‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 242 sur 454 · SIMPLICITE DE LAME · texte numérisé non relu

SIMPLICITE DE LAME

J. — Distinction de l'âme et du corps.

(Médit, vi, p. 81. principes delaPhilos., p. 7.)

Toutes les choses que je conçois clairement et distinctement, peuvent être produites par Dieu telles que je les conçois; il suffit donc que je puisse concevoir clairement et distinctement une chose sans une autre, pour être certain que l'une est distincte ou différente «le l'autre, parce qu'elles peuvent être mises séporement au moins par la toute-puissance

de Dieu; et il n'importe par quelle puissance cette séparation se fasse, pour être obligé à les juger différentes : et par conséquent, de cela même que je connais avec certitude que j'existe, et que cependant je ne remarque point que rien n'appartient nécessairement à ma nature ou à mon essence, sinon que je suis une chose qui pense, je conclus forbien que mon essence consite en cela seul que je suis une chose qui pense, ou une substance dont toute l'essence ou la nature n'est

que de penser. Et quoique peut-être, ou plutôt certainement, j'aie un corps auquel je suis très-étroiteinent conjoint, néanmoins parce que d'un côté j'ai une claire et distincte idée de moi-même, en tant que je suis seulement une chose qui pense et non étendue et que d'un autre j'ai une idée distincte du corps, en tant qu'il est seulement une chose étendue et qui ne pense point, il est certain que moi, c'est-à-dire mon âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement et véritablement distincte de mon corps, et qu'elle peut être ou exister sans lui.

Cette vérité sera encore plus constante, si nous prouvons que la connaissance que hous avons de notre pensée, précède celle que nous avons du corps, qu'elle est incomparablement plus évidente , et telle que, quoique le corps ne fût point, nous aurions raison de conclure qu'elle ne laisserait pas d'être tout ce qu'elle est : or, pour le prou- Ter, nous remarquerons qu'il est manifeste, par une lumière qui est naturellement dans nos âmes, que le néant n'a aucunes qualités ni propriétés qui lui soient affectées, et qu'où nous en apercevons quelques-unes, il doit se trouver nécessairement une chose ou substance dont elles dépendent ; cette même lumière nous montre aussi que nous connaissons d'autant mieux une chose ou substance, que nous remarquons en elle plus de propriétés. Or il est certain que nous en remarquons beaucoup plus en notre pensée qu'en aucune autre chose, parce qu'il n'y a rien qui nous excite à connaître quelque chose que ce soit, qui ne nous porte encore plus certainement à connaître notre pensée. Par exemple, si je me persuade qu'il y aune terre, à cause que je la touche ou que je la vois, de cela même, par une raison encore plus forte, je dois être persuadé que ma pensée est ou existe; parce qu'il peut se faire que je pense toucher la terre, quoiqu'il n'y ait peut-être aucune terre au monde, et qu'il n'est pas possible que moi, c'est-à-dire mon âme, ne soit rien pendant qu'elle a cette pensée. Nous pouvons conclure de même de toutes les autres choses qui nous viennent en la pensée, c'est-à-dire que nous, qui les pensons, existons, quoiqu'elles soient peutêtre fausses, ou qu'elles n'aient aucune existence.

Ceux qui n'ont pas philosophé par ordre ont eu d'autres opinions sur ce sujet, parce qu'ils n'ont jamais distingué assez soigneusement leur âme, ou ce qui pense, d'avec le corps, ou ce qui est étendu en longueur, largeur et profondeur. Car, quoiqu'ils ne fissent point difficulté de cro;re qu'ils étaient dans le monde, et qu'ils en eussent une assurance plus grande que d'aucune autre chose , néanmoins, comme ils n'ont pas pris garde que par eux, lorsqu'il était question d'une certitude métaphysique , ils devaient entendre seulement leur pensée ; et qu'au contraire ils ont mieux aimé croire que c'était leur corps qu'ils voyaient de leurs yeux , qu'ils touchaient de leurs mains , et auquel ils attribuaient mal à propos la faculté de sentir, ils

n'ont pas connu distinctement la nature de leur âme (1).

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