SUR LA MORALE
XIV. — Maximes de morale que se forma Descartes, lorsqu'il commença son doute méthodique
(Discours de la Méthode, page 19.)
Dans le dessein que je conçus', à l'âge de vingt-trois ans, de douter de tout ce que j'avais cru jusqu'alors et d'établir les opinions que je recevrais, sur les fondements dont j'aurais reconnu la solidité, je substituai au grand nombre de préceptes de la logique, les quatre suivants, dont je pris la ferme résolution de ne m'écarter jamais.
Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle, c'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention et de ne comprendre rien de plus eu mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune raison de le mettre en doute.
Le second, de diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en autant de parties qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre.
Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusqu'à la connaissance des plus composés, et supposant même de- l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.
Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre.
Ces longues chaînes de raisons toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m'avaient donné occasion de m'imaginerque toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance deshommes s'enlre-suivcntde la même manière, et que, pourvu seulement qu'on s'abstienne d'en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu'on garde toujours l'ordre qu'il faut pour les déduire les unes des autres, il n'y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu'on ne découvre...
Mais comme ce n'est pas assez, avant de commencera rebâtir le logis où l'on demeure, que de l'abattre, de faire provision de matériaux et d'architectes, de s'exercer soi-même à l'architecture, et d'en avoir soigneusement tracé le dessin; mais qu'il faut aussi s'être pourvu de quelque autre logis où l'on puisse être logé commodément pendant le temps qu'on y travaillera ; ainsi, afin que je ne demeurasse point irrésolu en mes actions, pendant que la raison m'obligerait de l'être en mes jugements, et que je ne laissasse pas de vivre dès lors le plus heureusement que je pourrais, je me formai une morale par provision, qui ne consistait qu'en trois ou quatre maximes qui suivent.
La première était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays , retenant constata -
tSÈUVBES COMPLETES DE M. EMEKY
menl la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance (1) , et
(1) On a critiqué vivement Descartes sur le conseil qu'il' donne de suivre la religion qu'on a reçue de ses pères. Le P. Poisson, dans ses remarques sur la Méthode, a pris la défense de Descartes ; nous invitons a lire touie celle apologie. Nous allons en mettre une pactie sous les yeux des lecteurs.
i Considérons ce qu'un homme raisonnable (p. 240) aurait à faire sur le choixd'uue religion, enlre plusieurs qui conviendraient seulement en ce point que tout ce qu'on doit croire eslrévélé, et que tous les articles de la créance qu'on lui propose, n'ont de vérité à notre égard que parce qu'un Dieu l'a dit. Comme ce n'est que sur la foi d'aulrui qu'il apprend que Dieu a parlé , ce ne peut être aussi que sur la foi d'aulrui qu'il devra croire qu'il a parlé en ce sens et de celte façon. Mais parce que celle foi d'aulrui est Tort partagée sur ce sens et celle façon, et que des provinces el des royaumes entiers sont en différend sur ce point ; s'il continuait à raisonner en lui-même, il ne manquerait pas de conclure que, dans celte diversité, il est de la justice de Dieu qu'il ait laissé quelque marque pour faire connaître la religion qu'il approuve, comme il en a donné autrefois pour faire connaître le véritable Messie; la même raison l'y obligerait également; el alors, s'il jetait les yeux sur l'Eglise romaine, il ne lui serait pas difficile d'y reconnaître le-; marques que la grâce et sa raison lui font connaître et qu'il n'efface que par une opiniâtreté volontaire.
i Mais, en ne lui laissant que l'usage de la raison, il doit du moins considérer ce que ses pères ont cru ; afin que, remontant autant qu'il pourrait, il trouve dans l'antiquité el la perpétuité, un fondement de religion que sa raison ne peut trouver ailleurs.
