POLLION, HOMME DE COLR
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Eusèbc. Zébédée, Gamalicl etMartius, sont assemblés à Paris, dans la maison d'Eupolis, qui était présent ; tous personnages d'un grand mérite et catholiques romains, excepté Gamalicl, et tous de caractère très-différent. Pendant qu'ils étaient assis et qu'ils conversaient ensemble, survint Pollion, qui arrivait de la cour. Aussitôt qu'il les aperçut, il s'écria avec la manière ingénieuse de plaisanter qui lui était ordinaire :
Pollion.— Vous voilà quatre personnes qui pourriez, à ce que je pense, faire entre vous seuls la totalité d'un monde; car vous différez autant les uns des autres que les quatre éléments diffèrent entre eus : et cependant vous êtes tous parfaitement d'accord : Eupolis , modéré comme il est et toujours sans
(1) Nous rivons déjà prévenu dans la préface, que roi opuscule n'est puinl fini : niais puisque Bacon l'a f;iii imprimer dans cet étal d'imperfection, el a voulu qu'on le regardât comme un hommage qu'il rendait :i la religion , notre plan a exigé que nous l'insérassions dans noire ouvrage. Bacon, à proprement parler, n'y établit rien, il n'y fait guère qu'exposer ses vues, "et annoncer les points qu'il se proposait de prouver dans la suile de son travail ; on y voit seulement à découvert, son zèle ardent pour le christianisme, et quels étaient ses sentiments sur quelques points d'une assez grande importance : ces sentiments ne sont pas toujours sans difficultés, et réuniraient difficilement Ions les suffrages. Les rapporter avec fidélité, n'est point de noire part les adopter, et encore moins nous engager à les défendre.
Nous avons dit que B;u;nn, dans cet opuscule, ne fait guère qu'annoncer des points qu'il se proposait de discuter dans la suile. 11 en est cependant un qu'il ét.iblit avec un grand appareil d'exemples et de raisonnements, el qui, comme quelques autres, n'est pas non plus sans difficultés. Ce point, c'est qu'il peut -ter, qu'il existe même des nations dont la constitution politique est tellement opposée aux premiers I riiicipes du droit nalurel et du di oil des gens, que loutc autre nation civilisée serait en droit de leiK fane la guerre, quand bien mémo il ne sérail intervenu de leur part contre celte nation, aucune provocaii i>, ou aucune injure particulière. En établissant
il ; doctrine, Bacon avait principalement en vue les Ottomans, et c'est à ce peuple, qu'il désirait que l'applicalinn en fût faite: it reconnaît cependant qu'elle est sujette à des exceptions et des limitations qu'il aurait fait connaître, s'il avait mis la dernière main à 'agC.
es-
passion , tiendra lieu de la cinquièm:
sence.
Elpolis. — Si nous cinq constituons un monde, vous pouvez à vous seul, Pollion, en former au moins un petit, puisque vous vous efforcez et vous faites même profession de rapporter tout à vous-même et à vous seul.
Pollion. — Fort bien. Mais que pensezvous de ceux qui , comme moi , rapportent tout à eux seuls, mais qui, comme moi, n'en font pas une profession ouverte ?
Elpolis. — Je pense qu'ils ont moins de courage que vous et qu'ils n'en sont qi:e plus dangereux ; mais brisons là-dessus : nous vous invitons à prendre part à noire conversation. L'état présent de la chrétienté en était le sujet: nous serions charmés de savoir ce que vous en pensez.
Pollion. — Messieurs , j'ai déjà fait ce matin une assez longue traite : le poids du jour commence à se faire sentir : il faudr.t donc que vos discours charment assez mes oreilles pour qu'elles obtiennent de mes yeux qu'ils ne succomberont point au sommeil. Cependant si vous vou'cz bien me permettre de vous exciter lorsque votre conversation me paraîtra commencer à languir , je promets d'écarter de mes yeux le sommeil autant qu'il me sera possible.
