ES. — SIR LA MORALE
nous pouvons toujours rendre bonnes, lorsque nous en savons bien user ; et nous pouvons empêcher, par leur moyen, que tous les maux qui viennent d'ailleurs, quelque grands qu'ils puissent être, n'entrent pas plus avant en notre âme, que n'y entre la tristesse qu'y excitent les comédiens , quand ils représentent devant nous quelques actions fort lamentables ; mais j'avoue qu'il faut être fort philosophe pour arriver jusqu'à ce point. Et cependant je crois aussi que ceux mêmes qui se laissent le plus emporter à leurs passions, jugent toujours, en leur intérieur, qu'il y a plus de biens que de maux en cette vie, quoiqu'ils ne s'en aperçoivent pas eux-mêmes. Il est vrai qu'ils appellent quelquefois la n:o;t à leur secours, quand ils sentent de grandes douleurs, m;.is c'est seulement alin qu'elle leur aide à porter leur fardeau, ainsi qu'il est dit dans la fable, et ils ne veulent point pour cela perdre la vie; ou bien , s'il y en a quelques-uns qui veuillent la perdre, et qui se tuent eux-mêmes, c'est par une erreur de leur entendement, et non point par un jugement bien raisonné , ni par une opinion que la nature ait imprimée en eux , comme est celle qui fait qu'on préfère les biens de celte vie à ses maux.
X. — JJcscartes croyait que la joie intérieure a quelque secrète force pour se rendre lu fortune plus favorable.
(Tome i, Lett. xv.)
Je ne voudrais pas écrire ceci à des personnes qui auraient l'esprit faible, de peur de les induire à quelque superstition; mais , à l'égard de votre aitesse (il parle à la princesse Palatine ), j'ai seulement peur qu'elle se moque de ma crédulité. J'ai une infinité d'expériences , et , de plus , l'autorité de Socratc, pour confirmer mon opinion. Les expériences sont, que j'ai souvent remarqué que les choses que j'ai faites avec un cœur gai et sans aucune répugnance intérieure, ont conlume de me réussir heureusement; jusque là même que dans les jeux de hasard, où la fortune seule règne, je l'ai toujours éprouvée plus favorable lorsque j'avais d'ailleurs des sujets de joie, que lorsque j'en avais de tristesse. Et ce qu'on nomme communémentle génie de Socrate, n'a sans doute été autre chose, sinon qu'il avait coutume de suivre ses inclinations intérieures, et qu'il pensait que l'événement de ce qu'il entreprenait serait heureux lorsqu'il avait quelque secret sentiment de gaieté; et, au contraire, qu'il serait malheureux lorsqu'il était triste. 11 est vrai pourtant que ce serait être superstitieux de croire autant à cela qu'on dit qu'il le faisait; car Platon rapporte de lui, que même il demeurait dans le logis toutes les fois que son génie ne lui conseillait poinl d'en sortir. Mais à l'égard des actions importantes de la vie, lorsqu'elles se rencontrent si douteuses, que la prudence ne peut enseigner ce qu'on doit faire, il me semble qu'on a grande raison de suivre le conseil de son génie, et qu'il est utile d'avoir une forte
persuasion que les choses qte nous entreprenons sans répugnance, el avec la liberté qui accompagne d'ordinaire la joie, ne manqueront pas de nous bieu réuss.r.
XI. — L'âme influe plus que tous les remèdes sur la santé du corps.
(Tome i", Lett. xxi et xxm.)
