GUERRE SACREE
au
evanuerunt. Ce sont les paroles de Baronius, qui mérite d'être lu sur cet article (Tome IX des Annales, an. 748).
Bayle s'élève vivement contre la conduite du pape Zacharie, et surtout contre celle de saint Boniface dans cette affaire; il y trouve de Yignorance, de la précipitation à dénoncer et à menacer. Mais ne sait-on pas que les personnes les mieux intentionnées et les plus éclairées ne sont pas toujours à l'abri des surprises ? Nous ignorons quels furent les auteurs de la dénonciation faite à saint Boniface, quels artifices et quels moyens ils employèrent pour lui donner du poids. Que pouvait faire de plus sage le pape Zacharie, en ordonnant qu'on punît Virgile, que d'exiger qu'il fût auparavant convaincu dans un concile?
Bayle n'accueille pas bien favorablement les auteurs qui ont conjecturé, du moins ceux qui ont affirmé que Virgile fit sa paix avec Zacharie et avec BonifaceMais quoi qu'il en soit de la réconciliation avec saint Boniface, qui est pourtant souverainement probable, on ne peut pas douter que Virgile n'ait été pleinement justifié dans l'esprit du pape Zacharie et de ses successeurs. Il fut élevé sur le siège de Salzbourg, sans doute avec l'agrément et par l'autorité du .pape. On voit par les témoignages que produit son historien, qu'il jouit constamment jusqu'à la fin de sa vie de la plus haute considération dans l'Eglise et dans l'état. Ses travaux pour la propagation de l'Evangile ne se bornèrent pas à son diocèse; il les étendit jusqu'à la Carinthie, dont il est regardé comme l'apôtre. Grégoire IX l'a mis solennellement au rang des saints qu'honore l'Eglise universelle, et sa mémoire élail demeurée en telle vénération dans ces contrées, qu'en 1281 le concile de la province de Salzbourg ordonna qu'on célébrerait sa fête, avec injonction aux fidèles de s'abstenir dans ce jour, sous peine d'excommunication, de toute œuvre servile. L'auteur d'une dissertation sur les antipodes, imprimée dans les Mémoires de Trévoux, mois de janvier 1708, observe très-judicieusement, que le pape Grégoire IX n'eût jamais canonisé Virgile, s'il avait été condamné comme hérétique par un de ses prédécesseurs, ou si même, ayant été soupçonné d'hérésie avec quelque apparence, il ne se fût pas justifié pleinement d'un tel soupçon.
Une partie des observations précédentes seraient sans force, si saint Virgile de Salzbourg n'était pas le même que le prélrc Virgile, déféré au pape Zacharie par saint Boniface : et nous ne pouvons pas nous dissimuler que le P. Pagi, ce critique si judicieux et si habile, a cru, après le P. le Coinle, qu'ils étaient deux personnages différents. M>ais les raisons sur lesquelles se fonde le P. Pagi ne sont point décisives. Elles ont été victo ■ rieusement combattues par Hansiz (Germon, sacraA. II ), au jugement de dom Clément» Art de vérifier les dates, tome premier, page 81. Le sentiment de Baronius et de Mabillon, qui, avec les historiens dt Bavière, confon-
dent les deux personnages, a continué de prévaloir et d'être l'opinion générale des savants. C'est bien aussi constamment le sentiment de Léibnitz, ce savant incomparable, qui avait tant approfondi l'bistoire ecclésiastique d'Allemagne du moyen-âge. Dans ses nouveaux Essais sur l'entendement humain, jl introduit Loke disputant avec lui, et citant en confirmation de ce qu'il avançait, l'hérésie des antipodes. Léibnitz, après avoir discuté le fond, en vient à cette hérésie, qu'il traite de prétendue. Au sujet de l'hérésie prétendue des antipodes, dit Léibnitz. je dirai en passant qu'il est vrai que Boniface. archevêque de Mayence, a accusé Virgile de Salzbourg, dans une lettre qu'il a écrite au pape contre lui sur ce sujet, et que le pape y répond d'une manière qui fait paraître qu'il donnait assez dans le sens de Boniface : mais on ne trouve point que cette accusation ail eu de suite. Virgile s'est toujours maintenu. Les deux antagonistes passent pour saints, et les savants de Bavière, qui regardent Virgile comme un apôtre de la Carinthie, ont justifié sa mémoire (Esprit de Léibnitz, tome II , p. 55).
Au reste, cette identité du prêtre Virgile et de saint Virgile, évéque de Salzbourg, est assez indifférente au fond de la question : et fussent-ils deux personnages très-distingués, nos preuves conserveraient leur force, et nos conclusions demeureraient encore les mêmes. Il nous suffit de pouvoir dire avec vérité, que l'opinion simple et purement philosophique de l'existence des antipodes, n'a point été censurée par le pape Zacharie dans la personne du prêtre Virgile, et que la proposition déférée à ce pape, prise dans son ensemble , est non seulement suspecte et dangereuse dans l'ordre de la religion, mais encore inadmissible et absurde dans l'ordre de la philosophie. Or, ces deux points sont incontestables. C'est très-inutilement qu'on prétendrait que la véritable doctrine de Virgile avait été altérée et calomniée dans la dénonciation qui en avait été faite à saint Loniface; nous avons déjà remarqué, et nous répétons que ce fait nous importe peu, parce que ce n'est pas la doctrine telle que la soutenait peut-être Virgile, qui a alarmé le pape , c'est la doctrine qui lui était imputée.
Quelques savants estimables ont avancé que les saints pères et les philosophes chrétiens, jusqu'au quinzième siècle, ont tous été déclarés contre l'existence des antipodes. Cette assertion n'est pas exacte : nous allons le prouver.
Quoique l'opinion de la rondeur de la terre n'entraîne pas nécessairement celle de l'existence des antipodes, comme on le voit par l'exemple de saint Augustin, cependant la dernière est communément et assez naturellement'la suite de la première. Aussi la plupart des auteurs qui ont rejeté l'existence des antipodes, comme Lactance et Cosme l'Egyptien (1), ont nié fortement que la terre fût
(l)Cosme l'Egyptien, auteur du sixième siècle, dont l'ouvrage Lhrislianorum opinio de mundo, a été
ronde : et l'on doit regarder en généra., comme favorable à cette existence, tous ceux qui croient à la rondeur de la terre. Or, 1° il est constant qu'un nombre considérable des pères de l'Eglise, même les plus distingués, tels que saint Basile, saint Alhanase, etc., ont cru que la terre était ronde. On peut consulter sur ce sujet Philoponus, auteur du sixième siècle (I. de Créât., Mil, chap. 13). 2° Il est d'autres saints pères, comme saint Clément, pape, Origène, saint Hilaire, dont on peut dire avec plus de certitude, qu'ils ont cru positivement aux antipodes.
Saint Clément, pape, dans sa lettre aux Corinthiens, un des plus anciens et des plus respectables monuments de la tradition ecclésiastique, dit en propres termes, qu'il y a des mondes au delà de l'Océan. Oceanus hominibus impermeabilis, et qui post ipsum sunt, 7Jumdi eisdemDomini dispositionibus guber-'l nantur. 11 ne s'explique point sur la nature et le contenu de ces mondes : mais on voit qu'il appelle mondes lés parties de la terre non couvertes des eaux, habitables ou habitées, qui sont situées au delà de l'Océan : et cette manière de parler est justifiée par l'exemple et l'autorité de Pline, de Pomponius Mêla, de Manilius, qui appellent aussi ces parties des nouveaux mondes. Sénèque le tragique, qui semble avoir prévu la découverte de l'Amérique, la nomme d'avance un nouveau monde :
Veniei.t annis Saecula scris Quibus Oceanus Vincula rerum Laxet, et ingens
Paicii tellus, Typhisque novos Delegal orbes, Nec sit in terris
L'Iliina Tliule.
Clément d'Alexandrie et saint Jérôme ont cité le passage de saint Clément, sans accompagner la citation d'aucune note critique. Origène qui le cite aussi, fait plus; il le commente et en étend le sens : Meminit sanè Clemens apostolorum dicipulis , etiam eorum quos Grœci Autocthonas vacant, atque illias partes orbis terrœ ad quas neque nostrum quisquam accedere polest, neque ex illis qui ibi sunt, quisquam transire ad nos, quos et ipsos mundo s appetlavit, cùm ait, Oceanus impermeabilis est hominibus et qui trans ipsum sunt mundi. etc. (L.des Principes) (1).
Saint Hilaire , sur le 8e verset du ps. II, dit expressément que la partie de la terre qui est au-dessous de nous a des habitants,
imprimé dans la nouvelle Collection des Pères et des écrivains grecs du père de Montfaucon, combat fortement l'existence des antipodes, et tout habile astronome qu'il était, nie eonséquemment la sphéricité du ciel et de la terre. Dans ces deux assertions, il s'appuie sur différents textes de l'Ecriture qu'explique fort bien le père Montfaucon, qui, à cette occasion, fait cette réflexion semée; « Si Spiritussanctus, ( dùm monita sabilis et alla ad felicilalem hominis i spectanlia eilisserit, sphseram et anlipodas induxisi set; rciinsnlenlia permoli lectores, liuic uni dicto i animum adhibuissent, negleclis his qux ad institu- « tionem animarum et ad hominis felicilalem respi < ciebant » (Prwfat. , p. 5, n° 5).
(1) Voyez Cotclier (Patr. apost. 1. 1, p. 158).
