‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 225 sur 454 · SUR LA RELIGION · texte numérisé non relu

SUR LA RELIGION

Nous publiâmes, il y a quelques années, les Pensées de Bacon et celles de Leibnilz sur lareli"ion etla morale, les premières en 1799, cl les secondes en 1803. Ces dernières avaient déjà paru, du moins en très-grande partie, en 1772, dans l'ouvrage ayant pour titre: L'Esprit de Leibnilz, ouvrage qui, traduit aussitôt en allemand par un ministre protestant de Steltin , fut réimprimé à Wiltemberg

el1 17î3- . ,OM

Nous avions annonce, en 1S0J, que nous travaillions à rassembler aussi les pensées de Descaries et de Newton sur le même objet. Noire travail était même dès lors bien avancé ; mais des occupations indispensables qui nous survinrent, et qui demandaient tout notre temps, nous obligèrent de l'interrompre. La Providence nous ayant procuré quelques moments de liberté, nous en avons profilé aussitôt pour mettre la dernière main à notre travail sur Descartes; et c'est ce travail que nous publions aujourd'hui. On pourra donc dès à présçnL, à l'autorité de Bacon et de Leibnitz, si clairement et si hautement prononcés sur l'article de la religion chrétienne, si profondément pénétrés l'un et l'autre de sa vérité, joindre avec la plus grande confiance l'autorité de Descaries, qui est au moins d'un aussi grand poids que celle de ces deux philosophes. Sans doute c'en est bien assez pour confondre ces écrivains téméraires qui ont osé dire que la croyance sincère à la vérité de la religion chrétienne ne peut être que le partage des petits esprits. Mais leur confusion ne devra-t-elle pas être à son comble quand on aura prouvé, ce qu il sera si facile de faire, que Newton n'a pas fait une moins claire et moins constante profession de croire à la vérité du christianisme , que Descartes, Bacon et Leibnitz; et qu'ainsi la religion chrétienne voit marcher humblement sous ses enseignes les quatre grands chefs de toute la philosophie moderne.

Il est sans doute important de forcer à la modestie un certain nombre, de mécréants qui regardent en pitié les véritables chré-

tiens et s'imaginent qu'il suffit de secouer le joug de la foi, pour prendre aussitôt rang parmi les esprits supérieurs. Cependant si cet avantage devait être le seul résultat de notre travail, nous ne croirions pas avoir assez utilement employé nos veilles, et il n'y aurait point, pour bien des personnes, une raison suffisante d'entreprendre la lecture de notre ouvrage. Mais les différents traits que nous avons rassemblés, et qui, en manifestant les sentiments religieux de ces grands hommes, amènent le résultat dont nous parlons, sont par eux-mêmes, et indépendamment de ce résultat, très-instructifs et trèslumineux. Le grand nom de leurs auteurs y ajoute une sorte d'autorité, et on est sûr quand on les rappelle, et qu'on les cite en témoignage, d'exciter plus vivement l'attention et même la confiance des lecteurs.

Ce ne sont pas seulement les lettres et les écrits de Descaries qui nous fourniront la preuve de sa religion sincère et de sa véritable piélé : nous la tirerons encore cette preuve, et avec plus d'avantage, de toute sa conduile ; car on sait que les actions sont bien plus que les paroles, des garants sûrs de nos véritables sentiments. Or, une multitude d'actes de religion et de piélé ont signalé la conduite de Descartes. C'est à rechercher el à réunir ces actes que nous nous sommes principalement attachés en étudiant l'histoire do ce grand homme, et ils rempliront presque entièrement la vie que nous donnons à la suite de noire discours, et que nous appellerons conséqueniment la Viereliyieuse de Descartes.

Notre dessein, dans ce discours, n'est point de faire un éloge de Descaries dans les formes : on se rappelle que cet éloge fut proposé par l'Académie française comme le sujet du prix qu'elle devait distribuer dans l'année 1765. M. Thomas et M. Gaillard partagèrent le prix, et il est vrai que Descartes a été dignement loué dans les discours de l'un et de l'autre ; mais il est vrai aussi que dans le nombre de ceux qui concoururent pour le

PENSKES Di; DESCARTES. — DISC. PREL.

prix, il en est quelques-uns, tels que ceux de M. l'abbé Couanier des L;mdes, el de M. l'abbé de Gourd, qui ont dû balancer les suffrages, et faire au moins, pendant quelque temps, douter les juges, s'ils n'étaient pas autantque les premiers, du moins autant que celui de M. Gaillard, dignes de la couronne. Un sujet aussi intéressant que l'éloge de Descartes, avait singulièrement excite l'émulation des gens de lettres. Mais il aurait été à désirer, ce nie semble, que tous ceux qui travaillèrent à cet éloge, eussent été capables d'apprécier parfaitement le mérite de Descartes, et par conséquent eussent été, non pas seulementdes littérateurs distingués, mais encore des savants profonds dans tous les genres de science qu'a cultivés et approfondis ce grand pbilosophe.

