TES. - SU II LA MORALE
requise pour être toujours disposé à bien juger; car puisque nous ne pouvons être continuellement attentifs à une même chose, quelque claires et évidentes qu'aient élé les raisons qui nous ont persuadé ci -devant une vérité, nous pouvons ensuite être détournés de la croire par de fausses apparences, à moins que, par une longue et fréquente méditation, nous l'ayons tellement imprimée en notre esprit, qu'elle soit tournée en habitude ; et dans ce sens on a raison , dans l'école , de dire que les \erlus sont des habitudes ; et en effet on ne pèche guère faute d'avoir en théorie la connaissance de ce qu'on doit faire, mais seulement faute de l'avoir en pratique, c'est-à-dire faute d'avoir une ferme habitude de le croire. Et parce que, pendant que j'examine ici ces vérités, j'en augmente aussi en moi l'habitude, j'ai une obligation particulière à la princesse (il écrit à la princesse Palatine) qui permet que je l'en entretienne, et il n'y a rien en quoi j'estime mon loisir mieux employé.
VII. — La béatitude ne drit pas être fondée sur notre ignorance.
(Tome i", Lrlt. vin.)
Je me suis quelquefois proposé un doute, savoir, s'il est mieux d'être gai et content. en imaginant les biens qu'on possède plus grands et plus esliinables qu'ils ne sont en effet, et en ignorant, ou ne s'arrêtant pas à considérer ceux qui manquent, que d'avoir plus d'attention et de capacité pour connaître la juste valeur des uns et des autres, et si on en devient plus Iriste.
Si je pensais que le souverain bien fût la joie, je ne douterais point qu'on ne dut lâcher de se rendre joyeux à quelque prix que ce pût être, et j'approuverais la brutalité de ceux qui noient leurs déplaisirs dans le vin , ou qui les étourdissent avec du tabac. Mais je dislingue entre le souverain bien , qui consiste dans l'exercice de la vertu, ou ice qui est le même) en la possession de toutes les perfections dont l'acquisition dépend de notre libre arbitre, et la satislaction d'esprit qui suit de cette acquisition. C'est pourquoi, voyant que c'est une plus grande perfection de connaître la vérité, quoique même elle soit à notre désavantage, que de l'ignorer, j'avoue qu'il vaut mieux êlre moins gai, et avoir plus de connaissance. Aussi n'est-ce pas toujours lorsqu'on a le plus de gaité, qu'on a l'esprit plus satisfait : au contraire , les grandes joies sont ordinairement mornes et sérieuses, et il n'y a que les médiocres et passagères qui soient accompagnées du ris. Ainsi je n'approuve point qu on lâche de se tromper en se repaissant de fausses imaginations ; car tout le plaisir qui en revient ne peut loucher, pour ainsi dire, que la superficie de l'âme, laquelle sent cependant une amertume intérieure en s'apercevant qu'il» sont faux. Et quand il pourrait arriver qu'elle fût si continuellement occupée ailleurs, que jamais elle ne s'en aperçût, on nt jouirait pas pour cela de la béatitude dont il
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e<t question, parce que cette béatitude doit dépendre de notre conduite, et que l'autre ne viendrait que de la fortune. Mais lorsqu'on peut avoir diverses considérations également vraies, dont les unes nous portent à être contents, elles autres au contraire nous en empêchent, il me semble que la prudence veut que nous nous arrêtions principalement à celles qui nous donnent de la satisfaction : et même, presque toutes les choses du monde étant telles, qu'on les peut regarder de quelque côté qui les fait paraître bonnes, et de quelque autre qui fait qu'on y remarque des défauts, je crois que, si l'on doit user de son adresse en quelque chose, c'est principalement à les savoir regarder du biais qui les fait paraître à notre avantage, pourvu que ce soit sans nous tromper... Ajoutons qu'on n'a point sujet de se repentir lorsqu'on a fait ce qu'on a jugé être le meilleur, dans le temps où on a dû se résoudre à l'exécution, ainsi que nous l'avons déjà observé, quoique, dans la suite, en y pensant avec plus de loisir, on juge s'être trompé ; mais on devrait plutôt se repentir si on avait fait quelque chose contre sa conscience, quoiqu'on reconnût, après, avoir mieux fait qu'on n'avait peusé; car nous n'avons à répondre que de nos pensées, et la nature de l'homme n'est pas de tout savoir, ni de juger toujours aussi bien sur-le-champ que lorsqu'il a beaucoup de temps à délibérer.