637 CHRISTIANISME DE BACON. - GUERRE SACREE
et pour le prou ver, n se sert très-habilement Condorcet : Dans le huitième stèci
d'un texte de saint Jean dansl' Apocalypse. L'Apotre, chap. V, vit un ange qui demandait à haute voix : Qui est digne d'ouvrir le livre et d'enlever les sceaux'/1 Mais nul, dit-il, ne pouvait ni dans le ciel, ni sur lu terre, ni sous la terre, ouvrir le livre ni le regarder. Il y a donc , conclut saint Hilaire , des habitants sous la terre. Car la troisième partie de ceux à qui l'ange proposait d'ouvrir le livre et qui ne le purent point, étaient sans doute des hommes vivants : et on ne peut pas prétendre, que par ceux qui étaient sous la terre, on doive entendre les hommes morts et ensevelis : autrement saint Jean n'aurait pas dû être surpris qu'ils fussent incapables d'ouvrir le livre : et l'ange n'aurait pu leur en faire la proposition.
Il suit manifestement de tous ces témoignages, quela tradition de l'Eglise n'a jamais été contraire à l'opinion des antipodes (1). Nous avons déjà insinué que quand le pape Zacharie aurait condamné Virgile pour avoir soutenu simplement qu'il y avait des antipodes, son jugement aurait été très-juste, d'après le sens qu'on attachait alors communément au mot antipodes, c'est-à-dire, en entendant par là des hommes qui ne descendaient point d'Adam, et qui n'avaient aucune part à la rédemption de Jésus-Christ : mais quand il serait vrai que le pape Zacharie a jugé hérétique la simple et purement philosophique opinion des antipodes, en donnant au mot antipodes le sens que nous y donnons aujourd'hui, il ne s'ensuivrait pas que l'Eglise eût jugé de même, et on ne pourrait point en conclure qu'elle a autrefois censuré comme hérétique un sentiment reconnu aujourd'hui comme vrai. Il y a encore loin de la décision de ce pontife a un jugement de l'Eglise universelle, et même à une décision solennelle du saint-siége, il faudrait seulement conclure que le pape Zacharie s'est trompé : et son erreur aurait été une de. ces erreurs personnelles, dans lesquelles les défenseurs les plus zélés du saint-siége conviennent qu'un pape peut tomber ; car certainement le pape ne prononçait pas alors ex cathedra : une réponse faite à une lettre d'un évêque pour une affaire particulière, et qui n'a point eu de suite, n'est point un acte dans lequel on parle à toute l'Eglise, ni par conséquent un jugement solennel, ou comme on dit, rendu ex cathedra.
A la faveur de tout ce qui précède , il sera facile d'apprécier cette phrase étonnante de
(I) Voici le texte de saint Hilaire, qui avait dit auparavant que l'abîme ou l'Océan enveloppait toute la terre, cl qui expliquait par là comment le psalmiste avait pu dire que Dieu avait fondé ta terre sur tes eaux. a Esse autem hujiis interna: regionis varia;que abyssi a incolas plures, beati Joannis Apocalypsi docemur; « cùm nullus neque in eœlo, neque supra terram, a neque infra terrain obsignatum librum dignus a repertus est aperire. Non utique de mortuis et in a terrain sepullis significare inlelligilur : cùm ad « lertii incolatûs demonstrationem , non qui inlra a terrain neque qui niortui sunt, sed qui vivant, ullum « iu se resignandi libri habueiint auctorcui. >
e, dit-il, un pape ignorant persécuta un diacre pour avoir soutenu la rondeur de la terre contre le rhéteur Augustin ( Esquisse d'un tableau hist. etc., p. 228). Il est impossible de renfermei plus de faussetés en moins de paroles. 1" H est faux qu'un pape dût être appelé un ignorant, parce qu'il n'aurait pas cru aux antipodes : Erathostène, Polvbe, Strabon, Plutarque, Lucrèce, et tant d'autres savants qui ni croyaient pas, auraient donc été des ignorants? 2° Il est faux que le Virgile, qu'il plaît à Condorcet d'appeler diacre, ait été persécuté, et qu'on ait passé à son égard au delà des menaces ; puisqu'il est parvenu à l'épiscopat, et qu'il a même été placé par l'Eglise romaine au rang des saints. 3° Il est faux qu'il fût précisémeut question dans cette affaire de la rondeur de la terre, ainsi que nous l'avons démontré. k° Il est faux que le rhéteur Augustin, apparemment saint Augustin, ait jamais combattu la rondeur de la terre. Loin de la nier, il la suppose au contraire prouvée parle raisonnement, et argumente contre lesantipodes dans cette supposition. D'ailleurs ne doit-on pas être censé soutenir formellementquela terre est ronde, quand après avoir dit quelle est suspendue dans le vide, in nihilo, on ajoute que l'Océan l'environne de toute part, et en fait la plus grande de toutes les îles? Or, c'est ce que dit saint Augustin en propres termes (Tome VII, pag. 423, 338; tome II, pag. 258).
On voit par cet exemple, ce qu'on doit penser des assertions Gères et tranchantes de nos prétendus philosophes. Quand on prend la peine d'en faire l'analyse, on y découvre le plus souvent autant d'erreurs que de paroles.
éclaircissements sur l'accusation d'avoir voulu anéantir tous les auteurs et tous les monuments de l'antiquité païenne, intentée contre saint Grégoire.
On lit dans les discours politiques de Machiavelles paroles suivantes (Liv. II, c/i.5) : Lorsqu'on connaîtra la conduite qu'a tenue saint Grégoire et les autres chefs de la religion chrétienne, on verra avec quelle persévérance ils agirent contre les monuments anciens, brûlant tous les ouvrages des poètes et des historiens, brisant les statues, mutilant et défigurant entièrement tout ce qui pouvait donner quelque connaissance de l'antiquité. Montaigne dans le chapitre dix-neuvième du livre deux, a tenu à peu près le même langage.
Celte accusation retombe au fond sur la religion chrétienne. Aussi nos incrédules modernes l'ont accueillie avec empressement, et la renouvellent sans cesse. Cette même accusation dirigée particulièrement contre saint Grégoire, a été également bien reçue de plusieurs auteurs protestants; elle pouvait servir à rendre la mémoire des papes plus odieuse : l'intérêt de parti les a rendus crédules. Nous devons cependant convenir
que Bayle et Barbeyrac, tout disposés qu'ils étaient d'ailleurs à exagérer les torts des papes, plutôt qu'à les affaiblir, ont ajouté peu de foi à celte imputation : et d'autres savants protestants n'ont pas même daigné en faire la mention la plus légère
Les fondements de Machiavel, et de tous ceux qui tiennent le même langage que lui, sont : 1° Un témoignage positif de Jean de Sarisbéry ; 2° un autre témoignage de saint- Antonin; 3° une présomption tirée d'une lettre de saint Grégoire à Didier, évoque de Vienne, et d'une phrase de son commentaire sur Job. Nous allons examiner quel compte on doit tenir de ces témoignages et de cette présomption : mais auparavant nous croyons devoir faire quelques observations, qui seules seraient déjà décisives.
I 1" Nous ne discuterons principalement dans l'accusation de Machiavel, que le fait de saint Grégoire, parce que ce n'est guère que ce fait qu'on reproduit, et sur lequel insistent les ennemis de la religion et du saint siège. L'accusation intentée par Machiavel, contre tous les papes et tous les évoques en général, est trop vague et trop notoirement absurde pour mériter quelque attention.
2" Les savants catholiques qui , comme Baronius et les bénédictins, éditeurs des œuvres de saint Grégoire, ont discuté avec plus d'étendue et de soin tout ce qui, dans les oeuvres et la vie de ce pape, avait donné lieu à quelque reproche ou à quelque difficulté, n'ont pas seulement daigné parler du fait qui lui est attribué, ou, s'ils en ont dit un mot, c'est sans croire devoir prendre la peine d'en prouver la fausseté, et pour dire seulement que c'était une fable absurde. Id plané internugas et aniles fabulas rejici débet. C'est ainsi que s'exprime le savant père de sainte Marthe, dans le premier chapitre de la vie de saint Grégoire, placée à la tête des œuvres de ce grand pape.
3° S'il était vrai que saint Grégoire fût un prélat lettré, s'il avait même dans se9 premières années, cultivé les lettres avec un grand succès, s'il les avait fait fleurir de son temps, autant que les circonstances pouvaient le permettre, ce serait un grand préjugé, pour ne pas dire un préjugé décisif, contre !e trait de barbarie extrême dont on voudrait charger sa mémoire; or, nous allons faire voir que tous ces points sont constants.
Saint Grégoire de Tours avait envoyé à Rome un de ses diacres, qui était encore dans cette grande ville au temps de l'élection de saint Grégoire, et fut témoin des premiers événements de son pontificat. Ce diacre, à son retour de Rome, instruisit pleinement son évêque : et sur sa relation , ainsi que d'après la commune renommée , Grégoire de Tours qui travaillait alors à l'histoire des Français, y inséra un grand éloge du pape qui venait de monter sur le saint siège, et la grande habileté de ce pape dans les arts, est un des principaux traits de cet éloge. // était si savant, dit-il, dans la grammaire, la rr'thorique et la dialectique, que personne à Home ht l'emportait sur lui dans celte partie.
Litteris grammaticis, dialecticisque acrethoricis ità erat institulus, ut nulh in urbe ipsd putaretur esse secundus (Lib. X, Hist.).