Elpolis. — Vous en serez bien le maître , cl vous nous ferez vraiment plaisir. Je crains seulement une chose, c'est que tout le sujet que nous traitons ne vous paraisse un rêve, non pas, si vous voulez, un rêve absolument frivole et ridicule; mais cependant un rêve : car le bien qu'on désire sans aucun espoir de l'obtenir, sans pouvoir même faire des tentatives pour l'obtenir, ne diffère pas beaucoup d'un rêve. Mais pour ne pas vous tenir plus longtemps en suspens, j'aurai l'honneur <le vous dire que, lorsque vous êtes entré , Marti us avait la parole, et il avait commencé un discours que nous écoutions avec bien de l'attention et de l'intérêt. Ce discours même serait fort propre à dissiper l'envie que vous auriez de dormir ; c'est une espèce de trompette, qui appelle la guerre à grands cris. Voudriez-vous bien, Martius, reprendre votre discours , nous l'entendrons une seconde fois avec le même plaisir; et dans le vrai , la
6" CHRISTIANISME DE BACON. — CL'ERRE SACREE
présence de Pollion n'ajoute pas peu à la considération de l'auditoire qui vous écoule.
Martius. — Quand vous êtes entré, Pollion, je déclarais franchement à ces messieurs ma façon de penser , et je leur disais que depuis environ cinquante ans, les guerres et les expéditions militaires du monde chrétien, n'ont eu rien que d'abject et de mesquin, s'il m'est permis de parler de la sorte.
Quelles ont été effectivement ces guerres?
Des guerres de princes avec leurs sujets , semblables à des procès qu'on poursuit avec emportement devant les tribunaux, et qu'il aurait été plus avantageux à la partie plaignante de finir par un accommodement; des guerres pour l'acquisition d'une bicoque ou d'une pièce de terre ; des guerres , en un mot, qui rappellent les agitations que se donnent des paysans pour l'acquisition d'un petit champ ou d'un coin de terre qui les avoisine. Mais quand bien même ces guerres auraient été entreprises pour un plus grand objet, pour le duché de Milan, pour les royaumes de Naples, de Portugal et de Bohème; il serait encore vrai que ces guerres , semblables à ce'les des Athéniens, des Macédoniens, îles Romains, des païens en un mot, auraient eu seulement pour objet quelques avantages temporels, et n'auraient été excitées que par l'ambition de dominer; par conséquent, étaient indignes de la milice chrétienne.
L'Eglise envoie ses missionnaires , et les établit jusques dans les îles et les contrées de la terre les plus reculées ; rien de plus louable sans doute : et voilà bien un glaive, cece unus gladius (Luc, XXII, ,'1S j. Mais on demande avec étonnement, où est l'autre glaive ?
Les rois sont vraiment inexcusables de ne point procurer, à la faveur de leurs armes et de leurs richesses, la propagation de la religion chrétienne ; cependant Noire-Seigneur qui a dit à ses apôtres, lorsqu'il était sur la \erre , allez et prêchez ; itr, prœdicate , a dit „ussi du haut du ciel à Constantin : Triomphez dans ce signe , in hoc signo vinec.
Quel est le so'ldat chrétien qui ne serait pas enflammé d'une sainte indignation, en voyant d'un côté des ordres de simples religieux, tels que l'ordre des Jésuites , celui de saint François , celui de saint Augustin , entreprendre et exécuter tant et de si grandes choses pour la propagation de la religion chrétienne ; et en voyant de l'autre des ordres militaires, comme ceux de saint Jacques , de saint Michel, de saint Georges, etc., ne s'occuper que des fêtes, des habillements et des cérémonies de leur ordre? 11 y a plus , les négociants eux-mêmes s'élèveront au jour du jugement contre les princes et les grands -de la terre ; car ils ont ouvert dans les mers une large route jusqu'aux extrémités du monde : ils ont fait partir des Pays-Bas, de l'Espagne, de l'Angleterre, des flottes et des troupes capables de. faire trembler la Chine : et pourquoi ce grand et formidable développement de forces ? Pour des perles , des pierres pré-
cleuses , des épices : mais pour *a perle des cieux, pour les pierres précieuses de la Jérusalem céleste, pour les aromates du jardin de l'Epoux, on n'a pas dressé un seul mât dans un navire ; et pendant que les mêmes hommes combattent avec acharnement les uns contre les autres dans ces contrées éloignées, et ne craignent point d'y répandre à grands flots le sang chrétien, ils ne daignent pas en verser une seule goûte pour la cause de Jésus-Christ.