Quoi qu'il en soit, nous nous proposons d'ajouter à ces éloges quelques traits qui ont été oubliés, et de donner à d'autres un peu plus de saillie et d'étendue. Puisque, dans ce moment, nous nous prévalons pour notre but du grand nom de Descartes, nous sommes intéressés à maintenu sa gloire et à le défendre contre ses anciens et nouveaux détracteurs. Il en est un parmi ces derniers, qui, à raison des circonstances où il parla contre Descartes, et des suites qu'eut son discours, fixera particulièrement notre attention, et nous arrêtera longtemps.

Descartes a été le premier géomètre, le premier métaphysicien et le premier physicien de son siècle. En tenant ce langage, nous croyons louer Descaries sans flatterie; car nous pourrions aller plus loin , et nous ne ferions que répéter ce qu'ont pensé, ce qu'ont écrit une foule de savants, si nous assurions que depuis l'origine du monde jusqu'au temps de notre philosophe, il n'est aucun homme qui se soit distingué dans quelqu'une de ces trois sciences à qui Descartes ne puisse être comparé, et à qui même il ne puisse disputer avec quelque avantage la supériorité de talents et de services.

On sait encore que Descartes a excellé dans la mécanique proprement dite , et que celte science lui doit la découverte ou la démonstration de son principe fondamental.

On n'ignore pas non plus qu'il donna un temps considérable à l'élude de l'anatomie, et qu'à la faveur de ses profondes connaissances dans cette partie, il a jeté sur le mécanisme animal de nos corps, sur l'origine et sur le jeu de nos passions, de nouvelles et de grandes lumières. 11 n'est pas jusqu'à la musique rfont il n'ait découvert et pénétré de bonne heure les premiers fondements. Un petit écrit sur cet art, qui échappa de sa plume à l'âge de vingt-deux ans, et qui ne fut imprimé qu'après sa mort, en fournit la preuve.

Mais ce qu'on ne sait pas communément, ce que n'ont point fait assez remarquer ses panégyristes, c'est que telle était l'étendue et la vaste capacité de son génie, qu'il n'est aucun genre de doctrine ou de littérature ■lans lequel il n'eût pu s'illustrer, et peut- Olù'vr.ES compi.. ne M Emeuy. I.

être autantque dans les hautes sciences, s'il avait tourné vers ce genre son génie et ses éludes. Entrons dans quelque détail.

Descartes qui écrivait très-bien en latin (1), écrivait encore mieux en français. M. l'abbé Fleury, dans son cinquième discours sur l'Histoire ecclésiastique, propose, son style pour modèle dans les matières dogmatiques. Après avoir blâmé le mauvais langage dans lequel avaient écrit les théologiens scolastiques , il observe que ce n'eut point la nécessité de la matière, mais le mauvais goût du treizième siècle, qui a introduit ce langage dans les écoles. Chacun, ajoute-t-il, peut philosopher, en parlant bien sa langue. Les écrits d'Arislote sont en bon grec, les ouvrages philosophiques de Cicéron en bon latin, et dans le dernier siècle. Descartes a expliqué sa doctrine en bon français, et d'un style net et précis, qui peut servir de modèle pour le dogmatique.

. M. de Maupertuis a renchéri sur ce témoignage. Descartes, disait-il dans son discours de réception à l'Académie française, géomètre profond, métaphysicien sublime, nous a laissé des ouvrages dans lesquels on admirerait le style, si le fond des choses ne s'était emparé de toute l'admiration. Pour reconnaître combiencejugementest équitable, il faut se transporter dans le siècle de Descartes, et au milieu des auteurs qui ont été ses contemporains ; on verra alors combien il leur est supérieur par la clarté, la noblesse, la facilité, en un mot. par toutes les grandes qualités du style :etsi on y rencontre quelques expressions ou quelques tours qui aient vieilli, et que nous nous soyons permis, par celte raison, de faire quelquefois disparaître, ils sont bien moins communs chez lui que chez tous les écrivains de son âge.