Paul, diacre, auteur d'une vie particulière de saint Grégoire, lui rend le même témoignage, et à peu près dans les mêmes termes ; il ajoute seulement, pour rendre plus glorieuse la supériorité de ce grand pape sur ses contemporains, que les études étaient alors florissantes à Rome. Disciplinis verà li~ beralibus, hoc est, grummaticâ, rheloricâ, dialecticâ, ità à puero est institutus, ut quamvis eo lempore florcrent adhuc Romœ sludia liltcrarum, tamen nulli in urbe ipsâ secundtis esse putaretur.
Saint Isidore, évêque de Séville, monta sur son siège en 601 , par conséquent trois ans avant la mort de saint Grégoire : il lui a survécu près de trente ans. Rien n'a donc pu lui échapper des grands traits de la vie de saint Grégoire; or, saint Isidore ne craint point de dire dans son Traité des Ecrivains ecclésiastiques, que ce saint pape était tellement rempli de lumières de la science , que non-seulement il était au-dessus des docteurs de son siècle, mais encore au-dessus de tous ceux des siècles précédents. Ità lumine scientiœ prœditus, ut non modo illi, prœsentium temporurn quisquam doctorum, sednec in prœteritis quidemilli par fueritunquàm. Qu'il y ait de l'exagération dans cet éloge, j'y consens : mais cet éloge aurait-il été donné à un personnage connu comme un ignorant, et comme ayant voulu détruire tous les livres qui sont les dépositaires uniques des sciences? et de plus, aurait-il été donné par saint Isidore, qui lui-même était très-savant dans l'histoire et dans les arts libéraux, ainsi que le démontrent son Traité des Origines et sa Chronique universolle.
Jean, diacre, a écrit une vie de saint Gré-goire très-étendue : le témoignage qu'il va nous fournir est encore plus décisif que. les précédents. De très-saints moines, dit-il, et de très-savants ecclésiastiques formaient la société du pontife. Yidebantur passim cum erudilissimis clericis adhœrere pontifici, reli— giosissimimonachi. Un ennemi des lettres affecterait-il d'être environné d'ecclésiastiques, savants? Dans son temps, ajoute-t-iL, les études des divers arts refleurirent à Rome, refloruerant ibi diversarum artium studia. Ce qui suit est plus expressif et plus lumineux encore. Alors, dit-il, dans son style figuré, la sagesse des choses, sapientia rerum, s'érigeait un temple visible à Rome, et soutenait par les sept arts libéraux, comme par autant de nobles colonnes, le vestibule du siège apostolique. Il semblerait par les dernières expressions, que c'était dans le palais même du pape qu'on enseignait les sept arts libéraux. Tune rerum sapientia Romœ sibi templum visibiliter quodammodo fabricabat, et septemplicibus artibus veluli columnis nobilissimis totidem lapidum , apostolicœ sedis atrium fulciebat. Il nous apprend encore, et le trait est bien remarquable, que dans le palais de saint Grégoire, il n'était point de serviteur depuis le premier juiqu au dernier j
CHRISTIANISME DE BACON. — GUERRE SACREE
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qui se permit rien de barbare dans le langage, et qu'ils parlaient tous la plus pure latinité. Nullus pontifici [amulantium, à minimo usquè ad maximum, 'barbarum quodlibct in sermone tel habitu prœferebat, sed togata, Quiritum more , seu trabeata latinitas suum Latium in ipso palatio singulariter obtinebat. On sait fort bien que dans la dégradation de la langue latine qui s'opérait alors si rapidement, on ne pouvait conserver ou se former une latinité pure , que par la lecture et l'élude des auteurs de la bonne latinité, et par conséquent des auteurs anciens. Sans doute saint Grégoire lui-même ne parle pas dans ses œuvres un excellent lalin. La multitude inconcevable de ses occupations, toutes très-importantes, ne lui permettait pas de soigner toujours son style, mais il aimait mieux le négliger et faire de bonnes œuvres. Il prétendait, non sans raison, que dans la-nécessité d'opter, la pureté du style n était pas le point auquel il fallait s'attacher par préférence. Si on veut bien comparer son style, dans les ouvrages qu'il a eu le temps de soigner, comme le pastoral, avec celui des écrivains ecclésiastiques ou profanes de son temps, on verra qu'il l'emporte encore sur eux. Nous reviendrons sur ce point dans la suite.
Il résulte des observations précédentes, que le fait imputé à saint Grégoire est destitué de toute vraisemblance, et qu'il ne doit pas être cru, à moins qu'il ne soit positivement attesté par des témoins irréprochables. Mais quels sont les témoignages qu'on produit? Il est temps de les discuter.
Le premier et le principal est celui de Jean de Sarisbéry. Cet auteur, dans son Traité de Nugis curialium (lib. II, cap. 26), s'élève fortement contre les mathématiciens, c'est-àdire, suivant le langage du temps, contre les astrologues et les devins. 11 soutient que la mathématique est une voie de damnation, malhesis via damnationis est ; et pour le prouver, il dit que, si cette science avait quelque chose d'estimable, le grand Augustin n'aurait pas témoigné un si grand regret d'avoir eu quelque confiance dans ses consultations. De plus, ajoute-t-il, le très-saint docteur Grégoire, qui a fécondé toute l'Eglise de la douce rosée de sa doctrine, non-seulement a chassé de sa cour les mathématiciens, mais encore, ainsi que nous l'apprenons par la tradition de nos pères, il brûla les bons écrits renfermés dans la bibliothèque palatine, dans le nombre desquels se trouvaient les principaux de ceux qu'on prétend révéler aux hommes les oracles célestes. Si vero mathematicorum via esset usquequaque laudabilis, non tantoperè pœnituissct magnum Augustinum se eorum consultationibus inclinasse. Ad hœc, Doctor sanctissimus ille Gregorius gui melleo prœdicationis imbre totam rigavit et inebriavit Ecclesiam, non modo mathesim jussit ab auldrecedere, sed ut traditur à majorions, incendio dedit probalœ leclionis scripta,
IWLATINUS QU^CUMQUE TENEBAT APOLLO , Ml
quibus erant prœcipua quœ cœlestium mcnlcm
et superiorum oracula vidcbanlur hominibus rcvclare.
Voilà donc le fait qui a donné lieu de prétendre que saint Grégoire a été l'ennemi des bonnes lettres, et qu'il a voulu abolir la mémoire de toute l'antiquité, l'incendie de la bibliothèque palatine 1
Mais voyons si ce fait mérite quelque créance : et avant d'en entamer la discussion , observons que Jean de Sarisbéry ne donne point à entendre que ce soit la haine de la littérature profane, et le désir d'anéantir la mémoire des antiquités païennes, qui ont poussé ce saint pape à faire brûler la bibliothèque palatine, c'est l'envie de létruire les principaux livres d'astrologie et de divination, qu'on supposait renfermés dans cette bibliothèque; autrement l'allégation du fait de l'incendie de la bibliothèque palatine, ordonné par saint Grégoire, ne servirait point du tout et serait parfaitement étrangère à son but, qui dans le moment était de décrier l'astrologie par l'autorité du saint pontife. Car, s'il a prétendu seulement faire remarquer que parmi les livres brûlés, il y en avait qui traitaient de l'astrologie, et qu'il ait voulu conclure de là, qu'au jugement de saint Grégoire, l'astrologie était une science détestable , cette conclusion aurait été extravagante; et il aurait également conclu que la' grammaire, la rhétorique, la dialectique, que saint Grégoire avait pourtant étudié avec tant d'application, étaient aussi, au jugement du même saint, des sciences détestables, parce que sûrement dans une bibliothèque comme la bibliothèque palatine, il avait dû se trouver beaucoup de livres qui traitaient de ces sciences et qui auraient été brûlés. On sent qu'il n'y aurait rien de plus ridicule et de plus absurde que ce raisonnement; et Jean de Sarisbéry n'en était pas capable. Ainsi, en admettant comme vrai lef-iitcité par cet auteur, il faudrait seulement conclure que les principaux livres de cette bibliothèque étaient des livres d'astrologie et de magie (1), ou tout au plus, que saint Grégoire portait une telle haine à l'astrologie et à la divination, sciences effectivement très-funestes dans l'ordre même de la société, que pour détruire plus sûrement et plus complètement les livres qui en contenaient les principes, et qui étaient conservés dans cette bibliothèque, il avait mieux aimé que des livres profanes, quoique innocents, fussent enveloppés dans l'incendie. Discutons maintenant le fait.
1° Jean de Sarisbéry est le seul auteur qui le témoigne, et il déclare en avoir pour garant une tradition orale : or, quelle confiance mérite une tradition de ce geure, passée au travers de six ou sept siècles ?
2° Un semblable fait était très-mémorable et très-frappant. Comment tous les auteurs de la vie de saint Grégoire, ceux mêmes qui étaient contemporains , et qui sont entrés dans les plus grands détails, l'ont-ils passé
(1) Gretzer dit nettement hœc, de astroloijiœ jitdiciariœ libria accipienda suiil , si fera sunl (De prohitt mal., lib. 1, cap. ô).
sous silence? Je sais que cet argument n'est que négatif, et qu'on ne devrait point 1'opnoser à un témoignage positif qui serait dûment constaté. Mais ne peut-on pas l'opposer à un témoignage qui ne vient que six cents ans après l'événement, qui n'est appuyé que sur une tradition orale, qui dépose en faveur d'un fait possible sans doute, mais très-peu vraisemblable en lui-même, et combattu par des vraisemblances contraires les plus imposantes, telles que celles qui résultent de l'éducation et de la conduite de saint Grégoire?