Cependant je dois convenir que dans l'espace des cinquante ans dont je parle, ou un peu plus, il s'est fait de belles choses en ce genre, et qu'il y a eu de la part des chrétiens contre les infidèles trois actions mémorables où les chrétiens ont été les agresseurs .•j'observe cette dernière circonstance, parce que, lorsque la guerre est purement défensive , c'est la nécessité naturelle qui la commande et non pas la religion qui l'inspire.
La première de ces actions a été cette heureuse et célèbre expédition navale , qui se termina par la victoire de Lépante , et qui a jusqu'à celte heure arrêté les progrès formidables des Ottomans. L'entreprise et le succès sont principalement dûs aux exhortations et aux conseils de cet excellent prince. le papePieV, qui, à mon grand étonnement, n'a pas encore été placé par ses successeurs dans les fastes des Saints.
La seconde de ces actions a été la généreuse ( quoique malheureuse ) expédition en Afrique, de Sébastien, roi de Portugal. Il entreprit celte expédition seul , à la honte des autres princes, qui ne lui fournirent absolument aucuns secours, et qui ont été obligés dans la suite d'en fournir des excuses.
Je compte pour la troisième les fameuses excursions dans l'empire des Ottomans , de Sigismond, prince de Transilvanie. Ce sont les chrétiens eux-mêmes qui, contre les sages et paternels avis du pape Clément VIII , interrompirent le cours des exploits de co grand prince.
Voilà tout ce que ma mémoire me fournil en ce genre.
Pollion. — Permettez-moi de vous demander : que pensez-vous donc de l'expulsion des Maures du royaume de Valence?
A cette interpellation subite, Martius ayant gardé un moment le silence", Gamaliel prit la parole et dit :
Gamaliel. — Je pense que Martius a fort bien fait de ne point parler de celle action. Elle est à mon avis très-condamnable ; et il paraît même visiblement qu'elle a déplu à l)ieu. Ne voyez-vous pas que le prince, sous le règne duquel elle a eu lieu , ce prince que vous autres catholiques regardez comme un prince si saint et si pur, a été pourtant enlevé de ce monde à la fleur de son âge ; que le ministre qui a été l'auteur et le promoteur d'un aussi cruel bannissement; ce minisire, dont la fortune paraissait établie sur des fondements inébranlables , a été tout-à-cou|i précipité de sa place. 11 y a plus, bien des personnes croient que les Espagnols ont encore à rendre compte au public et à la po-
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slérité, de la sagesse et de la justice de l'expulsion des Maures , d'autant plus qu'un g-rand nombre de ces infortunés , éprouvés déjà par leur exil, persévèrent néanmoins constamment dans leur foi , et se montrent en tout de véritables chrétiens, excepté qu'ils ne respirent que la vengeance contre les Espagnols.
Zébédée. — Je vous prie, Gamalicl, de ne nas juger si vite une aussi grande action ; action qui, dans ces contrées , a été comme le van de Jésus-Christ , ventilaUrum Chj-isti : à moins que vous ne puissiez montrer que les Espagnols avaient fait avec les Maures un pacte semblable à celui que Josué fit autrefois avec les Gabaonites, et dans lequel il aurait été stipulé que cette race maudite ne serait jamais forcée d'évacuer les terres d'Espagne. Ne devez-vous pas même convenir que celte expulsion s'est faite régulièrement d'après un édit du prince, et que la force pour l'exécution de cet édit, n'a point été conDée aux mains du peuple ?