Qu'on lise le jugement qu'il porta sur les lettres du célèbre Balzac, un des plus beaux esprits de son temps, qui faisait profession de la plus haute admiration pour les talents de Descartes, et de l'attachement le plus tendre à sa personne, et on y admirera la délicatesse du goût, la finesse des réflexions, la justesse et la beauté des images, ainsi que l'adresse avec laquelle il jette un voile sur les défauts qu'on reprochait à son ami. Il lutte avec lui de pensées fines et ingénieuses , d'expressions figurées et brillantes, et il lulle avec avantage. Nous avons découvert avec satisfaction que longtemps avant nous, M. l'abbé Trublet , ce littérateur si judicieux et si sage, avait porté le même jugement de cette pièce de Descartes. Cet écrit, dit-ii, est un chef-d'œuvre dégoût. Descartes n'eût pas moins été capable qu'Aristole de donner des i èglcs d'éloquence et de poésie.

Un autre critique, plus capable que M.

l'abbé Trublet d'en imposer à une partie de nos lecteurs, parce que Voltaire n'a point es-

(1) Il semble qu'il écrivait en lalin plus facilement qu'en français; la preuve en est qnt lorsqu'il écrivait à ses amis cl qu'il élail presse, il entrelardait sa Ici ire de latin, ce sont ses expressions. Tome 1 , Lettre cxix.

sayé de verser sur-Iui, comme sur le premier, quelque ridicule, M. Thomas, dans son Eloge de Descartes, n'a point craint de dire, qu't7 n'aurait tenu qu'à Descartes d'être le plus bel esprit de son siècle. Il se fonde en partie sur une autre lettre de notre philosophe, au même Balzac, qu'il a pris la peine de traduire.

J'ajoute, ce qui surprendra peut-être, que Descartes, ce philosophe si grave et toujours enfoncé dans les plus profondes spéculations, aurait encore parfaitement bien écrit dans, le genre badin et léger, s'il avait voulu écrire dans ce genre, et je cite encore en preuve une lettre à Balzac (1).

(1) J'ai porlé ma main contre mes yeux pour voir si je ne dormais point, écrit-il à Balzac, lorsque j'ai lu dans votre lettre que vous aviez dessein de venir ici ; et maintenant encore, je n'ose me réjouir autrement de celle nouvelle, que comme si je l'avais seulement sougée. Cependant je ne trouve pas fort étrange qu'un esprit grand et généreux comme le vôtre ne puisse s'accommoder de ces contraintes serviles auxquelles on est obligé à la cour; et puisque vous m'assurez que Dieu vous a inspiré de quitter le monde, je croirais pécher contre le Saint-Esprit, si je tâchais de vous détourner d'une si sainte réiolulion ; vous devez même pardonner à mon zèle, si je vous invite à choisir Amsterdam pour votre retraite, el à le préférer, je ne dirai pas seulement à tous les couvents des capucins et des chartreux, où beaucoup d'honnêtes gens se retirent, mais encore à toutes les plus belles demeures de France el d'Italie, cl même à ce célèbre hermitage que vous habitiez l'année passée. Quelque accomplie que puisse ètra une maison des champs, il y manque toujours une infinité de commodités qui ne se trouvent que dans les villes ; el la solitude même qu'on y espère, ne s'y rencontre jamais parfaitement. Je veux bien que vous y trouviez un canal qui fasse rêver les plus grands parleurs, unevallée si solitaire, qu'elle puisse leur inspirer du transport et de la joie; mais malaisément peul-il se faire, que vous n'ayez aussi quantité de petits voisins qui vous vont quelquefois importuner, et donl les visites sonl encore plus incommodes que celles que vous recevez à Paris; au lieu qu'en celle grande ville où je suis, n'y ayanl aucun homme, excepté moi, qui n'exerce le négoce, chacun y est tellement attentif à son profil, que j'y pourrais demeurer toule ma vie, sans être jamais vu de personne : je vais me promener lous les jours au milieu d'un grand peuple, avec autant de liberté et de repos, que vous en auriez dans vos allées, et je n'y considère pas autrement les hommes que j'y vois, que je ferais les arbres qui se rencontrent dans vos lorêls, ou les animaux qui y paissent. Le bruit même de leur tracas n'interrompt pas plus mes rêveries, que ferait celui de quelque ruisseau. Si je fais quelque réflexion sur leurs actions, j'en reçois le même plaisir que vous auriez de voir les paysans qui cultivent vos campagnes; car je vois que loul leur travail sert à embellir le lieu de ma demeure et à faire que je n'y manque d'aucune chose. S'il y a du plujsir à voir croître les fruits dans vos vergers, et à y être dans l'abondance jusqu'aux yeux, pensez vous qu'il n'y en ail pas bien autant à voir venir ici des vaisseaux, qui nous apportent abondamment tout ce que produisent les Indes, el tout ce qu'il y a de rare en Europe? Quel autre lieu pourrait-on choisir, dans le reste du monde, où loules les commodités de la vie soient si faciles à trouver que dans celui-ci? Quel autre pays où l'on puisse jouir d'une liberté aussi entière, où l'on puisse dormir avec moins d'inquiétude, où il y ail toujours des armées sur pied, exprès

