‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 227 sur 454 · TOI · texte numérisé non relu

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fait jouer en effet que le mécanisme dans la production des effets , où l'on peut entrevoir en quelque sorte son procédé. La simplicité de ses voies le persuada que ce procédé devait être uniforme. Il ne balança donc pas à rejeter-les formes substantielles et accidentelles de l'école et à leur substituer les affections mécaniques, ta grosseur, la figure, le mouvement des particules d'une matière homogène.

Et voilà le service inestimable que Descartes a rendu à la physique. Voilà pourquoi , si l'on ne veut pas l'appeler, dans toute la force et toute la plénitude du terme , le père de la physique expérimentale, si cette qualification pure et simple doit plutôt appartenir à Buy le, on peut et on doit rappeler le père de la physique rationnelle.

Descartes ne peut donc pas être blâmé de n'avoir pas fondé son système sur des expériences et des observations qui n'étaient pas encore faites, et qu'il était dans l'impuissance de faire. Il était donc dans la nécessité ou de ne point faire de système, ou d'en créer un d'imagination. Or, je demande si Descartes, en inventant son grand système du monde, quelque défectueux qu'on le suppose, n'a pas incomparablement mieux servi les sciences que s'il ne l'avait point inventé et qu'il eût gardé sur cet objet un profond silence? Croiton qu'on en eût et plustôtel plus heureusement découvert un autre? Nous ne dirons rien d'étrange, et nous ne ferons que répéter ce qu'ont dil de très-habiles gens, en avançant que peut-être, sans le système de Descartes, celui de Newton n'aurait jamais paru. N'est-ce pas ce système qui a donné lieu à Descartes de concevoir cette grande idée , qu'ont adoptée depuis, avec quelque légers modification, les plus grands philosophes, que la même quantité de mouvement se conserve dans l'univers? Idée qu'admirait Leibnitz, et qu'il a tenté seulement de modifier, en substituant à la même quantité de mouvement la même quantité de force.

N'est-ce pas en travaillant à son système, qu'il a cherché, qu'il a mis tous les autres philosophes sur la voie de découvrir les grandes lois du mouvement et de la nature? Quel beau modèle n'a pas fourni ce système pour l'intelligence des principaux phénomènes de l'univers? Combien est ingénieuse, combien est satisfaisante pour l'esprit l'explication qu'il en donne! Et sans la difficulté que font naître les orbitesdes comètes, qu'on n'a reconnu que longtemps après Descartes descendre jusqu'au - dessous de 11 sphère de Mercure, peut-être ce système serait encore debout et en possession de régner dans les écoles»

Tout ce que nous avançons ici excitera plus d'attention, et on croira facilement que nous ne tenons pas le langage d'un enthousiaste, si nous faisons voir que c'est le langage de M. d'Alembert lui-même. Nous citons volontiers cet auteur quand il parle comme mathématicien : il est vraiment alors digne de confiance. Voici donc comment il s'explique sur ce sujet , dans son discours préliminaire de l'Encyclopédie : Ces tourbillons, de-

venus aujourd'hui presque ridicules , on conviendra , j'ose le dire , qu'on ne pouvait alors imaginer mieux. Les observations astronomiques qui ont servi à les détruire étaient encore imparfaites ou peu constatées; rien n'était plus naturel que de supposer un fluide qui transporte les planètes; il n'y avait qu'une longue suite de phénomènes, de raisonnement $ et de calculs, et par conséquent une longue suite d'années , qui pût faire renoncer à une théorie si séduisante. Elle avait d'ailleurs l'avantage singulier de rendre raùon de la gravitation des corps par la force centrifuge du tourbillon même, et je ne crains point d avancer que celte explication de la pesanteur est une des plus belles et des plus ingénieuses hypothèses que la philosophie ait jamais imaginées. Aussi a-t-il fallu pour l'abandonner que les physiciens aient été entraînés comme malgré eux par la théorie des forces centrales et par des expériences faites longtemps après. Reconnaissons donc que Descartes, forcé de créer une physique toute nouvelle, n'a pu la créer meilleure; qu'il a fallu pour ainsi dire passer par ces tourbillons pour arriver au vrai système du monde, et que, s'il s'est trompé sur les lois du mouvement , il a du moins deviné le premier qu'il devait y en avoir.

Loin donc que ce système soit une tache sur la gloire de Descaries , rien ne prouve mieux la force et la vaste étendue de son génie. Tout ce qu'ont fait et imaginé sur la formation du monde les philosophes de l'antiquité, ne saurait lui être comparé. Descartes ne demande à Dieu que de créer la matière, de lui imprimer une certaine quantité de mouvement, et d'assujettir ce mouvement à quelques règles. Avec ces seules données, il entreprend d'expliquer comment s'est formé ce monde. Nous sommes bien éloignés de croire qu'il ait réussi pleinement dans une entreprise qui exige peut-é'lre une intelligence infinie. Descartes n'a pas réussi, parce qu'il lui était impossible de réussir; mais il a montré jusqu'où pouvait aller l'esprit humain, dans la découverte des mesures que Dieu a suivies dans la fabrication de l'univers , et il s'est élevé aussi haut qu'aucun homme ait pu faire, dans la sphère de l'intelligence humaine. De quelle admiration ne doit pas encore nous saisir la grandeur de son courage et l'élévation de ses vues, quand il nous apprend qu'il s'était occupé pendant quelques mois de découvrir la ra.ison pour laquelle les étoiles occupaient telle ou telle place dans le ciel et garda'icnt entre elles tel ou tel ordre (lj !

(1) Nous croyons devoir rapporte1- la lettre où ce fait e-l consigné, d'autant plus qu'elle prouve le cas que taisait Descaries des expériences et des observations, el que M. de Fonlenelle a eu raison de d:re, que le grand avantage de Newton sur Dësearles, c'est quM est venu dans un temps où le ciel était mieux connu.

i Si vous savez quelque auteur qui ait particulière ment recueilli les diverses observations qui ont été laites des comètes, vous m'obligerez aussi de m'en avenir ; car depuis deux ou trois mois, je me suis engagé fort avant dans le ciel, et après m 'être satisfait

Oui, tout chimérique dans cette partie, tout inconciliable avec les phénomènes qu'on suppose ce système, il honore, il agrandit l'esprit humain; et si jamais l'homme parvient à découvrir cette loi unique et féconde qui vraisemblablement régit tout l'univers, celte loi qui a donné la naissance à tout et perpétue tout, c'est Descartes qui aura donné l'idée de la chercher, et aura mis sur la voie de la découvrir.

On a fait un crime à Descartes d'avoir tenté d'expliquer tous les effets de la nature par les seules lois du mouvement. Mais Descartes.en grand philosophe, pensait avec raison que Dieu a tout opéré dans le monde et continue de l'opérer par quelques lois générales : son tort aurait été d'avoir cru que ces lois suprêmes n'étaient point hors de sa por-

louchant sa nalure, et celle des astres que nous y voyons, je suis devenu si hardi, que j'ose maintenant chercher la cause de la situation de chaque étoile fixe : car quoiqu'elles paraissent fort irrégulièrement éparses çà et là dans le ciel, je ne doute point toutefois qu'il n'y ail un ordre naturel entre elles, lequel est régulier el déterminé ; et la connaissance de cet ordre est la clé el le fondement de la plus liaule et plus parfaite science que les hommes puissent avoir, louchant les choses matérielles, d'autant plus que par son moyen on pourrait connaître, à priori, toutes les diverses formes et essences des corps terrestres ; au lieu que sans elle, il nous faut contenter de les deviner, à posteriori, et par leurs effets. Or, je ne trouve rien qui me put Uni aider pour parvenir à la connaissance de cet ordre, que l'observation de plusieurs comètes; el comme vous savez que je n'ai point de livres, el quoique j'en eusse, que. je plaindrais fort le temps que j'eroploirais à les lire, je serais bien aise d'en trouver quelqu'un qui eût recueilli lout ensemble ce que je ne saurais sans beaucoup de peine tirer des auteurs particuliers, dont chacun n'a écrit que d'une comète, ou deux seulement.

« Vous m'avez autrefois mandé que vous connaissiez des gens qui se plaisaient à travailler pour l'avancement des sciences, jusqu'à vouloir même f.iire toutes sortes d'expériences à leurs dépens. Si quelqu'un de ce caractère voulait entreprendre d'écrire l'histoire des apparences célestes, selon la méthode de Verulainius (Bacon), et que, sans y mettre aucune raison ni hypothèses, il nous décrivit exactement le ciel, tel qu'il parait maintenant, quelle situation à chaque étoile lixe à l'égard de ses voisines, quelle différence, ou de grosseur, ou de couleur, ou de clarté, ou d'être plus ou moins élincelantes, etc. ; item, si cela lépoud à ce que les anciens astronomes en ont écrit, el quelle différence il s'y irouve (car je ne doute point que les étoiles ne changent toujours quelque peu entre elles de situation quoiqu'on les estime lixes) ; api es cela qu'il y ajoutât les observations des comètes, niellant une petite table du cours de chacune, ainsi que Tycho a fait de trois ou quatre qu'il a observées; cl cnliu les variations de l'écliptique, et des apogées des planètes : ce serait un ouvrage qui serait plus utile au public qu'il ne semble peul-élre d'abord, et qui me soulagerait de beaucoup de peine. Mais je n'espère pas qu'on le fasse, non plus que je n'espère pas aussi de trouver ce que je cherche à présent louchant les aslres. Je crois que c'est une science qui | asse la portée de l'esprit humain ; el toutefois je suis si peu sage, que je ne saurais iii'enipécher d'y rêver, quoique je juge que cela ne servira qu'à me faire perdre du temps, ainsi qu'il a déjà hni depuis deux mois, etc. i 'tome n, Lettre iavii, au P. S er senne.

tée; qu'elles étaient celles que nous connaissons, et que lui-même a découvertes en trèsgrande partie.

Bacon a eu la même pensée que Descartes, et allant encore plus loin, il a cru que tout avait été opéré et continuait d'être régi par une seule et unique loi ; mais cette loi, a laquelle sont subordonnées toutes celles qui nous sont connues, il a cru que nous ne pouvions guère espérer de la connaître ellemême, el de la comprendre jamais. Nous venons de voir dans la lettre de Descaries, citée en note, qu'il pensait de même.

On doit reconnaître, dit Bacon (de sapien— lia veterum, par. 17) , une force ou vertu primitive et unique qui dispose el forme tout de

la matière Cette force ne peut avoir aucune

cause dans la nature ( Dieu étant toujours excepté) , puisque rien n'existe avant elle dans la nalure, et qu'ainsi rien n'a pu la produire... Il faut peut-être désespérer que l'homme puisse jamais découvrir el comprendre la manière

dont opère cette cause Aussi le philosophe

sacré, Salomon, a dit: Dieu a fait toutes choses bonnes dans kur temps, et il a livré le monde à leur dispute, sans que l'homme cependant puisse connaître l'œuvre que Dieu a fait depuis le commencement jusqu'à la fin. Car cette loi sommaire de la nature, ou la force imprimée par Dieu aux premières particules pour leur rassemblement , et qui par la répétition et la multitude des rassemblements, a produit toutes les choses diverses qui remplissent l'univers ; cette force, dis-je, peut lien se présenter à la pensée des hommes, mais ne peut guère y pénétrer. Cogitationem mortalium perstringere potest , subire vis potest... Il en est, parmi les philosophes, qui rapportent cette force de la matière à Dieu comme à son auteur : ils ont parfaitement raison sans doute; mais leur tort est de remonter tout à coup à Dieu , par un saut et non point par degrés; car entre les effets et Dieu, il existe un intermédiaire ; cet intermédiaire est une loi sommaire et unique, qui est comme le centre et le régulateur de toute la nature, et que Dieu en quelque sorte a substitué à lui-même. C'est cette loi que Salomon, dans le texte cité plus haut, exprime par cette circonlocution, l'œuvre que Dieu opère depuis le commencement jusqu'à la fin.