Elpolis. — Je pense que l'unique raison , qui a engagé Martius à ne point compter l'expulsion "des Maures parmi les actions mémorables qui o:U eu la religion pour principe, c'est qu'il ne parlait que des actions belliqueuses, et que celte expulsion n'a été que le traitement particu'ier d'un prince à l'égard de ses sujets, qui n'a donné lieu à aucune guerre , parce qu'il n'a éprouvé aucune résistance. Mais trouvez bon , je vous prie , que Martius poursuive son discours : il me paraissait parler comme un théologien sous les armes.
martius. —J'avoue, Eupolis,quedanstout mon discours c'est la piété et la religion quej'ai principalement en vue; cependant, si j'avais à parler comme homme seulement, et non comme chrétien, je tiendrais encore le même langage : car je ne crois pas qu'on puisse imaginer une entreprise dans le temps où nous sommes, à considérer seulement les avantages temporels et la gloire de ce monde, qui soit comparable à la guerre contre les infidèles; et dans ce que je propose, il n'y a rien de chimérique ou d'extraordinaire, rien qui ne soil confirmé par des exemples récents de même genre : quoique je confesse que les expéditions que je citerai pour exemple, offraient peut-être dans l'exécution moins de difficultés que celles que je propose.
Les Caslillans , dans le dernier siècle, n'ont-ils pas ouvert un nouveau monde?
N'ont-ils pas subjugué et conquis les royaumes du Mexique, du Pérou, du Chili, et plusieurs autres régions des Indes occidentales ? D'immenses richesses n'ont- elles pas de là passé dans l'Europe? Les revenus du monde chrétien ne sont-ils pas devenus dix fois et même vingt fois plus considérables? Le territoire du monde chrétien n'esl-il pas censé accru du double, si l'on joint ce qui est occupé déjà depuis longtemps par les chrétiens, avec ce qu'ils sont les maîtres d'occuper par la suite, en pénétrant plus avant dans les terres, et en y fondant des colonies?
Cependant j'avoue ingénuement, qu'on ne
peut pas affirmer avec certitude que la propagation de la foi chrétience ait été le principe de tant de navigations et de conquêtes • ce principal motif ( il faut en convenir ), c'a été l'or, l'argent, les avantages temporels et la gloire ; et ce qui, dans les vues de la Providence divine, tenait le premier rang, n'a occupé que le second dans les désirs et les intentions des hommes. On pourrait en dire autant des navigations et des expéditions mémorables d'Emmanuel , roi de Portugal, dont les armes ont fait le tour de l'Afrique et de l'Asie, et qui, non-seulement s'est approprié le commerce des épices, des pierres précieuses, du musc et des drogues, mais encore a fondé des colonies et bâti des forteresses jusque dans l'extrémité de l'Orient; je pense qu'en tout cela, les Portugais, comme les Espagnols, ont eu moins en vue de propager la religion chrétienne, que d'étendre leur domination et d'accroître leurs richesses ; d'où je conclus que dans toutes les expéditions contre les païens ou les infidèles , la gloire et l'utilité spirituelle en ont bien été une suite, mais que la gloire et l'utilité temporelle en ont été, dans l'intention comme dans l'exécution, l'unique ou du moins le principal mobile-
poli.ion. — Mais trouvez bon que je vous le dise, Martius, il me semble que vous auriez dû vous souvenir que des hommes sauvages et entièrement barbares, tels qu'étaient les Américains, peuvent bien être comparés aux oiseaux et aux bêtes sauvages, dont la propriété suit la possession, et qui appartiennent au premier occupant; mais qu'il n'en est pas ainsi des peuples civilisés.
