DESCARTES
Un mausolée, à moi ! La France me fait beaucoup d'honneur, mais il me semble que, si elle m'en jugeait digne, elle aurait pu ne pas attendre cent vingt ans après ma mort.
Christine.
Vous faites vous même bien de l'honneur à la France, mon cher philosophe, en croyant que c'est elle qui pense à vous élever un monument. Elle y songera bientôt, sans doute, et il s'en offre une belle occasion, car on reconstruit actuellement, avec ta plus grande magnificence, l'église où vos cendres ont élé apportées; et il me semble qu'un monument à l'honneur de Descartes, décorerait bien autant cette église que de belles orgues ou une belle sonnerie. Mais en annulant on vous érige un mausolée à StockhoIm...i
M. d'Alembert observe dans une noie, que le mausolée a élé effectivement érigé dans l'église de Saint- Olofà Stockholm, par ordre du roi de Suède. Il avait leinarqué auparavant qu'on cherchera toujours dans l'église de Sainte-Geneviève le mausolée de ce philosophe, comme on cherchera à Saint-Etienne du Mont, ceux de Racine et de Pascal ; à saint Kocb, celui d« P. Corneille, etc.
jien mal servi par sa mémoire ce fragment autant de faussetés que de paroles. 1° 11 n'est pas vrai qu'aucun genre d'oppression ait forcé Descartes de quitter sa patrie; et, s'il a erré toute sa vie, c'est par goût pour les voyages, et dans le désir de se soustraire à l'imporlunité des hommes qui troublaient ses méditations. 2° Il n'est pas vrai qu'il ait été persécuté en France par les ministres de la religion catholique; et s'il a été en butte à quelques persécutions, c'est uniquement de la part de deux ou trois ministres protestants, et pendant son séjour en Hollande. 3° Il n'est pas vrai que ce soit le besoin, et non l'amour de la solitude, qui l'ait forcé de se retirer chez Vétranger, puisqu'un patrimoine honnête le mettait au-dessus des besoins (1). 4° H n'est pas vrai qu'il ait succombé sous les travaux, les dégoûts et les chagrins, puisque jamais il ne fut plus tranquille et plus honoré que pendant son séjour en Suède, où il passa les derniers jours de sa vie ; qu'il n'y eut d'autres ennemis que quelques savants jaloux de son crédit et de sa gloire; et s'il y mourut au bout de quatre mois, c'est l'âpreté du climat, l'assiduité adonner des leçons à la reine, le changement de régime, qui en furent la principale et même l'unique causs. o° H n'est pas vrai qu'il ait prouvé, partie misère illus'tre, que l'ignorance est l'alliée naturelle du fanatisme, et que les despotes en tout genre sont ennemis des lumières, puisque, encore une fois, jamais il n'a éprouvé de misère; puisque Louis XIII lui accorda une pension considérable; puisque Charles I" voulut le fixer en Angleterre par les offres les plus avantageuses ; puisque la plus chère el la plus zélée de ses disciples fut la princesse palatine, fille du roi de Bohème ; puisqu'il n'avait fait le voyage de Stockholm que sur les invitations les plus flatteuses et les instances les plus pressantes de la reine de Suède ; puisque cette princesse recevait ses leçons avec, autant d'empressement que de docilité, qu'elle avait projeté de lui donner des terres jusqu'à la concurrence de dix raille livres de rente dans la partie méridionale de ses états, et qu'après l'avoir comblé, pendant sa vie, de marques d'estime et de confiance, il ne tint pas à elle qu'il n'eût sa sépulture parmi les tombeaux des rois, et que ses cendres ne reposassent dans un mausolée superbe.
Ces observations prouvent au moins que si M. Chénier était alors bien convaincu et bien frappé du mérite extraordinaire de Descartes, il n'avait pas bien présente à l'esprit son histoire : mais dans les discours prononcés alors, et le plus souvent improvisés, il ne faut point attendre d'exactitude historique; et nous aimons à ne voir dans le texte pré-
(1) Je suis fort aise qu'on sache, écrivait-il au P. Mersenne,que je ne suis pas, gi'âce à Dieu, en condition rie voyager pour chercher forlime, et que je suis assez content de celle que je possède, pour ne point me meure en peine d'en avoir d'antre ; niais si je voyage quelquefois , c'est seulement pour apprendre , et contenter ma curiosité (Tome 11, Lettre lxxi ).
Il y a dans cèdent qu'un défaut d'exactitude. Quoi qu'il en soit, il est toujours vrai que M. Chénier était parfaitement bien fondé dans le grand éloge qu'il fit de Descartes ; que la proposition de placer ses ossements dans le Panthéon, était vraiment digne d'un homme de lettres; qu'elle intéressait autant la gloire de la nation que celle de Descartes ; et quelque malheureux qu'en ait été le succès, elle honorera toujours et le patriotisme et le zèle de celui qui en fut le premier auteur.
La proposition de M. Chénier fut d'abord accueillie. On décréta, le 2 octobre 1793, que les honneurs du Panthéon français seraienl accordés à Descartes, et que la Convention nationale tout entière assisterait à la solennité.