La diète et l'exercice sont, à mon avis, les meilleurs de tous les remèdes, cependant après ceux de l'âme; car l'âme a sans doute beaucoup d'influence sur le corps , ainsi que le montrent les grands changements que la colère, la crainte et les autres passions excitent en lui. Mais ce n'est pas directement par sa volonté qu'elle conduit les esprits animaux, dans les lieux où ils peuvent être util s ou nuisibles, c'est seulement en voulant ou en pensant à quelque autre chose; car la construction de notre corps est telle, que certains mouvements suivent en lui naturellement de certaines pensées , comme on voit que la rougeur du visage suit de la honte, les larmes de la compassion et le ris de la joie ; el je ne sache point de pensée plus pro-
pre pour la conservation de la santé que celle qui consiste en une forte persuasion, une ferme créance que l'architecture de nos corps e*l si bonne, que, lorsqu'on est une fois sain , on ne peut pas aisément tomber malade, à moins qu'on ne fasse quelque excès notable, ou bien que l'air ou les autres causes extérieures ne nous nuisent; et qu'étant malade, on peut aisémennt se remettre par la seule force de la nature, principalement lorsqu'on est encore jeune... Les chagrins et les déplaisirs sont des ennemis domestiques avec lesquels on est obligé de se tenir sans cesse sur ses gardes, afin d'empêcher qu'ils ne nuisent ; et je ne trouve à cela qu'un seul remède, qui est d en distraire son imagination et ses sens, le plus qu'il est possible, et de n'employer que l'entendement seul à les considérer, lorsqu'on y est obligé par la prudence...
Je ne doute pas qu'une personne qui aurait une infinité dç véritables sujets de déplaisir, mais qui s'étudierait avec tant de soin a en détourner son imagination, qu'elle ne pensât jamais à eux, que lorsque la nécessité des affaires l'y obligerait, et qu'elle emploierait tout le reste de son temps à ne considérer que des objets qui lui pussent apporter du contentement et de la joie (outre que cela lui serait grandement utile, pour juger plus sainement des choses qui lui importeraient, parce qu'elle les regarderait sans passion), je ne doute point, dis-je, que cela seul ne fût capable de la remettre en santé.
J'observe, en confirmation de ce que je viens de dire, que les médecins ont coutume de recommander aux personnes qui boivent les eaux minérales, de délivrer entièrement leur esprit de toutes sortes de pensées tristes, el même aussi de toutes soi les de méditations sérieuses louchant les sciences, et de ne s'occuper qu'à imiter ceux qui, en regardant la verdure d'un bois, les couleurs d une fleur.
OEUVRES COMPLETES DE M. EME1U. «Oi
le vol d'un oiseau, el telles choses qui' n'exigent aucune attention , se persua'dent qu'ils ne pensent à rien ; ce qui n'est pas perdre h» temps , mais le bien employer; et cependant on peut se consoler, dans l'espérance que , par ce moyen , on recouvera une parfaite santé, laquelle est le fondement de tous les autres biens qu'on peut avoir en cette vie... (1).
J'ai expérimenté en moi-même, qu'un mal dangereux s'est guéri par le remède que je viens de dire : car étant né d'une mère qui mourut, peu de jours après ma naissance, d'un mal de poumon, causé par quelques déplaisirs, j'avais hérité d'elle une toux sèche et une couleur pâle que j'ai gardées jusqu'à l'âge de plus de vingt ans, ce qui faisait que tous les médecins qui m'ont vu avant ce temps-là, me condamnaient à mourir jeune; mais je crois que l'inclination que j'ai toujours eue à regarder les choses qui se présentaient, du biais qui me les pouvait rendre le plus agréables et à faire que mon principal contentement ne dépendit que de moi seul, est cause que celle indisposition, qui m'était comme naturelle, s'est peu à peu entièrement passée .
XII. — La physique de Descartes est un des fondements de sa morale.
(Tome i", lett. xxxm.J
Je crains que vous ne vous dégoûtiez bientôt île la lecture de mon livre des Principes (il écrit à M. Chanul), parce qu'il ne conduit que de fort loin à la morale que vous avez choisie pour votre principale étude. Ce n'est pas que je ne sois entièrement de votre avis quand vous jugez que le moyen le plus assuré pour savoir comment nous devons vivre, est de connaître auparavant quels nous sommes , quel est le monde dans lequel nous vivons, et qui est le créateur de ce monde ou le maître de la maison que nous habitons; et je conviens qu'il y a un fort grand intervalle entre la notion générale du ciel et de la terre, que j'ai tâché de donner en mes Principes, et la connaissance particulière de la nature de l'homme, de laquelle je n'ai point encore traité. Cependant, afin qu'il ne semble pas quejeveuillc vous détourner de votredessein, je vous dirai en confideuec, que la notion telle quelle de la physique que j'ai lâché d'acquérir, m'a grandement servi pour établir des fondements certains en morale.