martius. — Pour moi, je ne reconnais point une telle différence entre des âmes qui sont les unes et les autres raisonnables; je pense au contraire que tout ce qui se fait régulièrement, pour le plus grand bien d'un peuple, sans avoir aucun égard ou au plus ou au moins de civilisation et de culture de ce peuple, ne saurait être contraire à la justice'; mais je ne vous accorderai pas facilement, Eupolis, que les peuples du Pérou et du Mexique fussent des peuples entièrement barbares ou sauvages, comme votre observation le fait entendre, et qu'on doive mettre la différence que vous prétendez, entre eux et d'autres païens qui occupent encore plusieurs contrées sur la surface de la terre. ..(1) Je vous avoue même franchement que la guerre contre les Turcs me paraît, à moi, plus juste et plus méritoire que la guerre contre toute autre espèce de païens ou de barbares qui aient existé ou qui existent encore, soit qu'on considère l'avantage qu'en retirerait la religion, soit qu'on ait égard à
la gloire qui en serait la suite Mais une
observation importante se présente à mon esprit; je vois dans cette assemblée des personnages qui sont d'excellents interprètes du droit divin, quoique divisés entre eux sur
(I) Nous supprimons de temps en temps quelques panics qui nous ont paru moins importantes par elles-môuies, ou moins intéressantes pour notre but.
CHRISTIANISME DE BACON."— C.UERRE SACREE
quelques points de doctrine, je me rappelle encore que je dois nie délier de mon jugement, parce que, outre que mes lumières en elles-mêmes sont courtes, je peux encore être entraîné au-delà des bornes, par l'impétuosité de mon zèle ; je serais donc vraiment blâmable, si j'allais plus avant, sans m'étre bien assuré que la guerre que je propose ne blesserait pas la justice; et je désire être éclairé sur un point aussi important, par ceux qui sont plus habiles et plus versés que moi dans les matières de justice.
eupolis. — Je suis vraiment enchanté devoir autant de sagesse et de modération dans un militaire ; car il serait bien naturel que, dans une matière qui échauffe naturellement le sang, et qui se présente encore avec les apparences de la piété, un homme de votre état passât sur la considération de la justice, ou supposât facilement qu'elle ne serait point
ici blessée Pour entrer dans vos vues,
prions Zébédée de discuter cette question : Peut-on de droit entreprendre une guerre pour la propagation de lureligion chrétienne, sans aucune autre cause d'hostilité' précédente ; et dans quel cas le peut-on?
Je désirerais bien aussi qu'on examinât encore, s'il est nonseulement permis aux princes et aux Etats chrétiens d'entreprendre une telle guerre, mais encore s'ils n'y sont point obligés en conscience? Gamaliel voudra bien se charger de celte partie, et alors la question de droit, prise en elle-même, sera complètement discutée.
Dans la supposition qu'il fût décidé qu'une semblable guerre est juste, et même obligatoire, il resterait à examiner s'il n'est pas d'autres affaires qu'on doive entreprendre et terminer auparavant, telles que l'extirpation des hérésies, la réconciliation des schismaliques, la réformation des mœurs, la poursuite des titres et des droits relatifs à des domaines temporels ou à des vengeances légitimes, etc. De plus , en comparant la guerre sainte avec toute autre affaire, il resterait encore à examiner les cas où cette guerre devrait demeurer en arrière, les cas où elle marcherait de pair, et enfin les cas où elle devrait précéder et faire plier devant elle tous les autres intérêts. Mais parce que cette partie exige une discussion sérieuse, et qu'Fusèbe, jusqu'à présent, n'a rien fourni a notre conversation, nous lui imposerons, si vous voulez bien, cette tâche, par forme d'amende.
Cependant, je crains bien que Pollion en qui je reconnais une grande sagacité pour démêler dans chaque chose ce qu'il y a de grave et de solide, d'avec ce qui n'est que Irivole et spécieux, ne juge que tout ce que nous prétendons est impossible, et ressemble, comme on dit, à des aigles dans les nuées.