Ce décret (c'est l'observation faite ensuito par M. Chénier dans une autre circonstance), ce décret formait sans doute un étrange contraste avec cette foule de lois révolutionnaires que les tyrans anarchistes connnandaient à la nation captive et décimée. Il ne pouvait plaire à l'ignorance toute-puissante qui avait fait un crime du génie Aussi ne cessèrent-ils d'entraver l'exécution d'un décret contre lequel, P'ir un reste de pudeur, ils n'avaient pas osé s'élever publiquement. Trois années s'écoulèrent sans qu'il fût question de Descartes, et du décret qui ordonnait la translation de ses cendres. On n'y pensait plus, lorsque le Directoire exécutif proposa, par un message, que la translation eût lieu le 10 prairial, jour où devait être célébrée la fête républicaine de la Reconnaissance. Une commission fut nommée par l'assemblée, et M. Chénier fut encore l'organe de cette commission. Il fit, le 14 mai 1796, un discours qu'il termina par demander que, conformément à la proposition du Directoire, les cendres de Descartes fussent tranférées au Panthéon, le 10 prairial: et au lieu de proposer que l'Assemblée nationale assistât en corps à la cérémonie, ainsi qu'il avait été décrété le 2 octobre 1793, il se borna à demander que le Directoire exécutif et l'Institut national y fussent présents.
Devait-on s'attendre qu'un honneur qui rejaillissait tout entier sur la république des lettres, et qui avait été accordé sous le règne des vandales , souffrît quelque opposition sous le règne de ceux qui semblaient faire profession de condamner le vandalisme? devait-on s'attendre que le membre de cette assemblée qui s'élèverait contre la proposition de M. Chénier, et demanderait que le décret qui ordonnait la translation des cendres de Descartes fût rapporté, serait un homme de lettres, et qui devait principale» ment à cette qualité l'honDeur de siéger dans le Corps législatif? M. Mercier, c'est le nom de ce député, invectiva, avec beaucoup d'emportement, dans un long discours, contre la mémoire de Descaries, blâma les honneurs qui lui avaient été décernés, et demanda expressément le rapport du décret, qui ordonnait la translation de ses ossements au Panthéon (Nous ferons dans un moment
•quelques réflexions sur ce discours). Un ou deux députés seulement, Matthieu et Hardi, élevèrent la voix pour défendre la mémoire de Descartes; mais ils parurent bien plus touchés de ce que M. Mercier avait dit incidemment de désavantageux à Voltaire, que du mépris qu'il avait témoigné pour le philosophe français. Ce qu'il y eut de très-singulier, et de très-signiflcatif en même temps, c'est la motion pleine de candeur d'un autre député, qui demanda que si le projet de décret pour la translation des cendres de Descartes était adopté, il fût inséré dans le considérant, que le projet a été adopté de confiance, c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'il fût dit que les députés ou l'assemblée n'avaient d'autre garant du mérite extraordinaire attribué à Descartes, que le témoignage du rapporteur et de la commission. Et dans le vrai, il y a beaucoup d'apparence que la plupart des membres de cette assemblée, financiers, négociants, agriculteurs, etc., très-habiles sans doute chacun dans leur genre, ignoraient pleinement le mérite et peut-être même le nom de Desc.irtes.
On s'attend bien que M. Chénier ne garda point le silence dans celte conjoncture; mais les traits lancés par M. Mercier contre Voltaire avaient aussi excité toute sa sensibilité, et il employa à les repousser une partie des moments destinés à la défense de Descartes : il le défendit cependant avec courage , et il parla avec énergie. Il déclara qu'il osait espérer que le Corps législatif ne serait pas moins juste envers cet homme illustre , que ne le furent les vandales, sous le règne desquels gémissait la Convention; que le Corps législatif compromettrait sa gloire et la gloire nationale, s'il démentait aujourd'hui la promesse faite à la mémoire de Descartes par la Convention nationale; que s'il rejetait le projet qu'il venait de présenter au nom de la commission, il se couvrirait d'ignominie.
Cependant le projet fut rejeté : M. Mercier l'emporta, et il n'a plus été question des cendres de Descartes (1).
(1) Nos lecteurs désirent sansdoule savoir ce qu'est devenu le corps de Descartes; nous allons salifaire une aussi juste curiosité.
Lorsque l'église de Saiule-Geneviève, où l'on sait qu'avait d'abord élé placé ce précieux dépôt, fut transformée en un atelier pour le service du Panthéon, l'administrateur du Musée des monuments français, M. Lenoir, demanda à la Convention nationale qu'il lui fût permis de tranférer au Musée les cendres de ce grand homme. L'assemblée ût droit à sa demande. 11 avait d'abord renfermé ces cendres dans une urne de porphyre qui avait appartenu au célèbre M. de Cayltis, et qui servait de cénotaphe sur 6on tombeau ; mais ce vase ayant élé réclamé par l'administration du Musée-Napoléon, comme objet d'antiquité, M. Lenoir lit faire , sur ses propres dessins, un sarcophage en pierre, et y plaça les cendres de Descaries. Ce monument est aujourd'hui en plein air dans la cour du Musée: et c'est là que les restes du corps de Descaries attendent de la reconnaissance et du bon esprit de sa nation, qu'ils soient confiés à un tombeau pins magnifique, et transférés dans un édifice sacré.
Le département d'Indre-et-Loire, dans lequel est
L'assemblée nationale s'est-elle couverte d'ignominie, comme l'annonçait M. Chénier? ce n'est point à nous , c'est au public à le décider. Nous nous contentons de dire que cette conduite n'a pu jeter aucune défaveur sur Descartes ; que la gloire essentielle de ce philosophe est au-dessus de toute atteinte; qu'en l'attaquant ou en la méconnaissant, on ne peut pas déshonorer Descar'tes , on ne peut que se déshonorer soi-même. Nous observons encore qu'il y aurait de l'injustice à imputer à la nation française, ce qui n'est que le fait d'une assemblée nationale, c'est-à-dire d'un très-petit nombrede Français.
