‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 221 sur 454 · GUERRE SACREE. IU · texte numérisé non relu

GUERRE SACREE. IU

ou un empire ) qui soit parfaitement incapable ou indigne de gouverner, une autre nation civilisée ou policée, aura une juste cause de leur faire la guerre pour les soumettre : quand on supposerait même que celle nation civilisée serait conduite par un Ci/rus ou un César; par des hommes, en un mot, qui n'auraient rien de commun avec le christianisme.

2° Je dois prévenir encore que je ne parle pas d'un gouvernement tyrannique personnel . tel qu'a été le gouvernement de Rome sous un Caligula, un Néron, un Commode. Quoi donc 1 un peuple doit-il être puni précisément pour le point dans lequel il souffre depuis longtemps? Mais s'il est une nation où la constitution même de l'Etat, les coutumes elles lois fondamentales ( si toutefois on peut alors les appeler des lois ) , sont opposées de front au droit de la nature et au droil des gens , c'est alors que je pense , et je vais le prouver, qu'il existe un juste sujet de lui faire la guerre.

Pour procéder avec plus d'ordre, je divise la question en trois parties : 1" Existe-t-il, ou peut-il exister une nation ou une assemblée d'hommes à qui il soit juste de faire la guerre, sans qu'il soit auparavant intervenu de sa part aucune provocation ou aucune injure? 2° Quels sont donc ces violations, ces renversements du droit de la nature et des gens, qui dépouillent et privent une nation de tous droits et de tous titres au gouvernement? 3> De telles violations, de tels renversements du droit de la nature et des gens se rencontrent-ils aujourd'hui dans quelques nations, et particulièrement dans l'empire des Ottomans ? Sur la première question , je n'hésite pas à prendre l'affirmative, et à soutenir qu'il peut exister, et qu'il existe de telles troupes d'hommes.

Pour établir solidement ma proposition, je ne peux rien f.iire de mieux que de remonter à la donation originaleet primitive du gouvernement. Observez bien, je vous prie, le motif de celte donation , et surtout les paroles qui la précèdent. Dieu dit: Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance, et qu'il domine sur les /laissons delà mer, sur les oiseaux du ciel et sur les animaux de la terre (Gen., I, 27 ). De là, François de Victoria et quelques autres théologiens concluent excellemment, et déduisent ce très-véritable et parfaitement divin aphorisme: La domina-' tion n'est fondée que dans l'image de Dieu ; Dominium non fundatur nisi in imagine Dei. Voilà la chartre de fondation : d'après elle, il sera bien plus facile de juger les cas de forfaiture ou de rescision. Détruisez l'image, vous détruisez le droit. Mais qu'est-ce que cette image, et comment la détruit-on?

Les pauvres de Lyon (autrement les Vaudois ) et tous les fanatiques de cette espèce vous diront : L'image de Dieu, c'est la pureté de l'âme ; et ce qui l'efface , c'est le pé.ché. Mais ne voit-on pas que cette doctrine tend à renverser toute espèce de gouvernement ? Le péché d'Adam, ou la malédiction qui en fut la suite. le oriva-t-il de son droit de do-

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initiation 1 Non, sans doute : son péché excita seulement contre lui la rébellion et la résistance des créatures. Aussi, faites-y bien attention: quand la chartredu droit de domination fut renouvelée à Noé et à ses enfants après le déluge, ce renouvellement ne se fit point en termes qui indiquassent un rétablissement de droit; Dieu ne dit point, comme dans l'origine, dominez, dominamini; mais il dit : Que tous les animaux de la terre, tous les oiseaux du ciel et tout ce gui se meut sur la terre, soient frappés de terreur et tremblent devant vous! Terror vester et tremor vester erit super animantia, etc. (Gen., IX, 2). Il n'accorda donc pas de nouveau la souveraineté et l'empire sur ses créatures : celte souveraineté subsistait toujours ;mais il l'affermit et la protégea contre la révolte. Aussi les plus sages interprètes entendent par celte image de Dieu , la raison naturelle ; de sorte que si la raison vient à disparaître en totalité ou dans sa très-grande partie , elle fait disparaître avec elle le droit de commander. Si l'on veut examiner avec atten'.ion les interprètes , on observera qu'ils s'accordent tous sur la loi , et qu'ils n'élèvent de doules et de disputes que sur son application à quelque cas particulier. Mais je reviendrai à ce point, qui a sa place naturelle dans la seronde partie, lorsque nous parlerons des différentes altérations de cette image. Je continue donc.