< Car il arrivera de ces choses l'une, ou que, remontant ainsi, il rencontrera toujours une même créance qui, en effet, n'a point eu de changement, ou qui en a bien eu, mais dont il ne s'est point aperçu ; ou bien deux créances, dont l'une a cessé au même temps que l'autre a commencé. S'il rencontre toujours une même créance sans changement, sa raison l'a fort heureusement conduit ; s'il y en a donl il ne se soit point aperçu, malgré les soins qu'il apporte pour le reconnaître, il ne doit pas encore accuser sa raison : mais s'il trouve un changement de créance, s'il n'est pas assez instruit pour juger laquelle est la plus orthodoxe, il doit suivre celle de ses pères, et qui est la plus commune dans l'Etal, qui est ce que dit M. Descaries, qui suppose une raison qui n'est pas encore instruite et tout à fait éclaii ée ; si cet homme est assez instruit, alors ce n'est plus lui à qui parle M. Descaries, qui savait assez qu'un homme savant et capable de vérifier les traditions dans les pères des premiers siècles, ne manquerait pas de trouver une uniformité de créance que les autres soin obligés de chercher dans leurs pères les plus proches, ou dans l'Eiat où ils ont à vivre.
i Mais, dira-ton, cela justifiera un socinien hollandais, un puritain anglais: car ces Etats él.mt infeciés deces hérétiques, et ces hérésies n'étant pas si nouvelles, qu'elles ne fournissent quelques prédécesseurs a ceux qui en font aujourd'hui profession, ils auront raison de demeurer dans leur erreur el de n'en pas sortir. « Quand cela serait, qui dôme qu'un hérétique, par sa seule raison el sans l'aide d'une lumière surnaturelle, ne peut se tirer de l'aveuglement où Dieu le laisse par des jugements où il ne nous est^as permis d'entrer, et dont on ne peut demander l'éclaircissement sans faire lort à saint Paul el à saint Augustin, qui les ont jugés impénétrables? A ne suivre que la règle de M. Descaries, on avoue qu'on peut aussitôt choisir le bon que le mauvais parti, parce que ce n'est pas à la raison, mais à la grâce à faire ce choix ; cependant, si la raison y veut prendre quelque part, c n'est que pour faire ce qu'enseigne M. Descarles.
me gouvernant en toute autre chose, suivant les opinions les plus modérées, el qui fussent communément reçues en pratique par- »es plus sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre : car, commençant dès lors à ne compter pour rien les miennes propres , parce que je les voulais soumettre toutes à l'examen, j'étais assuré de ne pouvoir mieux faire que de suivre celles des plus sensés...
J'ai dit qu'entre plusieurs opinions également reçues , je ne choisissais que les plus modérées ; soit parce que ce sont toujours les plus faciles pour la pratique, et vraisembla* blement les meilleures , tout excès ayant coutume d'être mauvais ; soit aussi afin que, dans le cas où je me tromperais, je fusse moins écarté du vrai chemin , que si , ayant choisi l'un des extrêmes , c'eût été l'autre qu'il eût fallu suivre. Particulièrement je mettais entre les excès toutes les promesses par lesquelles on retranche quelque chose de sa liberté : non que je désapprouvasse les lois , qui , pour remédier à l'inconstance des esprits faibles, permettent lorsqu'on a quelque bon dessein , ou même, pour la sûreté du commerce , quelque dessein qui n'est qu'indifférent, qu'on fasse des vœux (1) ou des contrats qui obligent à y persévérer; mais à cause que je ne voyais au monde aucune chose qui demeurât toujours en même état , et que pour mon particulier je me promettais de perfectionner de plus en plus mes jugements , et non point de les rendre pires , j'eusse pensé commettre une grande faute contre le bon sens, si, parce que j'approuvais alors quelque chose, je me fusse obligé de la prendre pour bonne encore après , lorsqu'elle aurait peut-être cessé de l'être ou que j'aurais cessé de l'estimer telle.