Il est temps de faire les réflexions que nous avons promises sur le discours que Mercier prononça dans cette circonstance. Ce discours n'est guère qu'une invective contre la mémoire de Descartes , également violente et injuste. Le but auquel l'auteur tendait, et où il parvint, est peut-être le plus grand scandale qui ait été donné dans la république des lettres. M. Mercier confesse qu'il a fait dans sa jeunesse un éloge de Descartes, et que cet éloge fut imprimé en 1765; c'est l'année où l'académie française avait proposé, pour sujet du prix , l'éloge de Descartes. Apparemment le discours de Mercier concourut avec les autres : mais il n'obtint ni le prix ni l'accessit. Le regret d'avoir infructueusement loué Descartes , au lieu de se tourner uniquement contre les juges , peut-être injustes, se serait-il encore tourné contre Descartes lui-même ? cela serait bien étonnant et bien inconséquent! Mais enfin il faut cependant une cause d'une si étrange variation. L'auteur dit bien qu'il était alors dupe des noms prônés dans les académies , et qu'il ne savait pas encore que les plus grands
situé la Haye, en Touraine, lieu de la naissance de Descaries, avait demandé qu'on lui en cédât les restes. Le gouvernement n'acquiesça point à celte demande ; elM. le général Pommereul, préfet du département, dans un discours prononcé peu de temps après, a su faire tourner ce refus à la gloire de Descartes. Les consuls, dit-il, ont, par le motif de leur refus, ajoMé te dernier fleuron qui manquait à la couronne de Descaries, et consolé ses mânes : ils ont considéré ces restes précieux, non seulement comme une propriété nationale. mais encore comme une décoration nécessaire àCéclal du siège des premières autorités delà République.
Le ministre de l'intérieur, au lieu des cendres, avait envoyé le buste de Descartes à la Haye, en Touraine , et l'inauguration de ce buste" se fit avec une grande solennité, le 10 vendémiaire , an XI de la République. Le journal de ce département a rendu un Compte intéressant de cette cérémonie ; il y est dit que le buste fut placé dans la chambre où naquit Descaries, par M. le préfet du département, et que ce magistrat avait terminé la station qu'avait faite le cortège près l'autel de la pairie , par l'éloge de ce grand homme. Le buste, qui avait d'abord été déposé dans la maison commune, fut porté dans la chambre par des vieillards, précédé et suivi par ua groupe d'enfants, et entouré de madame de Marcé, a»rière> petiie-nièee de Descartes, ses enfanis et petits-enfants.
Madame de Marcé, est-il dit dans une note du ditcours, descend, par les femmes, du frère de Descartes. La famille du nom Descartes s'est éteinte dans madame la présidente le Prêtre de Chàtcaugiron , née Descartes, et son dernier rejeton.
charlatans du monde ont été quelquefois les hommes les plus, célèbres'. Mais la gloire de Descartes éclatait dans toute l'Europe avant •nême qu'il y eût des académies ; et ce philosophe régnait dans les écoles, avant que les académies fussent dans l'usage de proposer des prix. Descartes n'a donc point été célèbre parce qu'il a été prôné dans les académies , mais les académies l'ont prôné parce qu'il était célèbre. Quand M. Mercier composa l'éloge de Descartes , sans doute il le Ot avec quelque connaissance de cause : il avait étudié auparavant, et sa vie et ses œuvres: comment donc tous ces faibles, tous ces travers, tous ces ridicules qui composent, si on l'en croit, la somme de la philosophie de Descartes, échappèrent-ils alors à ses regards perçants ? Comment peut-il se flatter de voir mieux quand il voit seul, que quand il voyait comme tout le monde ? En un mot, comment est-il arrivé que l'homme qui était il n'y a qu'un moment comparable aux plus grands philosophes, soit devenu tout à coup le plus grand des charlatans (1)?
Quoiqu'il en soit, entrons dans quelque détail de ce discours. L'auteur débute ainsi : Il y a près de 150 ans que René Descartes reçut à Paris, dans une éylise, les honneurs d'un service funèbre , où assistèrent en députation le parlement , la Sorbonnc. le recteur de l'Université, les quatre facultés , tous les théologiens , légistes , ergoteurs et mauvais physiciens de ce temps-là. Il est vrai que le lendemain du jour où les cendres de Descartes, transportées de Stockholm à Paris, furent déposées dans l'église de Sainte-Geneviève , on fit dans celte même église un service solennel pour le repos de son âme ; mais excepté ce fait, qui est vrai, tout est faux dans
(I ) Voici quelques traits du discours de M. Mercier. Il s'écrie en commençant : U Descaries !-quund mon œil observe la sublimité de Ion vol, je conçois un nouveau respect pour la profondeur de l'esprit Immain. Je le lis et je suis fier du nom d'homme ; je médite avec toi, et mon être s'agrandit... Descaries médita beaucoup dans la solitude où il s'était retiré... C'est loin des mortels profanes et frivoles qu'il prépare cette flamme pure et sacrée dont il doit éclairer le monde. Ainsi, dans les entrailles profondes de la terre s'élaborent , dans un majestueux silence, ces mines précieuses qui feront un tour les richesses et la splendeur des états. Quel fut le fruit de ces méditations profondes? ïlsul douter. Ilommes frivoles, endormis dans la paresse et dans le luxe, vous parla au hasard, vous décidez avec une orgueilleuse ignorance... Soyez plus modestes en voyant Descartes méditer longtemps, et douter encore. Il avait quarante ans lorsqu'il livra le premier fruit de la maturité de son génie, son discours sur la Méthode. Ce fut un trait rapide dé lumière qui pénétra tous les esprits. C'est là qu'on voit former le véritable art de penser... C'est là qu'il règle la boussole du jugement, et apprend aux hommes à s'en servir. Mais le philosophe se surpassa lui-même dans ses Méditations, ouvrage dans lequel il découvrit distinctement à l'univers un monde intellectuel.