On voit manifestement, par ce texte, que Bacon a cru que tout avait été produit et pouvait être expliqué par une seule loi.

Si quelqu'un soupçonnait dans le langage que nous venons de tenir sur les tourbillons de Descartes, de l'exagération ou même de l'enthousiasme, nolrejustifiralion serait bien facile : il ne s'agirait que de lui faire observer, que l'auteur de l'Esprit des Lois a tenu le même langage, et qu'il a même parlé plus fortement que nous ; car il n'a pas craint de dire, que ce grand système de Descaries, qu'on ne peut lire sans étonnement ; ce système qui vaut lui seul tout ce que Us auteurs profanes ont jamais écrit ; ce système qui soulage si fort la Providence, qui la fait agir avec tant de simplicité el de grandeur; ce système immortel

IT.NSF.ES DE DESCARTES. — DISC. PKEL

Tft1?

qui sera admire dans tous les âges et toutes les révolutions de ta philosophie, est un ouvrage à la perfection duquel tous ceux qui raisonnent, doivent s'intéresser avec une espèce de jalousie ( œuv. posth., in-8°, page 102).

Le système des tourbillons, qui sera une erreur reconnue aujourd'hui, si l'on veut, et un roman philosophique, a-t-il été, a-t-il dû être aussitôt reconnu pour tel? N'a-t-il pas été adopté généralement parles meilleurs esprits qui ont vécu après Descartes. Depuis même que Newton l'a attaqué de toutes ses forces dans ses Principes mathématiques, n'a-

mières idées , est une chose d'un grand prii . Nous venons de citer Fontenclle : qu'on prenne la peine de lire sa Théorie des tourbillons cartésiens , ouvrage qui n'a paru quo dans les dernières années de sa vie, et auquel on ne donna alors aucune attention , parce qu'il parut dans un moment où on commençait à étreenj/oitedu newtonianisme, et on ne rêvait à Paris qu'attraction : qu'oa lise cet ouvrage, où règne d'ailleurs tan: d'ordre, d'élégance et de netteté, et on verra combien le système des tourbillons est magnifique, combien il est plausible, ingénieux,

t-il pas continué d'être soutenu par les Leib- rempli même, pour me servir d'une expresnitz (1), les Huygens, les Jean et Daniel Ber- sion du même Fontenelle, d'une sorte d'a-

noulli, c'est-à-dire par des hommes qui marchent dans l'empire des sciences sur la même ligne que Newton, ou du moins a peu d;- distance; et n'ont-ils pas cru devoir appliquer une partie de leurs veilles à en perfectionner quelque partie?

Le phénomène de la gravité des corps, le plus obscur et le plus impénétrable jusqu'alors de tous les phénomènes , n'cst-il pas clairement expliqué dans ce système? La loi même de la gravitation, en raison inverse des carrés des distances, cette loi dont la découverte et l'application sont la principale gloire de Newton, ne dérive-t-elle pas clairement de ce système, et les cartésiens ne prétendent-ils pas l'avoir reconnue et démontrée , avant même qu'ils eussent aucune connaissance des Principes mathématiques de Newton ? Villemot , curé de Lyon , tant loué par Fontenelle, nous en assure, dans sa Nouvelle explication des planètes, imprimée en 1705; cl la candeur de ce respectable ecclésiastique, aussi constante que sa grande pénétration, ne nous permet pas d'en douter. Et d'ailleurs qu'y a— t-il d'étonnant qu'un curé de Lyon n'ait point connu d'abord un ouvrage de Newton, quoique imprimé à Londres depuis plusieurs annés? puisqu'on Angleterre même, cet ouvrage est demeuré longtemps dans une sorte d'obscurité , et que pour en faire écouler la première édition , vingt-sept ans furent nécessaires.

Les cartésiens n'ont eu qu'à remarquer ou à supposer que les différentes couches des tourbillons sont en équilibre entre elles, pour faire naître de ce principe la gravité, sa loi fondamentale , et même la fameuse loi de Kepler sur le rapport des vitesses des planètes avec leur distance du soleil. Nous ne pouvons nous empêcher ici d'observer, avec M. Fontenelle, que la règle de Kepler, démontrée géométriquement , et par les pre-

(1) Voici comment s'explique, sur le système des tourbillons et sur le vide, Lcibuilz, tom. ni, p. 5^0 et 558. Il écrivait en 11108 .

Newlonus, mailiematicus excellents, astrornm vnrtiecs tcillendos putal :"seil niihi, ut olim in Aclis Lipsientibus prodidi, non laniùm ennservari posse, sed eiiam pulcherrimè procedere videnlur circulalione harmonica, cuj.is admirandas depreliendi propriétés.

Vacuum nullum esse pro certo habco Fateor

olim interslitiola vacua placuisse ; liodie conlrà sentis.

grément philosophique {page 210). Combien donc a-t-on été peu fondé à prendre droit dans le système des tourbilloas, pour déprécier Descartes, ainsi qu'il est arrivé, il y a quelques années, et pour lui faire cet affront insigne qui a rejailli sur toute la nation française, et qui nous occupera à la fin de ce discours.

Mais rappelons un fait qui suffira pour fermer la bouche à tant de légers et téméraires censeurs. Le Français qui le premier a fait connaître et mis en vogue le newtonianisme parmi nous ( ce sont nos adversaires eux-mêmes qui nous l'attestent), le Français qui connaissait le mieux toutes les difficultés opposées jusqu'alors , et principalement par Newton, au système de Descartes, c'est M. de Mauperluis : voilà donc un témoin dont ils ne peuvent, dans le point dont il s'agit, ni suspecter les lumières , ni rejeter le témoignage. Or, qu'à pensé M. de Mauperluis du système des tourbillons? Après avoir dit d'abord que rien n'est plus beau que l'idée de Descartes, qui veut qu'on explique tout en physique par la matière et le mouvement, il témoigne, il est vrai, et il entreprend de prouver qu'on n'a pu accorder encore d'une manière satisfaisante les tourbillons avec les phénomènes (1); niais qu'ajoute-t-il ? On n'est pas pour cela en droit d'en conclure V impossibilité. Voilà doncM.de Mauperluis lui-même, qui ne désespère pas qu'un jour on ne réussisse à concilier le système des tourbillons avec tous les phénomènes de la nature. Il ne croit donc pas quo ce système ait été invinciblement réfuté. 11 n'est donc pas démontré à ses yeux, si clairvoyants d'ailleurs, que ce système soit une pure chimère. Qu'arrive-t-il donc à ceux qui veulent couvrir ce système de ridicule? C'est qu'ils se couvrent de ridicule eux-mêmes.

Mais quand nous accorderions , quand il serait vrai que les tourbillons doivent être relégués dans la région des chimères, ou, comme on s'exprime quelquefois, qu'ils ont été enfoncés de toutes parts , que s'ensuivrait-il contre Descartes ? Que ce philosophe a fait un roman qui est au moins, il faut nécessairement en convenir, très-ingénieux, ou, si l'on veut aller plus loin, que ses panégyristes ne peuvent tirer aucun avantage

(I) Fis. des nslres, cliao. 5.

de ce système, pour l'éloge de Descaries. Mais ce système est-il l'unique, est-il même le principal litre de sa gloire? Quand Descartes ne l'aurait pas inventé , quand il n'aurait rien publié sur la génération et l'ordre de ce monde, ne serait-il pas encore vrai qu'il a reculé ou plutôt qu'il a enlevé les bornes de la géométrie , et résolu des problèmes contre lesquels s'étaient brisés tous les efforts des anciens géomètres ? Ne serait-il pas toujours vrai qu'il a eu le premier l'idée d'appliquer l'algèbre à la géométrie, et la géométrie à la physique, deux idées qui supposent une grande profondeur de vues et auxquelles nous sommes redevables du progrès de toutes les hautes sciences ? Ne serait-il pas toujours vrai que le premier il a ébranlé l'empire des péripatéticiens, décrédilé leur méthode, et tenté d'expliquer par le mécanisme seul tous les effets de la nature ? Ne serait-il pas encore vrai qu'il a jeté une nouvelle lumière sur "ouïe la métaphysique, ouvert une route plus sûre et plus facile pour arriver à la vérité; qu'il a découvert de nouvelles preuves de l'existence de Dieu et porté jusqu'à L'évidence la distinction de l'âme et du corps? En un mot ne serait-il pas toujours vrai que Descartes a donné le ton à son siècle , et que , dans l'hypothèse où toutes les nations disputeraient entre elles sur la prééminence des philosophes qu'elles ont produits , il est celui que la nation française opposerait aux autres avec plus de confiance et d'avantage.

Dans le sommaire des services rendus par Descaries que nous venons de présenter il est un point qui mérite plus de développement, et qui rend la gloire de Descartes indépendante de tous ses systèmes physiques. Ce point est un service rendu aux sciences physico- mathématiques vraiment inappréciable, et qui mérite la reconnaissance éternelle des savants, puisque ces sciences lui doivent en quelque sorte leur naissance et leurs progrès. On sait qu'au temps de Descartes le péripatétisme régnait depuis plusieurs siècles dans les écoles avec l'autorité la plus absolue : on sait aussi que, loin de conduire à aucune vérité utile ou même simplement curieuse, il en obstruait toutes les routes. Un ou deux personnages avant Descartes s'étaient bien élevés contre le péripatétisme et avaient essayé de lui porter quelques coups; mais ils ne l'avaient fait que d'une main faible et mal armée; eux-mêmes avaient péri dans celte lutte. Descartes vint : il attaqua le colosse avec le plus grand courage, il ['ébranla dès les premiers coups ; bientôt il l'abattit et le mit en pièces : en peu d'années ce colosse énorme disparut de dessus la surface de la terre, et laissa le champ libre à tous ceux qui voudraient s'occuper de la recherche de la vérité.

Voilà, encore une fois , un service dans l'ordre des connaissances humaines, dont on ne saurait dans tous les temps tenir un trop grand comple à Descarles ; d'autant plus

OElTVrtES COMPLETES DE M. ElIEItt. 703

que non content de prouver qu'on avait vécu jusqu'alors dans l'erreur, il indiqua en même temps la route qu'on avait à suivre pour arriver à la vérité , et ce n'est même jamais qu'en s 'attachant à celte route, qu'où est parvenu à montrer que Descartes s'était quelquefois égaré lui-même.

Si ce grand génie revenait au monde, dilM. de Mairan , dans l'Eloge de l'abbé de Molières , fidèle à ses leçons, il se féliciterait des progrès qu'elles nous ont fait faire, il admirerait la sagacité de Newton dans ses calculs sur la physique céleste, il adopterait ses ingénieuses recherches sur la lumière et les couleurs, et même ses attractions en tant qu'elles se manifestent dans leurs effets et qu'elles nous cachent un mécanisme trop subtil ou trop compliqué dans leur cause; car enfin, dirait-il , le mécanisme est certainement partout où nous le voyons; mais nous ne saurions affirmer, sans beaucoup de témérité , qu'il n'est pas là où nous n'avons pu encore le démêler. Il y avait deux mille ans au seizième siècle , qu'on cherchait la cause mécanique de l'ascension des liqueurs dans les pompes, sans q/u'on eût rien trouvé de satisfaisant sur ce sujet ; donc , concluait-on , lu cause de l'ascension des liqueurs dans les pompes n'est pas mécanique. C'est d'un semblable raisonnement que l'horreur de la nature pour le vide , et cent autres chimères prirent naissance. Le défaut de philosophie n'était pas dans l'ignorance de la pesanteur de l'air, ou de tel autrt fait inconnu , mais dans l'assertion précipitée d'une propriété de la matière , encore plus inconnue et tout à fait inintelligible. Je n'ai pas ignoré, poursuivait ce philosophe , que mon principe ouvrirait une carrière sans bornes , et dans laquelle ceux qui commenceraient leur course où j'ai fini la mienne, iraient plus loin que moi; je leur en ai fourni les moyens , et si je ne m'en suis pas toujours servi moimême assez heureusement, je n'ai pas voulu du moins en imposer aux hommes , et me dérober à leur censure par de respectables ténèbres ;je suis venu, au contraire, le flambeau à la main, les exhorter à ne rien croire en matière de philosophie, que ce qu'ils verraient clairement, soit des yeux du corps , soit de ceux de l'esprit. Du reste , ma physique est l'ouvrage de tous les siècles. Rien ne marque mieux la jeunesse de l'esprit humain , et n est en même temps moins philosophique , que sa précipitation à juger que les connaissances qui ont échappé à ses derniers efforts seront à jamais refusées à la postérité.

