IV. — Conformité de la philosophie de Descartes avec la foi
(T. il, lett. lxxxiii. Médit. Lett. au père Dinet, p. 577, 597.)
La principale raison qui fait que vos confrères (il écrit à un jésuite) rejettent fort soigneusement toutes sortes de nouveautés ea matière de philosophie, est la crainte qu'ils ont qu'elles ne causent aussi quelque changement en la théologie ; mais je veux ici particulièrement vous avertir qu'il n'y a rien du tout à craindre de ce côlé là pour les miennes, et que j'ai sujet de rendre grâces à Dieu de ce que les opinions qui m'ont semblé les plus vraies dans la physique, par la considération des causes naturelles, ont toujours été celles qui s'accordent le mieux de toutes 4VCC les mystères de la religion, comme j'es-
(t) Destaries n'est enlré dans aucun de ces ouvrages en preuve de celte conformité ; mais M. de Cordemoy y a suppléé abondamment. Cet illustre savant, choisi par M. Bossue! pour concourir avec lui, sous le litre de lecteur, à l'éducaiion de M. le Dauphin, a écrit au célèbre P. Cossart, Jésuite, une très-longue lettre, dont l'objet est de montrer. que ce que Descaries a écrit du système du monde, et de l'âme des bêtes, semble être tiré du premier chapitre de la Genèse. Nous invitons nos lecteurs à lire celle lettre vraiment intéressante; elle leur offrira plusieurs traits également honorables et au grand génie el à la profonde religion de Descartes. Il parait dans toute sa conduite, dit M. de Cordemoy, qu'il n'aurait pas voulu, pour toute la science du monde, et pour toute la gloire qui en peut revenir, courir le hasard, je ne dis pas d'un anathème, mais de la moindre censure ( Œuvres de Cordem., p. 101 1.
On pourrait objecter a Descartes, c que la conforraa- « lion du monde, dans son système, différait en qnelc ques points delà formation du monde dans le récit « de M(iî-e. Moïse fail créer la lerre, les eaux, les t parties célestes, puis la lumière et le reste ; en « sorle que, quand le soleil a élé formé, la lerre était « déjà enrichie de fruits et parée de fleurs; au lieu ( que M. Descartes fait le soleil cause non seulement
< des fruits el des fleurs, mais encore de l'assemblage « de plusieurs parties assez intérieures de la terre., i 11 ne la l'ail même former (pie longtemps après le i soleil, quoique l'Ecriture marque qu'elle a été for-
< niée auparavant. >
Voici la manière intéressante dont M. de Cordemoy répond à celte objection :
t 11 faut prendre garde à deux choses. La prec mière, que M. Descarles lui même a dit que son i hypotl èse élail fausse, en ce qu'il suppose que la i Formation de chacun de ces êlres s'est fa i le suc- « cessivemenl, et qu'il assure que celle manière i étant peu convenable à Dieu, il faut croire que sa i toute-puissance a mis chaque chose dans létal le i plus parfait où elle pouvait êlre, dès le premier
< moment de sa production.
i La seconde, que M. Descaries n'a dû, comme phii losophe, expliquer que la raison pour laquelle les « choses se conservent comme elles sont, et les effets i différents que nous admirons maintenant en la na- « lure. Or, comme il est certain que les choses se coni servent naturellement par le même moyen qui les a
< produiies, il élail nécessaire, pour éprouver si les « lois qu'il suppose que la nature suit pour se con-
< server sont véritables, qu'il examinât si ces mêmes t lois eussent pu la disposer comme elle est. Et « trouvant que, selon l'histoire de Moïse niême.quoi-
< que le soleil ait élé formé depuis la terre, c'est
< néanmoins par le soleil que Dieu conserve la lerre
< comme elle rfst maintenant, puisque sa chaleur est i cause de louies les productions et de tous les chan-
< gements qui arrivent en elle ; il fallait que M Dcsi cartes montrât que ce même soleil aurait pu la i meure en l'état où nous la voyons, si Dieu ne l'y
< avait mise en un instant par sa toute-puissance.