M. Mercier fait, dans son discours, la comparaison de Newton et de Descaries, i Je vois, dit-il, ces deux < génies comme deux aigles élevés à une immense « hauteur. L'œil ne peul plus comparer leur vol. Si « Descaries ouvrit la carrière, Newton sut la rem- • plir, eic. >
le narré précédent. Ni le parlement, ni la Sorbonne,ni le recteur, ni les quatre facultés n'y assistèrent en députation; et ce qu'il plaît à M. Mercier d'appeler tous les théololoyiens , léyistes, ergoteurs, plus opposés alors que favorables à Descartes, n'y parurent pas non plus. On n'y remarqua que les amis de Descartes et les partisans de sa philosophie, qui étaient dès-lors, il est vrai, en assez grand nombre. C'était M. de Montmor, M. l'abbé Flcury, M. de Cordemoi, M. Auzout, M. Rohault, M. le Laboureur, M.d'Ormesson , etc. , c'est-à-dire , presque tous les savants de la capitale, les plus distingués de ce temps-là.
Un semblable début annonce au moins de la précipitation , et n'est point propre à inspirer de la confiance pour les assertions de l'auteur, quand elles ne sont point d'ailleurs accompagnées de preuves : telles sont les assertions suivantes, bien faites pour inspirer des sentiments plus forts que l'étonnement. Qu'il me soit permis, dit M. Mercier, de retracer l'histoire du mal que Descartes a fait à sa propre nation, dont il a véritablement retardé les progrès par la longue tyrannie de ses erreurs ; il est le père de la plus impertinente doctrine qui ait régné, en France. C'est le cartésianisme qui a tué la physique expérimentale, et qui fil des pédants d'école au lieu de naturalistes observateurs. (Remarquez que le cartésianisme aurait tué la physique expérimentale avant qu'elle fût au monde, carau temps de Descartes, elle n'existait point encore.) Son système du monde est un délire : il s'égara dans la dynamique et l'optique ; il fut fantastique et romanesque jusque dans sa philosophie. L'homme de Descartes n'est point l'homme de la nature ; Un' en
i pas même les premiers traits Ce cerveau
creux fit le plein.... L'auteur ressasse encore ici le reproche fait à Descartes et aux cartésiens d'avoir été les ennemis de la physique expérimentale. On a vu, dès les premières pages de notre Discours , ce qu'on doit penser de ce reproche.
Porterons-nous, dit-il, ait Panthéon le> restes de ce visionnaire qui a retardé pendant longtemps la promulgation des vérités physiques, qui ne fit aucune expérience , qui les dédaigna toutes, qui s'écarta constamment de
tout sentier qui conduisait à l'observation
Mais M. Mercier pouvait-il ignorer que Boy le, père de la physique expérimentale, était cartésien, et que toutes les expériences qui ont été faites jusque vers le milieu du dernier siècle, ont élé faites sous le règne du cartésianisme et par les cartésiens ? S'il avait pris la peine de lire la Vie de Descartes par Bail— let, il aurait vu que le goût pour les expériences est aussi ancien parmi les cartésiens que le cartésianisme, puisque dans le repas somptueux qui fut donné dans l'abbaye de Sainte-Geneviève, le lendemain du service fait pour Descartes, M. Rohault amusa après le repas les convives et les religieux par des expériences qu'il Gl sous leurs yeus. Entendons encore un moment M. Mercier coetinuant de déchirer ia mémoire de Descaries.
Pendant combien de temps, et à la honte de la vraie science, la France savante n'a-t-elle pas été servilement attachée aux visions de Descartes ? Il allia à cette déraison qui enfante rive sur rêve celte audace Mais ne poussons pas plus loin cette suite d'injures si odieuses , et qui commencent sans doute à fatiguer le lecteur.
11 est singulier que notre auteur n'ajoute point aux reproches qu'il fait à Descaries , celui qui est aujourd'hui dans la bouche de tous les philosophes de ce temps, je veux dire le reproche d'avoir cru aux idées innées , particulièrement a celle de Dieu. Il paraît , au contraire , lui en savoir gré : il trouve seulement mauvais qu'il n'ait pas tiré assez de parti de ce principe lumineux, et déplore que Locke et Condillnc soient venus ensuite nous empoisonner de leurs grossiers raisonnements sur l'entendement humain. Ce qui est encore très-remarquable dans son Discours, c'est qu'il y prétend que tous les crimes de la révolution sont le fruit du matérialisme. Oh s'attend bien que nous n'cnlreprendrons pas de le réfuter sur cet article.
Vous, dit-il, qui avez voulu conduire les hommes et faire des lois en abandonnant les idées religieuses, tous vos pas ont été des crimes.... Frappé de l'immoralité profonde d'une génération , où l'on a vu pour la première fois peut-être l'alliage des passions impétueuses des sauvages et de la dépravation de l'homme policé, je me suis souvent dit : quels sont ces principes qui... ont scélératisé tant de têtes ? et j'ai cru remarquer, dans les atteintes portées à la spiritualité de l'homme, la naissance de cet esprit infernal qui provoque tant de
scènes de carnage cl de deuil Funeste
philosophie, qui n'a cherché qu'à animaliser l'homme, c'est toi qui as formé le calus sur l'âme de tous nos égorgeurs ; et ils ont cessé d'être hommes , car je ne les ai pas entendus s'écrier avec la voix du repentir : nous avons été des monstres !