Dans ces reflexions si sages, M. de Mairan parait avoir été prévenu par ie célèbre et savant Varignon : Descarles nous a appris, ditil (Nouvelles conjectures sur la pesanteur) , à ne plus respecter les opinions des anciens philosophes. Il nous a même appris à ne point respecter les- siennes, en nous montrant que dans les sciences, il n'y a que la vérité qui soit digne de notre respect : et par là ce grand génie a trouvé le moyen de faire suivre set principes par ceux mêmes qui abandonneraient ses opinion s pour en suivre de plus raisonnables. M. Gaillard , qui partagea avec M. Thomas le prix proposé pour l'Eloge de Descar-

70!) CENSEES DE DESC

les, adopte les réflexions de ces deux célèbres académiciens, et les exprime , dans son discours , avec autant de clarté que de précision : On peut, dit-il . avoir été plus loin que Descartes, mais c'est dans la route qu'il a tracée ; on peut s'être élevé plus haut, mais c'est en parlant du point d'élévation où il a porté les esprits. On peut enfin l'avoir combattu luimême avec succès , tnais c'est en se servant des armes qu'il a fournies.

Qu'on nous permette, avant de terminer ce point, une comparaison. Il s'agit de la construction d'un grand édifice : le terrain sur lequel il faut l'élever, est en certains endroits occupé par d'anciens bâtiments très-difficiles à abattre , et dans d'autres , coupé par des précipices affreux : un personnage vient, qui comble tous ces précipices, renverse ces bâtiments, en enlève les décombres, aplanit et affermit tout le terrain sur lequel il élève luimême un nouvel édifice; mais cet édifice, quoique magnifique dans le plan , est construit trop à la bâte: on y découvre quelques défauts essentiels; on n'avait pas eu le temps d'assembler d'assez bons matériaux et en assez grande quantité : arrive un autre architecte qui trouve le terrain préparé, et qui , profitant des lumières et des fautes de son prédécesseur, fait à son tour disparaître le nouvel édifice, et lui en substitue un autre plus régulier et plus solide. Les spectateurs, qui contemplent aujourd'hui ce nouvel édifice, se contentent d'en admirer la beauté et de profiter de ses avantages ; mais presque aucun d'eux ne pense à celui qui , avec des peines et des frais immenses, a préparé le terrain , creusé les fondements, et fourni même les plus grandes vues pour le dessin de la construction du second édifice (1).

L'application est facile à faire. Concluons

donc que la physique générale de Descartes,

avec toutes ses imperfections , loin d'autori-

?r le mépris que quelques nouveaux philo-

>phes affectent pour la personne de l'auteur, lui donne un titre incontestable à une glorieuse immortalité.

(I) Il esi aujourd'hui un très-grand nombre de vérités et de méthodes pour parvenir à la connaissance de la vérilé, dont nous sommes redevables à Dcscarlos ; mais ces vérités sont devenues si communes, si vulgaires, qu'on ne soupçonne pas qu'elles aient élé méconnues jusqu'au temps de Descartes, qu'on n'en sait point de gré à ce philosophe, et qu'elles semblent ne fournir aucun litre à sa gloire. Ecoutons Descaries, qui pressentait que cela arriverait ainsi, cl qui commence à en former des plaintes.

< L'expérience m'a appris que, quoique mes opi- « nions surprennent d'abord, parce qu'elles sont fort i diflérenles des vulgaires ; cependant, après qu'on i les a comprises, on les trouve si simples et si coni formes au sens commun, qu'on cesse entièrement i de les admirer, et par là même d'en faire cas :

< parce que tel est le naturel des hommes, qu'ils i n'estiment que les choses qui leur laissent de l'adi miration, el qu'ils ne possèdent pas tout à fait. C'est i ainsi que quoique la santé soit le plus grand de tous « les biens qui concernent le corps, c'est pourtant i celui auquel nous faisons le moins de réflexion, et

< que nous goûtons le moins. Or, la connaissance de

MITES. — DISC. PREL. 710

Fortifions encore cette conclusion , s'il est nécessaire, par le témoignage d'un auteur célèbre , d'autant moins suspect , qu'il était étranger à toutes les sectes de philosophes , et que ceux qui sont le moins favorables a Descf?}fs ' le comptent presque au rang de leurs alliés : c'est l'abbé de Saint-Pierre. Après avoir assigné les titres qui fondent la dénomination d'un grand homme; après avoir prouvé en conséquence que Descartes devait être regardé avec justice , non pas seulement comme le plus grand géomètre et leplus grand physicien qui eût paru , mais encore comme un grand homme dans toute la force du terme, et un des plus grands hommes qui aient jamais été , il ajoute : Pour juger de la grandeur de son génie . il n'y a qu'à faire attention à la multitude de connaissances plus exactes el plus vraisemblables qu'ila acquises depuis le point où il a trouvé la géométrie et la physique jusqu'au point où il les a laissées ; il nous a donné plus de connaissances vraisemblables sur la physique en vingt ans, que les sectateurs de Platon, d'Aristote et d'Epieure, n'avaient fait en deux mille ans (Projet pour perfectionner l'éducation , tome I, paye 282).

Veut-on encore le témoignage d'un auteur bien connu, célèbre par le sang-froid et le bon sens qui régnent dans tous ses écrits de morale et de philosophie ; je parle de Nicole. On avait philosophé , dit-il , ( traité de la faiblesse de l'homme) trois mille ans durant sur divers principes, et il s'élève dans un coin de la terreun homme {Descartes) qui change toute la face de la philosophie, et qui prétend faire voir que tous ceux qui sont venus avant lui , n'ont rien entendu dans les principes delà nature. Et ce ne sont pas seulement de vaines promesses ; car il faut avouer que le nouveau venu donne plus de lumières sur la connaissance des choses naturelles, que tous les autre» ensemble n'en avaient donné.

C'était aussi le témoignage que Descartes, dans sa lettre au P. Dinet, ne craignait point de se rendre à lui-même, avec une noble et juste confiance. Qu'on fasse le dénombrement de toutes les questions qui , depuis tant de siècles que les autres philosophies ont eu cours, ont été résolues par leur moyen, et peut-être s'étonnera-t-on de voir qu'elles ne sont pas en si qrand nombre , ni aussi célèbres que celles qui sont contenues dans mes essais. Bien plus, je dis hardiment que l'on n'a jamais donné la solution d'aucune question , suivant les principes de la philosophie péripatéticienne, que je ne puisse démontrer être fausse el nonrecevable. Qu'on en fasse l'épreuve ; qu'on me les propose , et l'on verra l'effet de mes promesses.

Il est d'autres points, dans la philosophie de Descaries, moins importants ou moins connus , qui ont été aussi un objet de critique, et qui exigent de nous quelques éclaircissements ou quelque défense.

M. D'Alembert, dans le discours préliminaire de l'Encyclopédie, pose en fait que Des-

« la vérilé est comme la santé de l'àme : lorqu'onla « possède, on n'y pense plus. » (Lettres, tome l"9 Lett. XL11I.)

OEUVKEK COMPLETES DE M. EMEftY.

"Il

cartes s est trompe sur les lois du mouvement, et donne manifestement à entendre que toute la gloire de Descartes, en cette partie, c'est d'avoir deviné qu'il devait y en avoir.

M. Thomas, quelque intérêt qu'il eut a louer et à justifier Descartes , parle dans le même sens (pag. 39) : et il est vrai que c[est aujourd'hui le langage commun. Mais il n'est pas moins vrai que ce langage n'exprime qu'une erreur, et prouve seulement qu'aujourd'hui Descartes n'est pas assez lu. Il est vrai qu'il s'est trompé sur une des lois du mouvement ; mais il a découvert toutes les autres, et Newton, qui les propose comme lois fondamentales de toute sa théorie, les a empruntées preque de mot à mot de Descartes. Laissons parier le cardinal Gerdil, physicien aussi habile que profond métaphysicien, il inspirera plus de confiance que nous : c'est dans sa Dissertation sur l'Incompatibilité des principes de Descarlcs et de Spinosa [p. 223), qu'il discute ce point : « Les lois générales de la nature, dit-il, que Descartes aura toujours la gloire d'avoir le premier recherchées et trouvées en partie, sont précisément celles que Newton a depuis proposées presque dans les mêmes termes, et entre les mains duquel cette théorie a reçu , pour ainsi dire, sa dernière sanction. Je les transcrirai ici , pour ne point laisser sans preuves une assertion qui va paraître un paradoxe à bien des gens.

Le cardinal Gerdil transcrit donc les lois de la nature, données par Descartes , dans la seconde partie de ses Principes ( article 37); et il les met en parallèle avec celles que Newton a placées à la tête de ses Principes mathématiques. La conformité presque entière est frappante. Nous croyons seulement que le cardinal Gerdil aurait eu plus d'avantage à citer le chapitre septième du Monde de Descartes, plutôt que la seconde partie des Principes : les lois de la nature nous y paraissent proposées avec plus de précision et de clarté ; et la conformité avec celles de Newton y paraît plus sensible. Le cardinal aurait pu remarquer encore une circonstance glorieuse à Descaries, c'est qu'il a découvert ces lois, de génie . et en partant seulement des attributs de Dieu , tels que l'immutabilité.

On fait à Descartes et à sa philosophie une imputation vraiment grave , et que nous avons un intérêt particulier de détruire. On prétend qu'il exclut de sa philosophie les causes finales , et que par là il détruit les fondements de la Providence, et la preuve la plus commune et la plus sensible de l'existence de Dieu. Nous croyons cette imputation mal fondée, et cependant nous convenons en même temps qu'il a donné quelque lieu de la lui faire

Il est bien vrai que Descartes ne fait point ou ne fait que fort peu d'usage des causes finales; il est vrai que, comme Bacon, il a blâmé l'abus qu'on en a fait , et qu'il a cru que la recherche de ces causes avait nui à la recherche des causes physiques; mais, com-

me Bacon, if n'en a blâmé que l'abus. Il n'en parle point quand il s'agit de prouver l'exil stence de Dieu ; mais pourquoi? parce qu'sl était lout occupé de faire valoir les nouvelles preuves de l'existence de Dieu dont il croyait être l'inventeur, et d'en montrer l'importance. Mais quand Voètius lui a reproché de détruire les preuves anciennes de l'existence de Dieu , pour établir les siennes sur leurs ruines, il se récrie contre cette accusation, et se plaint amèrement de la calomnie. Il assure qu'il croit qu'il y a plusieurs preuves de l'existence de Dieu absolument différentes des siennes, et qui bien entendues sont des démonstrations véritables. Mais , dans le cours de l'ouvrage, bien des occasions s'offriront de revenir sur cet objet, et d'observer que Descartes n'a écarté de la philosophie que les causes générales et totales que Dieu s'est proposées dans la création du monde , causes qu'il croit effectivement que nous ne pouvons pas nous flatter de connaître, et non pas les causes finales de quelques objets particuliers, comme des yeux, de la langue , et de l'oreille dans l'homme.

On voudrait encore faire un crime à Descartes de son opinion sur l'âme des bêtes, qu'il croit non animées d'aucun principe qui ail des pensées et des sensations proprement dites , et n'être en rigueur que des machines.

