‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 21 sur 454 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Damier de croire posséder des vertus qu'on n'a pas. ('est dans ta pratique seulement qu'on reconnaît si nous avons la patience, l'humilité et la pauvreté.

Le plus grand préjudice que le démon pourrait nous faire sans que nous nous en aperçussions, serait de nous persuader que nous'avons des vertus que nous n'avons pas. Cette croyance diminue l'humilité, et porte à négliger d'acquérir les vertus que l'on croit déjà posséder. Ainsi , en s'estimant d'être en' assurance, on tombe sans s'en apercevoir

dans un piège d'où l'on ne saurait se retirer. Je vous assure que cette tentation est très-périlleuse, et j'en ai tant d'expérience, que je puis hardiment vous en parler, quoique ce ne soit pas si bien que je le voudrais. Quel remède donc y a-t-il, mes sœurs? le voici : s'il nous semble que Notre- Seigneur nous a donné quelque vertu, nous devons la considérer .comme un bien que nous avons reçu de lui, et qu'il peut à toute heure nous ftter, ainsi qu'il arrive souvent par Tordre de la Providence. Ne l'avez-vous jamais éprouvé, nies Glles ? Si vous dites que non, je n'en dirai pas de même ; car quelpjefois il me semble que je suis fort détachée ; et lorsque j'en viens à l'épreuve, je trouve en effet que je le suis: d'autres fois je me trouve si attachée, et à des choses dont je me serais peut-être moquée le jour précédent, que je ne me connais plus moimême. Quelquefois je me sens avoir tant de cœur, qu'il me semble que, s'il s'offrait des occasions de servir Dieu, rien ne serait capable de m'élonner : et en effet je trouve que cela est véritable dans quelques-unes ; mais le lendemain je me vois dans une telle lâcheté, que je n'aurais pas le courage de tuer une fourmi pour l'amour de lui, si j'y rencontrais la moindre affliction. Quelquefois je m'imagine que, quoi que l'on pût dire à mon préjudice, et quelque murmure qui s'élevât contre moi,, je le souffrirais sans aucune peine; et j'ai reconnu en diverses rencontres que je ne m'étais pas trompée, puisque j'en avais même de la joie : et en d'autres temps les moindres paroles m'affligent si fort, que je voudrais être hors du monde, tant tout ce que j'y vois me déplaît. En tout celaje ne suis pas seule ; car j'ai remarqué les mêmes choses en plusieurs personnes meilleures que moi, et je sais qu'en effet elles se passent de la sorte.

S'il en est ainsi, mes sœurs, qui sera celui qui pourra dire que son âme est enrichie des vertus, puisque, dans le temps où l'on en a le plus grand besoin, on trouve que l'on n'en a point ? Gardons-nous donc bien de concevoir de telles pensées ; reconnaissons, au contraire, que nous sommes pauvres, et ne nous endettons pas sans avoir de quoi payer, en nous attribuant des vertus qui ne nous appartiennent point. Le trésor de notre âme est dans les mains de Dieu et non dans les nôtres, et nous ne savons pas quand il lui plaira de nous laisser dans la prison de notre pauvreté et de notre misère sans nous rien donner. 11 est vrai que pourvu que nous le servions avec humilité, il nous secourt enfin dans nos besoins ; mais si cette vertu ne nous accompagne et ne nous suit pas à pas, il nous abandonnera, et nous fera en cela même une grande miséricorde, puisque ce châtiment nous apprendra que nous ne saurions trop estimer cette vertu, et que nous n'avons absolument rien que ce qu'il nous donne par sa grâce.

Voici un autre avis que je vous donne. T.e démon nous persuade quelquefois que nous avons une vertu; comme, par exemple,

la patience, parce que nous prenons la résolution de la pratiquer, parce que nous faisons souvent des actes du désir que nous avons de souffrir beaucoup pour Dieu, et parce qu'il nous semble que ce désirest véritable; ainsi nousdemeurons fort satisfaites. Mais gardez-vous bien, je vous prie, de faire cas de ces sortes de vertus, de penser les connaître, si ce n'est de nom, et de vous persuader que Dieu vous les a données jusqu'à ce que vous le sachiez par expérience; car il pourra arriver qu'à la moindre parole qu'on vous dira, et qui ne vous plaira pas, toute cette patience prétendue s'évanouira. Quand vous aurez beaucoup souffert, rendez alors grâces à Dieu de ce qu'il commence à vous instruire dans cette vertu, et efforcezvous de continuer à souffrir avec grand courage.

