CHAPITRE XIX
Amour de Dieu, ses signes et ses avantages.
Le seul moyen de nous garantir des embûches de nos ennemis dans cette vie, celui que sa divine majesté nous donne, et dont nous pouvons user hardiment, est de conserver toujours l'amour et la crainte. L'amour nous pressera de marcher, et la crainte nous fera prendre garde où nous marcherons, afin de ne pas tomber dans un chemin où tant de choses peuvent nous faire brun-
cher, ainsi que sont presque tous ceux où l'on marche dans cette vie : ce sera là le vrai moyen de ne pouvoir être trompés.
Vous me demanderez peut-être à quoi vous pourrez connaître que vous possédez ees grandes vertus, et vous aurez raison de Je demander, puisqu'il est certain que vous ne sauriez en être entièrement assurés; car si vous l'étiez d'avoir un véritable amour de Dieu, vous le seriez aussi d'être en grâce. 11 y en a néanmoins des marques si évidentes, qu'il semble que les aveugles mêmes peuvent les voir : elles ne sont ni secrètes ni cachées, mais font tant de bruit, que, quand vous ne le voudriez pas, vous ne sauriez ne les point entendre. Le nombre de ceux qui possèdent en perfection ces deux qualités est si petit, qu'ils se font aisément remarquer par leur rareté, et d'autant plus connaître, qu'ils demeurent plus dans le silence et dans le secret. Cet amour et cette crainte de Dieu sont comme deux places fortes, d'où l'on fait la guerre au monde et au démon. Ceux qui aiment Dieu véritablement, aiment tout ce <|ui est bon, veulent tout ce qui est bon, favorisent tout ce qui est bon, louent tout ce qui est bon, se joignent toujours avec les bons, les soutiennent, les défendent, et n'aiment que la vérité et les choses dignes d'être aimées.
Car croyez-vous que ceux qui aiment Dieu véritablement, puissent aimer ni les vanités, ni les plaisirs, ni les richesses, ni les honneurs, ni toutes les autres choses du monde? croyez-vous qu'ils puissent avoir des contestations, des disputes, de la jalousie et de l'envie? Hélas! comment cela pourrait-il se faire, puisque toute leur passion est de contenter celui qu'ils aiment, puisqu'ils brûlent du désir de se rendre dignes d'être aimés de lui, et puisqu'ils donneraient leur vie avec joie s'ils croyaient par ce moyen pouvoir lui plaire davantage? Lorsque l'amour qu'on a pour Dieu est véritable, il est impossible de le cacher; voyez-en des exemples dans saint Paul et sainte Madeleine. L'un parut visiblement blessé de l'amour de Dieu dès le troisième jour, et l'autre dès le premier jour ; car l'amour a des degrés différents, et se fait connaître plus ou moins, selon qu'il est plus ou moins fort. S'il est petit, il ne se fait connaître que peu; s'il est grand, il se lait beaucoup connaître; mais partout où il y a de l'amour de Dieu, qu'il soit grand ou qu'il soit petit, il se fait toujours connaître : s'il est grand, par de grands effets; s'il est petit, par de petits.
Vous n'aurez donc pas de peine à connaître cet amour lorsqu'il sera véritable : et je ne comprends pas comment il pourrait demeurer caché ; car si l'on dit qu'il est impossible de dissimuler celui que l'on porte aux créatures, et qu'il se découvre d'autant plus qu'on s'efforce davantage de le couvrir, comment pourrait-on cacher un amour aussi violent qu'est celui que l'on a pour Dieu, un amour si juste, un amour qui croit toujours, parce qu'il découvre sans cesse mille nouveaux sujets d'aimer, sans pouvoir jamais
en découvrir aucun do ne pas aimer, et enfin un amour dont le fondement et la récompense est l'amour d'un Dieu, qui, pour faire que nous ne puissions douter qu'il ne nous aime, nous l'a témoigné par tant de travaux et de douleurs, et par la perte même de sa propre vie ?