< Concluons donc qu'en cas que, par la raison seule, on veuille faire choix d'une religion, c'est de demeurer dans celle de ses pères et de l'Etal où l'on doil vivre, quand la foi s'accorde avec la raison : car, si elle y contredit ouvertement , il faut que celle ci cède à celle-là, comme l'esclave à la maitresse, ainsi que dit l'apôtre; et c'est ce que M. Descaries a voulu dire. Au reste, sa pensée, de quelque manière qu'on la puisse prendre, ne saurait manquer de faire un très-bon effet; car, si ce socinien ou ce calviniste se voit engagé par raison à demeurer dans la religion de ses pères, prions-le d'examiner quelle elle est ; je m'assure que, si elle doit faire preuve pour être reconnue légitime, il ne lu trouvera pas noble de trois races, cl celte nouveauté l'obligera peut-èlre à retourner vers celle dans laquelle ses ancêtres ont vécu. El il imitera ces voyageurs qui, s'étanl égarés, relournent sur leurs pas pour reprendre leur chemin, dès lors qu'ils auront reconnu que c'était celu. qu'ils avaient quitté. On ne croyait peut être pas que M. Descaries lût assez mile à l'Eglise, pour obliger ceux qui s'en sont séparés d'y retourner s'ils sont encore raisonnables. >
(1) Quelques religieux crurent que Descartes n'avait pas parlé assez honorablement des vœux monastiques : il se juslilie de ce reproche dans une leiltre au P. Merseime. On peul voir ce que nous eu avons rapporté ci-dessus, page 197.
On peut corKuller encore ce qu'a écrit pour la justification, ou plutôt pour l'explication du sentiment de Descarles, le P. Poisson, dans ses remarques sur la Méiliode de Descarles, pone 2lC el euivar.ia.
PENSEES DE flESCARTES. — SLR LA MORALE.
>1IQ
Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus détourné en mes actions que je pourrais et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m'y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très-assurées. Imitant en ceci les voyageurs qui , se trouvant égarés en quelque forêt , ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d'un côté, lantôid'un autre, ni encore moins s'arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le point changer pour de faibles raisons , quoique ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir : car , par ce moyen , s'ils ne vont pas justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part, où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt. Et ainsi les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai , c'est une vérité très-certaine, que lorsqu'il n'est pas en noire pouvoir de discerner les opinions plus vraies, nous devons suivre les plus probables , et même que , quoique nous ne remarquions point plus de probabilité dans les unes que dans les autres , nous devons néanmoins nous déterminer à quelques-unes, et les considérer après , non plus comme douteuses , en tant qu'elles se rapportent à la pratique, mais comme très-vraies et très-certaines, à cause que la raison, qui nous y a fait déterminer, se trouve telle. Et cela fut capable dès lors de me délivrer de tous les repentirs et les remords qui ont coutume d'agiter les consciences de ces esprits faibles et chancelants qui se laissent aller inconstanment à pratiquer comme bonnes les choses qu'ils jugent ensuite après être mauvaises.
Ma troisième maxime était de tâcher toujours de me vaincre plutôt que de vaincre la fortune, et de changer mes désirs plutôt que de changer l'ordre du monde, et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait de notre mieux touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est à notre égard absolument impossible. Et cela seul me semblait être suffisant pour m'empêeher de rien désirer à l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour me rendre content : car, notre volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est certain que si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme étant également éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance, lorsque nous en serons privés sans notre faute , que nous en avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou du Mexique : et que faisant, comme on dit, de nécessité vertu, nous ne désirerons pas davantage d'être sains étant malades , ou d'être libres étant en prigon, que nous faisons maintenant d'avoir des corps d'une matière aussi incorruptible que
les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux ; mais j'avoue qu'il est besoin d'un long exercice, et d'une méditation fréquente pour s'accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses : et je crois que c'est principalement en ceci que consistait le secret de ces philosophes , qui ont pu autrefois se soustraire à l'empire de la fortune, et, malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de la félicité avec leurs dieux : parce que, s'occupant sans cesse à considérer les bornes qui leur étaient prescrites par la nature , ils se persuadaient si parfaitement que. rien n'était en leur pouvoir que leurs pensées, que cela seul était suffisant pour les empêcher d'avoir aucune affection pour d'autres choses ; et ils disposaient de leurs pensées si absolument , qu'ils avaient en cela quelque raison de s'estimer plus riches, et plus puissants, et plus libres , et plus heureux , qu'aucun des autres hommes qui, n'ayant point cette philosophie, ne disposaient jamais ainsi de tout ce qu'ils veulent, quelque favorisés de la nature et de la fortune qu'ils puissent être.