Le prophète Osée dit des Juifs, en parlant au nom de Dieu : Ils ont régne, mais non par moi ; ils ont établi des princes , et je ne les ai pas connus ; — regnaverunt , sed non ex me; principes conslituerunt, et non cognovi (Osée, \"lII.i).Ce texte prouve manifestement qu'il est des dominations dont Dieu déclare qu'il n'en est point l'auteur. Dieu les préordonne, il est vrai, par sa providence secrète, mais il neles reconnaît point par sa volonté révélée; et on ne doit point croire que dans le texte précédent il s'agisse des mauvais princes ou des tyrans ; puisque ces mauvais princes sont supposés et reconnus souvent dans l'Ecriture, comme exerçant .une puissance légitime : mais on doit l'entendre d'un certain degré de perversité et d'une défection totale dans la nation ou dans le peuple lui-même. On le conclut manifestement de ce que le prophèlc parle de la souveraineté en général, et non de le personne du souverain. Quelquesuns des hérétiques dont nous avons parlé, ont abusé (j'en conviens] de ce texte du prophète, et l'ont interprète dans un sens aussi faux que dangereux ; mais le texte n'en est pas moins demeuré le même. Les rayons du soleil ne perdent rien de leur pureté, quoiqu'ils aient traversé des cloaques.

Il y a plus encore : si quelqu'un voulait conclure de ce que le prophète déclare dans les paroles suivantes, que c'est pour cause d'idolâtrie que ces princes ont été rejetés ; s'il voulait, dis-je, en conclure qu'il n'y a point de souveraineté ou de droit de dominer chez toutes les nations idolâtres ( ce qui est très-contraire à la vérité ) , la conséquence serait, à mon avis, Irès-mal tirée , parce que

ŒUVRES COMPLETES DE M. EMEUT. C'ii

l'idolâtrie dans laquelle les Juifs tombaient alors, et l'idolâtrie des païens, telle qu'elle: élait dans le même temps, et qu'on la voit encore aujourd'hui, sont des péchés d'une espèce toute différente, eu égard aux révélations particulières dont Dieu avait favorisé les Juifs, et à l'alliance par laquelle il s'était spécialement uni et donné pour ainsi dire à cette nation.

Cette nullité de gouvernement et de droit d'état, qui se rencontre, avons-nous dit, dans quelques nations, est encore plus clairement exprimée par Moïse, dans son cantique, lorsque interpellant les Juifs au nom de Dieu, il leur dit: Vous m'avez provoqué dans celui gui n'est pas un Dieu ; je vous provoquerai à mon tour dans celui qui n'est pas un peuple :— ipsi me provocastis in eo gui non est Deus ; et ego vos provocabo in eo qui non est populus. Tels étaient sans doute les peuples chananéens et les autres peuples des environs, après la donation de la terre de promission, faite aux Israélites. Du moment de cette donation, leur droit sur cette terre ne subsista plus, quoique dans un grand nombre de lieux , ils n'eussent point été subjugués par les armes, et qu'ils conservassent la possession de ces lieux.

On voit par là qu'il est des nations de nom seulement, qui de droit ne sont pas des nations proprement dites, mais seulement des multitudes ou des troupes de peuples. On sait qu'il y a des hommes déchus de la protection de la loi, et -proscrits par les lois civiles de diverses nations ; et je dis qu'il existe aussi des nations déchues de la protection des lois de la nature et des gens , et proscrit: s par les mêmes lois, ou par un commandement immédiat de Dieu. On convient encore qu'il y a des rois qui le sont de fait seulement , et non de droit, à raison de la nullité de leurs titres; et je soutiens qu'il existe aussi des nations qui occupent leurs terriloires de fait , et non de droit , à raison de la nullité de leurs gouvernements, ou de leurs régimes.