11 est un autre genre démérite très-distingué qui avoisine celui que nous venons de reconnaître, et qui appartient aussi à Descartes. Le fameux P. Mersenne lui envoya le projet d'une espèce de langue universelle qui venait de paraître, et lui demanda ce qu'il en pensait. Ce fut pour Des^cartes une occasion de manifester une pénétration , une profondeur de connaissances dans celte partie, qu'on ne soupçonnait pas, et qui nous jette encore aujourd'hui dans l'étonnement. On sait combien souvent Leibnitz a parlé d'une langue et d'une écriture universelle, à laquelle serait attachée une espèce d'infaillibilité de raisonnement, du moins à la faveur de laquelle les erreurs se réduiraient à des fautes de calcul. On sait encore quelle gloire et quelle importance il attachait à la découverte de celte langue. Il assure qu'il en avait conçu l'idée avant même de sortir du collège; et il mérite d'en être cru sur sa parole, il dit qu'Aristote et Descartes ont été sur la voie de cette découverte, surtout Descartes dans sa manière d'analyser les idées, et il s'étonne qu'il n'ait pas été plus loin. Mais il nous semble que Descartes a été plus que sur la voie, qu'il y est entré, qu'il y a marché, en un mot, et pour parler plus clairement, il nous semble qu'il a vu le système imaginé depuis par Leibnitz, ou du moisis qu'il en a connu toute la partie fondamentale. Nous prions qu'on consulte le morceau qui termine sa réponse sur la proposition d'une nouvelle langue, et que sa longueur nous oblige de mettre en note (1).

pour nous garder, où les empoisonnements, les trahisons, les calomnies soient moins connues, el où il soit demeuré plus de reste de l'innocence de nos aïeux ? etc. Tome i, Lettre eu.

Remarquez encore que cVst en 1631 que Descartes écrivait celle lettre, et qu'aucun de ses contemporains n'aurait écrit avec celle pureté de style.

(I) Au reste, je trouve qu'on pourrait ajouter une invention, tant pour composer les mots primitifs de celle langue, que pour leurs caractères; en sorte qu'elle pourrait êire enseignée en fori peu de temps, et cela par le moyen de l'ordre , c'est-à-dire établissant un ordre entre toutes les pensées qui peuvent entier en l'espril humain, de même qu'il y en a un naturellement établi entre les nombres: el comme on peul apprendre en un jour à nommer lous les nombres jusqu'à l'infini et à les écrire en une langue inconnue, qui sont toutefois une infini lé de mois différents, qu'on pùl faire de même de tous les autres mois nécessaires pour exprimer loules les autres choses qui tombent en l'esprit des h mines. Si cela était trouvé, je ne doute point que cette langue n'eût bientôt cours parmi le monde, car il y a beaucoup de gens qui emploieraient volontiers cinq ou six jours de temps pour pouvoir se laire entendre par tous les hommes. Mais je ne crois pas que votre auteur ail pensé à cela, tant parce qu'il n'y a rien en lotîtes ses propositions qui le témoigne, que parce que l'invention de cette langue dépend de la vraie philosophie ; car il est impossible autrement de dénombrer toutes les pensées des hommes, et de les mettre par ordre : ni seulement de les distinguer en sorte qu'elles soient claires el simples, qui esi à mon avis le plus grand secret qu'on puisse avoir pour acquérir la bonne science. El si quelqu'un avait bien expliqué

«88 PENSEES DE DESCA

Que l'on compare ce morceau vraiment cu- ^oux avec ce que Leibnitz a écrit sur le même sujet (1). Nous aimons à croire qu'un ne sera pas fort éloigné de penser comme nous. On demeurera au moins convaincu que toute la partie haute et philosophique de la grammaire était parfaitement connue de Descartes, et qu'il avait profondément médité sur cet objet.