3" Jean de Sarisbéry n'est point d'accord avec lui-même sur le motif principal ou même unique, qui engagea saint Grégoire à faire périr la bibliothèque palatine. Nous avons vu plus haut qu'il donne manifestement à entendre, que le saint évêque fut déterminé pir le désir de détruire tous les livres qui traitent de l'astrologie et de la magie : mais dans un autre lieu où il rappelle le même f.iit, il ne parle plus de ce motif; il en assigne un autre très-différent : ce motif, comme on va le voir dans un moment, c'est d'accréditer les saints livres, et de les faire lire avec plus d'assiduité et de plaisir. Pour rendre croyable ce dernier motif, aussi bien que pour garantir le premier, il n'a cité aucun témoin ; il ne se fonde que sur des traditions orales, tradilur à majoribus, dit-il, fertur. Or, nous demandons si une semblable variation ne doit pas suffire, au jugement de tout sage critique, pour jeter un grand discrédit sur le témoignage de Jean de Sarisbéry, et les prétendues traditions qu'il allègue ?
4° Saiut Grégoire n'a pas pu brûler la bibliothèque palatine, si elle n'existait plus au temps de saint Grégoire. Mais s'il n'est pas parfaitement certain , il est au moins souverainement vraisemblable qu'effectivement elle n'existait plus.
Cette bibliothèque avait été formée par Auguste. Elle périt sous le règne de Titus. Suétone nous apprend, il est vrai, qu'elle fut rétablie par Domilien . Le feu la consuma une seconde fois sous le règne de Commode ; mais aucun auteur ne nous apprend qu'elle ait été rétablie par les empereurs suivants, et il n'en est fait aucune mention dans toute la suite de l'histoire. Nous serions donc en droit de supposer que dès lors, il n'y eut plus de bibliothèque dans le Mont-Palatin.
Jean de Sarisbéry n'a point ignoré l'incendie de celte bibliothèque sous le règne de Commode ; ilen parle (Liv. VIII , chup. 19j, il sent fort bien qu'on peut mettre ce fait en opposition avec ce qu'il avait raconté plus plus haut (Liv. II) , de l'incendie de cette même bibliothèque, ordonnée par saint Grégoire. On dit cependant, reprend Jean de Sarisbéry , que le bienheureux saint Grégoire avait brûlé cette bibliothèque païenne, aGn de donner plus d'autorité aux saintes Ecritures , et qu'on les lût avec plus de plaisir et plus d'assiduité. Fertur tamen bcatus Gregoriusbibliolhecam gcntilem combussissc, quodivinœ paginœ gratior esset locus , et major aucloritas et diliqentia studiosor. Mais il n'y a
point de contradiction, ajoute-t-il parce que ces incendies ont pu arriver en divers temps. Sed hœc sibi nequaquam obviant , cian diversis temporibus potuerit aceidisse. La contradiction est fort mal levée par Jean de Sarisbéry. Si la bibliothèque n'existait plus au temps de Commode , comment a-t-elle pu brûler trois ou quatre cents ans après? Il n'y a pas d'autre moyen de lever cette contradiction et de soutenir l'ouï-dire de Jean de Sarisbéry, fertur , qu'en supposant que la bibliothèque brûlée avait été rétablie une seconde fois. Mais on n'en a aucune preuve, ce fait serait avancé gratuitement : il est seulement possible. Cependant nous voulons bien supposer qu'il a eu lieu sous les règnes qui suivirent. Poursuivons donc la discussion commencée.
Admettons que la bibliothèque incendiée sous l'empereur Commode , fût rétablie par Sévère ou par Caracalla. Mais comment se persuader qu'elle subsistait encore au temps de saint Grégoire, c'est-à-dire trois ou quatre cents ans après? Indépendamment d'une multitude d'autres désastres , arrivés dans Rome , cette ville a été saccagée trois fois dans cet intervalle. Elle fut emportée en 410 par Alaric, roi des Goths , horriblement pillée et même brûlée; jusque-là, que saint Jérôme n'a point craint de dire que Rome fut ensevelie sous ses cendres ; qu'Orose assure que la plupart de ces beaux édifices qu'on ne voyait qu'avec admiration, furent consumés par les flammes : et que Procope allant plus loin encore, témoigne positivemcntqu'aucun édifice, ni public, ni particulier, n'y demeura en son entier. Elle fut saccagée et pillée pendant quatorze jours , en 455 , par Genséric , roi des Vandales. Elle éprouva encore le même traitement , en 541 , de la part deTotila, roi des Visigotbs. On peut sur tous ces faits consulter l'histoire des empereurs, par Tillemont. Dans ces circonstances malheureuses , les édifices publics qui renfermaient des objets pour la cupidité , étaient toujours les plus exposés , et les moins soigneusement garantis. Nous savons bien, il est vrai, que les livres par eux-mêmes n'avaient rien d'attrayant pour les barbares , mais ceux-ci avaient la fureur de les détruire , à moins que la cupidité ne prévalût; et alors ils les enlevaient pour en tirer un prix, qui dans ce temps était considérable. N'aurait-il donc pas fallu un miracle, pour qu'une bibliothèque publique eût été ménagée et conservée au milieu de tant de pillages et de dévastations ?
5° La bibliothèque du Mont-Palatin était un édifice public. La propriété n'en appartenait nia saint Grégoire, ni à l'Eglise : comment donc supposer qu'un pontife si soumis et si respectueux pour les empereurs , ait de sa propre autorité fait brûler cette bibliothèque? C'est l'observation judicieuse de l'auteur de l'histoire critique de l'Eclectisme (Tom. I, pag. 30G).
Toutes ces raisons , jointes ensemble , doivent nous convaincre parfaitement, que l'histoire de l'incendie d'une bibliothèque uubli
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que au Mont-Palatin, exécutée par les ordres de saint Grégoire, est une fable.
Voici le second fait, qui a pu donner un prétexte à l'accusation intentée par Machiavel contre saint Grégoire. Il n'est pas aussi important que l'autre; cependant s'il était vrai, nos adversaires auraient droit d'en tirer des inductions très-favorables à leurs prétentions. Saint Grégoire, dit-on, a fait brûler H>us les exemplaires de l'histoire de Tite-Live, qui sont tombés entre ses mains, parce que cet historien insistait trop sur les cérémonies superstitieuses du paganisme.
Mais quel est le premier auteurqui nous apprenne ce fait. Jusqu'à ce moment les critiques se sont accordés à dire que c'était saint Antonin de Florence. Voilà le plus ancien et même l'unique témoin qu'on allègue pour 1'; fait dont il s'agit. Saint Antonin cslun trèssaint personnage, un théologien fort habile, savant même pour le temps dans l'histoire profane, mais il avait peu de connaissance et d'usage de la critique, ainsi que le prouvent tant de fables dont ii a rempli son histoire. Assurément si un fait appartenant à l'histoire romaine, dans l'ordre civil ou politique, avait pour unique garant saint Antonin, vivant dans le quinzième siècle, nos adversaires ne croiraient pas devoir l'admettre , ils ne daigneraient pas même prendre la peine de le discuter. Mais ce fait paraît injurieux à la mémoire d'un saint pape : c'est en assez ; dès lors il est favorablement accueilli, il est jugé incontestable par une certaine classe de personnes. De savants protestants mêmes, comme Vossius , ont été faciles à le croire. Rendons cependant cette justice à Bayle ; quelque peu favorable qu'il soit d'ailleurs à saint Grégoirc, il juge l'accusation qu'on lui intente sur ce fait, peu fondée, et déclare nettement qu'il n'y ajoute pas beaucoup de foi. Le sage et savant Fabricius a fait assez entendre que lui-même n'y en ajoutait aucune, lorsqu'il déclare qu'il ne sait d'où l'avait tiré Antonin de Florence. Nescio unde acceperit Antoninus Florentinus , etc. (Bibliot. lat. mediœ œlatis , t. 111, p. 24.5).
Mais que devrait-on penser de ce fait, s'il était vrai qu'il ne fût pas même étayédu témoignage de saint Antonin, et qu.'il n'eût pour unique garant qu'un autre personnage d'une autorité bien inférieure à celle de ce saint évêque?et c'est pourtant ce qui esttrèsvérilable. Saint Antonin dans sa Somme (part, h. lit. 11. cap. k. part. 3) , rapporte ce fait , il est vrai , mais de manière qu'on ne peut pointdire qu'il y ajoutâtquelque foi, et qu'on présumerait plutôt le contraire. On lit à la fin du paragraphe troisième du cinquième chapitre ces paroles entièrement isolées , de Gregorio magno dicit Dominus Joannes Dominions cardinalis, quod omnes libros quos poluit habere Titi-Livii, comburi fecit : quia muHa ibi narrantur de superstitione idolortim. On voit que saint Anloninneprend rien sur lui, n'affirme rien de son chef, sinon que Jean Dominique dit que S. Grégoire a fait brûler les exemplaires de Tite-Live qui sont tombés en son pouvoir. C'est l'assertion du
cardinal Jean Dominique qu'il atlesteuniquement. Certainement s'il avait cru positivement le fait dont il s'agit , ou s'il en avait eu d'autre garant que le personnage qu'il cite , il se serait expliqué d'une manière bien différente.
Quoi qu'il en soit, ce n'est plus saint Antonin. c'est le cardinal Dominique ou Dominici, qu'il faut regarder comme le premier homme connu, qui ait prétendu que saint Grégoire avait fait brûler les ouvrages de Tite-Live , et on ne doit plus citer la Somme de saint Antonin à ce sujet, que comme le livre dépositaire de ce singulier témoignage.
Mais quel est donc ce cardinal Jean Dominique? Dans quel siècle a-t-il vécu? Quelle confiance mérile-t-il en ce genre de critique et d'histoire?