Ces réflexions sont fortes ; mais ne sontelles pas bien fondées? Quoiqu'il en soit, voilà pour autoriser ceux qui croient que tous les crimes de la révolution sont nés de la nouvelle philosophie, un juge et un témoin , dont il serait assez difficile de contester la compétence et de récuser le lémoignage.
Mais si le matérialisme est une erreur si monstrueuse, si fatale au genre humain; si la spiritualité ou la simplicité de l'âme est, après le dogme de l'existence de Dieu, le plus précieux et le plus nécessaire de tous les dogmes, comment notre auteur n'a-t-il pas tenu le plus grandcompic a Descartes d'avoirfalriquédes armes à la faveur desquelles on pour ra dans tous les temps terrasser le matérialisme, et d'avoirété celui detous les hommes, je ne dis pas comme plusieurs savants auteurs, qui le premier aildémontré rigoureusement, mais celui qui a prouvé le plus clairement la distinction qui existe entre l'âme et le corps? Comment a-t-il pu se dissimuler encore que Descartes avait fourni au genre humain de nouveU&s preuves de l'existence
île Dieu? Ainsi, puisque l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme sont les deux grands fondements de la morale, et par conséquent de la paix et du bonheur parmi les hommes, celui qui a affermi ces deux fondements, qui les a rendus inébranlables, de quelle reconnaissance ne doit-il pas être digne à ses yeux? Le genre humain pourrait-il lui décerner une récompense trop honorable?
M. Mercier reproche encore à Descartes de n'avoir point fait intervenir assez fréquemment la divinité, et de ne point l'adorer dans ses écrits comme Newton l'adore dans les siens. Cette plainte est édifiante, mais estelle juste? M. Mercier ne se souvenait donc pas que les Méditations de Descartes étaient, dans l'estime de ce grand homme , le plus important de ses ouvrages, celui qui était le plus cher à son cœur, et que, dans cet ouvrage admirable, tout tend à prouver l'existence de Dieu et la spiritualité de l'âme?
Terminons enfin cet article, et disons : Qu'il soit vrai, ainsi que le prétend l'auteur du discours, qu'on ne devait ouvrir les portes du Panthéon qu'aux personnages qui ont rendu des services éclatants dans l'ordre civil et militaire , et qu'elles devaient en général être fermées à tous ceux qui ne présenteraient, pour y être introduits, que des titres purement littéraires , des services rendus seulement à la république des lettres ; qu'en particulier on ait eu grand tort, comme il prétend encore, de les ouvrir à ce grand poète, à ce grand corrupteur qui flatta tous les rois, tous les grands , tous les vices de son siècle : qui, dans le misérable romande Candide, attaqua le dogme consolateur de la Providence , et qui nous a légué, avec un pyrrhonisme honteux, cette légèreté cruelle qui nous fait glisser sur les vertus comme sur les forfaits (on voit bien qu'il s'agit de Voltaire); c'est ce que nous n'examinons point dans ce moment.
Mais qu'on ait soutenu qu'il fallait refuser ce qu'on appelle les honneurs du Panthéon à Descartes, non pas précisément parce qu'il' avait seulement servi les sciences, mais parce que, dans le fait, il ne leur avait rendu aucun service, qu'au contraire il en avait arrêté les progrès; c'est un travers incroyable. Et ce qui met le comble à l'étonnement , et doit jeter les hommes de lettres dans une véritable stupeur, c'est que le discours de M. Mercier, discours si injurieux à Descartes, et qui tend à enlever à la nation française son principal ornement, ait été accueilli par une Assemblée nationale et imprimé par son ordre, sans même qu'elle en ait été détournée par la flétrissure que l'auteur y imprimait à Voltaire, qui était pourtant avec Rousseau sa principale idole; c'est que ce discours ait entraîné les suffrages et fait supprimer les honneurs qu'avait décernés à Descartes une Assemblée précédente, où dominaient cependanlce qu'on appelle les Vandales.
Mais c'est assez nous occuper de l'outrag,) fait à la philosophie et aux sciences dans la personne de Descartes. Tirons un voile épais sur un trait si odieux, si peu honorable à noies nation, et enveloyjions-le avec tant
d'autres , encore plus dignes d'un profond oubli.
Il est temps de Cnir un discours peut-être déjà trop long ; terminons - le par un aveu franc et nécessaire, qui devrait suffire aux détracteurs de notre philosophe.
Nous convenons qu'il a échappé des erreurs à Descartes , et qu'en général sa philosophie n'a point élé exempte d'imperfections.
Mais nous observons, ce qui n'a peut-être point été fait, du moins assez fréquemment, que Descartes nous a été enlevé à l'âge de cinquante-quatre ans , c'est-à-dire à l'âge où l'esprit commence à être dans sa parfaite maturité et dans sa plus grande force, et que s'il eût, comme Newton, vécu trente ans de plus , sa philosophie aurait reçu des réformes, des éclaircissements, des développements, des accroissements qui nous la feraient voir sous une autre face.
Mais nous répondrons avec l'auteur de l' Anti-Lucrèce , .défendant la cause de Descartes :
Descartes a laissé, sans doute, quelque chose à réformer ; nous en convenons : un seul homme me peut pas tout. Le temps nous instruit ; le siècle qui suit perfectionne les connaissances de celui qui précède : des recherches poursuivies pendant plus longtemps amènent de nouvelles découvertes. Après tout, le soleil luimême a ses taches; il est quelquefois éclipsé par la lune; souvent il est voilé par de sombres nuages : mais en est-il moins alors le père de la lumière ? n'est-il pas toujours le soleil?