Hélas! mon Sauveur, que celui qui a éprouvé ces deux amours en discerne bien la différence ! Je supplie voire divine majesté de nous la faire connaître avant que nous sortions de cette vie. Car quelle consolation ne nous sera-ce point à l'heure de notre mort, de voir que nous allons être jugés par celui que nous aurons aimé sur toutes choses? Nous lui porterons alors sans crainte la cédule où ce que nous lui devons sera écrit : et nous ne considérerons pas le ciel comme une terre étrangère, mais comme notre véritable patrie, puisqu'elle a pour roi celui que nous avons tant aimé, et qui nous a tant aimés; cet amour ayant cet avantage sur tous les amours du monde, que pourvu que nous aimions, nous ne pouvons douter qu'on ne nous aime.
Considérez combien est grand le bonheur d'avoir cet amour, et quel malheur c'est de ne l'avoir pas, puisque, ne l'avant point, on tombe entre les mains de ce tentateur, entre ces mains si cruelles, entre ces mains si ennemies de toutes sortes de biens, et si amies de toutes sortes de maux. Où sera donc réduite cette pauvre âme, lorsqu'au sortir des travaux et des douleurs de la mort, elle se trouvera entre ces mains barbares et impitoyables , et qu'au lieu de jouir de quelque repos après tant de peines, elle sera précipitée dans l'abîme de l'enfer, où une horrible multitude de serpents l'environneront de toutes parts? Quel horrible et épouvantable lieu ! Quel déplorable et infortuné séjour! Si les personnes qui aiment leurs aises, et qui sont celles qui courent le plus de risque de tomber dans ce malheur, ont peine à souffrir ici-bas , durant une seule nuit, une mauvaise hôtellerie, quelle sera, à votre avis , la peine qu'elles souffriront à passer tonte une éternité dans cette affreuse demeure? Ne désirons donc point de vivre à notre aise : nous sommes fort bien comme nous sommes : les incommodités de la vie présente peuvent se comparer à une nuit qui se passe dans un mauvais gîte. Louons Dieu de ce que nous souffrons, et efforçonsnous de faire pénitence, tandis que nous sommes en ce monde.
Oh ! combien douce sera la mort de celui qui aura fait pénitence de tous ses péchés; puisqu'il arrivera peut-être que, n'allant point en purgatoire, il commencera presque dès cette vie à entrer dans la gloire des bienheureux , et qu'ainsi étant affranchi de toutes sortes de craintes, il jouira d'une entière paix ! Ne serait-ce pas une grande lâcheté de ne point aspirer à ce bonheur, puisqu'il n'est pas impossible de l'acquérir? Au moins demandons a Dieu que , si notre âme, en quittant ce corps , doit être dans la souffrance, ce soit en un lieu où nous l'en-
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durions volontiers, où nous espérions qu'elle finira, et où nous ne craignions point que noire divin Epoux, cesse de nous aimer, ou qu'il nous prive de sa grâce.
Je me suis fort étendue sur ce sujet, mais non pas tant néanmoins que je l'aurais désiré; car qu'y a-t-il de plus agréable que de parler d'un tel amour! et que sera-ce donc que de l'avoir ! 0 Seigneur, mon Dieu , donnez-le-moi, s'il vous plaît : faites-moi la grâce de ne point sortir de cette vie jusqu'à ce que je n'y désire plus rien, et qu'excepte vous , je sois incapable de rien aimer. Fa:tcs même, s'il vous plaît , que je n'use jamais de ce terme d'aimer, sinon pour vous seul, puisque rien n'étant solide que vous, on ne pourrait rien bâtir sur un tel fondement, qui ne tombât aussitôt par terre.
Je ne sais pourquoi nous nous étonnons d'entendre dire : Celui-là me paye mal du plaisir que je lui ai fait; ou, cet autre ne m'aime point. En vérité, je ne saurais m'empêche r d'en rire; car qu'est-ce donc qu'il vous doit pour vous le payer? et sur quoi vous fondez-vous pour prétendre qu'il vous aime? Cela doit , au contraire , vous faire connaître quel est le monde , puisque cet amour mémo que vous lui portez deviendra le sujet de votre tourment et de votre inquiétude , lorsque Dieu vous ayant touché le cœur, vous aurez un regret sensible d'avoir ainsi été possédé de ces basses affections qui ne sont que des jeux de petits enfants.