pas désavoua ce principe; mais la vérilé est qu'il lui est ici prêle el qu'il appartient à l'analyste ; 5° Ce principe a été jusqu'à ce moment avoué de tous les incrédules, qui ont même prétendu que la religion avait été inventée par les premiers législateurs, et maintenue ensuite pas les princes, comme un moyen de contenir les peuples dans le devoir, iiès-utileet même nécessaire. En voyant celle sortie contre Bacon el contie le christianisme, si gratuite el si mal amenée, ne sciaiion pas tenté de croire que l'auteur de l'Analyse est poursuivi pailout et tourmente par l'idée du christianisme?

bli Œcclés. I, 10). Cette doctrine favorise l'idée de Platon, qui croit que toute la science n'est qu'une réminiscence ; et on en peut conclure que le fleuve Léthé coule aussi bien sur la terre que dans \ei enfers. Un certain astrologue peu connu assure que si les astres ne gardaient pas toujours entre eux la même distance, et s'approchaient ou s'éloignaient un peu plus les uns des autres, si le mouvement diurne venait à varier, le monde ne subsisterait pas un seul moment. Ce qu'il y a de certain, c'est que la matière est dans un mouvement continuel, et ne se repose jamais; mais les déluges et les tremblements de terre sont les grands linceuls funéraires qui enveloppent tout dans l'oubli; les embrasements et les grandes sécheresses ne détruisent et ne font pas disparaître un peuple dans sa totalité. L'embrasement que la fable de Phaéton suppose ne dura qu'un seul jour : la sécheresse, il est vrai, au temps du prophète Elie, dura trois ans, mais elle fut particulière à la Palestine, et n'emporta pas tous ses habitants....

A l'égard de ces deux grandes calamités dont nous avons parlé, les déluges et les tremblements de terre, il est bon de remarquer que ceux qui leur échappent sont des hommes grossiers qui habitaient les montagnes, par conséquent très-peu propres à conserver la tradition des temps; ainsi, un oubli total devient aussi infailliblement la suite de ces événements , que si personne ne leur avait survécu.... Machiavel a prétendu que la jalousie et l'émulation des sectes avaient beaucoup contribué à abolir la mémoire des choses ; et il accuse Grégoire le Grand d'avoir fait servir toute sa puissance à supprimer les antiquités du paganisme. Pour moi, je ne vois pas qu'un zèle de cette espèce produise jamais un bien grand effet, ou même dure longtemps; et nous en avons la preuve dans la conduite de Sabinien, successeur de Grégoire, qui ressuscita aussitôt, si on peut s'exprimer ainsi , les antiquités que son prédécesseur avait ensevelies (1).

Mais laissons les révolutions qui arrivent dans la nature , pour nous occuper de celles qui ont lieu dans la société humaine. Les plus importantes de toutes sont celles des religions et des sectes, parce qu'elles ont plus d'influence et d'empire sur les esprits des hommes. La vraie religion est fondée sur 'a pierre, elle est par conséquent inébranlable; mais les autres, bâties sur le sable, sont sujettes à être renversées par les flots du temps.

Disons un mot de ce qui favorise la naissance de nouvelles sectes, et donnons à ce sujet quelques conseils , si toutefois l'esprit humain peut suggérer des moyens capables d'arrêter de si grandes révolutions dans leur cours, ou d'y apporter quelque remède.

Si la religion reçue est déchirée par des divisions intestines; si ceux qui la professent kont totalement déchus de leur première sain-

,t) Voyez plus loin la dissertation qui déiruil la calomnie de Machiavel.

teté, et sont devenus un sujet de scandale; si à de grands désordres se joignent encore la grossièreté, l'ignorance et la barbarie des temps , alors on a vraiment à redouter la naissance de quelque nouvelle secte, surtout s'il s'élève dans le même temps quelque esprit emporté et qui ne respire que les paradoxes. Toutes ces choses concoururent ensemble lorsque Mahomet publia sa loi ; mais quoique une nouvelle secte s'attire d'abord un certain nombre de sectateurs, ne vous alarmez point, elle ne fera pas de grands progrès, si elle n'emploie pas au moins l'un des deux moyens dont je vais parler : le premier, c'est de renverser ou du moins d'attaquer l'autorité établie; rien ne séduit autant la multitude que les tentatives qu'on fait pour abattre le gouvernement qui la contient. L'autre moyen, c'est d'ouvrir la porte à la licence des mœurs et à la volupté. Les hérésies spéculatives , telles que fut autrefois celle des ariens et qu'est aujourd'hui celle des arminiens , quoiqu'elles puissent prodigieusement, faire fermenter les esprits des hommes, ne causeront jamais de grands troubles dans un Etat, à moins qu'elles ne soient accidentellement associées à des factions politiques.

Les moyens d'établir et d'accréditer une nouvelle secte, sont au nombre de trois : les miracles, l'éloquence et le glaive. Je compte le martyre parmi les miracles , parce qu'il paraît au-dessus des forces de la nature humaine, et je crois pouvoir en dire autant d'une haute et admirable sainteté de vie.

Mais si on demande comment on pourrait étouffer dans leur naissance les schismes et les nouvelles sectes, nous répondrons que le moyen le plus sûr et le plus sage serait : f ° de réformer les abus et de pacifier les petits différends; 2° de procéder dans les commencements avec douceur et de s'abstenir de toute persécution sanglante; 3° enfin de gagner les chefs du parti, en leur accordant des dignités ou d'autres faveurs, au lieu de les aigrir par des traitements qui respireraient la violence et la cruauté.