t A la vérité, la manière dont M. Descaries décrit
< que le soleil a disposé la terre, est successive ; ce
< qu'il avoue, ainsi que je l'ai déjà remarqué , être"
< peu convenable à Dieu quand il produit. Mais enfin' t comme ce que Dieu fait en conservant le monde, i est successif, el qu'il le doit êlre, afin que chaqne t chose ail une certaine durée, il a élé à propos que
< noire philosophe examinai si les principes qu'il « établissait, pour rendre raison de la durée de ions « les êtres naturels, auraient pu les produire parsuc- « cession de temps ; ce qu'il a exécuté avec une jus- « lesse qui tue parai! incomparable. Ainsi, M'. Des.-.
Une vérité ne peut jamais être contraire à une vérité. Ce serait donc une espèce d'impiété d'appréhender que les vérités découvertes en philosophie, fussent contraires à celles de la foi. Or j'avance hardiment que notre religion ne nous enseigne rien qui ne puisse s'expliquer aussi facilement et -même avec plus de facilité, suivant mes principes, que suivant ceux qui sont communément reçus ; et il me semble en avoir déjà donné une assez belle preuve vers la fin de ma réponse aux quatrièmes objections, sur une question où l'on a ordinairement plus de peine à faire accorder la philosophie avec la théologie (lu transsubstantiation). Je serais encore prêt à faire la même chose sur toutes les autres questions, s'il en était besoin...
Voëtius, théologien protestant, prétend, il est vrai, que de ma philosophie suivent quelques opinions contraires à la vraie théologie; c'est une accusation entièrement fausse et injurieuse. Je ne veux point me servir ici de cette exception, que je ne tiens point sa théologie pour vraie et orthodoxe ; je n'ai jamais méprisé personne pour n'être pas de même sentiment que moi , principalement touchant les choses de la foi, parce que je sais que la foi est un don de Dieu ; au contraire , je chéris et honore plusieurs théologiens et prédicateurs qui professent la même religion que lui. Mais puisque je ne traite dans ma philosophie que des choses qui sont connues clairement par la lumière naturelle, elles ne sauraient être contraires à la théologie de personne, à moins que rVtc théologie ne fût elle-même manifestement opposée à la lumière de la raison: ce que je sais que personne n'avouera de la théologie dont il fait profession.
t caries n'a rien fait en cela qui soit contraire au « dessein de Moïse.
€ Ce prophète savait que c'est par le soleil que « Dieu conserve la terre et les èlres naturels, ilu i moins ceux qui sont les plus proches de nous. • Mais de peur qu'on ne crût que cet astre l'ill la « cause de tout. Moïse a voulu précisément que l'on t sût que la lumière, qui est celle de toutes les créa- « tures qui dépend le plus du soleil, a été faite avant « lui : et cela était nécessaire, pour marquer à ceux < qui sauraient ces merveilles, que Dieu les a toutes « opérées par sa seule volonté, et que s'il les con- « serve maintenant avec une espèce de dépendance f entreelles.héanmoinsellcsnesedoivenlnil'èire.ni la « conservation les unes aux autres, mais à Dieu seul. I « De son côlé, M. Descaries, qui avait à expliquer « cette correspondance, que Dieu a mise entre les « êtres naturels, et qui devait rendre raison, par le « soleil, de tout ce qui se l'ait dans la partie du inonde « qui nous est la plus connue, ne pouvait mieux nous i l'aire entendre combien le soleil est bien disposé « par la première puissance à entretenir l'état naïu- € rel de tout ce que nous voyons, qu'en montrant « que, suivant celle môme disposition, le soleil aurait « pu mettre, par succession de temps, noire monde « en l'état où il est, s'il n'avait élé plus à propos de « former loutes les créatures dans un ordre contraire « à celui qu'exigeait la dépendance qui est maintenant « entre elles, et de former chacun des êtres d'une mai nière qui lit connaître que, comme railleur du « monde n'avait eu besoin de rien pour lotit faire, il i n'avait pas besoin de temps pour produire aucune « d«s choses que nous admirons, i