Hic aliis nnnnulla quidem emendanda reliquit : Idque luhens faicor, non onines omnia possunt. Erudit ipsa dies, setateni corrigit ;utas , El nova monstraniiir sludio qu;csila per annos. Sol patilur maculas, luna occiillatur opaca laterdum , ssepe ei velalur nubibus atris : Usque lamen lucis pater csi,maiiet interea sol.
Oui, Descartes, avec ses taches, n'en est pas moins le père de la lumière. C'est à la clarté de la lumière qu'il a répandue, et dans la roule qu'il a découverte, que marcheront, jusqu'à la On , les hommes qui suivent la carrière philosophique.
Oui , Descartes avec les erreurs dans lesquelles il est tombé, parce qu'il était un homme et non pas un ange, n'en est pas moins un des génies les plus vastes, les plus pénétrants, les plus vigoureux qui aient paru depuis l'origine du monde. Il a honoré l'espèce humaine; il a particulièrement honoré sa patrie, qui se glorifiera éternellement de lui avoir donné la naissance. Leibnitz , son émule, mérite bien d'en être cru, lorsqu'il nous assure que toutes les louanges des hommes suffiraient à peine pour célébrer dignement la grandeur de son génie. Nous avons déjà vu qu'il l'appelle virum ingenii magniludine laudes propè supergressum.
Mais prêtons en ce moment l'oreille à l'illustre et savant cardinal de Polignao, célébrant la gloire de Descartes en vers magnifiques, et assignant le rang qui lui convient dans l'empire des sciences.
De quel nom appellerai-jc ce génie de la na-
ture, l'honneur de sa patrie et des siècles derniers, Descartes, à qui la France se fera gloire à jamais d'avoir donné le jour? Elle a vu sortir de son sein une foule d'hommes savants dans tous les genres, et de grands capitaines ; mais elle en perdra le souvenir avant d'oublier ce guide excellent, cet homme extraordinaire qui a pénétré plus avant que tout autre dans le sanctuaire de la vérité, et nous a découvert la route qui seule peut y conduire. C'est à lui qu'elle doit l'honneur qu'elle a de pouvoir disputer la palme du génie à la Grèce, toute fiêre qu'est cette partie du monde d'avoir produit Pythagore, Aristote et Platon, et quoique ce lui soit déjà une assez grande gloire d'avoir enfanté Socrate.
Quo nomine dicam Nalurai genium, patrisu decus, ac decus revi Cartesium nostri , quo se jaclavit aliinmo Gallia feu ta viris, ac duplicis arte Minervae; Ante s'.ios lacitura duces ac fulmina belli , Quaui veri auctorem'eximium, mentisque regendœ : lngenio magnis nec decessura Pelasgis ; QuanqiiameagensetAristolelem.dhmiquePlatoua, Pytliagoranique tulit, salis uno Socrate dives ?
Que tous les philosophes de cet âge, que ceux qui sont encore dignes de ce beau nom, ainsi que ceux qui le profanent, trouvent bon que nous leur proposions pour modèle la sagesse et la religion de Descartes ; que ceux qui osent dire ou penser que la foi chrétienne est inconciliable avec la grandeur du génie soient à jamais confondus par l'exemple de ce grand homme. Y eut-il jamais de génie plus hardi, et qui ait attaqué les préjugés régnants avec plus de courage et de force? Il renversa tout l'édifice de la philosophie , si ancien et si révéré, pour en élever un autre où tout était nouveau depuis les fondements jusqu'au comble. Et cependant ce philosophe respecta souverainement la religion. Ce qui le flattait le plus dans sa philosophie, c'est qu'il la croyait plus propre que toute autre à servir la religion ; et loin d'a'voir jamais voulu porter à la religion la plus légère atteinte, il crut constamment à la vérité de ses dogmes , et se conforma dans sa conduite aux règles de sa morale avec autant de docilité et d'humilité que les plus simples fidèles. Il déclare qu'il croit très-fermement l'infaillibilité de l'Eglise; il regarde comme très-évident, et il le répète dans toutes les occasions qui se présentent, qu'il faut croire les choses que Dieu a révélées, et préférer les lumières de la grâce à celles de la nature (Lettres, tom. II, pag. 130, 275, etc.).
Que tous les philosophes trouvent bon encore que nous leur remettions sous les yeux une remontrance qui leur fut adressée, en 1765, par l'un des auteurs qui concoururent avec distinction pour l'éloge de Descartes, l'abbé de Gourcy.
