‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 22 sur 454 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Fausses humilités, et pénitences indiscrètes.

Gardez-vous, mes filles, de certaines humilités accompagnées d'inquiétude, que le démon nous met dans l'esprit, en nous représentant la grandeur de nos péchés; car il troulile par là les âmes en plusieurs manières, jusqu'à faire qu'elles se retirent de la communion, et discontinuent de faire oraison en particulier, comme s'en jugeant indignes : et ainsi, lorsqu'elles s'a pprochenl de la sainte Eucharistie, elles emploient à considérer si elles y sont bien ou mal préparées, le temps qu'elles devraient employer pour recevoir des faveurs de Dieu. Cela passe même jusqu'à une si grande extrémité, qu'il leur semble qu'elles ne peuvent presque plus se tonlier en la miséricorde de Dieu. Toutes leurs actions, quelque bonnes qu'elles soient, leur paraissent pleines de périls : tous leurs services passent dans leur

esprit pour inutiles; et elles tombent dans une telle défiance, qu'elles perdent entièrement le courage de faire aucun bien, parce qu'elles condamnent en elles, comme mauvaises, les mêmes choses qu'elles louent dans les autres comme bonnes.

Remarquez, je vous prie, mes filles, mais avec grand soin, ce que je vais maintenant vous dire, et que je sais par expérience. 11 pourra arriver que cette opinion d'être si imparfaites et si mauvaises pourra dans un temps être une humilité et une vertu, et dans un autre temps une très-forte tentation.

L'humilité, quelque grande qu'elle soit, n'inquiète point l'âme, ne l'agite point, ne la trouble point; mais au contraire elle est accompagnée de paix, de plaisir et de douceur : car quoiqu'on se voie de grandes pécheresses; que l'on connaisse clairement qu'on est digne de l'enfer ; que l'on avoue mériter d'être en horreur à tout le monde ; que l'on s'en afflige, et que l'on n'ose presque implorer la miséricorde de Dieu ; néanmoins, si cette humilité est véritable, cette peine est accompagnée de tant de douceur et de satisfaction, que l'on ne voudrait pas ne l'avoir point. Non-seulement, comme je l'ai dit, elle n'inquiète ni ne trouble l'âme, mais elle lui donne une grande liberté et une plus grande paix, et la rend plus capable de servir Dieu; au lieu que cette autre peine la presse, l'agile, la tourmente, et lui est presque insupportable. Je crois que le démon prétend par là nous persuader que nous avons de l'humilité, et en même temps nous faire, s'il lui était possible, perdre la confiance que nous devons avoir en Dieu.

Lorsque vous serez en cet étal, détournez, le plus que vous pourrez, votre pensée de la vue de votre misère, et porlez-la à considérer combien grande est la miséricorde de Dieu, quel est l'amour qu'il nous porte, et ce qu'il lui a plu de soutfrir pour nous.

Le démon se sert du même artifice lorsque, pour nous donner sujet de croire que nous faisons plus que les autres, il nous porte à embrasser des pénitences indiscrètes. Quand cela arrive, si vous manquez b le découvrir à votre confesseur ou à votre supérieure, ou si, lorsqu'ils vous disent de cesser de faire ces pénitences, vous les continuez encore, c'est une tentation manifeste. Efforcez-vous donc de leur obéir, quelque peine que cela vous donne, puisque c'est en quoi consiste la plus grande perfection.

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