Ainsi, nous le prions, quand il entreprendra de prouver sa thèse, de serrer et de prouver ses arguments de toute sa force, afin que nous renoncions absolument à nos idées, s'il est bien prouvé et bien reconnu qu'elles ne sont que des chimères, ou du moins que nous en retranchions tout ce qui serait inutile
ou sans aucune apparence ae succès. J'avoue ingénuement que je ne suis pas, sur ce point, du même sentiment que Pollion , et quoique ce soit une rude tâche d'avoir à le combattre, je m'engage à prouver de mon mieux que l'entreprise que je propose n'offre rien d'impossible, et je montrerai par quels moyens on peut écarter ou surmonter les obstacles et les difficultés qu'elle présente
pollion. — Vous ne vous êtes point trompé dans votre conjecture sur mon compte. Jesuis effectivement très-persuadé qu'à moins que vous ne refondiez tout le monde chrétien, et que vous n'en fassiez une nouvelle masse, jamais vous n'aurez l'espérance, même la plus légère, qu'il entreprenne une guerre pour la religion. J'ai toujours dit que la pierre philosophale et une guerre pour la religion, ne pouvaient occuper que des cerveaux un peu blessés et des gens qui avaient leurs plumes, non au chapeau, mais à la tête. Cependant, je vous prie de croire que si, après avoir entendu mes raisons, vous êtes tous cinq d'un avis contraire, je suis prêt à dire comme Hippocrate, que tous les Abdérilains sont fous, que Démocrile seul est sage ; et pour vous montrer que je ne suis pas si opposé à votre entreprise, que vous l'imaginez peut-être, je vais commencer par y contribuer de quelque chose. Sans doute vous imaginerez, pour en procurer le succès, d'excellentes choses ; mais voici un conseil que je vous donne. Le pape, qui occupe la chaire de saint Pierre, est un vieillard décrépit, et on attend la nouvelle de sa mort d'un moment à l'autre; faites-lui donner un successeur qui ne soit pas vieux, âgé de cinquante à soixante ans; que ce successeur prenne le nom d'Urbain ; rien ne sera d'un meilleur augure : vous savez que c'est un pape de ce nom qui a été le premier instituteur de la croisade, et qui, comme une espèce do trompette sacrée, anima toute l'expédition de la Terre-Sainte.
eupolis. — Fort bien : mais cependant, je vous en prie, parlons un peu plus sérieusement dans notre conférence.... Il me vient en pensée qu'à la question de droit, dont Zébédée a bien voulu se charger, il conviendrait d'ajouter cet appendix. Jusqu'à quel point faut-il poursuivre cette guerre? Fautil la poursuivre jusqu'à la destruction et à l'anéantissement des peuples? De plus, fautil contraindre les infidèles par les armes, d'embrasser la vraie foi, et doit-on employer la violence et les supplices pour anéantir la fausse religion? Ou plutôt ne faut-il pas se contenter de soumettre par les armes les contrées et les peuples; en sorte que le glaive séculier ouvre seulement la voie au glaive spirituel, qui pénétrera ensuite à la faveur de la persuasion , de l'instruction et des autres moyens propres à éclairer les consciences et à procurer le salut des âmes 1 Mais peut-être que cette partie que je croyais avoir oubliée, ne forme point un sujet à part; et Zébédée, plein comme il est de sa matière, l'aurait traitée comme étant une
suite naturelle de la question de droit; question qui après tout ne peut pas être licitement posée, ni discutée comme elle doit l'être, sans bien des distinctions et des restrictions.
zébédée — J'avais effectivement le dessein de traitercette partie; et votre opinion, dont je ferai toujours un très-grand cas , ne peut quemeconfirmer dans la pensée que cela
est convenable Je distinguerai donediffé-
rents cas.
D'abord , on doit demander en général , ainsi qu'Eupolis l'a fort bien observé, 1° s'il est permis aux princes chrétiens de faire une guerre offensive, seulement et simplement pour la propagation de la foi chrétienne, sans aucune autre cause d'hostilité, sans aucune autre circonstance qui ait pu provoquer ou motiver une semblable guerre?
2° Dans la supposition que ces contrées aient été anciennement chrétiennes et membres de l'Eglise, qu'un des candélabres d'or ait été même placé au milieu d'elles ; et quoiqu'elles soient aujourd'hui entièrement séparées de l'Eglise, qu'il n'y reste même aucun chrétien, on demande s'il n'est pas permis d'y porter la guerre, pour procurer à l'Eglise la restitution de cet ancien patrimoine de Jésus- Christ?