Descartes, qui avait pénétré plus avant que personne dans le sanctuaire de ta nature, sentait aussi , mieux que personne , toute la majesté de son auteur. Avec quelle dignité , avec quel respect , quelle religieuse frayeur ne s'en expliquait-il pas ? Jamais il ne crut que les
VIF. RELIGIEUSE DE DESCARTES
trompeuses et chancelantes pensées de l'homme pussent étayer ou éclaircir des mystères inattaquables parce qu'ils sont inaccessibles, beaucoup moins quelles pussent.... ébranler les fondements de cet antique et majestueux édifice que soutient la main de l'Eternel. Et s'il n'est pas moins flatteur pour Descartes d'avoir étendu les limites de l'esprit humain que pour les conquérants d'avoir reculé celles des empires , il lui est encore plus glorieux de ne les
avoir jamais franchies
Après avoir renversé les autels élevés par l'ignorance et la superstition, après avoir brisé les liens qui tenaient la raison enchaînée , il croit sans hésiter ce qu'il ne conçoit pas : il adore ce qu'il croit sur la parole de celui qui, source de toute vérité , est également l'auteur de la religion et de la raison. Contemplez , si vous l'osez, ce grand exemple, et soyez à jamais confondus, esprits faux, cœurs dépravés, qui cherchez follement à vous faire, des éléments de la sagesse, un rempart contre la sagesse souveraine, qui ne rougissez pas de tourner contre elle-même les armes qu'elle seule a pu vous mettre en main , les rayons que vous
avez dérobés au flambeau de l'Evangile
Et vous, esprits distingués entre tous ceux qui ornent cet univers, vous qui, connaissant tout le prix de la sagesse et de la vérité, bornez votre ambition à cultiver la philosophie, à vous éclairer et à éclairer vos semblables , marchez sur les pas du plus grand des philosophes ; osez, libres des préjugés de l'âge crédule, dus illusions du siècle et de l'enchantement des pas-
sions, osez penser d'après vous-mêmes, et rappeler à l'examen tout ce qui ressortit au tribunal de l'esprit humain ;... mais que la liberté ne dégénère point en licence, la noble fierté d'un esprit qui sent ses forces, en témérité qui s'aveugle. Quand la sagesse a parlé , le philosophe digne de ce nom, l'ami de la sagesse, à l'exemple de Descartes, fait taire une faible et trop audacieuse raison. Il sait que rien n'est plus désavoué par la raison même que de s'obstiner à rejeter ce qu'elle ne peut comprendre , elle qui trouve à chaque pas des abîmes où elle se perd et se confond. Le flambeau de la philosophie à lamain, il sonde (la religion elle-même l'y invite), il sonde les fondements du christianisme. Il examine, il discute, il approfondit ces preuves victorieuses, ces faits éclatants que la religion livre sans crainte, depuis son origine, à la discussion et à la critique de l'univers. Mais aussitôt qu'il aperçoit les caractères sensibles et éclatants qui décèlent la Divinité . il couvre ses yeux d'un voile respectueux , il adore et il croit.
Périsse à jamais le nom de philosophie , si l'on doit en abuser pour saper les fondements du trône, pour détruire les autels, pour éteindre et pour arracher du cœur des hommes les vérités que le doigt de Dieu y a gravées, ou que le flambeau de la révélation y a fait luire; ers vérités précieuses, le plus fort rempart des états, base inébranlable îles mœurs, frein nécessaire de toutes les passions , effroi de l'injuste oppresseur, espérance dernière et consolation unique de la vertu malheureuse !
VIE RELIGIEUSE DE DESCARTES
Ce titre annonce que nous ne nous proposons point de donner la vie entière de Descartes. M. Baillet en a donné une qui est entre les mains de tout le monde , et où il n'a rien oublié de tout ce qui appartient aux actions de ce grand philosophe. C'est même une trop grande abondance de faits; ce sont des détails poussés peut-être trop loin , qui forment le principal des défauts que les adversaires de l'auteur ont reprochés à cet ouvrage, défaut qui n'en était point aux yeuxdeBayle, ce critique si habile ; sans doute parce que rien de ce qui appartient à un aussi grand homme que Descartes, et qui contribue à le faire mieux connaître, ne peut être censé mimilieux; défaut, au reste, qui a totalement disparu dans l'abrégé que M. Baillet a donné lui-même de la grande vie.
Nous nous sommes donc, borné à rassembler les traits de la vie de Descartes, qui manifestent le philosophe religieux et pieux. Ces traits, ajoutés à bien d'autres qui sont disséminés dans ses écrits, et qui se représenteront encore dans le cours de notre ouvrage, prouveront jusqu'à l'évidence que, si Descartes a été le plus grand philosophe, le génie le
plus hardi, et si nous pouvons nous servir de cette expression, le génie le plus créateur des derniers siècles, il a été aussi le plus religieux.
René Descartes naquit à La Haye, petit? ville de Touraine, le 31 mars 1593, dans la septième année du règne de Henri IV. Il n'était encore âgé que rie huit ans , lorsque son père, gentilhomme d'une des plus anciennes maisons de la Touraine, et conseiller au parlement de tiennes, l'envoya eu pension au collège, qui venait d'être fondé celte même année à La Flèche, pour y commencer le cours de ses études. La direction de cet établissement, le plus magnifique en son genre et le plus célèbre peut-être qui ait jamais existé, avait été confiée par Henri IV aux jésuites. On sait que ces religieux n'avaient pas moins de zèle et de capacité pour former les mœurs de leurs élèves que pour cultiver leurs talents. Ils ne s'étaient même livrés à l'étude des lettres, et chargés de la direction des collèges, que pour avoir l'occasion et la facilité de préserver les jeunes gens de la corruption si ordinaire à leur âge, et de jeter dans leurs cœurs les semences de la religion et de la
piélé. Le jeune Descaries demeura huit ans et demi dans celle excellente école. La satisfaction extraordinaire qu'il donna à ses maîtres, le tendre intérêt que ceux-ci lui témoignèrent dans tous les temps prouvent qu'il à* ait rempli avec fidélité tous ses devoirs, et qu'il n'avait pas moins profité de leurs exhortations à la vertu que de leurs leçons sur les sciences. Aussi conserva-t-i! pour eux , jusqu'à la fin de ses jours, une reconnaissance, un respect et une docilité qui honoraient égalemenl les maîtres et le disciple.