Enfin, pour conclusion de cette morale , je m'avisai de faire une revue sur les diverses occupations qu'ont les hommes en cette vie , pour tâcher de faire choix de la meilleure; et sans que je veuille rien dire de celle des autres , je pensai que je ne pouvais faire mieux que de continuer celle-là même où je me trouvais, c'est-à-dire que d'employer toute ma vie à cultiver ma raison et àm'avancer, autant que je pourrais, en la connaissance de la vérité, suivant la méthode que je m'étais prescrite.
Les trois maximes précédentes n'étaient fondées que sur le dessein que j'avais de continuer à m'instruire : car Dieu nous ayant donné à chacun quelque lumière pour discerner le vrai d'avec le faux , je n'aurais pas cru devoir me contenter des opinions d'autrui un seul moment, si je ne me fusse proposé d'employer mon propre jugement à les examiner lorsqu'il serait temps; et je n'aurais pu m'exempter de scrupule, en les suivant, si je n'eusse espéré de ne perdre pour cela aucune occasion d'en trouver de meilleures, en cas qu'il y en eût; et enfin je n'aurais pu borner mes désirs , ni être content , si je n'eusse suivi un chemin par lequel , pensant être assuré de l'acquisition de toutes les connaissances dont je serais capable , je pensais être aussi assuré , par le même moyen, de l'acquisition de tous les vrais biens qui seraient jamais en mon pouvoir; d'autant plus que notre volonté ne se portant à suivre ni à fuir aucune chose, que selon que notre entendement la lui représente bonne ou mauvaise, il suffit de bien juger pour bien faire, et de juger le mieux qu'on puisse pour faire aussi tout de son mieux , c'est-à-dire pour acquérir foutes les vertus, et ensemble tous les autres biens qu'il est possible d'acquérir; et lorsqu'on est certain que cela est, on ne saurait manquer d'être content.
Après m'être ainsi assuré des maximes précédentes et les avoir mises à part avec les vérités de la foi, qui ont toujours c!c les
premières en ma créance, je jugeai que, pour tout le reste de mes opinions, je pouv ais librement entreprendre de m'en défaire... Non que j'imitasse pour cela les sceptiques, qui ne doutent que pour douter, et affectent d'être toujours irrésolus : car, au contraire, tout mon dessein ne tendait qu'à m'assurer , et à rejeter la terre mouvante et le sable, pour trouver le roc ou l'argile.
XV. — Eclaircissement sur une règle de conduite donnée par Descartes , dans son discours sur la Méthode.
[Tome il, Lett. n.)
11 est vrai que si j'avais dit absolument, qu'il faut s'en tenir aux opinions qu'on a une fois déterminé de suivre, quoiqu'elles fussent douteuses, je ne serais pas moins repréhensible que si j'avais dit qu'il faut être opiniâtre et obstiné; parce que, se tenir à une opinion, c'est le même que de persévérer dans le jugement qu'on en a fait. Mais j'ai dit toute autre chose, savoir, qu'il faut être résolu en ses actions, lors même qu'on demeure irrésolu en ses jugements , et ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, c'est-à-dire n'agir pas moins constamment, suivant les opinions qu'on juge douteuses , lorsqu'on s'y est une fois déterminé, c'est-à-dire lorsqu'on a considéré qu'il n'y en a point d'autres qu'on juge meilleures ou plus certaines, que si on connaissait que celles-là fussent les meilleures ; comme en effet elles le sont sous cette condition. Et il n'est pas à craindre que cette fermeté dans l'action nous engage de plus en plus dans l'erreur ou dans le vice , parce que l'erreur ne peut être que dans l'entendement, lequel, je suppose, nonobstant cela, demeurer libre, et considérer comme douteux ce qui est douteux : outre que je rapporte principalement cette règle aux actions de la vie qui ne souffrent aucun délai, et que je ne m'en sers que par provision, avec dessein de changer mes opinions, aussitôt que j'en pourrai trouver de meilleures, et de ne perdre aucune occasion d'en chercher.
XVI. — Importance de la médecine pour la sagesse : zèle de Descartrs pour ses progrès.
[Discours de la Méthode, page 62.)