3° Dans la supposition qu'il reste au contraire dans ces contrées une grande multitude de chrétiens, on demande si on ne peut pas y pénétrer à main armée pour les délivrer du joug des infidèles?
1 h° Ne peut-on pas justement faire la guerre pour recouvrer et purifier les lieux saints , aujourd'hui souillés et profanés, tels que sont la Cité sainte, le saint Sépulcre, et en général les lieux qui ont été le premier et le principal berceau du christianisme?
5° N'est-il pas permis encore de faire la guerre pour venger les outrages faits au vrai Dieu et à noire Sauveur Jésus-Christ , pour venger l'effusion du sang des chrétiens et toutes les cruautés excercées contre eux, quoiqu'il se soit écoulé un temps très-considérable depuis l'époque de ces événements? car il est constant que les jugements de Dieu ne connaissent aucune limite de temps, et souvent attendent seulement que la mesure des péchés soit montée à son comble.
6" Il faut encore examiner soigneusement, d'après la proposition faite parEupolis, si la guerre sainte (qui, autant qu'elle l'emporte sur les autres par la dignilé, dans son objet, doit l'emporter aussi par la justice, dans l'exécution) peut être légitimement poussée jusqu'à exterminer les peuples et les expulser de leur territoire, jusqu'à forcer les consciences , et jusqu'à d'autres exlrémités de cette espèce? ou plutôt, si une semblable guerre ne doit pas être faite avec une modération extrême , et si elle n'est pas sujette à beaucoup de limitations et d'exceptions?
Nous devons bien, il est vrai , nous souvenir que nous soaimes chrétiens; mais nous ne devons pas non plus oublier que ceux qu'il s'agit de combattre sont des hommes....
Zébédée ayant, pendant quelques moments,
gardé le silence, pour voir si on n'aurait point d'observations à lui faire, et voyant qu'on n'en faisait aucune, continua ainsi :
Sans doute, messieurs, sur la question du droit d'une guerre sainte contre les Turcs, vous n'attendez point de ma part un traité en forme , mais un discours seulement , tel qu'il peut avoir lieu dans une délibération ordinaire. Je vais doneprocéder en conséquence. Je commence par tomber d'accord , qu'autant que la cause d'une guerre doit être juste, autant la justice de cette cause doit être manifeste , et sans aucune espèce d'obseurilé ni de difficulté. Toutes les lois s'accordent à exiger que dans les affaires capitales, les preuves soient pleines et évidentes : or, si on exige cette condition, lorsqu'il s'agit de la vie d'un seul homme, combien, à plus forte raison, doit-on l'exiger, lorsqu'il s'agit d'une guerre qui emporte toujours avec elle une sentence de mort contre une infinité de personnes? Il faut donc souverainement prendre garde qu'en immolant le sanrç humain par une guerre injuste , nous n'honorions notre bienheureux Sauveur à la manière dont les païens honoraient leur dieuMoloch. La justice d'une action quelconque consiste dans les mérites de la cause, l'autorité légitime delà juridiction qui en connaît, et la manière convenable de la poursuivre. Je ne parle pas de l'intention qui est dans le coeur : la cour céleste seule peut en être ici le témoin et le juge I Je traiterai en particulier de ces trois points, sous les rapports qui intéressent notre sujet, je veux dire la guerre sainlo contre les infidèles, et notamment contre ce puissant ennemi du nom chrétien ( le Turc ) ; je prouverai clairement, et j'ose m'en flatter, ( autant qu'une preuve rigoureuse peut avoir lieu dans un sujet qu'on ne louche que légèrement et seulement dans ses parlies principales); je prouverai clairement, dis-je , la justice et la légitimité de la guerre contre les Turcs, par le droit naturel, par le droit des gens, et de plus par le droit divin, qui es^ la perfection de l'un et de l'autre.