Voici comment s'explique, à ce sujet , M. Baillet. Il a fait voir , qu'il possédait la grammaire de toutes les langues, non pas en simple grammairien, mais comme tm philosophe à qui il appartient proprement de donner une grammaire générale et raisonnée. // en donna un essai suffisant dans la réponse qu'il fit au P. Mersenne, en 1G29, sûr le projet latin qu'un auteur de ce temps-là proposait d'une nouvelle langue parle moyen de laquelle on pût connaître toutes les langues du monde. Après lui avoir fait remarquer les inconvénients et l'impossibilité même d'une telle langue, suivant les vues et les moyens de cet auteur, il lui substitua sur-le-champ une autre invention d'une langue universelle, qui pourrait être enseignée en peu de temps, soit pour la parler, soit pour l'écrire seulement, en établissant un ordre entre toutes les pensées qui peuvent entrer dans l'esprit humain, de même qu'il s'en trouve un naturellement établi entre les nombres. C'est sur ce projet qu'il en avait tracé que M. Wren, Anglais, a donné un essai de celle langue universelle, et que quelques savants de France ont conçu de semblables desseins (2).

Notre respect pour Leibnilz ne nous permet pas de dire et même de penser qu'il a pris dans la lettre citée de Descartes, l'idée et le plan de sa langue universelle ; mais pour ne pas le dire et le penser, il faut que nous portions ce respect au plus haut point.

Peut-être croira-t-on que dans celle universalité de talents que nous adjugeons à

quelles sont les idées simples qui sont en l'imagination des hommes, desquelles se compose tout ce qu'ils pensent, et (pic cela fût reçu par tout le monde, j'oserais espérer ensuite une langue universelle fort aisée à apprendre, à prononcer et à écrire ; et ce qui est le principal, qui aiderait au jugement, lui représentant si distinctement tontes ciioses, qu'il lui serait presque impossible de se tromper; au lieu <|iie tout au contraire, les mois que nous a\ons n'onl presque que des significations confuses, auxquelles l'esprit des hommes s'élant accoutumé de longue main, eela est cause qu'il n'entend presque rien parfaitement. Or, je tiens que cette langue est possible et qu'on peut trouver la science de qui elle dépend, par le moyende laquelle les paysans pourraient mieux juger de la vérité des cbnscs que ne font maintenant les philosophes. Mais n'espérez pas de la voir jamais en usage ; cela présuppose de grands changements en l'ordre de. choses, et il faudrait que tout le monde ne fût qu'un paradis terrestre, ce qui n'est bon à proposer que dans le pays des romans. Tome \" , Lettre lu.

(1) Œuvres philosophiques, latines et françaises, de M. de Leibnitz, publiées par R. Raspe. Amsterdam, 47(15, page 555.

i~i\ Vie de Descaries, page 485.

KTES. — DISC. PREL. GRG

Descartes, nous serions obligés d'e\cf>pter celui de la poésie. On se tromperait : nous sommes fondés à soutenir qu'il aurait pu se distinguer encore dans celte partie. Il est vrai que la colleclion de ses ouvrages ne nous offre aucune pièce sur laquelle nous puissions asseoir un jugement; mais nous nous appuyons sur l'autorité de Baillet, non comme juge (il ne serait peut-être pas bien compétent), mais comme historien des jugements qui en furent alors portés. 11 existait au temps de cet auteur, ainsi qu'il nous l'assure, une comédie (1) en prose et en vers, que Descartes avait composée, en Suède, sur les instances delà reine, et une autre pièce de vers destinée à célébrer la paix, de Munster. Cette princesse qui avait, à l'occasion de cette fameuse paix, donné un bal superbe, et n'avait pu obtenir de notre philosophe qu'il voulût y figurer, exigea, en forme de compensation, celle pièce.

