ECLAIRCISSEMENTS SUR CETTE QUESTION
Les anciens pères de l'Eglise ont-ils condamné comme hérétique l'opinion philosophique des antipodes (1)?
S. Boniface
do s
OEUVRES COMPL. DE M. EmEHY. I,
Lactance, S. Augustin, Mayence, le pape Zacharie, sont les père qu on cite comme les^plus opposés à l'opinion qui admet les antipodes. Il est vrai que Lactance (£,., III, Inst. cap. 2k) se déclare ouvertement contre cette opinion ; il la ju^e absurde, mais il se contente d'alléguer contre elle la raison commune, tirée de ce que dans cette hypothèse il y aurait des hommes dont les pieds seraient plus élevés que la tête, des arbres dont les racines seraient en haut et la tête en bas, etc. Ce n'est pas qu'il ne connût fort bien les fondements de l'opinion qu'il rejette ; il les expose, et il croit qu'il lui aurait ete très-facile de les détruire, s'il n'avait pas eu a traiter des matières plus importantes.
On ne peut point faire un crime à Lactance de son sentiment sur les antipodes. Pline, qui était d'une opinion contraire, convient que le petit nombre des mathématiciens qu; pensaient comme lui, étaient en opposition avec le reste du genre humain. II y a plus ; Lactance, en adoptant sur ce point l'opinion du vulgaire, était aussi parfaitement d'accord avec des géographes et des philosophes du premier rang, tels qu'Eratosthène, Polybe Strabon, Plutarque, et même le poète Lucrèce. Tous ces auteurs se sont aussi déclarés contre l'existence des antipodes (2).
Nous convenons encore que S. Augustin a embrassé le même sentiment ; mais il le soutient avec sa capacité ordinaire et sur d'autres fondements que Lactance. Il s'appuie, en dernière analyse, sur un fait dont il avait pour garant les plus savants physiciens et les plus habiles géographes. S. Augustin [L. XVI , de la Cité de Dieu, eh. 10) suppose comme constant par la sainte Ecriture, que* tous les hommes qui habitent la surface de la terre, descendent d'un même premier homme qui est Adam. Il s'objecte ensuite cette multitude de nations monstrueuses , qu'on prétendait alors existantes, dont les unes étaient sans têtes et avaient leurs yeux dans les épaules; les autres n'avaient qu'un œil au milieu du front, les autres portaient des tètes de chiens, etc., et qui, par conséquent, disait-on, ne pouvaient avoir la même origine que nous. 11 termine la discussion par cette réflexion judicieuse : Qua propter ut islam quœstionem pedetenlim cautèque concludam : aut illa,quœ taliade quibusdam gentibus scriptasunt, omninà nullasunt, aut si sunt, homines non sunt : aut ex Adam sunt, si sunt homines.
On pouvait opposer encore à S. Augustin les antipodes : et il est conduit par là a examiner dans le chapitre suivant ce qu'on doit en penser; ce qui prouve manifestement que S. Augustin n'examinait cette question que
(I) Pour la page 102 du premier volume. {2) Vide Lacianiii opéra ex recensione Langle'. J« Fresnoy, 1. ni, de inst., cap. 4.
dans les rapports qu'elle pouvait avoir avec l'identité d'origine pour lous les hommes, et qu'autant qu'on prétendrait conclure de l'existence des antipodes, qu'il y a sur la surface de la terre des hommes qui ne descendaient point d'Adam. Mais quoi qu'il en soit, S. Augustin observe très-sagement que dans la supposition même que la terre soit ronde, supposition d'où les mathématiciens concluaient l'existence des antipodes , il était possible que la partie inférieure de la terre, opposée à celle que nous habitons, fût couverte par les eaux, et par conséquent fût inhabitée ; que dans le cas même ou cette partic de la terre serait à sec, elle ne pourrait être habitée qu'autant que des hommes auraient passé de cette partie de la terre que nous occupons, dans la partie opposée; passage que S. Augustin soutenait être impossible, fondé sur l'immensité de l'Océan, qu'il aurait fallu traverser. Nimis absurdum est ut dicatur aliquos homines ex hdc in alleram partent, Oceani immensitate trajectd, navigare ac pervertir e potuisse, ut etiam illic ex uno Mo primo homine genus inslituerelur humanum. Or c'était l'opinion commune des plus savants géographes et de toute l'antiquité, que l'Océan était intraversabh. De là ces expressions, quand il s'agit de cette mer, mare intransnatabile, impermeabile, intransibile. Et il n'y a que l'événement procuré par la découverte de la boussole qui ait pu nous persuader le contraire; encore aujourd'hui nous avons quelque peine à expliquer et à concevoir comment les hommes ont pu, de notre continent, pénétrer dans le continent de l'Amérique. Donc, en soutenant que cette partie inférieure de la terre était habitée par des Hommes, on était censé par là même supposer, ou du moins on était fort suspect de croire que ces hommes ne descendaient pas du même père que nous; ce qui était contraire aux saintes Ecritures.