Au lieu de celte philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu , de l'eau , de l'air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous pourrions les employer de la même manière à tous ies usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n'est pas seulement à désirer, pour l'invention d'une infinité de moyens qui nous feraient jouir sans aucune oeine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s'y trouvent, mais aussi prin-
cipalement pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien elle fondement de tous les autres biens de cette vie : car même l'esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du Corps, que, s'il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu'ils n'ont été jusqu'ici , je crois que c'est dans la médecine qu'on doit le chercher. Il est vrai que celle qui est maintenant en usage, contient peu de choses dont l'utilité soit si remarquable ; mais, sans que j'aie aucun dessein de la mépriser, je m'assure qu'il n'y a personne, même de ceux qui en font profession, qui n'avoue que tout ce qu'on y sait, n'est presque rien en comparaison de ce qui reste à y savoir; et qu'on se pourrait exempter d'une infinité de maladies, tant du corps que de l'esprit, et même aussi peut-être de l'affaiblissement de la vieillesse, si on avait assez de connaissance de leurs causes, et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus. Or, ayant dessein d'employer toute ma vie à la recherche d'une science si nécessaire, et ayant rencontré un chemin qui me semble tel qu'on doit infailliblement la trouver en le suivant, à moins qu'on n'en soit empêché, ou par la brièveté de la vie, ou par le défaut des expériences, je jugeais qu'il n'y avait point de meilleur remède contre ces deux empêchements, que de communiquer fidèlement au public Je peu quej'aurais trouvé et de convier les bons esprits de tâcher d'aller plus loin, en contribuant, chacun selon son inclination et son pouvoir, aux expériences qu'il faudrait faire, et communiquant aussi au public toutes les choses qu'ils apprendraient, afin que les derniers commençant oùles précédents auraient achevé, et ainsi joignant les vies et les travaux de plusieurs, nous allassions tous ensemble beaucoup plus loin que chacun en particulier ne saurait faire.
XVII. — Utilité de la philosophie pour régler nos mœurs et nous conduire dans cette vie : fruits qu'on peut retirer des principes de la philosophie de Descartes : ordre à observer pour s'instruire.
[Préface des principes de la Philosophie.)
Ce mot philosophie signifie l'étude de la sagesse : par la sagesse, on n'entend pas seulement la prudence dans les affaires, on entend encore une parfaite connaissance de toutes les choses que l'homme peut savoir, tant pour la conduite de sa vie, que pour la conservation de sa santé et l'invention de tous les arts : afin que cette connaissance soit telle, il est nécessaire qu'elle soit déduite des premières causes; en sorte que, pour étudier à l'acquérir, ce qui se nomme proprement philosopher, il faut commencer par la recherche de ces premières causes , c'està-dire des principes.
Ces principes doivent avoir deux conditions , l'une, qu'ils soient si clairs et si évidents que l'esprit humain ne puisse douter
PENSEES DE DESCARTES. — SUR LA MORALE
de leur vérité, lorsqu il s'applique avec attention à les considérer ; l'autre, que ce soit d'eux que dépende la connaissance des autres choses, de manière qu'ils puissent être connus sans elles, mais non pas réciproquement elles sans eux. Après cela, il faut tâcher de déduire tellement de ces principes la connaissance des choses qui en dépendent, qu'il n'y ait rien, en toute la suite des déductions qu'on en fait, qui ne soit très-manifeste.
11 n'y a véritablement que Dieu seul qui soit parfaitement sage , c'est-à-dire qu> ait l'entière connaissance de la vérité de toutes choses ; mais on peut dire que les hommes ont plus ou moins de sagesse, à proportion de ce qu'ils ont plus ou moins de connaissance des vérités plus importantes. Je crois qu'il n'y a rien en ceci dont tous les doctes ne demeurent d'accord.