Mais, 1° rien de plus respectable que le motif qui l'a amené a cette façon de penser. II a désiré enlever aux matérialistes l'arme principale dont ils se servent pour attaquer l'immortalité de l'âme. 2u Cette opinion, qui nous paraît si étrange, était, dans la philosophie de Descartes , la partie que Pascal admirait le plus. 3- On se récrie contre l'opinion de Descartes ; on dit qu'elle est fausso jusqu'à l'absurdité, et on ne prend pas garde qu'une secte entière de philosophes qui remplit toute l'Allemagne, soutient au fond tout ce qu'il y a de plus incroyable dans l'opinion de Descartes , sans que personne le trouve étrange. Cardans le système de Y llarmonit préétablie , l'âme de l'homme et l'âme des animaux, s'ils en ont une, n'influent dans aucun mouvement de leurs corps [Gerdil . pag. \V*) , mais Dieu ayant prévu toutes les voulions de ces âmes, a monté la machine des corps auxquels elles sont unies, de manière que ces machines exécutent d'ellesmêmes tous les mouvements qui correspon d'j;nt aux volitions des âmes, en sorte que, si l'âme d'un animal ou celle d'un homme étaient enlevées de leurs corps par la puissance de Dieu, ces corps quoique abandonnés par leurs âmes , exécuteraient pendant un certain nombre d'années tous les mouvements que Dieu aurait prévus et rendus correspondants aux volitions de leurs âmes pendanlce même temps (1). 4" Ceuxqui conv-

(I) Nous ne pouvons nous défendre du pi >isir de nous rappeler et de rappeler à nos lecteurs un bel endroit de l'Eloge de Descartes, par M. Thomas , yageSl.

< Uni nous dira ce que c'est c.uc l'âme (les bèleâ!

713 PENSEES DE DESCAKTES. -

battent plus fortement que les autres en faveur de l'âme des bétes, sont en même temps las ennémislcs plus ardents des idées innées. Mais ont-ils fait attention que si on accorde aux bêtes des âmes proprement dites, des âmes capables de pensées et de sensations , dès lors ils doivent admettre des idées innées {Gerdil , page lot ) ? 5° La raison de croire à l'âme des bêtes est tirée de la conformité de leurs organes avec ceux de l'homme, et de ce qu'elles éprouvent en apparence des passions semblables aux nôtres ; cette raison frappe tout le monde. Mais se donnet-on la peine de considérer les conséquences qui suivent de co sentiment? Rien de plus embarrassant que ces conséquences. Nous n'en indiquons qu'une dans ce moment :

notre conduite dans le traitement que les animaux éprouvent de notre part, paraît alors barbare, et il nous est bien difficile de concilier leurs souffrances avec la justice et la bonté de Dieu , avec ce grand principe de saint Augustin : Sub Deo justo, nemo miser, nisi mereatur.

On a encore chargé la philosophie de Descartes d'une accusation bien odieuse. On a prétendu qu'elle avait enfanté le spinosisme, et que Spinosa avait fondé tout son système sur les principes de Descartes. Le cardinal Gerdil, dans sa grande Dissertation, qui a pour litre : Incompatibilité des principes de Descartes et de Spinosa, a prouvé jusqu'à l'évidence que rien n'était plus injuste qu'une semblable accusation.

Il nous suffira d'observer, 1° que le principal vice du système de Spinosa consiste à identifier dans une seule et même substance

Disc. nu:l.

îu

« Quels sont ces êtres singuliers, si supérieurs aux « végétaux par leurs organes, si inférieurs à l'homme

< par leurs facultés? Quel est ce principe qui, sans « leur donner la raison, produit en eux des sensations, « du mouvement el de la vie? Quelque parti que l'on i embrasse, la raison se trouble, la dignité de l'homme

< s'offense, la religion s'épouvante. Chaque système i est voisin d'une erreur ; chaque route est sur le € bord d'un précipice. Ici Descaries est entraîné par

< la lorce des conséquences et l'enchaînement de ses i idées vers un système aussi singulier que hardi, el i qui est digne au moins de la grandeur de Dieu. En « effet , quelle idée plus sublime que de concevoir

< une multitude innombrable de machines, à qui « l'organisation tient lieu de principe intelligent ; « dont tous les ressorts sont différents selon les dif- « férenies espèces et leN différents buts de la création ; i où tout est prévu, tout est combiné pour la coni servalion el la reproduction des êtres; où toutes

< les opérations sont le résultat toujours sûr du mou-

< ventent; où toutes les eau -es qui doivent produire ■i des millions d'effets sont arrangées jusqu'à la tin c des siècles, et ne dépendent que de la corresponi dance et de l'harmonie de quelques parties de inai lière. Avouons le, ce système donne la plus grande t idée de l'art de l'éternel géomètre, connue Pappe- « lait Platon. C'est ce même caractère de grandeur « que l'on a retrouvé depuis dans l'harmonie préélat hlie de Leilmiiz, caractère plus propre que tout « autre à séduire les hommes de génie, qui aiment « mieux voir tout en un instant dans une grande « idée, que de traîner leur Ame sur des détails d'oh- « servation , et sur quelques vérités éparses et iso- « \Àsz.

OhuvKEs cowrL. de M. Emerï. 1

la pensée et l'étendue, et à 1rs regarder comme deux attributs inséparables : or, il esl notoire que Descartes a démontré, au contraire , que la pensée et l'étendue ne pouvaient compatir ensemble, et s'excluaieni dans la même substance; 2° que Spinosa nt reconnaissait point de premier moteur distingué de la matière, tandis que la nécessité de ce premier moteur esl un point manifeste et capital dans toute la doctrine de Des^cartes ; 3° que Spinosa lui-même, dans une lettre du 5 mai 167(5, déclare que bien loin d'adopter les principes de Descaries, il les a toujours regardés comme inutiles et même absurdes. Aon dubitavi affirmare rerum naturalium principia Cartesiana inutilia esse , ne dicam absurda.

Nous ne pousserons pas plus loin cette discussion. Il y a une défense de la philosophie de Descartes sur ce point, bien plus ancienne que celle du cardinal Gerdil, et aussi triomphante; je parle de la défense du P. Lami, bénédictin, dans l'ouvrage imprimé en 1606, qui a pour titre : le Nouvel Athéisme renversé. On y voit un parallèle des principes de Descartes avec ceux de Spinosa, où l'on peut voir, dit avec raison le P. Lami , l'injustice ou du moins l'aveuglement de ceux qui prétendent que le cartésianisme a produit le spinosisme (1).

Enfin il est, dans les temps où nous sommes, des gens de lettres qui n'osant contester le génie supérieur de Descartes , se retranchent à dire qu'il s'est épuisé eu vaines spéculations sur la formation du monde , et que Descartes n'a jamais travaillé pour l'utilité réelle du genre huit.ain. On a donc oublié, ou on n'a jamais remarqué que Descartes, dans ses travaux, avait eu presque perpétuellement en vue la perfeclionde la médecine, et par conséquent la prolongation de ia vie humaine ; que dans le dessein de parvenir à un but si intéressant, il avait consacré une partie notable de sa vie à l'étude du corps humain : et son Traité de l'homme montre avec quelle application et quel succès.

Que d'autres traits pris dans les écrits et la vie de Descartes ne pourrions-nous p;:s citer, qui prouveraient combien grossière-

(I) Les ailleurs du Nouveau Dictionnaire historique, par une société de gens de lettres, assurent que dans l'ouvrage du P. Lami, les arguments de Spinosa suit très bien exposés et très mal réfutés, d'où ils concluent que l'ouvrage doit être mis au nombre de> livres dangereux. Us donnent pour parant d'un ]'"{-inent aussi téméraire qu'injuste, M. Michaut. Au lé moignage de ce M. Michaut, qui n'avait peut être jeté qu'un coup d'œil rapide sur l'ouvrage du P. Lami, nous opposons deux témoignages de la plus grande autorité, celui de Bosquet et relui de Fénéion, Bossue/ écrivait à l'auteur en \G% -J'approuve fort tout ce qu. je vois dans votre ouvrage. U est plein d'une excellente el sublime métaphysique. M. de Fénéion, dans l'acte d'approbation du même ouvrage, assure que l'auteux a sapé les fondements du système impie de Spinosa, «t défendu la vérité par çjts raisons très-solides. Ces! h témoignage, dit M. de Fénéion, que je lui rends dt. toi mon cœur, avec toute l'estime possible. Ces deux terne* gnages sont imprimés à la tète de l'ouvrage.

7{li

ment ont blessé et la vérité et la justice, ceux qui ont osé dire que Discartes n'avait été qu'un visionnaire! Mais pour les confondre et empêcher en même temps qu'on ne l'oublie, rappelons un vaste et magnifique projet que Descartes avait conçu, et dont sa mort prématurée seule a empêché l'exécution.

Nous sommes étonné que M. Thomas et ses concurrents ne l'aient point fait entrer dans son éloge. Il est vrai que l'exécution de ce projet aurait exigé de grandes dépenses , bien au-dessus de ses facultés ; mais un de ses amis, M. d'Alibert, avait promis d'y consacrer une partie de ses immenses richesses. Les conseils de M. Descartes allaient donc à faire bâtir dans le collège royal et dans d'autres lieux qu'on aurait consacrés au public, diverses grandes salles pour les artisans, à destiner chaque salle pour chaque corps de métier, à joindre à chaque salle un cabinet rempli de tous les instruments mécaniques nécessaires ou utiles aux arts qu'on y devait enseigner, à faire des fonds suffisants, non seulement pour fournir aux dépenses que demanderaient les expériences , mais encore pour entretenir des maîtres ou professeurs dont le nombre aurait été égal à celui des arts qu'on y aurait enseignés. Ces professeurs devaient être habiles en mathématiques et en physique, afin de pouvoir répondre a toutes les questions des artisans , leur rendre raison de toutes choses, et leur donner du jour pour faire de nouvelles découvertes dans les arts. Ils ne devaient faire leurs leçons publiques que les fêtes et les dimanches après vêpres, pour donner lieu à tous les gens de métier de s'y trouver , sans faire tort aux heures de leur travail ; et M. Descartes qui avait proposé cet expédient, supposant l'agrément de la cour et de M. l'archevêque , l'avait regardé comme un moyen très-propre ci les retirer de ta débauche qui leur est si ordinaire aux jours de fêtes (1).

La nouvelle philosophie de Descartes ne pouvait s'établir que sur les ruines de l'ancienne qui régnait depuis plusieurs siècles dans les écoles. On ne doit donc point trouver étrange qu'elle ait d'abord éprouvé tant de contradictions; il faudrait plutôt être surpris qu'elle ait été si promptement et si pleinement victorieuse Nous allons faire connaître en peu de mots sa fortune en France , et dans les principales parties de l'Europe.

Descartes était l'élève et l'ami des jésuites ; il semble donc qu'il pouvait se flalter qu'ils accueilleraient favorablement sa philosophie; cependant il craignit pendant quelque temps que tout le contraire n'arrivât; mais ces inquiétudes furent bientôt calmées. Le jésuite même qui avait fait soutenir à Paris, dans le collège de la société, des thèses où sa philosophie était vivement combattue , et qui par cet éclat avait donné lieu à ses alarmes , ne tarda pas à changer de sentiment, et Gnil par adopter ses principes et lui demander son amitié.

La congrégation naissante de l'Oratoire lui fut encore plus favorable ; il comptait au

(IJ Vie de Descartes, page 454.

rang de ses amis le cardinal de Berulle, le P. de Condren, le P. Glbieuf, et en général tous les principaux membres de la congrégation. Mais c'est dans l'Université de Paris que sa philosophie fut d'abord mal accueillie. En 1674, ce grand corps se proposait de présenter une requête au parlement, pour demander qu'il en défendît l'enseignement dans ses écoles. M. le premier président de Lamoignon , ayant fait connaître à Boileau , dans une conversation, qu'il ne pourrait pas se dispenser de donner un arrêt conforme à la requête de l'Université (1), celui-ci aidé par Racine , Bernier, et le greffier du parlement, fabriqua promptement cet arrêt burlesque, pour le maintien de la doctrine d'Arislote, qu'on voit dans ses œuvres. Cette plaisanterie arrêta tout, et ne permit pas même à la requête de l'Université de paraître.