Voilà uniquement ce qui intéressait la religion dans la question des antipodes, et qui a pu faire envisager le sentiment de ceux qui en admettaient l'existence comme un sentiment dangereux et contraire aux saintes Ecritures.
Le pape Zacharie, dit-on, a traité d'hérétique l'opinion qui admet des antipodes. Si le fait est vrai, le pape, ainsi que nous venons de l'expliquer, n'aurait censuré dans cette opinion que la supposition d'autres hommes habitant la partie opposée de la terre, et qui n'auraient point la même origine que nous ; supposition effectivement qui brouillerait et confondrait tout dans l'ordre de la religion chrétienne.
Mais examinons le fait. On cite une lettre du pape Zacharie à saint Boniface, évéque de Mayence : il paraît par cette lettre, qui est une réponse, que ce prélat avait déféré au pape un prêtre, du nom de Virgile, comme répréhensible sur plusieurs chefsî et notamment comme soutenant qu'il existait un autre monde et d'autres hommes sous la terre, un autre soleil et une autre lune. Le pape enjoint ù Boniface, s'il est prouvé que Virgile sou-
tienne cette perverse doctrine , de l'excommunier dans un concile, après l'avoir dépouillé du sacerdoce. De perversd autem doctrinâ quant contra Dominum et animam suam locutus est, quod scilicet alius mundus et alii homines sub lerrâ sint, aliusque sol et luna (l), si compertum fuerit ita confiteri : hune accilo concilio ab E eclesid pelle sacerdotii honore privatum. « Nous avons aussi écrit, ajoute le pape, au duc de Bavière de nous l'envoyer, afin de l'examiner nous-méme et le juger suivant les canons. »
Il ne s'agit pas ici de savoir quelle était véritablement l'opinion de Virgile , et s'il soutenait qu'il existât des antipodes au même sens que nous soutenons et que nous reconnaissons tous aujourd'hui qu'ils existent. Mais il s'agit de savoir quelle est l'opinion qui avait été dénoncée à saint Boniface, et par saint Boniface au pape Zacharie, comme l'opinion de Virgile, parce que c'est là précisément et seulement la doctrine qu'aurait jugée et censurée le pape Zacharie. Or, cette doctrine, comme nous l'avons vu, c'est qu'il existe un autre monde et d'autres hommes sous la terre, un autre soleil et une autre lune. Voilà constamment la doctrine déférée, et il importe fort peu de savoir si c'est bien là ce qu'enseignait Virgile, et si sa doctrine n'a pas été défigurée par ceux qui ne l'entendaient pas, ce qui est assez vraisemblable : Quidam conjecêre , dit Serrarius, in notis ad vitam sancti Bonifacii , Virgilium de terrœ specie aculiùs quàm pro captu vulgi, disputasse, globosam esse et vivere e contraria parte, qui adversis vestigiis stcnl contranostra vestigia, quos Antipodas vocemus. Hos perinde ac nos sole et lund lustrari ; ea, ignoratione audientium perperam accepta, detortaqtte longé alio sensu, ad Donifacium perlata, offensionum prwbuisse sementem (leCointe , ann. Eccl. Franc, ad annum 748).