Je ne m'appuierai point sur les lois positives et civiles , telles que les lois des Romains ou d'un autre peuple quelconque : ce sont assurément des balances trop faibles pour peser une question d'un si grand poids : aussi, plusieurs scholasliques modernes, personnages d'ailleurs d'un très-grand mérite, nie paraissent, en parlant de ces sortes de lois, prendre pour aborder la question, une fausse route : et jamais ils ne la trancheront, à moins qu'ils n'aient reçu le don accordé à l'augure Navius, et qu'ils ne puissent avec le tranchant de leur canif couper les pierres.
Consultons d'abord la loi naturelle : Aristote, qui eu est un assez bon interprète , a soutenu constamment, nettement et en propres termes , qu'il y avait des êtres nés pour commander, et d'autres nés pour obéir. Cet oracle du philosophe a donné beaucoup d'exercice à ses interprètes ; et ils se sont divisés sur la manière de l'entendre. Quelquesuns ont cru que c'était seulement, de la part d'ÀrislOlc, un trait de jactance, et qu'il avait
Cil CHRISTIANISME DE BACON
voulu établir par là, que les Grecs avaient le droit de commanderaux Barbares. Mais cette dernière thèse a été bien mieux défendue par le disciple que par le maître. Les autres ont pensé qu'il ne s'agissait là que d'une espèce dérègle spéculative; et qu'Aristote ne prétendait rien de plus, sinon que la nature et la raison voudraient que les meilleurs commandassent aux autres, sans que les meilleurs pussent prétendre pour cela un droit proprement dit au commandement : pour moi, je crois qu'il n'y a dans le propos d'Aristote, ni ostentation de paroles, ni vœu seulement , ou désir de la nature. Je suis persuadé qu'il a très-sérieusement établi une thèse; et cela doit paraître évident, si on fait attention qu'il soutient positivement, que dans le cas où il se rencontrerait entre un homme et un autre homme, la même différence , la môme inégalité qui se voit entre l'homme et la brute, ou entre l'âme et le corps, le premier aurait vraiment le droit de commander à l'autre.
On paraîtrait peut-être mieux fondé à prétendre que la supposition que fait Aristote est impossible, qu'on ne l'est à contester la vérité de sa proposition: mais pour moi, en même temps que je crois la proposition véritable , je crois aussi que la supposition n'a rien d'impossible; que le cas a eu lieu , et a I«eu encore dans certains hommes et dans certaines nations.
Mais avant d'aller plus avant.il est nécessaire de donner quelques éclaircissements, qui préviennent les faux sens et les erreurs qu'on pourrait prêter à mon discours.
1° Si quelqu'un soutenait que ceux qui ont plus d'esprit ou démérite, ont ledroitdecommander à ceux qui en ont moins , qu'il leur est même permis d'employer la force pour les réduire et les soumettre à leur obéissance , il tiendrait un propos qui n'aboutirait à rien; car peut-on supposer que les hommes s'accordent jamais à reconnaître quel est celui qui est le plus digne de commander? A considérer l'ordre île la nature , le commandement n'est pas dû privait renient à celui qui a le plus d'intelligence ; ce qui est la prétention d'Aristote : voudrait-on compter pour rien le courage? Sans doute, il est nécessaire pour défendre; mais ne l'est-il pas aussi pour commander? La droiture et la probité , qui préviennent ou vengent les injures, ne doivent-elles pas être aussi rigoureusement exigées dans la personne qui commande, que l'intelligence et lecourage?Ce n'est donc pas une chose facile de décider quel est l'homme le plus propre au commandement.
11 est des hommes et des peuples qui sont supérieurs en certaines qualités, et intérieurs en d'autres ; la thèse que j'établis n'est donc point dans le genre- comparatif. Et aussi , jfc ne dis point que la nation la plus prudente, la plus courageuse, la plus juste, doive commander aux autres. Mais la thèse est dans le genre privatif; et voici ce que je prétends : S'il existe quelque part une troupe ou un amas de peuple ( l'appelât-t-on un royaume