Mais produisons quelques exemples an milieu de nos preuves. Ainsi placés, ils n'en auront pas moins de force que s'ils étaient renvoyés à la fin, et ils répandront plus de jour sur la question présente. On n'a jamais douté que la guerre ne pût élre légitimement faite aux pirates par une nation quelconque, cette nation n'cût-elle éprouvé de leur part ni tort, ni injure : or, je demande à cette n,:lion, d'où tire-t-elle ce droit? Dira-t-on qu'il vient de ce que ces pirates n'ont point de domicile ni de résidence fixes ? Mais dans la guerre que Pompée fit aux pirates, et qui, de toutes les guerres faites par ce grand capitaine, est celle qui lui a été la plus honorable et la plus glorieuse, les pirates n'occupaient-ils pas des villes ? n'étaient-ils pas en possession d'un grand nombre de ports? et une parlie considérable de la Cilicie n'était-e!le pas sous leur puissance ? Encore aujourd'hui les pirates ne possèdent-ils pas Alger ? Mais qu'importe ici la possession de villes et de provinces? Quoi donc I les bêles en sont-elles

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CHRISTIANISME I)F. BACON."— GUERRE SACREE

moins sauvages? en appartiennent -elles moins au premier occupant , quoiqu'elles aient des cavernes?

Dira-t-on qu'on peut faire la guerre aux pirates, parce que semblables à des nuées ils voltigent de tous côtés ; et que , dans l'ignorance où l'on est du lieu où fondra l'orage , tout le monde indisetintement est dans les alarmes? Cette dernière raison est bonne sans doute, maiselle n'est pas complète; et ce n'est point assurément celle qu'on allègue communément.

La véritable raison qui autorise toutes les nations à faire la guerre aux pirates , c'est qu'ils sont les ennemis communs du genre humain ; qu'il importe par conséquent à chaque nation de les poursuivre, non pas tant pour se mettre elle-même à l'abri de la crainte, que pour remplir les conditions de l'alliance sociale qui existe entre les hommes. Effectivement, ainsi qu'il existe des alliances écrites et rédigées en forme de traités contre les ennemis particuliers, il existe aussi une confédération naturelle et tacite entre tous les hommes , contre les communs ennemis de la société humaine : et, pour déclarer la guerre à desennemisde cetteespèce, il n'est pas besoin de proclamation solennelle ; comme il n'est pas nonplus nécessaire d'attendre qu'une nation lésée réclame notre secours. Toutes les formalités de ce genre sont suffisamment suppléées par le droit naturel, quand il s'agit de faire la guerre aux pirates.

Il en faut dire autant des brigands qui infestent les continents et les grandes routes, tels que sont, à ce qu'on assure, quelques tribus d'Arabes et quelques seigneurs puissants, maîtres des montagnes et des gorges que sont obligés de traverser les voyageurs.

Ce n'est pas seulement aux princes régnants dans le voisinage , qu'il est permis de dissiper ces brigands par la force , ainsi que nous l'avons dit plus haut qu'il leurest permis de délruireles pirates: mais cela seraitencore très permis àtoute nation qui , quoique fort éloignée des lieux, voudrait avoir la gloire d'exterminer ces brigands, et imiter les Romains, qui entreprirent autrefois une guerre , uniquement dans le dessein de délivrer les Grecs de l'oppression.

J'en dis autant de ce royaume des Assassins, situé sur les frontières de la Syrie, qui v.e subsiste plus, il est vrai, mais qui, dans le temps, répandait la terreur chez tous les princes de l'Orient. 11 était établi par une coutume ayant force de loi dans cet état, que conséquemmentà l'obéissance aveugle qu'on rendait au prince, chacun de ses sujets était obligé et forcé, comme par une sorte de vœu, de tuer tout roi, ou tout autre personnage que lui aurait désigné son prince pour le mettre à mort. Une semblable coutume rendait incontestablement ce gouvernement nul et destitué de toute espèce de droit. Il pouvait être regardé comme une sorte de machine dressée contre la société humaine, que tout homme était donc en droit de renverser et de détruire.