1° Jean Dominique, ainsi nommé du nom de son père, était un religieux de l'ordre de saint Dominique, grand prédicateur, qui a composé des commentairessur certaines parties de l'Ecriture sainte, et des traités de piété; commentaires et traités qui, la plupart, n'ont jamais vu le jour, et que nous ne connaissons guère que par le catalogue qu'en a donné saint Antonin , dans son histoire [pag. 111 , til. 22 , cap. 5). Dans un de ces traités, qui a pour litre , lucula noctis il combat le traité de Fortunâ et facto , du Florentin Collutius. Jnquo libello. dit saint Antonin, Christicolas contra invehitur de diiino cultu neglecto et studio immodico litterarum Gentilium , ità nt penc contemnant divina oracula. et ecclesiaslicos libros. 11 y a quelque apparence que le traité cité par saint Antonin, et qui donne lieu à la discussion présente, est tiré de ce petit ouvrage non imprimé, qu'on garde , dit le P. Echard , dominicain, dans la bibliothèque de notre couvent de Sainte- Marie à Florence (Scriptores ord. prœdic. , M, p. 770).
2" Le cardinal Jean a vécu dans le même siècle que saint Antonin , puisque c'est lui qui a donné à. ce saint docteur l'habit de l'ordre de saint Dominique : il mourut en 1419 , à Bude en Hongrie , où il avait été envoyé pour terminer les troubles qu'excitaient les Hussites.
3" Sa capacité en histoire et en critique ne pouvait qu'être bien médiocre. Jean Caroli, dominicain, auteur de sa vie, qu'on peut lire, (Acta sanct. , t. II. junii ad 10 cjusmensis, p. 399) , nous apprend que dans le cours de ses études , Jean Dominique avait cru ne devoir s'arrêter sur les sciences du siècle, qu'autant de temps qu'il fallait pour en prendre les premières notions , et qu'il avait consacré tous ses travaux à l'étude des saintes lettres. In quibus sœculi arlibus haud diuliùs immorandum ratus , tantùm'hœc .atiingenda existimans.quoad suo institut o salis efficerent , tandem ad sacras litlcras omnem operam suam conferre curavil.
Or, nous demandons àprésentquelleautorilé peut avoir, pour faire croire un événement singulier, arrivé dit-on dans le sixième siècle, et ignoré jusqu'alors de tous les auteurs, un personnage qui -le raconte dans un écrit qui
n'a jamais été imprimé et peut-être jamais lu que par ses premiers disciples ; un personnage qui a vécu dans le quinzième siècle, c'està-dire près de neuf cents ans après l'événement prétendu; un personnage qui pouvait étie sans douteun très-saint religieux et un prédicateur célèbre , mais qui n'ayant donné qu'un temps très-court à l'étude des lettres humaines, et n'ayant jamais eu de goût particulier pour elles , ne peutpar conséquent être présumé avoir à force de recherches, déterrédes monuments littéraires, qui auraient été jusqu'à lui inconnus à tout le monde?
Il nous semble qu'après toutes ces observations , et en voyant quelle est la première et unique source de l'imputation faite à saint Grégoire, et des reproches dont on l'a chargé, il n'est point d'homme de lettres qui ne doive être honteux d'y avoir cru, et qu'on ne pourrait plus persévérer à y croire sans blesser autant les premiers principes de la logique :iue ceux de la justice et de l'honnêteté (1).
Machiavel ne s'est pas contenté d'imputer à S. Grégoire d'avoir voulu anéantir tous les poètes et les historiens de l'antiquité du paganisme , il l'accuse encore d'avoir fait mutiler, briser les statues , et détruire tous les monuments antiques. Jean de Sarisbéry et saint Antonin ne parient point de ce fait , et nous ignorons pleinement quels sont ici les témoins et les garants de Machiavel. L'équité nous oblige cependant de convenir qu'il n'est point le premier inventeur de cet autre conte. Platine, célèbre historien des papes , qui vivait avant Machiavel , suppose que quelques ignorants tenaient dès lors ce langage. Saint Grégoire , dit Platine, est unpontife au-dessus de tout éloge , si on considère sa vie, sa doctrine , son habileté dans les affaires spirituelles et temporelles ; et je ne souffrirai point que quelquesignorants l'attaquent sur le fondement surtout, qu'il aurait fait abattre tous les édifices des anciens, dans la crainte, disent-ils , que les étrangers et les pèlerins que la religion conduisait à Rome, ne désertassent les lieux saints, pour contempler et pour admirer les arcs de triomphes et les autres anciens monuments. A Dieu ne plaise qu'il y ait quelque lieu de calomnier sur ce point un si grand pontife, qui était romain , et a qui sapatrie, après Dieu, était plus chère que la vie. Sans doute, il est Oeaucoup d'anciens bâtiments tombés ; mais ils sont tombés de vétusté : il en est beaucoup d'autres qui ont été démolis pour faire servir les matériaux à de nouveaux édifices , comme nous le voyons pratiquer encore de nos jours. Les trous qu'on aperçoit dans les voûtes et dans les jointures des marbres et des pierres carrées, paraissent avoir été faits par les ha'
(i) Le savant Gretzer a refusé de croire le f;iit dr)nt s'agit; il l'a jugé sans vraisemblance : c De liàc narraiionejudicium meum siispcmlo quoad loeupleliores lestes obligerinl. Non enim video , cur Livius pr.-f! crclcris, sanclissimum prasulcin Gregorium (iffendere, ei ad liane pœnain inuigendam iiiducerii poiuerit > (de Jure pr'olribcndi maki libres, lib. I, ctp. 3>,
bitants de Rome , aussi bien que par les Barbares qui voulaient en enlever le cuivre.
Dans la vie de Sabinien , successeur de saint Grégoire, et qu'on a prétendu (quoique mal à propos ) avait poussé la jalousie et la haine contre son saint prédécesseur jusqu'à vouloir faire brûler ses livres, Platine observe, que quelques personnages écrivent : « que Sabinien ne voulut se portrr à cette extrémité, qu'à la sollicitation de quelques Romains, indignés de ce que pendant qu'il vivait, saint Grégoire avait renversé et mutilé dans toute la ville les statues anciennes. Sunt qui scribant Sabinianum instantibus quibusdam Romanis, hœc in Gregorium molitum esse, quôd veterum statuas totâ urbe dùm viveret , et obtruncaverit et disjecerit. Mais, ajoute Platine, cette accusation est aussi absurde que celle qui lui a été intentée sur la démolition des anciens édifices. Les statues sont aujourd'hui renversées, soit parce qu'elles sont tombées d'elles-mêmes à raison de leur vétusté, soit parce que leurs bases ayant été détruites par ceux qui voulaient s'en approprier le marbre ou le bronze, de si grosses masses n'ont pu demeurer sur pied : et qu'on ne soit point étonné, ajoute-t-il , de les voir sans tête. Dans la chute d'une statue , la' tête est toujours la partie qui est la plus exposée à être endommagée ou fracassée : mais, qu est-il besoin ici de conjectures? Nous pouvons remarquer, que dans ces statues , les têtes communément ont été coupées et non brisées , parce qu'il est plus facile d'emporter la tête que d'emporter le. corps d'une statue ; ne voyons-nous pas qtie cela se pratique encore aujourd'hui, surtout par les amateurs des antiquités ? Il n'y a donc aucune raison d'imputer au pape Grégoire un fait de barbarie aussi étrange. Non est igitur cur tantum facinus Gregorio objiciatur. Ainsi parle Platine , cet écrivain à qui on ne reproche pas d'avoir flatté les papes. Ciaconius, autre fameux historien des papes , a suivi et adopté mot à mot le jugement de Platine.
(1 est donc bien manifeste que c'est sans aucun témoignage des anciens , sans aucune sorte de vraisemblance, qu'on impute à saint Grégoire d'avoir voulu détruire les monuments de Rome , et abolir toute la mémoire des antiquités.
Mais nous pouvons aller plus loin que Platine. Nous pouvons fournir des preuves directes et positives du contraire. Nous insisterons peu sur la conduite de saint Grégoire à l'égard des temples des Saxons-Anglais ; quelque avantageuse que nous soit ici cette conduite. Il avait d'abord réglé que ces temples, après la conversion de ce peuple, seraient abattus conformément à ce qui se pratiquait communément dans de semblables conjonctures. Mais après y avoir bien refléchi, il changea d'avis , et écrivit qu'il fallait les conserver et les convertir en églises. Assurément, ce n'est point là le procédé d'un pontife qui ne veut laisser subsister aueut monument de l'antiquité païenne.
Mais nous avons un fait plus net et .plus décisif à onposer aux S'il élail vrai
Grégoire.
détracteurs de saint que ce saint eût dé-
CHRISTIANISME DE BACON. — GUERRE SACREE
ploré vivement la chute des anciens édifices de Rome; s'il avait mis l'impossibilité de réparer ceux qui tombaient en ruine, au rang des plus grandes calamités de son temps ; si cet état de délabrement lui avait arraché des gémissements et des larmes , serait-il alors permis de croire, de soupçonner seulement qu'il a fait de son propre mouvement abattre lui-même tous ces édiûces. Or, i! est trèsvrai que saint Grégoire a éprouvé et manifesté tous ces sentiments de la manière la plus vive. Qu'on lise surtout sa dix-huitième homélie sur Ezéchiel , c'est dans le genre pathétique , une pièce véritablement éloquente, et qu'on pourrait même proposer comme modèle, si saint Grégoire n'avait pas clé obligé de. lier ses réflexions sur l'état déplorable de la ville de Rome, au texte d'Ezéchiel qu'il expliquait alors à son peuple. Nous ne citerons que quelques-unes des phrases qui vont à notre objet.