Puisque cette philosophie s'étend à tout ce que l'esprit humain peut savoir, on doit donc croire que c'est elle seule qui nous distingue des sauvages et des barbares, et que chaque nation est d'autant plus civilisée et polie, que les hommes y philosophent mieux : ainsi le plus grand bien qui puisse être en un Etat, est d'avoir de vrais philosophes. Et s'il est utile à chaque homme en particulier de vivre avec ceux qui s'appliquent à cette étude , il est incomparablement meilleur de s'y appliquer soi-même : comme sans doute il vaut beaucoup mieux se servir de ses propres yeux pour se conduire et jouir par là de la beauté des couleurs et de la lumière, que de les avoir fermés et de suivre la conduite d'un autre ; mais encore ce dernier vaut-il mieux que de les tenir fermés et n'avoir que soi pour se conduire.
C'est proprement avoir les yeux fermés , sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher ; et le plaisir de voir toutes les choses que notre vue découvre , n'est point comparable à la satisfaction que donne la connaissance de celles qu'on trouve par la philosophie ; et enfin cette étude est plus nécessaire pour régler nos mœurs et nous conduire en cette vie, que n'est l'usage de nos yeux pour guider nos pas. Les bêtes brutes, qui n'ont que leurs corps à conserver, s'occupent continuellement à chercher de quoi le nourrir ; mais les hommes, dont la principale partie est l'esprit, devraient employer leurs principaux soins à la recherche de la sagesse, qui en est la vraie nourriture ; et je m'assure aussi qu'il y en a plusieurs qui n'y manqueraient pas s'ils avaient l'espérance d'y réussir, et s'ils savaient combien ils en sont capables
Il n'y a point d'âme tant soit peu noble, qui demeure si fort attachée aux objets des sens, qu'elle ne s'endétourne quelquefois, et ne souhaite quelque autre plus grand bien, quoiqu'elle ignore som ent en quoi il consiste. Ceux que la fortune favorise le plus, qui ont en plus grande abondance la santé , les honneurs , les richesses, ne sont pas plus exempts de ce désir que les autres ; au contraire , je me persuade que ce sont eux qui soupirent avec le plus d'ardeur après un autre bien plus
souverain que tous ceux qu'ils possèdent. Or, ce souverain bien, considéré par la raison naturelle, sans la lumière de la foi, n'est autre chose que la connaissance de la vérité par ses premières causes , c'est-à-dire la sagesse , dont la philosophie est l'étude. Et parce que toutes ces choses sont entièrement vraies , elles ne seraient pas difficiles à persuader si elles étaient bien déduites.
Mais ce qui empêche de les croire , c'est que l'expérience montre que ceux qui font profession d'être philosophes , sont souvent moins sages et moins raisonnables que d'autres qui ne se sont jamais appliqués à celte étude.
Mais quels sont les degrés de sagesse auxquels on est parvenu jusqu'à présent ? Le premier ne contient que des notions qui sont si claires d'elles-mêmes , qu'on les peut acquérir sans méditation ; le second comprend tout ce que l'expérience des sens fait connaître ; le troisième, ce que la conversation des autres hommes nous apprend : à quoi l'o« peut ajouter, pour le quatrième, la lecture, non de tous les livres, mais particulièrement de ceux qui ont été écrits par des personnes capables de nous donner de bonnes instructions ; car c'est une espèce de conversation que nous avons avec leurs auteurs. Il me semble que toute la sagesse qu'on a coutume d'avoir, n'est acquise que par ces quatre moyens : car je ne mets point ici en rang la révélation divine, parce qu'elle ne nous conduit pas par degrés, mais nous élève tout d'un coup à une créance infaillible.
Mais il y a eu de tout temps de grands hommes qui ont tâché de trouver un cinquième degré pour parvenir à la sagesse, incomparablement plus haut et plus certain que les quatre autres : c'est de chercher les premières causes et les vrais principes dont on puisse déduire les raisons de tout ce qu'on est capable de savoir ; et ce sont particulièrement ceux qui ont travaillé à cela qu'on a nommés philosophes. Cependant je ne sache point qu'il y en ait eu jusqu'à présent à qui ce dessein ait réussi...