VIII. — Préférence du bien public au bien particulier, avantageuse à chaque particulier.
(Tome i", Lett. vm et r.)
Ceux qui rapportent tout à eux-mêmes , ont-ils plus de raison que ceux qui se tourmentent trop pour les autres? Je ne le crois pas ; car si nous ne pensions qu'à nous seul-, nous ne pourrions jouir que des biens qui nous sont particuliers-, au lieu que si nous nous considérons comme parties de quelque autre corps, nous participons aussi aux biens qui lui sont communs, sans être privés pour cela d'aucun de ceux qui nous sont propres. Nous ne parlicipons pas de la même manière aux maux : car, selon la philosophie, le mal n'est rien de réel, il est seulement une privalion ; et lorsque nous nous attristons à cause de quelque mal qui arrive à nos amis, nous ne participons point pour cela au défaut dans lequel consiste ce mal ; qui lque tristesse même ou quelque peine que nous ayons en telle occasion , elle ne saurait être aussi grande qu'est la satisfaction intérieure qui accompagne toujours les bonnes actions , et principalement celles qui pro;èdent d'une pure affection pour autrui, qu'on ne rapporte point à soi-même, c'est-à-dire à la vertu chrétienne qu'on nomme charité. Ainsi l'on peut, même en pleurant et en prenant beaucoup de peine, avoir plus de. plaisir que lorsqu'on ril et qu'on se repose (lj.
(1) 11 csi aisé de prouver que ce plaisir de l'âme , dans lequel consiste la béatitude, n'est pas inséparable de la gailé cl de l'aise du corps, tant par l'exemple des tragédies , qui nous plaisent d'autant plus
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La raison qui me fait croire que ceux qui ne font rien que pour leur utilité particulière, doivent, aussi bien que les autres, travailler pour autrui, et tâcher de faire plaisir à un chacun, autant qu'il est en leur pouvoir , s'ils veulent user de prudence, est, qu'on voit ordinairement arriver que ceux qui sont estimés officieux et prompts à faire plaisir, reçoivent aussi quantité de bons offices des autres, même de ceux qu'ils n'ont jamais obligés, lesquels ils ne recevraient pas si on les croyait d'aulre humeur ; et que les peines qu'ils ont à faire plaisir ne sont point aussi grandes que les commodités que leur donne l'amitié de ceux qui les connaissent : car on n'attend de nous que les offices que nous pouvons rendre commodément , et nous n'en attendons pas davantage des autres; mais il arrive souvent que ce qui leur coûte peu , nous profile beaucoup , et même nous peut importer de la vie. 11 est vrai qu'on perd quelquefois sa peine en faisant bien , et, au contraire, qu'on gagne à mal faire; mais cela ne peul changer la règle de la prudence , laquelle ne se rapporte qu'aux choses qui arrivent le plus souvent. Et pour moi , la maxime que j'ai le plus observée, en toute la conduite de ma vie , a été de suivre seulement le grand chemin, et de croire que la principale finesse est de ne vouloir point du tout user de finesse. Les lois communes de la société, qui tendent toutes à se faire du bien les uns aux autres, ou du moins à ne se poinl faire de mal, sont, ce me semble, si bien établies , que quiconque les suit franchement, sans aucune dissimulation ni artifice, mène une vie beaucoup plus heureuse et plus assurée que ceux qui cherchent leur utilité par d'autres voies : à la vérité, ils réussissent quelquefois par l'ignorance des autres hommes , et par la faveur de la fortune ; mais il arrive bien plus souvent qu'ils y manquent, et que, pensant s'établir, ils se ruinent
J'avoue qu'il est difficile de mesurer exactement jusqu'où la raison ordonne quenous nous intéressions pour le public; mais aussi n'est-ce pas une chose en quoi il soit nécessaire d'être fort exact ; il suffit de satisfaire à sa conscience, et on peut en cela donner beaucoup à son inclination : car Dieu a tellement établi l'ordre des ch»ses, et uni les horrwnes ensemble d'une si étroite société, que, quoiqu'elles excitent en nous plus de tristesse, que par celui îles exercices du corps, comme la cliasse, le jeu delà paume, et autres semblables, qui ne laissent pas d'être agréables, encore qu'ils soient fort pénibles : on voit même (pie Souvent c'est la fatigue et la peine qui en augmente le plaisir; et la cause du conlenleinent que l'âme reçoit en ces exercices consiste en ce qu'ils lui font remarquer la forée, ou l'adresse, ou quelque autre perfection du corps auquel elle est jointe ; mais le contentement qu'elle a de pleurer, eu voyant représenter quelque action lamentable et funeste sur un théâtre, vient principe leiiient de ce qu'il lui semble qu'elle fait une action vertueuse ayant compassion des affligés ; cl généralement elle se plaît de sentir émouvoir en soi des passions, de quelque nalure qu'elles soient, HOUrvU qu'elle eu demeure maîtresse.
