‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 198 sur 454 · UNITÉ DANS L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

UNITÉ DANS L'ÉGLISE

Serm. Fid. cap. 3 (2).

Puisque la religion est le principal lien de la société humaine, elle doit donc être assujettie elle-même aux liens d'une véritable unité. Les différends sur la religion sont des maux que les païens n'ont point connus; et cela n'est point élonnant : leur religion consistait plutôt dans des rits et dans un culte purement extérieur, que dans quelque doctrine ou confession de foi constante. Il est facile de présumer quelle pouvait êlre leur croyance , quand on se rappelle que les poètes élaimt les pères et les docteurs de leur église. La jalousie est un des attributs du vrai Dieu : son culte ne souffre donc point de mélange et de partage; et voilà ce qui nous engage à parler un moment de l'unité de l'Eglise. Nous allons faire connaître quels en

(I) Celte interprétation de la fable île Diomède nous a paru un peu forcée. Apparemment Bacon avait en vue «tes événements arrivés dans sa patrie, semhlaliles à ceux de Calirières et de Mérindol, si connus eu Fiance. Quoi qu'il en soit, nous avons cru devoir la traduire et l'insérer dans notre ouvrage, pour ne rien omettre de ce qui a trait à la religion dans les œuvres du philosophe d'Angleterre.

On imagine facilement le parti avantageux qu'aura tiré de cette pièce l'auteur de l'Analyse, el de quelle manière il l'aura rendue. Nous invitons le lecteur à y recourir et à comparer.

(-2) Le traducteur des Fidèles Sermones ou des ti suis de Morale, n'a point traduit ce chapitre.

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sonllcs cffcls cl les bornes, el par quels différents moyens on peut la procurer.

1° L'unité a deux principaux effets (indépendamment de l'avantage de plaire souverainement à Dieu, avantage qui est supérieur à tous les autres ) : le premier regarde ceux qui sont hors de l'Eglise, el le second «eus. qui vivent dans son sein.

Il est certain que les hérésies et les schismes sont les plus grands des scandales qui affligent l'Eglise, cl qu'ils sont même beaucoup plus funestes que la corruption dans les mœurs. Le corps spirituel ressemble en ce point au corps naturel, pour qui les blessures et la solution du continu sont en leur genre un plus grand mal que' la putridité des humeurs : aussi n'est-il rien qui détourne plus puissamment d'entrer dans l'Eglise, ou engage plus fortement à en sortir, que la violation de l'unité. Il suit de là que , dans les lemps où il arrive plus fréquemment d'entendre dire, aux uns : Ecce in désert o , le voilà qui est dans le désert ; et aux autres : Ecce in penelralibus, non, il est caché dans l'intérieur de la maison (Malth., XXIV, 2G ) ; c'esl-à-dire que dans les temps où les uns cherchent Jésus-Christ dans l'état extérieur de l'Eglise, et les autres dans les convenliculcs des hérétiques, il est absolument nécessaire de faire retentir presque continuellement aux oreilles des hommes ces paroles : Nolite exire, ne sortez point [Malth., XXIV, 20). Le docteur des nations, appelé et choisi spécialement pour prendre soin des hommes qui étaient hors de l'Eglise, (lisait aux fidèles de Corinthe : Si quelque infidèle ou quelque idiot entre dans votre assemblée, el qu'il vous entende parler à la fois différentes langues, ne vous prendra- t- il pus pour des insensés (Cor., X.IV, 24-)? Mais si des athées et des profanes Aperçoivent dans la religion tant de disputes et de combats d'opinions, ne seront-ils pas tentés de tenir un pareil langage? Dans le vrai, ce spectacle ne leur donnera-t-il pas un grand éloigncmenl de l'Eglise, et ne les engngera-t-il pas à tourner en dérision ses dogmes et sa discipline?...

Si on nous demande à présent, quels sont les fruits elles avantages de l'unité à l'égard de ceux qui sont dans l'Eglise, nous répondrons, c'est la paix; et ce mot dit tout : la paix entraîne effectivement un nombre infini de bénédictions à sa suite : elle affermit la foi, elle enflamme la charité; il y a plus encore, la paiv extérieure de l'Eglise influe sensiblement dans la paix intérieure de la conscience, et fait encore succéder aux ouvrages el aux traités tumultueux de controverse, des traités paisibles sur la pénitence et les exercices de la dévotion (1).

2° Quant aux bornes et aux limites de l'unité, il n'est pas douteux qu'il n'est rien dans la relision de plus important que d'en assigner les véritables places , et de les y fixer.

(I) Paron avail Irès-vniisemltlablement en vue le cardinal Itcllarmin, le plus célèbre cnntrnversiste ùe son siècle, qui, dans les dernières années de sa vie, recomposa plus qus des traités de pié c.