Je me suis plus aisément satisfait en ce point qu'en plusieurs autres touchant la médecine, auxquels j'ai néanmoins employé beaucoup plus de temps. De façon qu'au lieu de trouver les moyens de conserver la vie, j'en ai trouvé un autre bien plus aisé et plus sûr, qui est de ne pas craindre la mort; sans cependant pour cela être chagrin, comme sont ordinairement ceux dont la sagesse est toute tirée des enseignements (î'autrui cl
(I) Descartes avait déjà dit ( Lettre xvu) nue la
santé cl la joie sont, après la vertu, les deux principaux biens qu'on puisse avoir d;nis celte vie. Leibnitz a recueilli et répété cette iihporiauie vérité.
f)0" PENSEES DE DESCARTES
appuyée sur les fondements qui ne dépendent que de la prudence et de l'autorité des hommes.
XIII. — Raisons qui ont engagé Descartes à ne point publier de traité sur la morale. Son sentiment sur les passions
(Tome i", Lett. xxxv.)
Les régents de collège sont si aigris contre tioi à cause de mes principes de physique, que si j'écrivais sur la morale, ils ne me laisseraient aucun repos. Car puisqu'un père N. a cru avoir assez de sujet pour m'accuser d'être sceptique, de ce que j'ai réfulé les sceptiques ; et qu'un ministre a entrepris de persuader que j'étais athée, sans en alléguer d'autre raison, sinon que j'ai tâché de prouver l'existence de Dieu; que ne diraient-ils point, si j'entreprenais d'examiner qu'elle est la juste valeur de toutes les choses qu'on peut désirer ou craindre ; quel sera l'état de l'âme après la mort; jusqu'où nous devons aimer la vie; et quels nous devons être pour n'avoir aucun sujet d'en craindre la perte, .l'aurais beau n'avoir que les opinions les plus conformes à la religion et les plus utiles au bien de l'État, ils ne laisseraient pas de vouloir faire croire quej'en ai de contraires à l'un et à l'autre. Je crois donc que le mieux que je puisse faire dans la suite est de m'abstenir de faire des livres, et, conformément à ma devise ( Illi mors gravis incubât, qui, notus nimis omnibus, ignotus moritur sibi), de n'étudier plus que pour m'instruire et ne communiquer mes pensées que dans des conversations particulières. Je vous assure que je m'estimerais extrêmement heureux,, si ce pouvait être avec vous ( il écrit à M. Chanut ); mais je ne crois pas que j'aille jamais aux lieux où vous êtes, ni que vous vous retiriez en celui-ci ; tout ce que je puis espérer, est que peut-être, après quelques années, en repassant vers la France, vous me ferez la faveur de vous arrêter quelques jours dans mon ermilage , et que j'aurai alors le moyen de vous entretenir a cœur ouvert. On peut dire beaucoup de choses en peu de temps, et je trouve que la longue fréquentation n'est pas nécessaire pour lier d'étroites amitiés, lorsqu'elles sont fondées sur la vertu. Vous inférez de ce que j'ai étudié les passions, que je n'en dois plus avoir aucune ; mais tout au contraire, en les examinant, je les ai trouvées presque toutes bonnes et tellement utiles à cette vie, que notre âme n'aurait pas sujet de vouloir demeurer jointe à son corps un seul moment, si elle ne les pouvait ressentir. 11 est vrai que la colère estime de celles dont j'estime qu'il faut se garder, en tant qu'elle a pour objet une offense reçue; et pour cela nous devons tâcher d'élever si haut notre esprit, que les offenses que les autres nous peuvent faire ne parviennent jamais jusqu'à nous. Mais je crois qu'au lieu de colère, il est juste d'avoir de l'indignation, et j'avoue que j'en ai souvent contre l'ignorance de ceux qui veulent être pris pour doctes, lorsque je la vois jointe à la malice.
OKUVKGS COMI'L. DE M. EiUEllY. I.