Cette ville, dit-il, qui était autrefois lamaitresse du monde, Rome, dans quel état la voijons-nous? Accablée d'une immensité de douleurs, gémissante sur la désolation de ses citoyens, et la multitude de ses édifices renversés Où est aujourd'hui son sénat? où
est son peuple? Son sénat a disparu, son
peuple a péri, et le petit nombre de ses citoyens échappés à la mort , à l'esclavage , n'a point aujourd'hui d'autre partage que les gémissements et les douleurs ; mais pourquoi me lamenter sur le sort des habitants de Rome, tandis que nous voyons ses édifices tomber de toutes parts en ruine? Dans le quinzième chapitre du second livre de ses Dialogues, ne compte-t-il pas encore parmi les désastres qu'il déplore, les édiûces de Rome accablés sous leur ancienneté, longo senio lassata, parce que leurs dégradations s'augmentant de jour en jour, et n'étant arrêtées par la main de personne, il était impossible qu'ils ne fussent pas bientôt renversés par terre ?
Nous demandons si on reconnaît là le style et les sentiments d'un homme, renversant de propos délibéré tous les anciens édifices qui auraient encore subsisté de son temps.
Mais, nous avons de plus une observation à faire, analogue à celle que nous avons déjà faite, quand il s'est agi de l'incendie de la bibliothèque palatine : ces statues qui ornaient les places de Rome , ces édifices publics, tous ces anciens monuments, appartenaient-ils à saint Grégoire et à l'Eglise? n'appartenaient-ils pas au public, ou à l'empereur romain ? Commeut saint Grégoire aurait-il donc pu les faire abattre de sa propre autorité, sans violer ouvertement la propriété du peuple ou du prince, sans usurper un droit qui ne lui appartenait pas? Et comment pourrait-on présumer un tel procédé de la part d'un pontife si pieux, si religieux, si fidèle à ses princes? Ne voit-on pas manifestement par là, que les ignorants fabricateurs de ces calomnies vivaient dans un temps où ils voyaient les papes maîtres absolus à Rome , et en droit de faire abattre les édifices
publics, sans songer qu'il n'en était pas ainsi dans les temps antérieurs.
Nous avons dit que nos adversaires se prévalaient de la lettre que saint Grégoire a écrite à Didier, évêque de Vienne , et en tirait une forte présomption en faveur de la réalité des faits que nous rejetons comme fabuleux.
Examinons donc cette lettre avec soin.
Saint Grégoire écrit à Didier, qu'on lui dit d'abord beaucoup de bien de ses éludes ; i]ue cette nouvelle lui avait donné une joie sensible ; mais que cette joie s'était convertie en tristesse, lorsqu'il avait appris qu'il enseignait à quelques personnes la grammaire : parce que les louanges de Jupiter ne peuvent pas se trouver dans la même bouche avec les louanges de Jésus-Christ ; qu'il était horrible à des évéques de chanter ce qu'il ne serait pas convenable de chanter à un laïc religieux ; qu'il apprendra avec plaisir qu'on lui en a imposé sur ce fait, et que Didier ne consume pas son temps dans l'étude des lettres, et des bagatelles du siècle.
Voilà tout ce que la lettre à Didier renferme de relatif aux lettres et à la question présente.
Jean diacre, auteur de la vie de saint Grégoire, qui rapporte Icette lettre (t. IV, op. S. Grég., p. 100), tire seulement cette conséquence, que ce saint pape ne voulait donc point que les évéques s'occupassent de la lecture, ou pour mieux dire encore, de l'enseignement des livres païens ;pontifices à lectionelibrorumGentilium inhibebat. Barouins conclut à peu près de même : le saint pon tife, dit-il , ne croyait pas permis à un évêque de s'attacher à des études de ce genre; nefas ducebat episcopum in ejusmodi litterarum studiis immorari. Ces conclusions sont justes ; nous croyons de plus, qu'on ne peut pas légitimement en tirer d'autres (1) ; et voici nos propres observations :
1° Saint Grégoire avait raison de trouver mauvais qu'un évêque enseignât lui-même la grammaire ; quelque honnête que cet enseignement soit en lui-même , dans tous les temps on aurait jugé cette occupation trèspeu convenable à un évêque, quand ce ne
(1) La leltrede sainlGrégoire à Didier a occasionné de violents scrupules de conscience à Mainibourg ; il en a fait pari au public dans l'histoire du ponldicat de saint Grégoire. On doit se rappeler que Mainibourg ayant élé jésuite, avait rempli l'office de régent de collège pendant les premières années de son séjour dans la compagnie. « J'avoue de bonne fui , dit-il i (page 2b0), que le sentiment du grand saint Gré-
< goire, qu'il exprime en termes si forts, m'a fait i gémir en faisant un peu de réflexion, et me fait
< regretter en ma vieillesse, le temps que j'ai perdu
< dans les plus beaux jouis de ma jeunesse, où il m'a i fallu remplir mon esprit de fables, de folies, do
< chimères, de mille idées profanes et de fausses dii vinilés, lorsque j'eusse pu l'enrichir des belles ul
< solides connaissances qui mènent au vrai Dieu, cl
< que nous donnent la, sainte Ecriture, les pères, les
< coneiles, l'histoire de l'Eglise et la science de son
< droit, de ses lois, et de ses pratiques. Mais, quoi !
< j'y étais obligé, el c'est là mon excuse, qui me i rendra moinscoupable que saint Didier, si ce dont « il fut accusé se trouva vrai i
serait que parce qu'elle emporte un temps qui doit être consacré à des occupations beaucoup plus importantes. Que dirait-on encore aujourd'hui d'un magistrat , d'un ministre qui donnerait une partie de son temps à l'enseignement des lettres humaines ?
. 2° Ce reproche ne tiendrait-il pas à la manière d'enseigner alors la grammaire? .Il semblerait, d'après la manière dont s'exprime saint Grégoire, que quand on expliquait les poêles , on accompagnait leur lecture du chant : or, saint Grégoire avait encore raison de juger blâmable, qu'après avoir chanté les louanges de Dieu dans son temple , un évèque s'occupât à chanter les louanges des faux dieux dans sa maison. Et remarquez soigneusement que saint Grégoire ne blâme dans la lecture des poètes, que la partie qui est consacrée à célébrer les fausses divinités du paganisme.
3° Il est impossible de supposer que saint Grégoire ait jugé répréhensible, en général et dans toutes les circonstances, la lecture des livres des païens. A-t-il pu ignorer, lui qui était si savant dans la tradition ecclésiastique , que tous les pères grecs et même les pères latins étaient pleins de cette lecture? A-t-il pu ignorer que la défense faite aux chrétiens par Julien, de fréquenter les écoles publiques où l'on expliquait les auteurs païens, fut regardée comme un trait de persécution très-funeste à l'Eglise? Il est seulement très-vrai que les chrétiens devenus évêques, ne s'occupaient plus que de l'Ecriture sainte, de 1'instruclion et du gouvernement des fidèles ; et si quelques SS. PP. ont continué l'étudedesauteurs païens jusqu'à l'âge le plus avancé , ainsi que nous l'apprend Socrate , c'est qu'occupés jusqu'à cet âge, de combattre le paganisme par ses propres auteurs, la continuation de cette étude n'avait pas cessé de leur être nécessaire.
»" Saint Grégoire n'insiste que sur l'explication des poètes; il ne parle ni des orateurs ni des historiens profanes : qu'y aurail-il donc d'étrange, quand saint Grégoire aurait pensé sur les poètes païens comme le divin Platon, qui les chassait de sa république?
5° Enûn,et voici le point qui nous intéresse le plus dans ce moment, quand saint Grégoire aurait défendu généralement à tous les évoques de s'occuper de l'enseignement de la grammaire, et particulièrement de l'explication des poètes; quand il aurait renvoyé cet office à des clercs inférieurs ou à des hommes du monde , faudrait-il en conclure que saint Grégoire a fait brûler tous les livres, non seulementdes poètes, mais des historiens, des orateurs, des géographes, en un mot de tous les auteurs profanes; faudrait-il en conclure qu'il a brisé les statues et renversé les anciens monuments? Celte conclusion ne serait-elle pas visiblement fausse et ridicule? Car enfin, saint Grégoire, qui trouvait mauvais que Didier enseignât la grammaire, ne trouvait pas mauvais que cette science fût enseignée par d'autres maîtres ; lui-même avait eu des maît es de grammaire, ainsi que de rhétorique
et de dialectique : les auteurs de sa vie nous apprennent, comme nous avons vu plus haut, que l'étude de ces sciences était florissante, et qu'en général les sept arts libéraux étaient enseignés avec distinction de son temps ; ils semblent même nous dire que les maîtres donnaient leurs leçons dans le palais du pape; or, je reprends et je dis : on ne pouvait pas enseigner les sciences et les arts sans le secours des livres, et les livres des païens étaient seuls dépositaires de ces sciences : comment donc saint Grégoire, qui favorisait, qui procurait l'enseignement des arts, aurait-il ordonné qu'on brûlât tous les livres des païens?