:tes de m, kmery. 57c

Deux excès sont également à éviter dans la détermination de ces limites. D'abord il -est des hommes outrés dans leur zèle, à qui le mot seul de pacification est odieux, et oui semblent dire comme Jéhu, à ceux qui parlent de paix : Qu'avez-vous de commun avec, la paix ? Passez derrière moi et marchez à ma suite (IV i?<m,IX, 19). Il en est d'autres au contraire qui, tièdes comme des Laodiciens (Apoc, III, 1G), s'imaginent que les principaux points qui divisent les hommes en matière de religion, pourraient facilement s'unir et se concilierentre eux par des milieux, par des opinions qui tiendraient de l'un et de l'autre parti, par des rapprochements ih génieux : en un mot, il est des hommes qui agissent en quelque sorte, comme s'ils étaient chargés des fonctions d'arbitre entre Dieu et les hommes. On doit éviter avec soin l'un el l'autre excès; et on l'évitera infailliblement, si on se forme une idée nette et complète de cette alliance entre les chrétiens, que Notrc- Seigncur a consignée dans ces deux points : Celui qui n'est pas avec nous est contre nous (Malth., XII, 30). Celui qui n'est pas contre nous est avec nous (Luc, IX, 50) , c'est-à-dire si l'on sépare el si l'on distingue exactement les points de la religion qui sont vraiment essentiels et fondamentaux, d'avec ceux qui n'appartiennent point proprement à la foi, qui ne sont que des opinions probables ou des règles relatives au maintien de l'ordre et au bon gouvernement de l'Eglise.

Ce que nous venons de dire pourra paraître trivial à bien des personnes, et même exécuté depuis longtemps; mais si l'esprit de parti dominait moins dans cette opération, les parties tomberaient plus facilement et plus généralement d'accord. Je crois donc devoir proposer encore quelques vues sur cet objet, autant que ma faible, capacilé peut me le permettre.

Il faut bien prendre garde que les hommes ne troublent et ne déchirent l'Eglise de Dieu par deux genres de controverse : le premier genre a lieu, lorsque le sujet de la controverse est peu intéressant , ne mérite donc point d'être agité avec tant de contention, cl tire de la contradiction seule toute son importance; car un saint père a remarqué avec autant d'esprit que de sagacité, que larobe de Noire-Seigneur était sans couture, et que le vêlement de l'Eglise est de diverses couleurs; d'où il conclut que s'il peut y avoir de la variété, il ne doit point y avoir de scission dans le vêtement de l'Eglise, in veste variclas sit, scissura non sit. Effeglivcmenl, l'unité et Z'mniformité sont dans l'tëglise deux choses Ires-dilTérenles. L'autre genre de controverse a lieu, lorque la matière de la controverse étant vraiment importante, la controverse cependant l'embrouille el dégénère ellemême en de vaines subtilités; ensortequ'à la fin, il semble qu'il s'agisse moins de procurera l'Eglise une utilité réelle, que de fournir à l'esprit un exercice.

Quelquefois il arrive qu'un habile homme témoin d'une dispute qu'ont entre eux des ignorants sur une ryiestion de djcliine.aper-

joit clairement

CHRISTIANISME DE BACON

-là

fond

* que ces gens-la au pensent de même et sont parfaitement d'accord ; et que cependant livrés à eux-mêmes, ces gens-là demeureraient éternellement divisés : or, si avec la petite supériorité de jugement que les hommes peuvent avoir les uns sur les autres, celte observation peut ne point échapper à quelques-uns d'entre eux, n'est-il pas souverainement croyable que le Dieu du ciel qui sonde et pénètre nos cœurs , voit aussi assez souvent que nous autres, faibles créatures que nous sommes, dans les points sur lesquels nous disputons, ne différons pas réellement de sentiment; et ne peut-il pas en conséquence se complaire dans les uns et dans les autres?

Saint Paul exprime très-bien la nature et le caractère des controverses de celle espèce, dans l'avertissement et le précepte qu'il nous donne à leur sujet : Evitez les profanes nouveautés de paroles, et les oppositions qui viennent d'une fausse science. (Tim., VI, 20). Les hommes se créent effectivement des oppositions qui dans le fond n'existent point: ils en font des mots nouveaux qui acquièrent ensuite tant de crédit et do consistance, qu'an lieu que le sens devrait présider aux mots, ce sont les mots qui commandent au sens.

Observons encore, qu'ainsi qu'il y a deux espèces de controverses très-vicieuses, il y a aussi deux sortes d'unités vraiment fausses et qui n'en ont que le nom. 1" Est-on vraiment uni, lorsque la paix n'est fondée que sur une ignorance qui brouille et confond tout? Car toutes les couleurs se ressemblent et sont égales dans les ténèbres. 2" Est-ce une véritable unité que celle qui n'est formée et ne résulte, même dans les points fondamentaux, que de parties diamétralement opposées entre elles? La vérité et la fausseté sont semblables au fer et à la lerre qui composaient les doigts des pieds .lans la statue que Nabuchodonosor avait vue en songe : elles peuvent élre mêlées l'une avec l'autre, elles ne peuvent être tinies et incorporées (Dan., 11,43).