M. Baillet avait appris des amis de Descartes qu'elle avait fait une grande, sensation à la cour de Suède; que les vers furent jugés d'une grande beauté, et qu'ils étonnèrent d'autant plus, que l'imagination et et le génie poétique de Descartes semblaient avoir dû être depuis longtemps étouffés sous les épines de l'algèbre et des sciences tes plus sombres qui l'avaient occupé tout entier dès sa première jeunesse. Les fragments qui nous enrestent, continue M. Baillet, nous font juger qu'il aurait été plus heureux à mettre en vers la philosophie, que ne l'ont été Thaïes, Xénophane , Empédocle, Epicure, Cléanthc, parmi les Grecs, et Lucrèce, Varron et Boèce, parmi les Latins (2).

Mais dans ce que nous allons ajouter pour achever de faire connaître l'universalité, aussi bien que l'éminence des talents de Descartes, nous ne serons point réduits à former des présomptions ou à invoquer des témoignages; c'est de ses œuvres mêmes, qui sont entre nos mains, que nous tirerons la preuve qu'il aurait excellé dans le barreau. 11 eut un procès à soutenir contre les Voétiuspèrc et fils, et pour sa défense il composa, en latin, un mémoire apologétique qu'il présenta aux magistrats d'Utrecht. Ce mémoire, qui est imprimé dans le 111- volume de ses Lettres, nons ne craignons point de le dire, est un chef-d'œuvre dans son genre, et aurait honoré l'homme de loi le plus consommé. Mais ce n'est pas seulement à discuter parfaitement une affaire et à la présenter sous le jour le plus favorable, que Descartes aurait été propre ; il était né véritablement éloquent, et il aurait pu remplir le rôle d'un grand orateur dans toute la force du terme (3).

(I) Vie de Descartes, tome it, page 484, Baillet du : Nous avons cette comédie manuscrite.

(i) Vie, tome u, page 595.

(5) Il avait été viofemment attaqué par Voêtius dans la parlie la plus sensible de sou honneur : il crut devoir prendre l'offensive, dans la vue d'affaiblir l'autorité de cet accusateur et de déeréditer son lémoignage. Jamais adversaire ne fut plus vigoureusement attaqué, ta plus vivement poursuivi. 11 ne lu*

fiS7

• HOJVRES COMPLETES DE M. EMEKY.

point les seuls ni les assez parlé de ce qu'il aurait pu fain

TNous ne sommes poini les seuls ni premiers qui aient porté ce jugement. Le P. Poisson, prêtre del'Oratoire, qui publia quelques aimées après la mort de Descartes un commentaire en forme de remarques sur sa méthode, le termine ainsi : Sans doute un savant homme n'a dit que la vérité, lorsque parlant del'apologie où M. Dcscarles seplaint de Voëtius, il ajoute : « On voit par cette pièce ju'ilrieût pas été moins parfait orateur qu'excellent philosophe, s'il eût voulu donner à l'étude de l'éloquence une partie du temps qu'il a employé à la recherche de la nature. »

Nous ne donnons plus à Descartes le mérite d'une grande érudition. Pourvu, comme il était, d'un excellent jugement et d'une mémoire heureuse, il aurait pu, sans doute, avec de longues veilles, se procurer facilement ce genre de mérite et prendre rang parmi les Vossius et les Saumaise; mais rien dans ses écrits n'annonce une connaissance extraordinaire de l'histoire et des langues. On voit seulement qu'il savait parfaitement le grec et plusieurs langues vivantes ( Baill t, page 485). Il avait même dirigé ses étudrs sur ce principe, qu'il était plus intéressant de découvrir les ressorts du monde et les secrets de la nature, que d'approfondir les faits de l'antiquité. Il est pourtant des auteurs, tels que M. Huet. qui ont prétendu que Descartes avait une très-vaste lecture. Mais c'est moins pour ajouter au mérite de Deicartcs, que pour le déprimer, qu'ils ont parlé de la sorte. Ils voulaient seulement accréditer par là, et rendre plus plausible, l'imputation qu'ils lui faisaient d'avoir découvert et pris chez les anciens philosophes tous les principes de sa philosophie.