Cependant, en même temps que le nombre des partisans de la nouvelle philosophie augmentait, ses adversaires redoublaient de zèle et d'animosité. Leurs tentatives auprès du parlement n'ayant pas réussi , ils s'efforcèrent de prévenir et d'armer contre elle la cour et la puissance ecclésiastique : leurs efforts ne furent point sans succès.

En 1678, l'assemblée générale de la congrégation de l'Oratoire fut avertie qu'on trouvait mauvais que les opinions de Jansénius sur la grâce gagnassent une partie de ses membres , et que sa tolérance sur cet article compromettait sa sûreté. L'assemblée, de concert avec M. l'archevêque de Paris, fit un règlement général sur l'enseignement et les études. Il fut ordonné à tous les membres de la congrégation de se défendre, avec un soin tout particulier, du jansénisme condamné ou désapprouvé par les constitutions des souverains pontifes. Le même règlement enjoignit aux professeurs de ne point s'éloigner delà physique et des principes d'Aristote , reçus communément dans les collèges , pour s'attacher à la doctrine nouvelle de Descartes, que le roi, disait-on, pourde bonnes raisons, a défendu qu'on enseignât : et on entre là-dessus dans quelque détail de propositions qui devaient être les unes soutenues, les autres rejetées. Quoi qu'il en soit de la sagesse de ce règlement , qui occasionna beaucoup de trouble dans la congrégation, il nous fait connaître que dans les collèges de l'Oratoire on enseignait communément le cartésianisme.

Bayle fit imprimer, en 1684, un recueil de pièces concernant la philosophie cartésienne,

(1) Celte requête de l'Université ne doit point nous surprendre. En général, il est de la sagesse d'un corps, d'être en garde contre les innovations : et il est bon d'observer que quelques années auparavant, en 1608, les théologiens protestants de Frise dressèrent une requête, où ils demandaient aux Euts un règlement portant, qu'aucun professeur, docteur ou maître, quel qu'il pût être , soit dans CUniversilê, soit ailleurs, ne put (uire mention de la philosophie de Deacartes en tout ou en partie, de parole ou par écrit, à moins aue ce ne [ûl pour la réfuttr (Voyjei Nieer.on, Vie. de Bckker, t. xxsi, p. 180). Assurément celte te quête eneberi-sait sur celle de l'Université.

et v inséra le règlement de l'Oratoire en entior. Il lui donna .pour titre : Concordat entre les jésuites, etc., et suppose que les jésuites avaient forcé les prêtres de l'Oratoire à signer celte pièce. Mais c'est une pure imagination de cet auteur, et une suite de l'opinion qui attribuait tant de crédit aux jésuites, et les rendait auteurs de toutes les mesures rigoureuses qui avaient trait au jansénisme. La preuve que les jésuites n'avaient ni directement ni indirectement forcé les oratoriens de renoncer à la doctrine de Descartes, c'est qu'ils n'y avaient pas renoncé eux-mêmes ; c'est qu'on ne voit aucun règlement parmi eux qui leur ait défendu d'enseigner cette philosophie; c'est que, dans le fait, elle n'a pas cessé d'être enseignée dans une partie au moins de leurs collèges; et que si on a vu alors quelques jésuites, comme le P. le Valois et le P. Daniel, se déclarer contre le cartésianisme, d'autres jésuites continuèrent de lui être très-favorables.

Le nombre de ces derniers a toujours été en croissant; et l'un deux, le P. Guénard, en 1755, dans un discours sur l'esprit philosophique, couronné par l'Académie française, a renchéri sur tous les éloges donnés jusqu'alors à Descaries, et l'a bien dédommagé dos traitements injurieux qui lui auraient été faits par quelques membres de sa société (1).

(1) Nous cédons à l'envie de meure cetie espèce d'amende honorable sous les yeux de nos lecteurs, persuadé qu'ils nous en sauront gré : i Enlin parut

• en France un génie puissant et hardi, qui entreprit i de secouer le joug du prince de l'école. Cet homme i nouveau vint dire aux autres hommes , que pour « être philosophe, il ne suffisait pas de croire, mais « qu'il fallait penser. A cette parole, toutes les écoles

< se troublèrent : une vieille maxime régnait encore, « Ipse dixit, le maître l'a dit. Celte maxime d'es- « clave irrita tons les philosophes contre le père de

< la philosophie pensante; elle le persécuta comme i novateur et impie... Cependant malgré les cris et

< la fureur de l'ignorance, il refusa toujours de jurer

• que les anciens fussent la raison souveraine... « Disciple de la lumière , au lieu d'interroger les i morts et les dieux de l'école, il ne consulta que les « idées claires et simples, la nature et l'évidence. « Par ses méditations profondes, il lira presque i toutes les sciences du chaos ; et par un coup de

< génie plus grand encore, il montra le secours mui luel qu'elles devaient se prêter, les enchaîna toutes « ensemble, les éleva les unes sur les autres ; et, se i plaçant ensuite sur celte hauteur, il marchait avec

• toutes les forces de l'esprit humain ainsi rassem- « blées, à la découverte de ces grandes vérités que

< d'autres, plus heureux, sont venus enlever après

< lui , mais en suivant les sentiers de lumière que « Descaries avait tracés. Ce fut donc le courage el la

< fierté d'esprit d'un seul homme qui causèrent dans i les sciences cette heureuse et mémorable révoi lution, dont nous goûtons aujourd'hui les avantages i avec une superbe ingratitude. Il fallait aux scien- « ces un homme de ce catactère, un homme qui i osât conjurer tout seul avec son génie contre les i anciens tyrans de la raison , qui osât fouler aux « pieds ces idoles que tant de siècles avaient adorées. « Descaries se trouvait enfermé dans le labyrinthe

• avec Ions les autres philosophes : mais il se fit « lui-même des ailes, et s'envola , frayant ainsi de

< nouvelles routes à la raison captive. »

Le règlement fait dans l'assemblée générale de l'Oratoire, en 1678, semble supposer que le gouvernement avait défendu l'enseignement du cartésianisme. Dans la correspondance de M. Pelisson avecM. Leibnitz, on assure la même chose; cependant nous ne connaissons ni loi ni arrêt du conseil qui contiennent une semblable défense ; et apparemment tout se réduisait, dans ce tempslà , à des insinuations ou à des ordres particuliers des ministres C'est ainsi qu'il fut défendu pendant quelque temps à 51. Régis de continuer ses leçons publiques de cartésianisme.

Mais, en 1689, il s'éleva contre la doctrine de Descartes un adversaire illustre, qui d'abord en avait été, ainsi qu'il nous en assure lili-méme, un zélé défenseur. Cet adversaire est M. Hue!, évêque d'Avranches. Il publia à cette époque un ouvrage ayant pour litre : Censura Philosophiœ Cartesianœ (l).Dans la préface de la nouvelle édition de cet ouvrage, qui parut en 1694, il confesse que cet écrit avait, excité contre lui, au dedans et au dehors , un grand soulèvement; qu'il avait été pour lui une source de désagréments , et même qu'il lui fit perdre quelques-uns de ses meilleurs amis. Dans les mémoires de sa vie, il nous apprend encore à ce sujet une anecdote curieuse. 11 avait cru devoir offrir à M. Bossuet, son ancien ami, un exemplaire de son ouvrage, et accompagner l'envoi d'une lettre honnête. Il n'ignorait pas que l'évéque de Miaux était partisan de Dcscartes, et il nous apprend qu'ils avaient eu souvent enlre eux des disputes amicales, mais vives, sur quelques points de sa philosophie. M. Rossuet ne reçut point favorablement le présent; il trouva mauvais qu'en même temps que l'auteur de l'ouvrage le supposait un partisan de la philosophie de Descaries , il soutint que celle philosophie était contraire

(1) M. Arnaud faisait très-peu de cas de cet ouvrage. 4 Je ne sais pas ce qu'on peut trouver de bon

« dans le livre de M. Iluel contre M. Descaries, si ce

< n'est le latin, écrivail-il en KiSri ( Lettre dxiv ); « car je n'ai jamais vu de si chélif livre pour ce qui t est de la justesse d'esprit et de la solidité du rai-

< sonnement. C'est renverser la religion que d'outrer

< le pyrrhonisme autant qu'il fait. Car la fui est « fondée sur la révélation, dont nous devons être as- « sures par la connaissance de certains faits. S'il n'y « r> donc poinl de fails humains qui ne soient incer- « lains , il n'y aura rien sur quoi la foi puisse être « appuyée. Or que peut tenir pour certain et pour i évident celui qui soutient que celte proposition, je « pense, donc je suis, n'est pas évidente, el qui pré- « 1ère les sceptiques à M. Descartes, en ce que ce i dernier ayant commencé à douter de lotit ce qui

< pouvait paraître n'être pas tout à faii clair, a cessé

< de douter quand il en est venu à faire celle réflexion « sur lui-même : ccijïlo, erqo sum ; an lieu, du « M. Iluel, que les scopiiques ne se sont point arrêtés i là, et qu'ils ont prétendu que cela même pouvait « être faux, ce qui a été regardé par saint Augustin,

< aussi bien que par Descartes, comme la plus grande « de loules les absurdités : parce qu'il n'y a rien cer-

< tairiemenl dont nous puissions moins douter qua i de cela. Il y a renl autres égarements dans le livre i de M. Iluel, mais celui là est le plus grossier dit ■ tous, i

ClliS VUES COMPLETES OE M. EMERY.

à In loi. M. Iluct nous fait connaître quelle fui son excuse auprès de M. Bossuet : il lui répondit qu'on ne blessait point l'intégrité de la foi des anciens pères, ni de saint Thomas, en disant que les premiers avaient suivi Platon , et le second Aristote. ( Commcntarius de rclnis ad se. etc. ) Quoi qu'il en soit de la valeur de cette excuse, il résulte toujours de l'anecdote précédente, que si M. Hucl était contraire à Descartes, M. Bossuet lui était favorable ; et le suffrage d'un prélat aussi zélé pour la doctrine, et qui, sans contredit , était le premier théologien de son siècle, suffit pour montrer que la philosophie de Descaries ne devait point alarmer les ministres de la religion. Le secrétaire de ce grand homme, M. le Dieu , nous apprend, et ce jugement est bien remarquable, qu'il mettait le discours de Descartes sur la Méthode au-dessus de tous les ouvrages de son siècle.