Quels fruits peut-on tirer des principes de ma philosophie ? Le premier fruit qu'on puisse tirer de ma philosophie est la satisfaction qu'on aura d'y trouver plusieurs vérités qui ont été jusqu'à présent ignorées ; car, quoique souvent la vérité ne touche pas autant notre imagination que les faussetés et les fictions, parce qu'elle paraît moins admirable et plus simple , cependant le contentement qu'elle donne est toujours plus durable et plus solide. Le second fruit est, qu'en étudiant ces principes , on s'accoutumera peu à peu à mieux juger de toutes les choses qui se rencontrent , et ainsi à être plus sage ; en quoi ils auront un effet contraire à celui de la philosophie commune : car on peut aisément re^ marquer dans ceux qu'on appelle pédants , qu'elle les rend moins capables de raison qu'ils ne seraient s'ils ne l'avaient jamais apprise. Le troisième est que les vérités qu'ils contiennent, 'étant très-claires et très-certaine i , ôteront tout suiet de disDutc. et ainsi
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disposeront les esprits à la douceur et à la concorde, à la différence des controverses de l'école qui, rendant insensiblement ceux, qui les apprennent plus pointilleux et plus opiniâtres, sont peut-être la première cause des hérésies et des dissensions qui déchirent maintenant le monde. Le dernier et le principal fruit de ces principes est qu'on pourra , en les cultivant, découvrir plusieurs vérités que je n'ai point expliquées, et ainsi passant peu à peu des unes aux autres , acquérir avec le temps une parfaite connaissance de toute la philosophie et monter au plus haut degré de la sagesse...
Voici l'ordre qu'on doit observer pour s'instruire. Premièrement , on doit avant tout tâcher de se former une morale qui puisse suffire pour régler les actions de sa vie, parce que cela ne souffre point de délai et que nous devons surtout tâcher de bien vivre. Après cela, on doit aussi étudier la logique, non pas celle de l'école : car elle n'est, à proprement parler, qu'une dialectique qui enseigne les moyens de faire entendre à au-'.rui les choses qu'on sait ou même aussi de dire sans jugement plusieurs paroles touchant celles qu'on ne sait pas ; et ainsi elle corrompt le bon sens plutôt qu'elle ne l'augmente : mais celle «lui apprend à bien conduire sa raison pour découvrir les vérités qu'on ignore. Et parce qu'elle dépend beaucoup de l'usage, il est bon qu'il s'exerce longtemps à en pratiquer les règles touchant des questions faciles et simples , comme sont celles des mathématiques. Puis, lorsqu'il s'est acquis quelque habitude de trouver la vérité dans ces questions , il doit commencer sérieusement à s'appliquer à la vraie philosophie, dont la première partie est la métaphysique, qui contient les principes de la connaissance , entre lesquels est l'explication des principaux attributs deDieu, de l'immatérialité de nos âmes et de toutes les notions claires et simples qui sont en nous. La seconde est la physique , dans laquelle , après avoir trouvé les vrais principes des choses matérielles , on examine en général comment tout l'univers est composé, puis, en particulier quelle est la nature de cette terre et de tous les corps qui se trouvent le plus communément autour d'elle...
Ainsi , toute la philosophie est comme un arbre dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, el les brauches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales, la médecine, la mécanique et la morale ; j'entends la plus haute et la plus parfaite morale qui, présupposant une entière connaissance des autres sciences, est le dernier degré de la sagesse. Or, comme ce n'est pas des racines ni du tronc des arbres qu'on cueille les fruits, niais seulement dos extrémités de leurs brandies, ainsi la principale utilité de la philosophie dépend de celles de ses parties qu'on r.e peut apprendre que les dernières.
EMERY. 9tC
XVIII. — La seule lumière naturelle nous enseigne que nous devons aimer Dieu. Nous pouvons l'aimer par la seule force de notre nature , quelque élevé qu'il soit au-dessus de nous.
(Tome i", Lelt. xxv.)
La seule lumière naturelle nous enseigne à aimer Dieu, et je ne fais aucun doute que nous ne puissions l'aimer par la seule force de notre nature. Je n'assure point que cet amour soit méritoire sans la grâce , je laisse démêler cela aux théologiens ; mais j'ose dire qu'à l'égard de cette vie , c'est la plus ravissante et la plus utile passion que nous puissions avoir, et même qu'elle peut être la plus forte, quoiqu'on ait besoin pour cela d'une méditation fort attentive , à cause que nous sommes continuellement distraits par la présence des autres objets.