Quand la nouvelle philosophie de Descartes éclata, un jésuite, qui professait dans le collège de Paris, l'attaqua vivement. Descartes crut qu'il aurait à combattre tout le corps des jésuites; il se trompa, la plupart de ces religieux se montrèrent favorables à celte philosophie; el il compta bientôt au nombre de ses amis ce même jésuite qui l'avait d'abord combattu avec une sorte d'emportement.
Descartes a\ait fini son cours de philosophie à l'âge de seize ans. Il sortit aiors^ du collège. S.i conduite, pendant les premières années qui suivirent sa sortie, répondit apparemment à l'éducation pieuse qu'il avait reçue, c'est-à-dire qu'elle fut régulière : mais nous n'avons sur ce point que de simples présomptions, et il n'est rien dans les historiens de sa vie, et dans les témoignages particuliers de ses amis, qui les appuie positivement , comme il n'est rien aussi qui les démente. On sait seulement que, conséquemment ans vues de ses parents qui désiraient lui procurer un établissement dans le monde, il rechercha une demoiselle d'un grand mérite, connue depuis dans le monde sous le nom de madame du Rosay : mais cette recherche,qui n'a\ail rien que de légitime, ne dura pas longtemps : et celte dame n'a point l'ait de difficulté d'avouer dans la suite que la philosophie avait eu plus de charmes qu'elle, pour M. Descartes, et que quoiqu'elle ne lui parût point laide , il lui avait dit pour toute galanterie, qu'il ne trouvait point de beautés comparables à celle de la vérité.
Mais dans l'année 1019. qui était la 2i< de son âge, sa vie nous fournit un trait qui est un indice bien sûr de la plus sincère et de la plus tendre piélé. 11 était en quartier d'hiver dans la Bavière, fort occupé de découvrir et de fixer le genre de vie ou d'étude qu'il lui convenait Oc suivre. Dans cet état d'incertitude et de perplexité, il recourut à Dieu ; il le pria de lui faire connaître sa volonté, et de vouloir bien Le conduire dans la recherche de la vérité. Il s'adressa ensuite à la sainte Vierge pour lui recommander cette affaire, qu'il regardait tomme la plus importante de sa vie : et, dans la vue de rendre cette bienheureuse mère de Dieu plus favorable à sa prière, il fit vœu de visiter l'église de Lorelle eu Italie. Dans les premiers jours du voyage qu'il entreprit po'.ir l'exécution de son vœu, son zèle le porta encore plus loin, et il promit à Dieu que dès qu'il serait arrivé à Venise, il poursuivrait à pied sa roule vers le terme de son voyage , et que si ses forces ne
lui permettaient pas ae supporter cette fatigue, il y suppléerait en prenant au moins l'extérieur le plus dévot et le plus humble. (Baillet, pag. 85). C'est Descailes lui-mênu qui nous apprend la précieuse anecdote de ce pèlerinage dans ses Olympiques , ouvrage qui est demeuré imparfait, et qui n'a point été imprimé, mais que Baillet, auteur île sa vie, avait eu sous les yeux. Descartes nous y apprend encore que son vœu, formé en 1G19, ne fut accompli qu'en 1621, parce que son voyage d'Italie fut différé jusqu'à celte époque. Il n'est point entré dans le détail des circonstances qui accompagnèrent cet acte de religion ( Ibid., page 120). Mais nous ne devons pas douter qu'elles n'aient été édifiantes et dignes des sentiments qui l'animaient lorsqu'il forma son vœu pour la première fois. De Lorelle il se rendit à Rome, autant pour y profiler de la grâce du jubilé de 25 ans, dont l'ouverture devait avoir lieu à la fin de la même année, que pour y contempler en philosophe cette foule immense qui devait y aborder de toutes les parties de l'F.urope catholique , et par conséquent le dispenser de voyager davantage pour connaître les hommes.
Il revint en France en 1625, et fixa alors pour toujours le genre de ses occupations, c'est-à-dire qu'il prit la résolution invariable de consacrer tout le cours de sa vie et toutes les forces de son âme à la recherche et à la défense de la vérité. Il n'était alors esclave d'aucune des passions qui dominent si communément les jeunes gens. 11 était même parfaitement guéri de l'inclination qu'il avait autrefois conçue pour le jeu. Le fond de piélé, que ses maîtres lui avaient inspiré à la Flèche, subsistait toujours, et il le faisait paraître dans les pratiques extérieures de la dévotion , aux devoirs de laquelle il était aussi fidèle que le commun des catholiques qui vivent moralement sans reproche. C'est l'observation de M. Baillet (page 132).
L'espérance de pouvoir s'occuper avec plus de tranquillité de la recherche de la vérité, l'engagea à s'éloigner de sa patrie, et à fixer son séjour dans le fond de la Hollande. Le lieu où il résida le plus longtemps fut Egmont [Ibid., page 300), et i! le préféra à tous les autres , parce que les catholiques y formaient le plus grand nombre des habitants, qu'ils étaient en possession d'une église, et qu'ils exerçaient leur religion publiquement et avec une parfaite liberté. Le voisinage dequelques piètres catholiques très-estimables, et la facilité de communiquer avec eux, influa encore dans le choix de cette résidence. En arrivant en Hollande , il s'était établi à Francker; et nous remarquons encore que ce qui lui avait fait préférer te séjour de celte petite ville, c'est qu'on y disait la messe avec surile.
Fidèle aux principes et aux devoirs de l'Eglise catholique, il évitait avec soin toute communication avec les protestants dans leurs exercices religieux. Le P. Mersenne lui ayant écrit que le bruit s'était répandu qu'il assistait aux sermons des calvinistes,