Nous avons promis de faire connaître les moyens propres à procurer l'unité. Nous dirons d'abord que les hommes doivent prendre garde qu'en voulant favoriser et affermir l'unité, ils ne blessent et ne renversent les lois delà charité et delà société. On ne connaît parmi les chrétiens que deux glaives, le spirituel et le temporel; l'un et l'autre ont leur usage et leurs fonctions (lans la défense et la i rotection de la religion; mais on ne doit pas employer le glaive temporel à la manière de Mahomet et de ses semblables : je veux dire qu'on ne doit point l'employer pour étendre la religion par les armes, ou violenter les consciences par de cruelles persécutions : j'excepte les cas de scandales manifestes et extraordinaires , de blasphèmes ou de machination contre l'état civil, cas dans lesquels je conviens qu'on peut employer ce glaive. A plus forle raison, on ne doit point, dans le dessein de fomenter les séditions, les conjurations, les rebellions, re-

mettre ce glaive entre 'es mains du peuple ces excès et tous les autres de ce genre tendent manifestement à la subversion de tous les gouvernements qui sont pourtant tous autorisés de Dieu : en agir autrement, c'est briser la première table de la loi contre la seconde, et envisager tellement les hommes comme chrétiens , qu'on paraisse oublier qu'ils sont hommes (1). Le poète Lucrèce s'élant représenté Agamemnon immolant sa propre fille, s'écrie ensuite, tant la religion a pu persuader de maux /Qu'aurail-il donc dit, s'il eut connu le massacre de la Saint-Barthélemi en France , et la conjuration des poudres en Angleterre ?cer(ainemenl il serait devenu sept fois plus épicurien ou plus alliée qu'il ne l'était.

Le glaive temporel ne doit jamais être tiré dans les affaires de la religion qu'avec beaucoup de circonspection et de prudence : mais ce serait une chose monstrueuse que de le mettre entre les mains du peuple; c'est cependant ce que font les anabaptistes et les frénétiques de cette trempe : puissent - ils n'avoir jamais d'imitateurs 1 Lucifer, sans doute, proféra un insigne blasphème, lorsqu'il dit : Je monterai et je serai semblable au Très-Haut [Isate., XIV, 14). Mais ce serait encore un blasphème plus horrible, si quelqu'un faisait dire à Dieu : Je descendrai et je serai semblable au prince des ténèbres. Ne serait-ce pas cependant le langage que tiendrait Dieu, et ce qu'il exécuterait en effet, si pour cause de religion il descendait du ciel et poussait les hommes à des crimes aussi atroces et aussi exécrables que ceux de massacrer les princes , de répandre le sang des peuples et de renverser de fond en comble les empires ? Faire descendre Dieu avec des intentions semblables, c'est faire descendre l'Esprit saint , non pas sous la forme d'une colombe , mais sous celle d'un vautour ou d'un corbeau : c'est arborer sur le vaisseau de l'Eglise le pavillon des pirates et des assassins.

Aussi est-il juste, et la nécessité des temps où nous sommes l'exige impérieusement, que l'Eglise par son enseignement et ses décrets, les princes avec le glaive que Dieu a mis entre leurs mains, les écrivains habiles dans la religion et la morale, en aiguisant contre eux leur style, concourent tous à précipiter jusqu'au fond de l'enfer, et à charger d'un opprobre éternel les faits dont les anabaptistes nous ont rendus les spectateurs, et toutes les doctrines qui tendraient à les autoriser en quelques manière que ce soit : heureusement cela est déjà depuis longtemps exécute en grande partie.

(1) Les Sermones fide,es, écrits d'abord en anglais, mil éié traduits en latin par les ordres île Bacon. Il :i revu ri approuvé cette traduction, qui offre snuvent, soii en additions, soit en changements, des différences notables. C'est sur celle traduction latine que nous avons ordinairement l'ait la nôtre; mais il a élé souvent utile et même nécessaire de consulter l'original anglais pour mieux saisir le sens. Le morceau que nous venons de traduire, assez ubscur dans le latin, en fournit la preuve.

Mais aussi il serait bien à souhaiter que les hommes, dans tous les partis qu'ils ont à prendre au sujet de la religion, ne perdissent jamais de vue cet avertissement de l'Apôtre : Ira hominis non implet justitiam Dei, la colère de l'homme ne remplit point la justice de Dieu [Jac, I,"20). Et s'il faut dire la vérité, nous adhérons pleinement à ce saint père qui a remarqué avec sagesse et confessé avec candeur, que ceux qui conseillent de gêner les consciences des hommes, et de leur faire violence, couvrent, sous le prétexte de zèle, leurs propres passions, et, dans le fond du cœur, n'ont en vue que leur intérêt personnel

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