M. Duel, aigri de plus en plus contre les cartésiens, publia en 1093, en gardant cependant l'anonyme, un nouvel ouvrage conlre Descartes, sous le titre de Nouveau Mémoire pour servir à l'histoire du Cartésianisme. Cet ouvrage respire, encore plus que le premier, une véritable animosilé contre la doctrine et conlre la personne même de Descartes. Mais quelle pouvait être la raison de ce procédé de la part d'un prélat d'ailleurs si modéré et si honnête? Brucker ne doute pas qu'on ne doive la chercher uniquement dans les instigations des jésuites, ennemis de Descartes, dit-il, et très- intimement liés avec l'évèque d'Avranches. Mais ce jugement ou celle conjecture nous paraît très-frivole ; elle suppose d'ailleurs que le corps des jésuites était ennemi de Descartes, ce qui est contraire à la vérité. La conjecture de M. Thenisseul, rapportée par Niccron dans la Vie. de Descaries, nous paraît beaucoup plus plausible : Quand M. Huet composa sa censure de la philosophie de Descartes, il était, dit cet auteur, piqué contre les cartésiens. On le voit dans le quatrième chapitre de cet ouvrage. Il trouvait mauvais que ces philosophes préférassent ceux qui cultivent leur l'aison à ceux qui ne font que cultiver leur mémoire, et qu'ils exigeassent qu'on travaillât plutôt à se connaître , qu'à connaître ce qui s'était passé dans les siècles reculés. « Quoi! dit-il ( chap. 8), parce que nous sommes savants, nous deviendrons le sujet de la plaisanterie des cartésiens! » Le mécontentement que pouvaient donner à ce prélat les déclamations imprudentes et exagérées de quelques cartésiens, était bien naturel. Il avait consacré toutes ses veilles à l'étude de l'antiquité : c'est sur son érudition qu'étaient fondées sa gloire et sa fortune. Décrier l'érudition , c'était donc vouloir prouver qu'il avait perdu son temps, et qu'il n'avait aucun droit solide ni à la" gloire, ni aux dignités dont il a\ait été revêtu-

Quoi qu'il en soit, M. Euet, tout prévenu qu'il était contre Descaries, a été forcé de lui rendre un glorieux témoignage, que nous devons recueillir avec d'autant plus de soin,

que le (rail qu'il loue dans ce philosophe n'entre pas communément dans son éloge • Il est parti , dit-il, de principes très-simples, très-clairs et en très-petit nombre, pour expliquer toute la nature; et par un procède digne d'un philosophe, il a suivi constamment l'ordre , et a enchaîné toutes ses explications les unes aux autres. Dans une très-grande abondance, il est court ; et dans une très-grande brièveté, jointe à une subtilité qui n'est pas moins grande, il est clair; et je ne crains pas d'assurer qu'en tous ces derniers points, H n'est aucun philosophe , ancien ou moderne, qui lui soit comparable (1).

La censure de M. Huet et la célèbre clique du P. Danial, sous le titre de Voyage du monde de Descaries, n'arrêtèrent point le progrès de la philosophie cartésienne. Sa victoire sur le péripalétisme ne tarda pas à être complète : elle pénétra dans tous les collèges, dans ceux même de l'Université, et y régna paisiblement jusqu'au temps où une philosophie , qui s'occupe plus de calculer les effets que d'en découvrir les causes, com mença à être à la mode. Tel fut le sort de la philosophie de Descartes dans sa patrie.

Cette même philosophie fut d'abord plus favorablement accueillie en Angleterre qu'elle ne l'avait été en France, et on y témoigna encore pour la personne du philosophe une plus haute considération. Milord Cavendish, habile mathématicien, et éperduement amoureux, dit M. Caillot, de la philosophie de Descartes , l'invita de la part du roi Charles I", qui aimait les sciences, à passer en Angleterre. Ce prince voulut même l'y fixer par les propositions les plus flatteuses pour un homme tel que Descartes; car il promettait de consacrer de grandes sommes aux expériences de physique. Déscartes était près de se rendre à l'invitation du roi ; et nous croyons devoir observer, dès à présent , en preuve de l'attachement de Descartes à l'Eglise catholique, qu'un des motifs qui l'y inclinaient, c'est qu'on l'avait assuré que le prince était catholique de volonté ( ISaillct, part. 11' pag. 67). Mais les troubles qui commençaient a agiter ce royaume, et qui aboutirent à la funeste mort du prince , l'arrêtèrent en Hollande. Le fameux Hobbes avait recherché la correspondance de Descartes , et sollicitait auprès de lui des éclaircissements sur différents points de physique, avec un empressement qui allait jusqu'à l'importunité. L'illustre chevalier Digby entretenait avec lui une correspondance suivie, et dès l'an 1G38, il s'était montré un zélé défenseur de sa doctrine et de sa réputation ( Ibiil. . pagelkh). Mais ni en Angleterre ni ailleurs, personne n'a d'abord pensé plus favorablement de la philosophie de Descartes, ni té-

(I) A prmeissimis et simplicissimis el clarissïinîs principes exorsus, universam aaturam explicarc insiilnil : qnod fuil summo philosopho dignum, rationis ordinem icnel el connexionem rerum. 1" maximâ copia brevis est; in suimnà bievitale et sirbliblaie dilucidus. Quibiis postremis landibus eum vel veterum vel reccnliorum pliilosnphiii'iiin arqtiiparat iiemo (Censura Phitosophiœ Cartestanœ, éd. i, p. 228).

moignë plus d'admiration de son génie, que Henri Morus, docteur anglais, qui jouit encore aujourd'hui dans l'esprit de ses compatriotes de la plus haute considération. M. Clerselier , qui préparait l'édition des lettres de notre incomparable philosophe, lui écrivit pour en obtenir les copies des lettres que ce savant Anglais avait écrites à Descartes, et des réponses qu'il en avait reçues. Morus s'empressa de le satisfaire, et lui disait dans sa réponse , que nous traduisons : Tel est dans les écrits de M. Descarlcs l'importance des matières qu'il y traite, la beauté' des vérités qu'il découvre, la grandeur et la pénétration du génie qu'il montre , le concert et l'ordre admirable de tous les théorèmes qu'il y établit, qu'après les avoir lus mille (bis, on les lit encore avec un nouveau plaisir... C'est ainsi que les hommes qui voient continuellement la lumière, la trouvent toujours également belle, et la reçoivent tous tes jours avec une nouvelle reconnaissance. La philosophie de Descartes, continuait-il, n'offre pas seulement les plus grands charmes à l'esprit, elle est encore souverainement utile pour ce qui est la suprême fin de toute philosophie, je veux dire la religion; car tandis que tes péripatéticiens admettent certaines formes substantielles nées de la puissance de la matière, et qui lui sont tellement unies qu'elles ne peuvent subsister sans elle, formes dans la classe desquelles ils rangent les dmes de presque tous les êtres qui ont vie, et celles mêmes auxquelles ils ultribuent le sentiment et la pensée; tandis que les épicuriens proscrivent au contraire toutes les formes substantielles , et accordent néanmoins à la matière la faculté de sentir et de penser, Descartes est le seul que je connaisse, entre lesphysiologucs, qui en même temps qu'il a proscrit toutes les formes substantielles et lésâmes tirées de la matière, a dépouillé la matière de toute faculté de penser et de sentir; d'où il résulte que si on suit les principes de Descartes, on aura un moyen très-sûr et une méthode infaillible de démontrer et l'existence de Dieu, et l'immortalité de l'âme, deux articles qui sont les grands fondements et les points d'appui de toute religion véritable.... En un mot, je soutiens qu'il n'est point de philosophie, si ce n'est peut-être celle de Platon, gui enlève plus complètement aux athées tous leurs subterfuges et toutes leurs évasions (Lettres, loin. I, pag. 255).

Il écrivait à Descartes (pag. 258) : Tous les hommes qui travaillent , ou même qui depuis l'origine du monde, ont travaillé à découvrir les secrets de la nature, ne me paraissent auprès de vous, si on compare le génie au génie, que des nains et des pygmées. Après quelques autres eioges aussi magnifiques, il ajoute : Ce n'est pas seulement dans votre patrie et ailleurs, c'est encore en Angleterre qu'il est des hommes pénétrés de la plus profonde estime pour votre personne et vos ouvrages , et dont l'admiration pour les divins talents de votre esprit, est portée au plus haut degré: mais il n'en est aucun dans cette partie qui l'emporte sur moi (Lettres, tom. I, pag. 259 ). I! lui disait dans une aulrc lettre : Virus par-

DISC. PitRL

les quelque part d'Epieure et de Démocrile. comme de grands hommes , mais je vous crois, bien plus sublime qu'eux, et très-supérieur non seulement à eux, mais à tous les interprètes de la nature (Pag. 278) (1).

Telle était la haute idée que les Anglais avaient alors de Descaries : aussi, avant que Newton eut publié ses Principes mathématiques, et encore longtemps après cette époque, la philosophie de Descartes était seule enseignée dans les universités d'Angleterre On avait traduit en latin pour leur usa-'e la Physique de Rohault; et le premier ouvrage du célèbre Samuel Clarke fut une tra-

(1) Il est vrai que Henri Morus a varié dans son 0,1111011 sur la philosophie de Descarws, et qu'il a par» croire dans ses derniers écrits que cette philosophie élan peu favorable à la religion : mais dans ces mêmes éçnls, il revient fréquemment à ses premiers senliinenls, et n'a pas craint de dire dans VAo peudix ad defensionem Cabbatœ phitosopliieœ , , ue Descaries lui paraissait avoir été un génie inspiré et rempli de l'esprit de Dieu . ainsi que l'avaient élé les deux personnages préposés par Moïse à la construction du tabernacle. Il confesse , il est vrai , dans des noies postérieures sur son ouvrage , qu'en parlant ainsi, il a eie cmporié trop loin; mais son excuse est encore un grand éloge de Descartes : il [a fonde sur son amour et son admiration extrêmes pour un aussi puissant génie, gui semblait être tout à coup descendu du ciel pour expliquer mécaniquement les phénomènes de la nature.

Dans la préface de son Traité sur l'immortalité de I aine, imprimé peu d'i ées avant sa mort. Morus déclaie que île plus mile et le plus sage conseil qu'il puisse « donner a l'univers chrétien, c'est de faire enseigner

• la philosophie de Descaries dans Imites les aeadé-

< mies et les écoles publiques; en sorte que les étu-

• «liants en philosophie connaissent parfaitement jus- « qu'où vont les puissances mécaniques de la matière

< et où elles s'arrêtent. C'est le plus puissant secours!

< ajoute-l-il, que la raison et la connaissance de là

< nature puissent fournira la religion; cl il arrivera

< de la que les élèves deslinés au ministère de l'E-

< glise seront de bonne heure suffisamment préparés

< pour lutter avec avantage contre leurs adversaires

< et leurs railleurs les plus présomptueux ; car nous « voyons tous les jours que, par le défaut de ces

• connaissances philosophiques, ils sont exposés aux

< mépris et aux insultes d'une multitude de petits i audacieux qui, tout ignorants qu'ils sont au fond,

• vantent leurs connaissances dans la philosophie i mécanique, »

La seule modification que Moins, dans des scholies sur la prélace, met au conseil sur renseignement de la philosophie cartésienne, c'est que l'on en donne une pleine intelligence; car on pourrait, dit-il, abuser d'une connaissance superficielle. Voici le le.xie latin de Morus :

Maxime sobrium existimo ac fidelissimum consitium, quod ciun christiano orbe communkari potest, ut Carlesii tectionem in omnibus sclwlis public is, sive academiis commendarenl ; ut siudentcs in phiiosopliiâ peritissimè gnari sint jusloruin limiium meclianicarum poleiitiarum materiœ, gn'o usque pertingant, et ubi deficiaut, guod optimum sunè subsidium [utnrum est, quod religioni afferre potest ratio notitiaque nnturœ. Hoc ejtim pac'.o qui Ecclefiœ minislefio destinait sunt, malurè munienlur su/ficienti robore ad colluclanduni cum maximi superbis eorum derisoribus et oppugnaloribus : ciiiu liujns ici defeclu videmus cos quant obnocii sint contemplai ac proculcalioni cujustibet audaeuli, quanivil imperili, philosupliiœ mecHunicœ jaclutoris (Tom n pag. 287),

duction en meilleur latîn Je celte physique. C'est même à la faveur des notes qu'il joignit à sa traduction nouvelle, et qui étaient tirées des œuvres de Newton, que la philosophie de ce dernier s'introduisit dans les écoles, et que celle de Descaries commença à perdre son crédit.

Aujourd'hui les Anglais ont tourné toute leur admiration vers Newton. Depuis longtemps il est leur idole, et quand il s'agit de comparer, non pas les principes et la méthode de Descartes dans l'explication du svstème général du monde avec les principes et la méthode de Newton, mais le génie de l'un avec le génie de l'autre, l'influence de l'un dans le progrès des sciences, avec l'influence de l'autre , il semble que plusieurs écrivains anglais ne sont pas assez équitables, et qu'il entre dans leur jugement un peu de jalousie et de prévention nationale. Ce n'est pas certainement à nous qu'il appartient de prendre la balance, et de prononcer sur un démêlé de cette importance et de cette nature ; nous croyons seulement devoir mettre sous les yeux, de nos lecteurs un parallèle de Descartes et de Newton, tiré d'un des discours qui ont concouru pour l'éloge de Descartes. Ce parallèle paraîtra fait au moins avec beaucoup d'esprit, et il mérite d'autant plus d'attention, que l'auteur, plus homme de lettres que physicien et géomètre, déclare qu'il a été éclairé et dirigé dans le cours de son travail par M. Clairaut, personnage qui est bien connu pour avoir joint la modestie et la sagesse au plus profond savoir en géométrie.