Voici un autre artifice du démon. Il vous représente que vous êtes pauvre, et il a eu cela quelque raison, soit parce que vous avez fait vœu de pauvreté comme tous les religieux, ou parce que vous désirez dans votre cœur de la pratiquer. Ces deux choses étant supposées, l'une que le religieux s'estime pauvre, comme ayant fait vœu de l'être, et l'autre que le séculier qui est dans la piété se croit pauvre aussi, parce qu'il désire de l'être, voici ce que tous deux disent : Je ne désire rien, et si je possède quelque chose, c'est parce que je ne saurais m'en passer ; car je dois vivre pour servir Dieu, qui veut que nous ayons soin de la santé de notre corps, et mille choses semblables que cet ange de ténèbres, transformé en ange de lumière, inspire, et qui en apparence sont bonnes. Ainsi il persuade qu'on est véritablement pauvre ; qu'on a véritablement la vertu de pauvreté, et que parce moyen tout est fait : mais cela ne pouvant se connaître que par les effets, ii faut en venir à l'épreuve. On jugera par les œuvres si le séculier e.-t vraiment pauvre ; car s'il a trop d'inquiétude pour le bien, il le fera bientôt voir, soit en désirant plus de revenu que la nécessité n'en demande, soit en prenant plus de serviteurs qu'il n'en a besoin, soit dans l'occasion d'un procès pour quelque chose de temporel, ou soit qu'un pauvre fermier manque à. le payer; car il n'en aura pas moins d'inquiétude que si d'ailleurs il n'avait pas de quoi vivre. Comme on ne manque jamais de s'excuser, je ne doute point que ce séculier ne réponde que ce qu'il fait en ces rencontres n'est que pour empêcher que faute de soin son bien se perde : mais je ne prétends pas qu'il J'abandonne ; je dis seulement qu'il en doit prendre soin sans empressement. Si cela réussit, à la bonne heure ; sinon, qu'il prenne patience ; car celui qui est véritablement pauvre fait si peu de cas de toutes ces choses, que, quoiqu'il y ait des raisons quî l'obligent d'en prendre soin, il ne s'en inquiète point, parce qu'il croit ne pouvoir jamais manquer du nécessaire, et que quand môme il lui manquerait, il ne s'en soucierait pas beaucoup. 11 considère cela comme l'accessoire, et non pas comme le principal ;

et ses pensées s'élevant plus haut, il ne s'occupe à des choses si basses que par contrainte.

Pour ce qui est des religieux ou des religieuses qui sont pauvres, ou qui au moins doivent l'être, puisqu'ils en ont fait le vœu, il est vrai qu'ils ne possèdent rien en propre ; mais c'est souvent parce qu'ils n'ont rien. S'il arrive qu'une personne veuille leur donner, ce sera une grande merveille s'ils jugent que ce don leur soit superflu. Ils sont bien aises de mettre en réserve quelque chose. S'ils peuvent avoir des habits d'une fine étoffe, ils ne pensent point à en demander d'une plus grossière.

Jl en est de même de l'humilité. 11 nous semble que nous ne nous soucions [joint de l'honneur ni de la réputation; mais s'il arrive qu'on nous blesse en la moindre chose, on voit aussitôt, et par nos sentiments et par nos actions, que nous ne sommes point du tout humbles. Si, au contraire, il s'offre quelque chose qui soit honorable»et avantageux, on ne le rejette non plus que'ces pauvres imparfaits dont j'ai parlé ne rejettent point ce qui leur est profitable : et Dieu veuille que l'on ne travaille pas même à se le procurer 1 On a si souvent ces mots en la bouche : Je ne désire rien, je fie me soucie de rien, comme en effet on le pense ainsi, qu'à force de le dire on ne le met pas en doute.

Il importe donc extrêmement de veiller sans cesse sur soi-même pourdécouvrir cette tentation, tant dans les choses dont je viens de vous parler qu'en plusieurs autres, puisque chacun sait que lorsque Notre-Seigneur nous donne véritablement une seule de ces vertus, il semble qu'elle attire après elle toutes les autres : à quoi j'ajoute que, quoique vous croyiez les avoir, vous devez craindre de vous tromper; parce que celui qui est vraiment humble, doute toujours de ses propres vertus, et croit celles des autres incomparablement plus grandes et plus vérita* b)es que les siennes.

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