Quelques auteurs, pour rendre moins improbable l'incendie de la bibliothèque palatine et la destruction de tous les monuments de l'antiquité, qu'on impute à saint Grégoire, font observer qu'un pontife qui faisait profession de mépriser les règles de la grammaire, et solécisait par principe de religion , était capable de tout en ce genre. Ils citent donc avec affectation et font valoir de toutes leurs forces le. fameux passage extrait de la lettre de saint Grégoire à saint Léandre, qui sert d'introduction à ses commentaires sur le livre de Job. Nous croyons devoir le mettre sous les yeux des lecteurs, avec ce qui le précède et ce qui le suit immédiatement dans la même lettre (1). Il sera plus facile de se convaincre qu'il a été bien mal entendu, et que les détracteurs du saint pontife ne peuvent en tirer aucun avantage dans la circonstance présente.
Saint Grégoire déclare donc qu'il méprise l'art de parler qu'enseignent les maîtres de la discipline extérieure , qu'il ne craint point la confusion que donnent les solécismes et les barbarismes, etc. Mais qu'a-t-il voulu par là faire entendre au saint évêque de Séville, sinon qu'il ne s'attachait point à orner son style? Quibus verbis dignoscitur non pompaticœ locution! studuisse, comme l'interprète saint Antonin de Florence (hist., pag.2, tit. 12, cap. 3), et qu'il comptait pour rien les règles de la grammaire, quand il ne pouvait s'y conformer sans altérer ou sans affaiblir le sens des saintes Ecritures.
Si on veut prendre la peine de méditer le texte entier, tel que nous l'avons produit, l'on sera bientôt convaincu qu'on ne peut pas l'interpréter dans un autre sens. Mais ce qui prouve bien clairement que le mépris pour l'art de parler et les préceptes de la gram-
(1) Qiiaeso igitur ut hujus operis dicta percurrens, in his verboruni folia non requiras : quia per sacra eloquia ab eorum tractaloribus. infructuosa: loquacitatis levitas sludiosè compescitur, dinn in lemplo Dd nemus plantari proliibetur, et cuncti procul dubio scimus, quia quolies in foliis malè laHaj segetis culmi proticiimt, minori plenimdine spicarum grana turgoscunt. Unde et ipsaui loquendiarlem qiiain ministeria disciplinai exterioris insinuant, servare despexi. Nam sicut hujus quoque epistolae ténor enunliat, non metacisnii collisionem fugio, non barbarismi confusionem devito, silus motusque et praipositionum casus servare contemno : quia iudiguum vehemenler existimo ut verba cœlestis oraculi reslringam sub regulis Donali. Neque eiiim hrec al) ullis interpretibus in Scriptura: sacrae automate servaia s-nt.
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maire dont parle saint Grégoire n'était à leur égard qu'un défaut de préférence, dans les cas où l'exactitude et la clarté de l'interprétation des sens de l'Ecriture en exigeraient le sacrifice, que ce mépris n'était point absolu , c'est qu'il s'excuse encore auprès do saint Léandre de la prétendue grossièreté de son style, sur ce que pendantla composition de son ouvrage il n'a pas cessé d'être malade (1). Par cette excuse, ne donne-t-il pas manifestement à connaître qu'il aurait soigné davantage sa diction, s'il avait joui d'une plus grande liberté d'esprit ? Et certainement si l'on fait attention qu'aucun pape n'a été accablé de plus d'infirmités que saint Grégoire, n'a été environné de plus d'alarmes, n'est entré dans un plus grand détail d'affaires, n'a étendu plus loin sa sollicitude, n'a plus fréquemment prêché et plus abondamment écrit, on ne trouvera ni étonnant ni étrange que, dans ses compositions, il se soit principalement occupé des pensées , qu'il ait peu travaillé à mettre des grâces dans son style, et moins donné d'attention quelquefois aux conseils des grammairiens.
Mais allons plus loin : quel est donc l'ouvrage à l'occasion duquel saint Grégoire s'est expliqué, comme nous avons vu? N'est-ce pas un commentaire sur une partie de l'Ecriture sainte? Or, doit-on ignorer que les interprètes de nos saints livres, depuis l'origine du christianisme, ont fait profession de ne redouter ni les solécismes ni les barbarismes , lorsqu'il s'agissait d'en rendre le sens avec plus de fidélité, et que souvent ils ont cru devoir conserver, préférer même des expressions peu latines, quand elles étaient en quelque sorte consacrées par l'usage? Saint Grégoire lui-même, après avoir déclaré qu'il juge très-indigne d'assujettir les paroles de l'oracle céleste aux règles de Donal, Indignum vehementer exislimo ut verba eœlestis oraculi restringam sub regulis Donati, ajoute qu'aucun interprète n'a donné l'exemple de cet assujettissement : Neque hœc ab ullisinterpretibus in Scripturœ sacrœ auctoritate servata sunt.
Sur quoi nous observons deux choses : la première, que le reproche qu'on fait à saint Grégoire devrait donc être fait à tous les anciens interprètes de l'Ecriture; la seconde, o'est qu'effectivement, s'il faut opter entre la nécessité de s'écarter des règles ordinaires de la grammaire et la nécessité de mutiler ou de rendre plus imparfaitement le sens des oracles divins, ce serait une véritable indignité d'accorder la préférence aux règles de la grammaire. Saint Ambroise n'a-t-il pas eu raison de dire que, s'il a été permis aux philosophes de se servir de termes moins latins, lorsqu'ils les ont jugés plus propres à exprimer leurs idées, à plus forte raison sommesnous autorisés, quand il s'agit d'interpréter la sainte Ecriture, à ne point trop nous alla-
(1) In bac exposilione, quidquid tua sanctitas tepidum incultumque reperdit, laniô milii celerrimè indulgeat, quantô me n-j»r mil dicere non ignorât : nam dùm inolesiia corpus aitcrilur , alîeclà meule eliain dicendi sludia lan'guescunt.
cher aux paroles, et à porter toute notre attention sur les mystères? Si ipsi philos ophi minus latinis usi sunt sermonibus, ut propriis ulcrenlur, quanta magis nos verba négligera debeamus, et spectare musteria (In Lucam , l. II, cap. 2). Saint Augustin, longtemps avant saint Grégoire, avait blâmé les interprètes qui, pour ne vouloir employer que les termes de la bonne latinité, dénaturaient quelquefois le sens des paroles de l'Ecriture et choquaient les fidèles qui, plus attachés aux choses qu'aux mots, voulaient même qu'on respectât les signes défectueux des choses qu'un ancien usage aurait consarrés.
L'illustre M. Huet nous assure que presque tous les interprètes se sont conformés au sentiment de saint Augustin. Il cite à l'appui de ce qu'il avance saint Jérôme, Gassiodore , saint Grégoire, et il entend le passage de ce père qui nous est objecté dans le même sens que nous. En un mot, il justifie la préférence que les saints pères ont toujours donnée dans le conflit, à une explication plus exacte et plus claire du sens, sur un» observation plus fidèle des règles de la grammaire , et sur ce qu'il appelle la pureté de la diction, dictionam castitas (1). Le témoignage de M. Huet, très-considérable par lui-même, l'est ici d'autant plus, que personne parmi les modernes n'a parlé la langue latine avec plus d'élégance et de pureté que ce savant évoque (De optimo gen. interp., pag. 4-2).
On s'imagine peut-être, d'après la déclaration faite par saint Grégoire, et la manière dont l'entendent ses détracteurs, que ses écrits doivent fourmiller de solécismes et de barbarismes; mais on serait dans une grande erreur. Les bénédictins, éditeurs des oeuvres de saint Grégoire , qui forment quatre volumes in-folio, n'ont pu citer d'exemples île solécismes que les verbes déponents, comme parlent les grammairiens, pris quelquefois au passif; ce qui est assez ordinaire à d'autres auteurs. D'ailleurs, toutes les règles communes y sont parfaitement observées parle saint docteur : il emploie des termes et des constructions qui ne sont pas toujours des temps de la meilleure latinité, il est vrai; mais outre que cela arrive très-rarement, les mots et les constructions dont il s'agit avaient alors prévalu par l'usage, et il serait facile de les montrer dans les auteurs contemporains , et
(I) Il est des philosophes puristes, pour nui les témoignages précédents ne seront d'aucun poids, et qui sont bien persuadés qu'on ne peut jamais avoir une raison honnête de se permettre un solécisme ; mais les mêmes hommes respectent beaucoup l'autorité de Jean-Jacques : ils seront donc bien étonnés de se voir condamner à son tribunal. Voici comment cet oracle de la philosophie prononce à ce sujet dans la réfutation de le C.it, qui avait critiqué son discours couronné à Dijon. < L:i première règle de nos écrii vains est d'écrire correctement, et comme ils dii sent , de parler français... Ma première régie, à c moi , qui ne me soucie nullement de ce qu'on penc sera de mon style, est de me faire entendre. Tou-
< les les fois qu'à l'aide dedi\ solécismes, je pourrai i m'esprimer plus fortement ou plus claircn.ieiil,9je
< ne balancerai jamais. >
ŒUVRES COMPLETES Dr M. EMERY.
CTff
même pois anciens que saint Grégoire.
Tranchons court, et sans aucune discussion montrons, par une observation simple, mais décisive, que saint Grégoire ne dédaignait les règles de la grammaire que dans les cas où leur observation aurait nui à l'intelligence ou à l'exposition des sens de l'Ecriture sainte, et qu'au fond il était bien éloigné de n'en tenir aucun compte. Cette observation , c'est que les ouvrages de saint Grégoire, à ne considérer que le mérite purement littéraire, l'emportent sur toutes les productions de son temps. Jamais les écrits d'un auteur, avant sa mort, n'ont été plus estimés et plus recherchés que ceux de ce saint pontife.. Ce n'était pas seulement le fond, je veux dire la solidité et la pureté de sa morale, qui enchantait dans ses écrits, c'était encore la forme. Dans le vrai, saint Grégoire, sans être élevé, s'exprime ordinairement avec noblesse, et toujours avec clarté. Son style est naturel et facile, qualité d'autant plus précieuse, qu'elle était plus rare et même inconnue dans son siècle. 11 est au moins bien certain que l'estime pour les écrits de saint Grégoire n'aurait jamais été ni aussi grande ni aussi générale, s'ils n'avaient été distingués de tous les autres que par le mépris et l'abandon de toutes les règles de la grammaire, ainsi que les nouveaux critiques le donnent à entendre.