J'en dis autan! des anabaptistes de Muns-

ter, quand même ils n'auraient point été rebelles à l'empire , quand même ils ne se seraient encore rendus coupables d'aucun excès; et s'il existait aujourd'hui, ou qu'i dût jamais exister une assemblée d'hommes qui crût et qui mit en principe, comme font ces sectaires, qu'on doit juger ce qui est permis ou n'est pas permis, non d'après les lois ou de certaines règles, mais d'après les différents et secrets mouvements, ou instincts de l'esprit, il n'y aurait dans une telle assemblée, aux yeux de Dieu, ni nation, ni peuple, ni gouvernement; et il serait permis à toute nation, si ce malheureux peuple ne voulait pas revenir aux premiers principes, de l'exterminer et de le faire disparaître de dessus la surface de la terre.

Je fais une supposition : les anciens ont cependant douté si ce que je vais dire n'était pas une histoire véritable. Je suppose donc une nation des Amazones, chez laquelle le gouvernement, tant public que particulier, la milice même serait entre les mains des femmes : est-il un homme de bon sens qui osât soutenirqu'un semblable gouvernement, qu'un état où les femmes commanderaient aux hommes, et les gouverneraient, ne pécherait pas dans ses fondements contre l'ordre naturel , ne serait pas un gouvernement prétendu seulement, un gouvernement nul et qu'on devrait abolir sans retour ? Je ne parle pas de la souveraine autorité de l'état, placée sur la tète des femmes, parce que sous le gouvernement des femmes , les conseillers , les magistrats, et tous les agents de la première autorité sont des hommes : je parle d'un gouvernement où l'administration de l'état, de la justice, des familles, serait exclusivement entre les mains des femmes. Cependant ce dernier exemple diffère des premiers, en ce que les premiers offraient des considérations de dangers pour les autres nations, au lieu que celui-ci ne renferme qu'un écart des lois de la nature.

Je n'hésiterai pas à dire la même chose du gouverncmentdes Mamelucks ; gouvernement où des esclaves , achetés à prix d'argent et nés de pères inconnus, pouvaient seuls commander aux hommes libres.

Un exemple analogue à ce dernier, serait celui d'une nation où il serait reçu en coutume, que les enfants, aussitôt qu'ils seraient parvenus en âge de pleine puberté, expulseraient leurs parents de toutes leurs possessions, et se contenteraient de leur faire une pension alimentaire.

Ces exemples de l'empire des femmes sur les hommes, des enfants sur leurs pères, des esclaves sur les hommes libres, ont cela de commun qu'ils pervertissent manifestement, et violent tout le droit de la nature et des gens. Quant aux habitants des Indes occidentales, je vois que vous avez lu Garcilazo de la Véga. Il est bien naturel que cet auteur, né d'un père de la race des Incas , et d'une mère espagnole, s'étende avec plaisir sur les vertus et les coutumes honnêtes de sa patrie, qnoiqu il faille convenir qu'il ne te fait qu'avec beaucoup de réserve et de rao-

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riestie. Mais on ne me persuadera pas facilement que ces nations ne pussent être licitement subjuguées par d'autres nations civilisées et imbues des vertus morales, en mettant même à part, et ne faisant point entrer en considération la propagation de la foi chrétienne, dont nous parlerons dans son lieu. Certainement la nudité complète qui était en usage chez la plupart de ces peuples, est une monstrueuse difformité, puisque le premier sentiment qu'éprouvèrent après leur péché nos premiers pères, fut celui de leur nudité, et que l'hérésie des adamites a toujours été regardée comme l'opprobre de la nature.