Quel mortel osera jamais venir se placer au-dessus de Descartes ? L'Angleterre a nommé

Newton Je n'ai garde de prétendre fixer

les rangs de ces deux grands hommes : des pygnxées ne mesurent point des géants. La France elle-même se partage, et l'Europe n'a pas jugé.

Mais quel spectacle que ces deux génies extraordinaires, comparés, opposés l'un à l'autre, pour quiconque est capable de le contempler! Sans doute ils balanceront à jamais la supériorité des nations rivales qui se glorifient de les avoir vus naître. Tous deux ont remporté le prix dans la carrière de l'esprit humain. Le premier, plus hardi, s'élance de ia barrière qu'il avait lui-même ouverte à tous ses concurrents. Le second, plus heuruex, partit du milieu de la lice, et atteignit le terme. Tous deux causèrent dans l'empire des sciences une révolution aussi heureuse qu'inespérée; mais la première prépara et décida la seconde. L'un a remonté tous les ressorts de l'entendement humain : l'autre en a déployé toutes les forces. Le philosophe français a retrouvé l'art de raisonner cl de découvrir, qui semblait perdu pour les hommes ; il leur a ouvert les yeux sur leurs erreurs, tur les siennes propres, et les a conduits jusqu'à l'entrée des routes de l'infini. Le philosophe anglais y a pénétré le premier, a tracé la figure de la terre, nnat omise la lumière, pesé les deux, découvert et démontré le plan de l'architecte de l'univers. Celui-là, comme César, après avoir

jeté tous les fondements de sa grandeur, est enlevé tout à coup, lorsqu'il marche à de nouvelles conquêtes Celui-ci, comme Alexandre, ne cesse de vivre que lorsqu'il n'a plus rien à conquérir. Descartes, d'une audace qui n'a d'égal que son génie, malgré l'horreur des ténèbres, malgré les tempêtes qu'ont élevées autour de lui l'ignorance, l'envie et les préjugés, fait des découvertes innombrables dans une mer immense, etfameusepar les naufrages. Newton, à la faveur du fanal allumé par Descartes, invité par son exemple, secondé des vents et des flots, fonde de florissantes et immortelles colonies. Le chef des Argonautes modernes, l'illustre Colomb, n'apu étreéclips par les navigateurs qui ont trouvé les sources de l'or , et conquis de vastes empires dans un monde nouveau; mais leur gloire se réfléchît sur celui qui leur en ouvrit l'entrée. Ainst Descartes a des droits légitimes sur la réputation de ces génies rares, qui ont fait des découvertes si étonnantes, en suivant les routes qu'il leur avait frayées ; et Neicton , tout grand qu'il est par lui-même, doit, j'ose le dire, faire hommage à Descartes d'une partie de sa grandeur, et lui céder la supériorité qu'un génie inventeur obtient nécessairement sur ceux qui viennent après lui.

Descartes n'a trouvé ni encouragement , ni secours, ni modèle ; et sans doute l'exemple trop frappant des Galilée et des Ramus l'eût intimidé, si la timidité pouvait entrer dans l'âme d'un philosophe. Seul avec la vérité faible et naissante, quelle hauteur de courage! quelle force de génie! Seul il lutta jusqu'au dernier soupir ; seul il osa combattre son siècle, sa nation, et celle où il chercha vainement un asile. Ce n'est que dans le tombeau qu'il triomphe, et avec lui la vérité. Newton, au milieu des acclamations de ses contemporains, et même de sa patrie, s'éleva dans des régions qu'aucun mortel n'avait reconnues avant lui , souvent sur ses propres ailes^ quelquefois sur les ailes des Descartes, des Pascal, des Halley, des Boyle, des Huygens et des Cassini. L'un eut le mérite d'un sage, il a joui modestement de sa gloire; l'attire eut l'âme d'un héros. Nouvel Hercule, il dompta les monstres qui défendaient l'entrée du temple de la philosophie : son fortuné rival en emporta les trésors. Descartes, avec les armes qu'il s'était faites lui-même, a vaincu tous les philosophes. Neicton a vaincu Descartes, mais avec les armes de Descartes. Descartes enfin a été Descartes sans Newton. Qui osera dire que Newton eût été Neicton sans Descartes ? ( Eloge de Descaries, par M. l'abbé de Gourcy. pag. 26. )

Je ne peux résister à la tentation de citer encore sur le démêlé dont il s'agit, sur la question de la supériorité de nos deux grands philosophes, l'auteur d'un autre éloge de Descartes, qui obtint l'accessit, M. l'abbé Couanier-Deslandes. De quoi dispute-t-on, dit-il...? c'est opposer la grandeur de l'esprit humain à elle-même ; c'est comparer le soleil au soleil, dans deux temps différents: quand, de l'extrémité de l'horizon, montrant le sommet de son orbe, cl cachant encore le reste

PENSEES DE DESG MÎTES. — DISC. PREL.

dans un amas brillant de nuages enflammés, il chasse lu nuit devant lui ; et quand , du haut des deux, il inonde les airs, la terre et les mers d'un déluge de rayons. Ici, il fait sortir le monde du néant, il réjouit toute la nature ; là, il répand partout la chaleur et la vie par l'effusion de sa lumière. Français ! souscrirezvous à l'aveu que je fais ? Le grand Newton a surpassé le grand Descartes; mais c'étaitlà le seul moyen qui lui restât de l'égaler. (P. 32).

Le triomphe de la philosophie de Descartes ne fut ni moins prompt ni moins complet en Allemagne et dans les régions du Nord, qu'il l'avait été en Angleterre. La gloire du chef s'y soutint dans tout son éclat, jusqu'au temps où s'éleva dans ces contrées un puissant génie, digne d'être le rival de Descartes,- qui fonda lui-même une nouvelle secte, et paraît aujourd'hui avoir absorbé toute l'admiration de ses compatriotes. On voit bien que nous voulons parlerde Leibnitz. Ce grand homme, si justement appelé le Platon de la Germanie, a peu innové dans la physique, et ne s'est pas beaucoup écarté dans cette partie des principes de Descartes ; il a même cru au plein et aux tourbillons jusqu'à la fin de sa carrière. Mais il a ouvert de nouvelles routes en géométrie; et sur l'âme, sur ses idées, sur son union avec le corps, sur la composition du continu, sur plusieurs autres points de la plus haute importance, il a eu des opinions vraiment neuves, etquin'appartiennentnideprès ni de loin à la philosophie de Descartes. Les cartésiens lui reprochèrent de chercher à obscurcir la gloire de leur maître. Ce reproche était fondé ;Leibnitz ne voulait point être réputé un pur cartésien, et il répétait souvent, non sans quelque fondement, que les disciples n'avaient rien ajouté à la doctrine du maître. H craignait que les esprits, trop préoccupés de l'immense grandeur de Descartes, ne donnassent point assez d'attention à ses propres découvertes, et ne lui refusassent la portion de gloire à laquelle il avait droit de prétendre. Mais tranchons le mot, et ne craignons point de le dire, puisque après tout Leibnitz était un homme: Leibnitz était jaloux de Descartes. Nous avons pour garant de ce fait, M.Eccard, son ami et son collaborateur dans l'Histoire de la maison de Brunswick, qui le déclara en propres termes à M. l'abbé Conti (1), dans le voyage que celui-ci fit en Allemagne, peu de temps après la mort de Leibnitz (2).

(t) Œuvres de l'abbé Comi, tome u, pag. il.

(2) Leibnitz a pourtant rendu de temps en temps, surtout dans les dernières années de sa vie, la justice la plus complète à Descaries. 11 assure qu'il n'y a presque point de page dans ses écrits où l'on n'apprenne quelque chose d'utile et de nouveau (tome v, ^ge3'J6). il le place dans le petit nombre de ces génies qui ont rendu au genre humain des services immortels , et que la postérité honorera tant que l'hi- ".'Son-ene sera pas effacée de la mémoire deshommes, ni la vénération pour la vertu, exilée de leurs cœurs. Enfin, dans l'Histoire de la Langue universelle caractéristique, imprimée à la fin des Nouveaux Essais sur l'entendement humain, il dit qu'il n'entreprend point

Plein d'enthousiasme, comme sont tous les Allemands pour leur compatriote, Brucker n'a vu Descaries que par les yeux de Leibnitz. ou du moins, dans le jugement qu'il portesur son mérite et sa philosophie, il ne fait guère que répéter ce qu'en avait dit celui-ci en diverses occasions. Cependant il semble qu'il ait eu quelque regret d'avoir été si réservé dans les louanges données à Descartes, et qu'il ait voulu réparer dans la suite cette odieuse parcimonie : car voici le magnifique éioge qu'il en fait dans le supplément à son Histoire de la Philosophie. C'est à l'occasion d'un parallèle entre Descaries et Gassendi : Quelque éminent, dit-il, qu'ait été le mérite de Gassendi et du petit nombre de ses sectateurs, celui de Descartes a été plus éminent encore. Il a surpassé Gassendi par la grandeur ducourageet la constance avec laquelle il a travaillé à réformer la philosophie. Il n'a point perdu de temps à embellir une vieille secte, comme a fait Gassendi à l'égard de celle d'Epicure; mais plein de cette élévation de génie et de cette noble ardeur qui avait animé Pythagore, Platon et les autres fondateurs de secte, il a osé seul chercher une route nouvelle etqui n'eût été frayée par personne ; ilaessayé, sur les ailes de son génie , de s'élever aussi de terre , et de parvenir jusqu'au sommet du Parnasse et au palais de la sagesse. Cette magnificence de sentiment et de courage, secondée par toutes tes forces d'une volonté et d'un entendement qui, dans leur capacité, ne connaissaient point démesure, l'a tiré de lu troupe des philosophes, pour l'élever au-dessus d'eux, et le rendre père d'une philosophie aussi ingénieuse que nouvelle. Il est arrivé de laque, tandis que la philosophie de Gassendi est demeurée resserrée dans d'étroites limites, celle de Descarles a rempli tout le monde philosophique : la hardiesse inconcevable de son génie lui donne encore sur le chancelier Bacon un avantage remarquable. Bacon avec une pénétration de jugement incroyable, a mesuré des yeux le champ de la saine philosophie ; mais il n'est point entré dans ce vaste champ, et n'a pu tirer de sa culture aucune gloire. Descartes* au contraire, ne se bornant point à établir des principes, et ne se contentant point de jeter les yeux sur la vérité toute mie, a fait de grands pas en avant; il a pénétré jusqu'aux sources de la véritable philosophie, et les a percées par la force de son génie : il a érigé à cette philosophie un palais, dans lequel sont abattus les lares de la sagesse qu'Aristote avait maintenus si longtemps ; et appelant à son service la géométrie, il en a élevé d'autres incomparablement plus beaux que les premiers (Suppl. Hist. Philos, p. 847).

Telles sont les fleurs superbes que Brucker a cru devoir jeter sur la tombe de Descartes. Il n'existe point d'édition complète des œuvres de Descartes ; c'est une tache sur la littérature, et même sur la nation française : et

de le louer, parce que toutes les louanges suffiraient à peine pour célébrer la grandeur de son génie,: Hu- ;'»s loti non est lawtate viium ingenii mugniludine laudes projiè iupergressum.

cette lâche paraît bien plus sensible, quand on jette les yeux sur les superbes éditions qu'ont données les Anglais de leurs plus illustres philosophes, tels que Bacon, Newton, Boyle, etc. Il y a près de cent cinquante ans qu'on sentait la convenance, la nécessité même de donner une édition complète des œuvres de. Descartes : l'académie des sciences en avait eu le projet ; mais il est demeuré jusqu'ici sans exécution. On a bien réimprimé à Paris, en 172i,les œuvres de Descartes, en 13 vol. in-12; mais outre que cette édition ne renferme que les ouvrages déjà imprimés de Descartes, et ne les renferme pas même tous, elle a été faite avec beaucoup de néglisence, jusque-là que dans les volumes qui renferment les lettres, on en a oublié de trèslongues et de très-importantes qu'il faut chercher dans les anciennes éditions (1).