Je finis ce point par une question. Je propose à un savant et judicieux critique, de se transporter au moment où S. Grégoire monta sur le saint-siége, de considérer quel était alors l'état déplorable des lettres , et quelles étaient les causes qui en avaient opéré la décadence. Je le prie de déclarer ensuite, s'il croit que dans la supposition que S. Grégoire n'eût jamais vécu ou n'eût jamais été pape , ces causes n'auraient pas continué d'agir avec la même rapidité, et d'amener, comme il arriva, le règne de la barbarie? Je n'hésite pas à croire que sa réponse serait affirmative. Donc , c'est très-injustement qu'on accuse S. Grégoire d'avoir occasionné la chute des études.
Aussi, avons-nous été très-étonné de voir Rruker, ce critique d'ailleurs si sage et si habile, renchérir encore sur les accusateurs de ce saint pape, et soutenir qu'iV a porté le dernier coup à la bonne littérature , proscrit, la philosophie comme un blasphème, déclaré la littérature profane indigne d'un chrétien, et incompatible avec la foi chrétienne, éteint et enseveli en quelque sorte l'usage, même modéré, de la lumière naturelle, répandu sur tout l'Occident les ténèbres d'une ignorance aveugle, etc. (1). Sur quel fondement a-t-il pu
(1) Nobis aulem eô minus in dubium vocanda esse videiur tradilio quam majorum lide niti ipse Sarisberius teslamr, qui» magis id Gregoni de profanis htleris omnibus judicio conforme est, quas veheineiiter eonlemnebai, mdignasque pniabal liomine chnsuano... ex bis facile colligpl quis... Quam gravia vulnera humanioribus lilleiis el philosophie influent papa Gregorius, exoso in maihemaliciis nomine, cum oinni philosophie macula turpisque nota inurerelur, et id a laiiueauctorilalis atque digniiaiis dodore tio-
elever des plaintes si ameres, et se permettre des imputations si odieuses? il n'en a point eu, ci on ne peut point en imaginer d'autres , que les deux lettres dont nous avons parlé , et le fait de l'incendie rapporté par Jean de Sarisbéry, fait que sur le simple témoignage de cet auteur, Bruker veut bien croire incontestable, jusqu'à trouver mauvais que Bayle et Barbeyrac l'aient révoqué en doute. Mais nous croyons avoir porté jusqu'à l'évidence l'impossibilité pour un homme sage de croire à ce fait, et enlevé toutes les ressources qu'on voudrait tirer des deux lettres, pour lui donner quelque apparence de vérité.
Que d'observations ne nous donnerait pas lieu de faire cette diatribe de Bruker contre saint Grégoire, et qu'elle montre bien ce qui n'est d'ailleurs que trop constant, que des hommes éclairés et naturellement justes , quand ils se laissent dominer par l'esprit de parti, ncconnaissentplusd'équitéet ne voient plus la lumière ! Où Bruker a-t-il vu, même dans les contes débités sur ce grand pontife, qu'il s'était particulièrement attaché à détruire les livres de philosophie morale? Quand Jean de Sarisbéry, témoin d'ailleurs qui ne mérite ici aucune créance, dit qu'il a banni les mathématiques de sa cour, ab auld exulare fecil mathesim, Bruker ne convient-il pas que celait ainsi qu'on nommait alors l'astrologie et la magie? De quel droit avance-t-il sans aucune espèce d'autorité, que saint Grégoire comprenait sous cette dénomination, et proscrivit conséquemment toutes les sciences?
Quel odieux roman ne fait-il pas sur les morales de saint Grégoire? Où a-t-il vu qu'il avait composé cet ouvrage pour le substituer aux livres de philosophie morale qu'il avait détruits ? S'il en avait seulement lu les premières lignes, n'aurait-il pas su que saint Grégoire l'avait commencé à Constanlinople, par des motifs bien différents de ceux qu'on lui attribue, et sur les instances des moines de saint André de Rome, et de Léandre de
minibus divini oraculi instar inculcaretur, non posse cum christianà fide constare hueras sœcularcs, easque esse inslar blasphemiae, non poluil non borroris et abominalionis prajndicium animis aliissime imprimi et ad ilamnias ultrices def'erri philosophie libromni copia sanclioris vite cupidis, quibus ipse episcopus exemplo praduxeral sno, optiniosqne codices delendo penuriam eorum inler Romanos introduxerat..... Is cùin insigni in pbilnsopbiain odio arderet, puriorem doclrinam moralem tradere aggressus est, eteonfecit libros illos moiMium... Nulli rei minus aptns eral Gregorius ab omni philosopbiae prssidio imparalus, quam tradende morali disciplina;; ita ni li il eum rêvera iis Iibris praeslilisse quo vel mediocriler pbilosopliia et theologia moralis juvari possit, falendum est. Aded enini omnis bumanilalis cultum se neglexisse in iis Iibris fatettir, ut videri queal eos ideô scripsisse, ut omnis eleganlioris doctrine jugulum uno iciu pclerel... libri morales Gregorii m locum cessere pliilosophia; blasphemiae cujusdam insiar exterminai*. An Jieri queso, aliter poiuit, quam ut omnem Ocndenlein iitlerarum et philosophie loco esca obumbraret ignorantia, et ingénia fœda corrumperet barbaries? An non ilà lurpiier conlusà inler se philosnphia el fheologià, ulrumque raiionis et revelalionis lumen, eenè ejus sobrius rectusi|ue uiiis extinctuset quasi sepullus est (Brucker, t. m, p- 500).
CHRISTIANISME DE B
Sévillc; qu'il n'étaitalors qu'un simple diacre, et que par conséquent, n'ayant eu aucun moyen d'opérer l'anéantissement des livres profanes, il n'avait pu avoir en vue leur remplacement? Gomment ose-t-il insinuer contre l'évidence du fait, que les chrétiens puisaient alors, et apprenaient la morale dans les livres des philosophes païens? Comment a-t-il pu dire que saint Grégoire, qui, dans son commentaire sur Job, aussi littéral que moral, ne faisait que développer, à mesure que l'occasion s'en présentait, la morale évangélique, n'a pas dû réussir à donner un corps de morale, parce qu'il était destitué du secours de la philosophie? Est-ce là lelangage d'un homme qui, comme Bruker, fait profession de croire à la divinité de l'Evangile, et par conséquent à sa supériorité sur tous les ouvrages humains (1) ?
Mais revenons à l'imputation particulièrement faite à saint Grégoire, d'avoir condamné l'étude des lettres profanes, et déclaré qu'elle était indigne d'un chrétien. On était si peu persuadé, au temps de saint Grégoire, qu'il eût pensé ainsi, que ceux mêmes qui avaient le plus de déférence pour ses sentiments et de respect pour son autorité, ne cessèrent point, quand ils en eurent le goût et la facilité, d'allier cette étude avec celle des saintes lettres. Nous citons en exemple saint Isidore de Sévillc, qui monta sur son siège trois ans avant la mort de saint Grégoire, et lui survécut plus de trente ans. Ce grand prélat connaissait parfaitement la vie et les écrits du saint pape, particulièrement la lettre à Léandre son prédécesseur. Jamais homme n'eut tant d'estime et de vénération pour saint Grégoire, puisqu'il le regardait comme le plus grand de tous les docteurs qui eussent paru dans l'Eglise ; et cependant saint Isidore ne cessa pas jusqu'à la fin de
(I) Rousseau , dans sa réponse au roi île Pologne, qui avait aussi critiqué son discours, pense bien différemment des prétendus secours que la religion peut recevoir de la philosophie, et il prétend être d'accord avec les plus illustres docteurs de l'Eglise, eu soutenant que l'alliance qu'on a souvent entrepris de faire entre la religion et les sciences mondaines, n'a jamais été avantageuse à la première, et n'a même servi qu'à souiller sa pureté. Oli ! que le [même auteur, quoique philosophe, pensait bien plus dignement de l'excellence de l'Evangile, que Bruker ne parait le l'aire. On lit dans la même réponse, les paroles suivantes : c Les sciences sont florissantes aujourd'hui ; • la littérature et les arts brillent parmi nous : quel « profit en a tiré la religion? Demandons-le à cette
< multitude de philosophes qui se piquent de n'eu
< point avoir... Nous sommes tous devenus docteurs, « et nous avons cessé d'être chrétiens : non, ce n'est « point avec tant d'art et d'appareil, que l'Evangile « s'est étendu partout l'univers, et que sa beauté c ravissante a pénétré les cœurs. Ce divin livre, le
< seul nécessaire à un chrétien, et le plus utile de i tous, à quiconque même ne le serait pas, n'a besoin « que d'être médité pour porter dans l'àme l'amour « de son auteur, et la volonté d'accomplir ses préi ceptes ; jamais la vertu n'a parlé un si doux langage : « jamais la plus profonde sagesse ne s'est exprimée « avec plus d'énergie et de simplicité. On n'en quitte « point la lecture sans se sentir meilleur qu'aupara-
< vaut, etc. t