Mais accordons que cette nudité était nécessitée en quelque sorte par les chaleurs excessives du climat , et qu'elle leur était commune avec quelques autres nations; comptons encore pour rien leur simplicité assurément excessive (puisqu'elle allait jusqu'à leur faire croire que les chevaux mangeaient réellement leurs freins, que les lettres parlaient, etc.), ne tenons encore ici aucun compte des sortilèges, des divinations, des superstitions magiques, puisque la plupart des nations idolâtres les ont pratiquées aussi bien qu'eux : je soutiens que leur coutume de sacrifier des hommes, et plus encore celle de manger la chair humaine, sont de si grandes abominations, qu'un homme devrait mugir de honte s'il osait nier que des usages aussi détestables, joints à quelques autres qui ne Tétaient guère moins, ont fourni aux Espagnols une juste cause d'envahir leur territoire, comme étant, si je peux m'exprimer de la sorte, rendu confiscable par la loi de la nature, d'en réduire ou d'en expulser les habitants (1).

( I ) l'nITenlorf n'a pas craint d'être d'un autre avis.

t Je ne saurais, dit-il, approuver ce que dit le fat ineux Bacon, chancelier d'Angleterre, qu'une coui lume comme celle qu'ont les Américains, d'inimo- « 1er des hommes à leurs fausses divinités, et de

< manger de la chair humaine, est un sujet suflisairf i de déclarer la guerre à de tels peuples, comme à

< des gens proscrits par la nature même. » (Droit Sal. I. vin, chap. 6, par. 5).

PuDeudorf fait ensuite quelques distinctions que nous ne rapportons pas , mais Barbeyrac a pris le parti de Bacon contre Puffendorf. « Si ces anlhmpot pliages, dit-il , mangeaient seulement la chair des i créatures humaines qui meurent de mort naturelle,

< ou qui ont été tuées par d'autres que par eux, quel- » que sauvage et barbare que fut une telle coutume,

< elle ne donnerait aucun droil de les attaquer pour « ce seul sujet; mais puisqu'ils égorgent eux-mêmes « des créatures humaines peur les manger ou pour « les sacrifier à leurs idules, c'est une chose si « cruelle, si contraire à l'humanité, si destructive de « la société et du genre humain, qu'on ne peut que « regarder comme juste et louable une guerre qui

< tendrait à en abolir l'usage, quand même ces gens-

< là ne le pratiqueraient qu'enlre eux , et qu'ils « épargneraient les étrangers. Si notre auteur soui lient le contraire, c'est qu'il raisonne toujours sur > un principe dont nous avons prouvé ailleurs la i fausseté. »

Voyez ce que dit encore Barbeyrac , dans la noie 5' sur le i' du chap. 3, l. vin; il y établit, d'après Giolius et Loke, sur des raisons très-plausibles, le droit jiuur tous les hommes de punir certaines

A Dieu ne plaise, cependant , que je prétende justifier les cruautés et les massacres qu'on a, dans les commencements de la conquête, exercés sur ce peuple. La justice divine ne tarda pas d'en tirer une vengeance éclatante. Il n'est, parmi les premiers conquérants de ces contrées, aucun des principaux chefs qui n'ait péri de mort violente; et la plupart des autres, ou dans le même temps ou peu de temps après, ont eu une fin aussi malheureuse.

Mais voilà assez d'exemples allégués, à moins qu'on ne veuille encore y joindre les travaux d'Hercule. Cet exemple , mêlé assurément de beaucoup de fables, a pourtant cela de particulier, qu'il montre admirablement que chez toutes les nations et dans tous les âges du monde, on a unanimement regardé la défaite et la destruction des géants , des monstres et des tyrans insignes , comme une action nonseulement juste, mais encore digne de tout éloge, et qui méritait bien que le libérateur fût placé au rang des dieux ou des demi-dieux, quel que pût être ce libérateur, et fût-il venu de l'autre extrémité du monde.

Il est temps, après avoir mis en avant ces exemples, que nous revenions aux raisonnements et aux arguments. On sent que dans une conférence telle qu'est la nôtre, nous devons avoir plus d'égard à leur poids qu'à leur nombre.