On voit par le dénombrement qu'a fait Baillel, liv. VII, ch. 20, des ouvrages de Descartes non encore imprimés, qu'il en existait, au temps où il écrivait sa vie, un assez grand nombre : cl c'est ce qui rendait plus instante et plus importante l'édition complète dont nous parlons. Que sont devenus ces manuscrits si précieux pour les sciences et pour la gloire de la nation française? Il en est véritablement quelques-uns qu'un savant hollandais fit imprimer en 1701, sous le nom d'Opéra posthuma Cartesii : et dans ce nombre se trouve heureusement celui qui était le plus précieux de tous , et qui a pour titre : Régula ad direclionem ingenii , etc. L'auteur de la logique de Port-royal, qui en avait eu connaissance , en faisait le plus grand cas : et peut-être même cet ouvrage est-il supérieur au fameux discours de la Méthode.

Mais telle a été, en France, notre négligence, notre insouciance pour les œuvres de Descartes . qu'il n'existe pas même une traduction française d'un opuscule si intéressant, et que les exemplaires de l'original latin sont si rares, qu'à peine avons-nous pu eu découvrir un ou deux dans toutes les bibliothèques de la capitale. Oh! qu'il est à craindre que tous les autres ouvrages inédits de Descartes n'aient malheureusement péri, ainsi que tant de mémoires manuscrits sur sa vie , que Bailleteite, et avait eus sous les yeux! Du moins nous les avons cherchés Ires-inutilement dans la bibliothèque impériale, et dans les autres grandes bibliothèques de Paris.

M. Baillel nous avait appris dans la vie de Descartes, que les lettres originales de ce grand philosophe au P. Mersenne, dans le nombre desquelles il en était une vingtaine non imprimées, étaient tombées des mains de M. Boberval dans celles de M. de la Hire, et

(1) En 1713, parut à Amsterdam, cliez Weslein, une édition de toutes les Œuvres de Descartes , en 9 vol. in- 4". Peut-être cette édition renferme quelque ouvrage île Descartes qui n'avait pas encore été imprimé; mais nous n'avons pas pu nous en assurer : car telle est notre indifférence pour le philosophe qui a lait le plus d'honneur à la nation française . qu'il n'existe à l'.iris aucun exemplaire île celle édition ; du moins il n'en e>t aucun dans les bibliothèques publiques.

que celui-ci les avait léguées à l'académie des sciences ; cela nous a fait naître la pensée de les chercher dans la bibliothèque de celte académie, faisant aujourd'hui partie de celle de l'Institut : et nous avons eu la satisfaction de reconnaître qu'elles y étaient encore fidèlement conservées. Nous ne connaissons plus que la bibliothèque de Hanovre où l'on puisse espérer de trouver quelques manuscrits de Descartes ; du moins celte bibliothèque est dépositaire des papiers de Leibnilz, et Leibnitz a témoigné plus d'une fois qu'il possédait certains ouvrages manuscrits de Descaries, et qu'il était dans l'intention de les donner au public. M. Kortholt nous assure que dans le nombre de ces opuscules, se trouve un Discours de la Méthode entièrement différent de celui qui est si connu. Peut-être ce discours est-il le même que celui dont nous avons parlé plus haut, et que Leibnitz, qui écrivait en 1707, ignorait avoir été imprimé en Hollande en 1701 (1).

Enfin M. Feder, bibliothécaire de Hanovre, \ient de découvrir un de ces opuscules inédits. C'est une ébauche de logique dirigée vers les études des mathématiques. Malheureusement il désespère d'en trouver quelque autre.

Mais ce n'est pas seulement la négligence à conserver les œuvres de Descartes, et à les réunir en corps, qui rend notre nation digne de blâme à l'égard de ce grand philosophe : c'est surtout l'injure qu'elle a faite à sa mémoire il y a peu d'années. Ici par nation nous entendons une assemblée nationale.

On sait que les ossements de Descartes avaient été transférés, dix-huit ans après sa mort, de Stockholm à Paris, avec la permission du gouvernement, et aux frais de M.d'Alibert, trésorier de France, personnage digne, à cet égard, d'une mémoire et d'une reconnaissance éternelles. Les hommes de lettres qui procurèrent cette translation, crurent que l'honneur de la France ne permettait pas que les cendres du plus grand homme de génie qu'elle eût jamais porté dans son sein, reposassent dans une terre étrangère (2). Elles

(1) Tome v de la Coll. de Leibnilz, pag. 421 eU70

(2) Voici, sur les restes de Descartes, une anecdote curieuse et peu connue. Nous la tirons du 1" volume des Mémoires pour servir à l'Histoire de la reine Christine, imprimés à Amsterdam, en 1751. « On ne « saurait, dit l'auteur des Mémoires, pag. 228, pas- ( sersous silence un fait qui ne sera connu que de peu • de personnes, que M. Hof, professeur au collège de i Skara en Weslrogothie, vient de publier. C'est que

< l'officier des gardes de la ville de Stockholm qui i eut la commission de faire lever le cercueil de Desi cartes de l'endroit où il était enterré, et de. le t transporter en France, ayant trouvé moyen d'ou- « vrir la bière, il en ôla le crâne de Descaries, qu'il « garda le reste de ses jours fort soigneusement. « comme une des plus belles reliques de ce grand

< philosophe. Après la mort de l'officier, ses créan-

< ciers, au lieu d'argent comptant qui les aurait fort i accommodés, ne trouvèrent- guère d'autre chose « que ce crâne, qui a passé depuis en d'autres mains. ■ Sur quoi, M. Hof dit qu'il l'avait vu nouvellement i chez un de ses .unis à Stockholm, qui semblait eu

< faire grand cas. »

Ce qui donnerait quelque crédit à cette anecdote,

PENSEES DE DESCAUTF.S.

DISC. PltEL.

furent déposées avec une grande pompe dans l'église de sainte Geneviève.

On jugeait depuis longtemps que le vaisseau de cette église n'était point assez vaste poulies grandes cérémonies, nous voulons dire le.'* supplications ou les actions de grâces qui souvent y réunissaient la cour et la ville. On avait en conséquence, par les ordres de Louis XVr, élevé un superbe temple, où les supplications et les actions de grâces devaient dans la suite avoir lieu, et où on aurait transféré le corps de la sainte patrone de Paris. L'édi- Gce une fois construit, au lieu de remplir sa première destination , et de porter le nom de s;iinte Geneviève , reçut celui de Panthéon, et fut destiné à la sépulture dos grands hommes de la nation. On y a transporté, à ce titre, par ordre des assemblées nationales, et avec un très-grand appareil, les corps de plusieurs personnages, tels que Mirabeau, Marat, Voltaire , Rousseau. Les deux premiers en ont été ignominieusement tirés par ordre d'une Assemblée nationale : on y voit encore les deux autres.

Dans la séance de l'Assemblée nationale, du 2 octobre 1793, un homme de lettres ( M. Chénier) proposa, au nom du comité d'instruction publique, d'y transférer les cen-

c'est qu'effectivement, les commissaires qui furent chargés de la translation des cendres et des ossements de Descaries au Muséum ont déclaré n'avoir point trouvé son crâne , ou du moins n'eu avoir trouvé qu'un fragment.

Ce qu'ajoute l'auteur des Mémoires, au même lieu , montrerait qu'outre le crâne , on croyait à Stockholm posséder encore quelque autre partie des restes de noire philosophe.

« Un parent de Descarles, dit-il, M. ïoachim, avait « intention de faire construire un autre monument à « l'endroit où René Descaries fui enterré, el où, i comme il dit, une partie des cendres et du reste du < défunt se trouvaient encore. Exuvuirum ejus pars « non exigua hoc superest loco. Mais ce dessein n'a pas • élé exécuté. » Cependant nous mettrons ici l'inscription que son parent aurait mise sur ce monument. Celle inscription commence ainsi : Carlesius Joachimus, Gultus, Renali a/finis.... durabilius el ma-

(j'iificenlius monumentutii Renato ajfini suo propè

dum exlrui curabii

A la suite de celte inscription, il est dit qu'elle a été composée par Edmond Pourchot, ancien recteur at professeur de philosophie émérila de l'Université de Paris.

11 est remarquable que M. Chanut, amhassadeur do France, avait demandé que le corps de Descarles fût enseveli dans le cimetière des enfants morts après le baptême. La reine Christine voulait qu'il le fût aux pieds des rois de Suède ; mais M. Chanut désirait donner aux parents el aux amis du défunt, la consolation de le voir placé parmi des prédestinés, selon lu sentiment où nous sommes, que tout enfant baptisé au nom de la sainte Trinité, est sauvé, lorsqu'il meurt avant l'âge de raison au milieu même des protestants ( Vie de Descarles, pag. 4iS ).

Ah I que nous sommes éloignés aujourd'hui d'avoir de semblables attentions ! Ce n'était pas cependant un petit génie que ce M. Chanut. C'était un des plus habiles négociateurs, et un des meilleurs esprits do sou siècle : et tout est dit, tout est prouvé â cet égard, quand on observe qu'aucun homme ne posséda la confiance de la reine Christine h un si haut degré que M. Chanut, el ne fut plus estimé de Descarles,

dres de Descartes (1). Ce grand homme ayant eu son tombeau dans l'ancien temple de Sainte-Geneviève, avait droit d'occuper une place dans !e nouveau. M. Chénier, dans son discours, débuta par quelques traits que nous ne relèverons point ici, mais qui semblaient alors nécessaires pour se concilier l'attention et la faveur de l'auditoire. Il fil ensuite l'éloge de Descartes, et ajouta :

Descartes, l'ornement de sa patrie, opprimé, se vit contraint de la quitter de bonne heure, et fut errant toute sa vie. Il essuya les persécutions de ce même fanatisme, qui du temps des guerres civiles de France avait égorgé Ramus, et qui depuis en Italie avait plongé le vieux Galilée dans les cachots de l'inquisition Pressé par le besoin, il se retira chez

l'étranger, et bientôt accablé de travaux, de dégoûts et de chagrins, il mourut dans la force de son âge, loin de sa patrie inhospitalière, en prouvant, par sa misère illustre, que l'ignorance est l'alliée naturelle du fanatisme et de la tyrannie, et que les despotes en tout

genre sont ennemis des lumières C'est à

vous, citoyens, qu'il appartient de venger du mépris des rois, la cendre de René Descartes.

Nous sommes bien fâché de le dire, mais la vérité nous y oblige, M. Chénier a été ici

(1) M. Chénier partage ici pleinement les sentiments qu'avait déjà manifestés M. d'Alemherl sur les honneurs qu'il convenait de rendre à la mémoire de Descartes. Ce célèbre académicien proposait même quelque chose de plus qu'une simple translation de ses cendres. Dans une séance publique de l'Académie française, en 1771, il lui un dialogue entre Descarles et la reine Christine, en présence du roi de Suède, dialogue qu'il a fait imprimer dans le premier volume des Eloges des membres de l'Académie française. On y volt combien il jugeait convenable, non seulement de transporter les cendres de Descarles, mais encore de lui ériger un monument dans la nouvelle église de Sainte-Geneviève.

Christine dit à Descarles :

c Si on a eu le tort de vous oublier longtemps,

il semble qu'on veuille aujourd'hui réparer cet oubli d'une manière éclatante. Savez-vôus qu'on vous élève actuellement un mausolée?

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