‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 25 sur 454 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Les personnes les plus élevées en grâce doivent toujours craindre de tomber.

Avis aux Carmélites.

Peut-il y avoir quelque sûreté de conscience en ce monde? Ohl que cette vie est misérable, d'être ainsi obligé, comme ceux qui ont toujours les ennemis à leurs portes, d'avoir sans cesse les armes à la main pour se garantir de surprises ! Mon Dieu et mon tout! comment voulez-vous que nous aimions une vie. pleine de tant de misères, et que nous ne désirions et ne vous demandions pas que vous nous fassiez la grâce de nous en tirer , si ce n'est que nous puissions espérer de la perdre pour vous, ou de l'employer tout entière pour votre service, et surtout d'être assurés que nous accomplissons votre volonté ? Car, à 7noins de cela, ne devons-nous pas dire avec saint Thomas : « Mourons avec lui ? » Et n'est-ce pas mourir plusieurs fois au lieu d'une seule . que de vivre sans vous et dans cette appréhension de pouvoir être pour jamais séparé de vous? Au milieu de tant de craintes, quel contentement peut avoir celui qui n'en connaît point d'autre que d'être agréable à son Dieu, puisque l'on a vu ton> ber dans tant de grands péchés des personnes qui, menant une vie sainte , étaient dans ces craintes et de plus grandes encore? Et qui nous assure que , si nous tombons , Dieu nous donnera la main pour nous relever et pour nous faire faire pénitence ? j'entends par un secours particulier.

Cette pensée ne se présente jamais à mon esprit, que je ne me trouve dans une extrême frayeur; et elle s'y présente si souvent, que je tremble, en écrivant ceci. Je ne sais ni comment je le puis écrire, ni comment je puis vivre. Je vous conjure, mes tilles, de demander à Notre-Seigneur de me faire la grâce qu'il vive toujours en moi, et de lui demander pardon pour cette misérable créature. Il sait que je n'attends rien que de sa bonté; que je ne puis sans elle cesser d'être ce que je suis, et que c'est à elle que j'ai recours et aux mérites de son Fils et de sa très-sainte Mère, dont, tout indigne que je suis, j'ai l'honneur, comme vous, de porter l'habit. Louez Dieu, mes tilles, de ce que mes imperfections ne doivent point vous faire de honte, puisqu'elles ne vous empêchent pas d'être les véritables filles de cette Reine des anges. Efforcez-vous d'imiter ses actions, admirez sa grandeur, et considérez quel est le bonheur de l'avoir pour protectrice, puisque mes péchés et ma malice n'ont point terni l'éclat de ce saint ordre. J'ai néanmoins un avis important à vous donner, c'est de ne vous pas croire en assurance , quoique vous ayez une telle mère, et soyez aussi bonnes que vous l'êtes. Remettez-vous devant les yeux l'exernplede Divid et de Salomon : ne vous fiez point en votre retraite, en votre pénitence, en vos communications avec Dieu, en vos continuels exercices d'oraison, en votre sépara-

tion des choses du monde, et en ce qu'il paraît même que vous en avez de l'horreur Tout cela est bon, mais ne suffit pas, comme je l'ai dit, pour vous ôter tout sujet de craindre ; et vous devez graver ce verset dans votre mémoire, et le méditer souvent; Heureux celui qui craint le Seigneur.

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