LES SUITES D'U!f ZELE OUTRE, MÊME CONTRE UNE SECTE ABSURDE.

De Sap. veter. Diomcdes sive zelus.

Part. XVIII.

Diomède, à l'instigation de Pallas, combattit contre Vénus, et la blessa dans le combat. Il revint dans sa patrie couvert de gloire ; mais des malheurs domestiques l'obligèrent bientôt d'en sortir et de se retirer en Italie. Le roi Daunus l'accueillit très-favorablement, jusque-là qu'il lui fit ériger des statues; mais quelque temps après, les états de ce prince éprouvant de grandes calamités, il crut que les dieux le punissaient de l'asile et de la protection qu'il avait accordés à un impie. Dans le dessein de calmer leur colère, et persuadé que les droits de la religion devaient l'emporter sur ceux de l'hospitalité, il fit aussitôt mettre à mort Diomède, et renverser ses statues. Il trouva même mauvais

UIKISTIANISM.: DE B-VCON.

liuon parût plaindre le sort de ce malheureux prince. Les compagnons de Diômède, (|ui remplissaient cependant les airs de leurs cris et de leurs lamentations, furent changés en une espèce d'oiseaux qui, semblables aux cygnes , font entendre en mourant des sons à la fois mélodieux et lugubres.

Le sujet de celle fable est assez singulier. Dans toute l'histoire héroïque on ne voit effectivement que Diomède à qui il soit arrivé de combattre et de blesser une divinité.

Cette fable me paraît être l'emblème de la destinée d'un personnage qui se fait une affaire principale de poursuivre et d'anéanîir, en employant même la force et le fer, un culte ou une secte religieuse qu'on reconnaît en même temps n'être réellement qu'une secte méprisable en elle-même et destituée de toute apparence de vérité.

Il est vrai que les païens n'ont jamais eu entre eux de querelles sanglantes puur cause de religion. Les dieux du paganisme toléraient les cultes les uns des autres. Laj'atousie est l'attribut du vrai Dieu; mais telle a été la sagesse des anciens, que ce qu'ils ne connaissaient point par l'expérience , ils le devinaient par une suite de leur sagacilé , et le représenlaienl d'avance par des symboles.

Voici donc quel nous paraît être le sens caché sous cette fiction. On suppose une secte religieuse, ridicule, corrompue, infâme même (car c'est apparemment ce qu'on a voulu l'.iire entendre par le personnage de Vénus) ; et l'on dit que les hommes pourtant qui s'efforceraient de l'exterminer et de la détruire, en employant contre ses sectateurs les supplices les plus rigoureux, au lieu de travailir à les éclairer et à les convaincre par la l'.iree des raisonnements, par la sainteté de la vie, par le poids des autorités et des exemples ; ces hommes, dis-je, peuvent êlre incités à en agir ainsi par Pallas , c'est-à-dire par une sorte de prudence vive et de pénétration rigoureuse, qui leur rendent visibles et frappants tous ces mensonges , les travers et les dangers de la secte; ils peuvent même y êlre encore poussés par une haine du mal et un zèle du bieu qui soient sincères ; en conséquence de leurs procédés sévères , ces personnages peuvent pendant quelque temps jouir d'une grande réputation, êlre exaltés, révérés même par le peuple (qui n'applaudit jamais qu'aux mesures extrêmes), comme les seuls hommes qui sachent dignement venger la vérité et la religion , tandis que tous les autres ne montrent pour elles ni zèle ni courage. Cependant il arrive rarement que la gloirectlc bonheurdeces personnages soient durables. On peut mettre en principe que lous les procédés violenls, à moins que leurs auteurs n'échappent aux révolutions par une mort prématurée, ont ordinairement une issue malheureuse. S'il arrive effectivement quelque grand changement dans l'Etat, si la secte proscrite et accablés reprend des forces et se relève, ces hommes d'un zèle si amer et si emporté, qu'on avait d'abord comblés de tant d'éloges, sont ensuite hautement censu-

rés; ils deviennent odieux à tout le monde, et leur gloire momentanée fait place à une ignominie durable.

La fable dit que Diomède fut mis à mort par le même homme qui lui avait donné l'hospitalité. Ce trait fait allusion aux trahisons et aux infidélités qu'on éprouve souvent dans les différends de religion de la part des personnes qui nous étaient auparavant parfaitement unies.

Les plaintes et le deuil qu'on ne tolère pas, qu'on punit même dans les amis et les compagnons de Diomède, nous apprennent que, quoiqu'il soit dans la nature de l'homme, qu'en ayant de l'horreur pour le crime on ait cependant de la commisération pour les criminels, et on soit touché du malheur où leurs crimes les ont précipités : quoique le malheur soit pour eux à son comble lorsqu'on va jusqu'à ne pas permettre de les plaindre; cependant, en matière de religion et d'impiété, la compassion pour les coupables est notée el devient suspecte.

Enfin, quand la fable ajoute que les compagnons de Diomède furent changés en oiseaux de l'espèce des cygnes , elle nous fait par là connaître que les cris plaintifs que jettent en mourant les sectaires condamnés, sont perçants et touchants, c'esl-à-dire ainsi que l'événement le montre, que ceux qui perdent la vie pour cause de religion, tiennent dans leurs derniers moments des discours qui louchent vivement les spectateurs, et font sur leur mémoire et sur leurs sens des impressions profondes (1).

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