Descartes avait du goût et de l'inclination pour la morale : il se proposait de consacrer à cette science si intéressante les dernières années de sa vie. On voit, par ses lettres à la princesse Elisabeth, combien il était déjà habile dans cette partie, et que personne ne fut jamais plus capable que lui, de donner un corps de philosophie morale fondé sur les seules lumières delà raison.

Mais nous croyons avoir suffisamment prouvé la grande force du génie de Descartes et l'universalité de ses talents : nous avons

hisse, pour ainsi dire, ni le temps ni la faculté de Tespirer. Les différents écrits qu'il publia contre ce fougueux ministre, sont tous réunis dans une lettre hline divisée en dix parties. Cette pièce, qui n'est point entrée dans la collection des lettres, apparemment parce qu'elle est trop longue, et forme proprement un ouvrage à part, mérite infiniment d'être connue, quand ce ne serait que pour montrer la diversité des talents de Descartes : cependant elle l'est fort peu. Nous en avons traduit la partie nù Descartes répond directement à l'accusation d'athéisme formée ci nire lui par Voëtius, et la repousse si fortement; on la lira dans notre ouvrage. Nous sommes bien trompés, ou ce morceau ne paraîtra pas indigne du plus habile orateur. Nous pouvons ajouter, et on en a encore la preuve dans cette même lettre, que Descartes savait prendre toutes les formes, et que, semblable à l'orateur romain, s'il réfutait avec véhémence, il pavait aussi badiner quelquefois avec grâce et ra l'or avec finesse.

GiS

il est temps de parler de ce qu'il a fait et de corn mencer sa défense : car c'est sur ses écrits que sont fondés, en même temps, et les titres de sa gloire et les censures de ses ennemis. Il est trois sciences, et nous l'avons déjà insinué, qui ont principalement occupé le génie et les heures de Descartes, la géométrie, la physique et la métaphysique. C'est à ses travaux et à ces succès dans ces trois parties qu'il doit la célébrité de son nom, c'est aussi à les décréditer que s'est attachée l'en vie. On sait que l'apanage ordinaire des grands hommes est d'avoir de grands ennemis. Les mêmes causes qui produisent l'admiration pour eux dans les uns, font naître la jalousie dans les autres. Ceux-ci croient faire tomber s-tr eux-mêmes la portion de gloire qu'ils lâchent de leur enlever ; mais quoi qu'il en soit du principe qui suseite cette passion, il n'est point de philosophe qu'elle ait poursuivi plus vivement que Descaries.

En suivant les différents reproches qui lui ont été faits, nous monlreions combien, en général, ces reproches sont injustes; et nous prouverons que rien n'est capable de faire descendre Descartes du haut rang qu'il occupe dans l'empire des sciences.

La géométrie a fourni à Descartes celui de ses titres à une gloire immortelle, qui a été le moins contesté, parce qu'il était effectivement le plus incontestable. Les savants hollandais qui ont attaqué le plus vivement la doctrine de Descartes, dans ses rapports avec la théologie,on tété forcés de lui rendre hommage sur ce point. Jacques Golius, professeur à Leyde, n'a point craint de dire que Descartes s'est élevé bien au-dessus des anciens et des modernes les plus distingués par leurgénie, veterum omnium ac recentiorum ingénia hic stibvertit, et qu'il a fait dans les mathématiques ce qui semble surpasser les forces de l'esprit humain. Maresius ou Desmarets, dans son Traité de l'abus de la philosophie cartésienne en théologie, déclare que dire que Descartes a été l'Archimède de son siècle, ce n'est pas assez dire. Le célèbre Spanheim, dans une lettre écrite sur les différends de religion dans la Belgique, ou l'on avait impliqué la philosophie de Descartes, convient qu'on no peut disputer à ce philosophe le premier rang dans la géométrie et la dioptrique.

Effectivement Descartes débuta dans celle science par la solution d'un problème qui avait arrêté tous les géomètres anciens. L'a Igèbre prit entre ses mains des accroissements étonnants. Il est le premier qui ait imaginé de l'appliquer à la géométrie : cette invention, au jugement d'habiles géomètres, suppose un plus grand effort de génie que l'invention du calcul différentiel, qui f.iit pourtant la principale gloire de Leihnitz et de Newton. C'est, dit un géomètre qui mérite bien d'être cru dans cette partie, une idée des plus vastes et des plus heureuses que l'esprit humain ait jamais eues, et qui sera toujours la clé des plus profondes recherches, non seulement dans la uéometrie sublime, mais dam

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