‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 26 sur 454 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

// est des personnes que de petites attaches arrêtent dans le chemin de la perfection. Conseils que leur donne la sainte.

Si une personne riche, qui n'a ni enfants ni héritiers, vient à souffrir quelque perte qui n'empêche pas qu'il ne lui reste encore plus de bien qu'elle n'en a besoin pour entretenir honnêtement sa maison, et que cependant cela ne l'inquiète pas moins que si elle n'avait pas seulement du pain, comment Notre-Seigneur pourra-t-il lui ordonner de tout quitter pour l'amour de lui ? Elle dira peut-être que l'affliction qu'elle a de cette perte, vient de ce qu'elle voudrait pouvoir faire du bien aux pauvres ; mais je suis persuadée que Dieu demande plutôt de nous que nous nous soumettions à ce qu'il fait, et que par celte conformité à sa volonté, nous procurions la paix à nos âmes, plutôt que cette charité pour les pauvres.

Une autre personne aura plus de bien qu'il ne lui en faut pour sa subsistance, et il s'offre une occasion de l'augmenter : si c'est par un don qu'on veut lui faire, à la bonne heure ; mais travailler pour cela, et après l'avoir eu, s'efforcer d'en acquérir encore davantage, quelque bonne intention qu'elle ait (car parlant, comme je fais.de personnes d'oraison et de vertu, on doit croire qu'elle l'a bonne), elle ne doit point prétendre d'arriver par ce chemin à une sublime perfection. Il en est de même, pour peu que l'on méprise ces personnes, et que l'on touche à leur honneur, il leur en reste une inquiétude dont elles ont peine à revenir.

Il vous semblera peut-être, mes sœurs, que ceci est hors de propos, puisque rien de semblable ne se passe parmi nous. Nous n'avons point de bien, nous n'en désirons point et nous n'en recherchons point : personne ne nous offense, et ainsi ces comparaisons n'ont point de rapport à notre éiat. J'en demeure d'accord ; mais cela n'empêche pas que l'on n'en puisse tirer plusieurs conséquences utiles, qu'il n'est pas besoin de marquer ici en particulier, et qui vous aideront à connaître si vous êtes entièrement détachées de l'affection des choses auxquelles vous avez renoncé en quittant le monde,, puisqu'il s'offre assez de petites occasions de l'éprouver, et de vous faire voir si vous êtes maîtresses de vos passions. Car, croyezinoi, la perfection ne consiste pas à porter un habit de religieuse, mais à pratiquer les vertus, à assujettir en toutes choses notre volonté à celle de Dieu, et à la prendre pour règle de la conduite de notre vie. Puisque nous ne sommes point encore arrivées jus-

Bê

qu'à ce degré de vertu, humilions-nous , mes Allés. L'humilité est un remède infaillible pour guérir nos plaies ; et quoique Notre-Seigneur, qui est notre divin médecin, tarde à venir, ne doutez point qu'il ne vienne et ne nous guérisse.

Les pénitences que font ces personnes dont je viens de parler, sont aussi réglées et aussi compassées que leur vie, qu'elles désirent fort de conserver pour servir Notre-Seigneur. Ainsi elles pratiquent les mortifications avec une grande discrétion , de peur de nuire à leur santé; et l'on ne doit point craindre qu'elles se tuent, tant leur raison est toujours la maîtresse, sans que leur amour pour Dieu les fasse passer pardessus les considérations qu'elle leur représente, pour ne se point laisser emporter à des austérités excessives. Mais je voudrais, au contraire, que nous nous servissions de notre raison pour ne nous pas contenter de servir Dieu en cette manière, et pour ne pas demeurer toujours ainsi en le même état, sans jamais arriver où ce chemin doit nous conduire, quoique nous imaginions marcher toujours avec peine. Vous semblerait-il, mes filles, que ce fût agir sagement, si, entreprenant un voyage qui peut se faire en huit jours, on y employait un an, en souffrant continuellement, durant ce temps, les mêmes incommodités, des mauvais gîtes, des mauvais chemins, de la pluie et de la neige, outre le danger d'être mordu par les serpents qui s'y rencontrent?

Je ne pourrais en rapporter que trop de preuves; et je crains bien de n'avoir pas moi-même [tassé par-dessus ces fausses raisons que notre raison nous représente pour nous empêcher de nous avancer : ainsi cette dangereuse discrétion nous fait tout appréhender, nous fait tout craindre. Je vous conjure, mes sœurs , par votre amour pour Noire-Seigneur, de remettre entre ses mains votre raison et vos craintes, de vous élever au-dessus de la faiblesse de la nature , d'abandonner le soin de ce misérable corps à ceux que Dieu a établis pour veiller sur notre conduite, et de ne penser qu'à marcher sans cesse avec courage pour jouir enfin du bonheur de voir notre Sauveur et notre Dieu. Car, quoique dans une vie aussi austère qu'est la nôtre, tous les soins que vous pourriez prendre de flatter votre corps pour conserver votre santé, vous seraient assez inutiles ; ils ne laisseraient pas de nuire à la santé de vos âmes. Je sais bien que les austérités corporelles sont les moins considérables, et que tout consiste, comme je l'ai dit, à marcher avec grande humilité. Nous devons donc toujours croire que nous n'avons encore fait que peu de chemin, que nos sœurs, au contraire, en ont beaucoup fait ; et non-seulement désirer d'être considérées comme les plus imparfaites, mais faire tout ce qui peut dépendre de nous , afin que l'on en soit persuadé. Cette disposition est trèsexcellente, et sans elle nous n'avancerons jamais, parce que ne nous étant pas encore dépouillées de nous-mêmes , nous serons

sans cesse chargées du poids de notre misère.

Il me paraît encore très-important pour ceux à qui Notre-Seigneur fait la grâce de désirer s'élever encore plus haut, de travailler extrêmement à obéir avec promptitude ; et quoiqu'ils ne soient ni religieux ni religieuses, il leur sera très-avantageux d'avoir, comme font plusieurs, quelqu'un à qui ils se soumettent, afin de ne faire en quoi que ce soit leur volonté propre, qui est ce qui nous cause d'ordinaire le plus dédommage, et de ne point chercher des personnes de leur humeur, qui les flattent, au lieu de tâcher à les détromper de la vanité des choses du monde, dont il nous importe tant d'être instruites par ceux qui la connaissent.

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