Or, 1° cette doctrine, considérée en ellemême , n'étail-elle pas véritablement digne de répréhension delà part du chef de l'Eglise? 2° L'opinion dénoncée comme celle de Virgile, n'est point précisément l'opinion des antipodes, dans le sens où on la soutient aujourd'hui. Assurément si quelqu'un eût prétendu que le trajet de l'Océan est possible, et que quelques hommes avaient effectivement passé d'Europe ou d'Asie dans la partie opposée de la terre, on aurait bien pu regarder cette prétention et ce récit comme destitué de toute vérité et de toute vraisemblance, comme fabuleux et absurde; mais on ne l'aurait point jugé contraire à la foi. L'opinion censurée ne suppose pas seulement et simplement qu'il y a d'autres hommes audessous de nous ; elle suppose de plus, que
(1) Le père Mabillon (Acta Sanctorum, Ord. S. lie. ned., /, m.part. 2, p. 5U8) cite ainsi ce passage : Si clarification fuerit eum ilà confiteri, qubd alius mundus et alii homines sub terras sint, etc. Il n'y est point question de soleil et de lune. Dans la collection de Labne, et dans le père le Cointe, on lit : Si clarificalum [ueril eum ilà confiteri quod alius mundus et alii homines sub terra sint, seu sol et luna, ce qui semble ne présenter aucun sens.
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ces nommes forment un autre monde, qui n'a point de communication ni de rapport avec le nôtre, jusque-là, qu'on ajoute qu'ils sont éclairés par un autre soleil et une autre lune.
Concluons qu'il n'y a aucun légitime fondement , de soutenir'que le pape Zacharie a cendarr-né comme hérétique l'opinion philosophique des antipodes.
Bayle (art. Virgile) est forcé de convenir, que la doctrine pour laquelle le pape Zacharie veut qu'on condamne Virgile, .n'est point la simple doctrine des antipodes, car celle-ci ne suppose point qu'il y ait des astres différents de ceux qui se lèvent sur notre horizon. Mais il ajoute : Cette doctrine (des antipodes) est visiblement une de celles qu'il juge dignes des punitions les plus rigoureuses. Si on avait demandé à Bayle où il avait vu ce qu'il avance et qu'il dit si visible, sûrement il serait demeuré sans réponse. Il continue : N'est-ce pas une ignorance prodigieuse? n'est-ce pas un abus énorme du pouvoir des clés? Mais celle question de la part de Bayle n'est qu'une déclamation injurieuse, fondée sur une fausseté évidente. Le jugement du pape Zacharie ne porte-t-il pas manifestement sur toute la doctrine qui lui avait été représentée comme relie de Virgile, conjunctim, comme parlent les théologiens, non divisim? 11 ne s'agit pour s'en assurer que de relire les paroles de Zacharie. 11 a donc laissé intacte la simple doctrine des antipodes. Il ne l'a donc point jugée digne des punitions les plus rigoureuses.
Il paraît que l'affaire de Virgile n'eut point de suite. Saint Bonifiée a survécu sept ans à la dénonciation de Virgile. Il existe depuis l'époque de cette dénonciation un très-grand nombre de lettres écrites par saint Bonil'ace : il en est plusieurs de saint Boniface à Zacharie, et de Zacharie à saint Boniface : et dans aucune de ces lettres il n'est fait mention de Virgile. On ne tint point de concile contre lui ; il ne fut point dépouillé du sacerdoce, ni envoyé à Home comme le pape l'avait mandé; d'où l'on doit conclure, 1° avec Bayle, qu'on ne peut excuser une infinité de gens gui disent que le pape Zacharie excommunia et déposa un évéque, pour avoir osé enseigner que la terre est ronde et habitée dans tout son contour (1); 2° qu'il fut reconnu qu'on en avait imposé à saint Boniface sur la doctrine de Virgile : du moins on a tout lieu de le présumer ; c'est la conclusion naturelle qu'en tire Baronius, et après lui Velserus : (Juod autem omnia ista in Virgilium ad Bonifacium perlata, vanum prorsus fuisse commentum declardrunt éventa, siquidem et inania penilus
(I) Il semble que Pascal est de ce nomhre. « Ne « vous imaginez pas, dit-il, que les lettres du pape « 7,acliarie, pour l'excommunication de saint t'iri pile, sur ce qu'il tenait qu'il y avait des antipodes, « aient anéanti ce nouveau monde, i etc. 18* lettre. I'.tscal voulait conclure de ce prétendu fait qu'on n'était pas obligé de croire les papes, quand ils déridaient que la doctrine contenue dans le livre de J.insénius était Itéréliquc,