M. EMERY
son , je ne doute point que les plus pauvres et les plus disgraciés de la fortune ou lie lj nature, ne puissent être entièrement contents et satisfaits aussi bien que les aulr-s , | quoiqu'ils ne jouissent pas de tant de biens : et ce n'est que de cette sorte de contentement dont il est ici question; car puisque l'autre n'est aucunement en notre pouvoir, la recherche en serait superflue.
Or, il me semble que chacun peut se rendre content par lui-même et sans rien attendre d'ailleurs, pour vu seulement qu'il observe trois choses auxquelles se rapportent les trois règles de morale que j'ai insérées dans le Discours de ta Méthode.
La première est qu'il tâche toujours de se servir le mieux qu'il lui est possible de son esprit, pour connaître ce qu'il doit faire ou ne pas faire, en toutes les circonstances de la vie.
La seconde est qu'il ait une ferme et constante résolution d'exécuter tout ce que sa raison lui conseillera, sans que ses passions ou ses inclinations l'en détournent; et c'est la fermeté de cette résolution que je crois devoir être prise pour la vertu, quoique je ne sache point que personne l'ait jamais ainsi expliquée; mais on l'a divisée en plusieurs espèces , à qui l'on a donné divers noms , à raison des divers objets auxquels elle s'étend.
La troisième, qu'il considère que , pendant qu'il se conduit ainsi autant qu il peut selon la raison, tous les biens qu'il ne possède point sont aussi entièrement hors de son pouvoir les uns que les autres , et que par ce moyen il s'accoutume à ne les point désirer; car il n'y a que le désir et le regret ou le repentir qu> puissent nous erapêcher d'être contents. Mais si nous faisons toujours ce que nous dicte notre raison, nous n'aurons jamais aucun sujet rie nous repentir, quoique les événements nous fissent voir dans la suite que nous nous sommes trompés; parce que, si nous nous sommes trompés, ce n'est point par notre faute. Pourquoi ne désironsnous point d'avoir, par exemple, plus de bras ou plus de langues que nous n'en avons, tandis que nous désirons d'avoir plus de santé ou plus de richesses? c'est seulement parce que nous nous imaginons que ces choses-ci pourraient être acquises par notre conduite, ou bien qu'elles sont dues à notre nature, et qu'il n'en est pas de même des autres. Nous pouvons nous désabuser de cette fausse opinion en considérant que, puisque nous avons toujours suivi !e conseil de notre raison, nous n'avons rien omis de ce qui était en notre pouvoir, et que les maladies et les infortunes ne sont pas moins naturelles à l'homme que les prospérités et la santé. Au reste, toutes sortes de désirs ne sont pas incompatibles avec la béatitude; il n'y a de tels que ceux qui sont accompagnés d'impatience et dû tristesse. Il n'est pas nécessaire non plus que notre raison ne se trompe point, il suffit que notre conscience nous témoigne que nous n'avons jamais manqué de résolution et de vertu pour exécuter toutes
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les choses que nous avons jugées être les meilleures; et *insi, la vertu seule est suftisante pour nous rendre contents en cette vie. Mais néanmoins, parce que notre vertu, lorsqu'elle n'est pas assez éclairée par l'entendement, peut être fausse, c'est-à-dire, parce que la résolution et la volonté de bien faire peut, nous porter à des choses mauvaises quand nous les croyons bonnes , le contentement qui en revient n'est pas solide; et parce qu'on oppose ordinairement celte vertu aux plaisirs, aux appétits et aux passions, elle est très - difficile à mettre en pratique; au lieu que le droit usage de la raison, donnant une vraie connaissance du bien, empêche que la vertu ne soit fausse; et môme, en la conciliant avec les plaisirs licites, il en rend l'usage si aisé, cl en nous faisant connaître la condition de notre nature, il borne tellement nos désirs , qu'il faut avouer que la plus grande félicité de l'homme dépend de ce droit usage de la raison ; et par conséquent que l'étude qui sert à l'acquérir est la plus utile de toutes les occupations, comme elle est aussi sans doute la plus agréable et la plus douce. Il suit de là, ce me semble, que Sénèque eût dû nous enseigner quelles ..jnt toutes les principales vérités dont la connaissance est requise pour faciliter l'usage de la vertu , régler nos désirs et nos passions, et jouir ainsi de la béatitude naturelle : ce qui aurait rendu son livre le meilleur et le plus utile qu'un philosophe païen ait pu écrire.
III. — Comment Sc'nè(/ue Imite la question du souverain bien et de la béatitude.
(Tom. i, lettre y.)
J'ai dit précédemment ce qu'il me semblait que Sénèque eût dû traiter en son livre ; j examinerai maintenant ce qu'il y traite. Je n'y remarque en général que trois choses : la première est qu'il lâche d'expliquer ce que c'est que le souverain bien, cl qu'il en donne diverses définitions; la seconde, qu'il dispute contre l'opinion d'Epicure; et la troisième, qu'il répond à ceux qui objectent aux philosophes qu'ils ne vivent pas selon les règles qu'ils prescrivent. Mais afin de voir plus particulièrement comment il traite ces choses , je m'arrêterai un peu sur chacun de ses chapitres.
Dans le premier, il reprend ceux qui suivent la coutume et l'exemple plutôt que la raison : Nunquam de vild judicatur, dit-il, semper creditur;i\ approuve bien pourtant qu'on prenne conseil de ceux qu'on croit être les plus sages , mais il veut qu'on use aussi de son propre jugement pour examiner leurs opinions; en quoi je suis fort de son avis. Car, quoique plusieurs ne soient pas capables de trouver d'eux-mêmes le droit chemin, il y en a peu cependant qui ne puissent assez le reconnaître lorsqu'il leur est clairement montré par quelque autre. Quoi qu'il en soit, on a sujet d'être satisfait eu sa conscience, et d'être assuré que les opinions que l'on a touchant la morale sont 1rs meil-