Je dis d'abord (et voici mon premier argument) : Si quelqu'un pense que les nations ou les peuples n'ont point entre eux d'autres liens que ceux qui sont formés par l'unité de gouvernement ou par des traités et des alliances particulières , il se trompe étrangement, et son erreur annonce un grand défaut d'étendue dans les idées et d'élévation dans les sentiments. Assurément il est dans la société d'autres liens que ceux dont on vient de parler, et il existe entre tous les hommes des confédérations tacites et implicites ; telle est, par exemple, celle des colonies où des hommes qui se sont établis hors de leur pays natal avec la nation-mère. L'unité de langage ne doit pas en ce genre être compté pour rien; car si la confusion des langues fut un signe de séparation, leur conformité doit être regardée comme un signe ou principe d'union. Etre régi par les mêmes coutumes générales et les mêmes lois fondamentales , dit encore quelque chose de plus que cette conformité de langues; et c'est le genre d'union qui avait lieu entre les Grecs par rapport aux Barbares.

violations du droit naturel ; ce qui retomlie dans la thèse générale de Bacon. Mais ce qui prouve en même temps combien il serait facile d'abuser de celle thèse, combien les développements et les limitations annoncés par Bacon auraient été utiles, c'est que ce même Barbeyrac, parlant du principe, cl y joignant ses préventions excessives contre le tribunal de l'inquisition, croyait que les princes protestai! s pourraient, en bonne conscience , faire la guerre aux princes qui souffraient ce tribunal dans leurs états , poui les obliger à le détruire ( Hol. sur le 1. vin, chap ti, par. 3 ).

CHRISTIANISME DE BACON. - CUERRE SACREE

Mais, de tous ces principes d'union, le plus crament, le plus sacré, c'est la grande et indissoluble consanguinité et société entre tous les hommes en général, dont parle ce poète païen cité par S. Paul : Nous sommes les enfants, dit-il, et laracede Dieu; — ipsius enimet yenus sumus (Act., XVII, 18). Les droits de cette consanguinité doivent être bien plus respectés par nous autres chrétiens ; nous, à qui il a été spécialement révélé que les hommes ont tous été formés de la même masse de terre, et que c'est du même père et de la même mère que descendent toutes les générations de l'univers. Nous devons donc reconnaître sans hésiter, qu'aucun peuple n'est étranger à un autre peuple, et que le môme sang coule dans les veines des uns et des autres. Nous devons donc pouvoir dire avec le même sentiment de charité, que ce vieillard dans Térence : Je suis homme, rien de ce qui touche l'humanité ne m'est étranger; — homo sum, humani a me nil alicnum pulo .

Je reprends maintenant , et je dis : s'il existe entre les hommes une confédération telle que nous venons de le dire, certainement elle ne peut être entièrement oisive, elle sert à une fin, elle a rapporta quelque chose, à quelques actions; mais quelles sont donc ces actions?. Quoi ! cette confédération, celle alliance, ne se serait-elle formée, n'auraitelle lieu seulement que contre les bétes sauvages, contre les éléments du feu et de l'eau ? Non, sans doute ; celle confédération est particulièrement dirigée contre des assemblées et des troupes d'hommes qui ont totalement dégénérés, et se sont entièrement écarlés des lois de la nature; d'hommes qui, dans leur propre corps et dans la constitution de l'état, offrent quelque chosede monstrueux; d'hommes qui, tels que les peuples que nous avons plus haut cités en exemples , sont les fardeaux, les ennemis communs du genre humain, et pour tout dire en un mot, qu'on ne peut envisager que comme l'opprobre de la nature et de la dignité humaine. Il est de l'intérêt de toutes les nations d'être assez vivement touchées de ces considérations pour dissiper de tels attroupements, puisau'un peuple dans cet état ne parviendrait jamais à se guérir et à se reformer luimême.

Tout ce que je viens de dire, au reste, doit être jugé et réglé non pas tant sur les principes des jurisconsultes que sur la loi de la charité, sur la loi du prochain, qui renferme le Samaritain aussi bien que le lévite, sur la loi des enfants d'Adam, considérés comme sortis tous d'une même masse.

C'est sur ces lois primitives et fondamentales qu'est appuyée mon opinion. Rompre avec ces lois et les combattre, c'est en quelque sorte (s'il est permis dédire ce'qu'on pense) , être un schismatique dans la nature.

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