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que chacun rapportât tout à soi-même, et n'eût aucune charité pour les autres , il ne laisserait pas de s'employer ordinairement pour eux , en tout ce qui serait de son pouvoir, pourvu qu'il usât de prudence, principalement s'il vivait en un siècle où les mœurs ne fussent point corrompues. Et, outre cela, comme c'est une chose plus haute et plus glorieuse de faire du bien aux autres hommes , que de s'en procurer à soi-même, aussi ce sont les plus grandes âmes qui y ont le plus d'inclination et qui font le moins d'état des biens qu'elles possèdent; il n'y a que les faibles et basses qui s'estiment plus qu'elles ne doivent, et sont comme les petits vaisseaux que trois gouttes d'eau peuvent remplir. Je sais que votre altesse (il écrit à la princesse Palatine) n'est pas de ce nombre, et qu'au lieu qu'on ne peut inciter ces âmes basses à prendre de la peine pour autrui, qu'en leur faisant voir» qu'elles en retireront quelque profit pour elles-mêmes, il faut, pour l'intérêt de votre altesse, lui représenter qu'elle ne pourrait être utile pendant longtemps à ceux qu'elle affectionne, si elle se négligeait ellemême, et la prier d'avoir soin de sa santé.
ÎX. — Eclaircissement sur la balance des biens et des maux dans celle vie.
(Tome i, Lettre x.)
Je pense qu'il y a plus de biens que de maux dans cette vie : mais, pour concilier ce sentiment avec ce qu'on objecte touchant les incommodités de la vie , je distingue deux sortes de biens. Quand on considère l'idée du bien pour servir de rigle à nos actions, on le prend pour toute la perfection qui peut être en la chose qu'on nomme bonne , et on le compare à la ligne droite, qui est unique entre une infinité de courbes auxquelles on compare les maux. C'est en ce sens que les philosophes ont coutume de dire que bonum est ex intégra causa, malutn ex quovis defectu. Mais quand on considère les biens et les maux qui peuvent être en une même chose, pour savoir l'estime qu'on doit en faire, comme j'ai fait lorsque j'ai parlé de l'estime que nous devions faire de celte vie, on prend le bien pour tout ce qui s'y trouve dont on peut tirer quelque commodité , et on ne nomme mal que ce dont on peut recevoir de l'incommodité : car, pour les autres défauts qui peuvent s'y rencontrer, on n'en tient point compte. Ainsi, lorsqu'on offre un emploi à quelqu'un, il considère d'un côté l'honneur et le profit qu'il en peut attendre, comme des biens ; et de l'autre la peine, le péril , la perte du temps et telles autres choses, comme des maux ; et comparant ces maux avec ces biens, selon qu'il trouve ceux-ci plus ou moins grands que ceux-là, il l'accepte ou le refuse. Or ce qui me fait dir.\ en ce dernier sens, qu'il y a toujours plus de biens que de maux en cette vie, c'est le peu d'état que je crois que nous devons faire de toutes les choses qui sont hors de nous, et qui ne dépendent point de notre libre arbitre, en comparaison de celles qui en dépendent , que