Or, la route que je juge qu'on doit suivre pour parvenir à l'amour de Dieu est qu'il faut considérer qu'il est un esprit ou une chose qui pense; en quoi la nature de notre âme ayant quelque ressemblance avec la sienne, nous venons facilement à nous persuader qu'elle est une émanation de sa souveraine intelligence, et divinœ quasi particula aurœ... Si avec cela nous prenons garde à l'infinité de la puissance par laquelle il a créé tant de choses, dont nous ne sommes que la moindre partie ; à l'étendue de sa providence, qui fuit qu'il voit d'une seule pensée tout ce qui a été, • qui est , qui sera , et qui saurait être ; à l'infaillibilité de ses décrets, qui, quoiqu'ils no troublent point notre libre arbitre , ne peuvent néanmoins, en aucune façon, être changés ; et enfin, d'un côté, à notre petitesse, et de l'autre à la grandeur de toutes les choses créées, en remarquant comment elles dépendent de Dieu et en les considérant sous le rapport qu'elles ont à sa toute-puissance , sans les renfermer toutes comme dans une boule, comme font ceux qui veulent que le monde soit fini. La méditation de toutes ces choses remplit un homme qui les entend bien d'une joie si extrême, qu'il pense déjà avoir assez vécu de ce que Dieu lui a fait la grâce de parvenir à de telles connaissances ; et, se joignant entièrement à lui de volonté, il l'aime si parfaitement, qu'il ne désire plus rien au monde, sinon que la volonté de Dieu soit faite ; d'où il arrive qu'il ne craint plus ni' la mort, ni les douleurs, ni les disgrâces, parce qu'il sait que rien ne lui peut arriver que ce que Dieu aura décrété; et il aime tellement ce divin décret, il l'estime si juste et si nécessaire, il sait qu'il en doit si entièrement dépendre, que, même lorsqu'il en attend la mort ou quelque autre mal, si par impossible il pouvait le changer, il n'en aurait pas la volonté. Mais s'il ne refuse point les maux ou les afflictions parce qu'elles lui viennent de la Providence divine, il refuse encore moins tous les biens ou plaisirs licites dont.il peut jouir en cette vie, parce qu'ils en viennent aussi; et, en recevant les biens avec joie sans avoir aucune crainte des maux, sor amour le rend parfaitement heureux...
Ce qui pourrait faire douter que nous puissions aimer Dieu, c'est qu'il est trop élevé audessus de nous. Mais loin que l'amour que nous avons pour les objets qui sont au-dessus de nous soit moindre que celui que nous avons pour les autres, je crois que de sa nature il est plus parfait, et qu'il fait qu'on embrasse avec plus d'ardeur les intérêts de ce qu'on aime : car la nature de l'amour est de faire qu'on se considère avec l'objet aimé comme un tout dont on n'est qu'une partie , et qu'on transfère tellement les soins, qu'on a coutume d'avoir pour soi-même, à la conservation de ce tout, qu'on n'en retienne pour soi en particulier qu'une partie, ou grande ou petite, suivant qu'on croit être une grande ou petite partie du tout auquel on a donné son affection ; en sorte que, si on s'est joint de volonté avec un objet qu'on estime moindre que soi, par exemple si nous aimons Une fleur, un oiseau , un bâtiment ou chose semblable, la plus haute perfection où cet amour puisse atteindre, selon son véritable usage, ne peut faire que nous exposions notre vie à aucun danger pour la conservation de ces choses, parce qu'elles ne sont pas des parties plus nobles du tout qu'elles composent avec nous que nos ongles et nos cheveux le sont de notre corps ; or, ce serait une extravagance de mettre tout le corps au hasard pour la conservation des cheveux.
Mais quand deux hommes s'aiment réciproquement, lacharité veut quechacun d'eux estime son appui plus que soi-même, et leur amitié n'est point parfaite s'ils ne sont prêts dédire en faveur l'un de l'autre: même adsumquifeci, in me converlite ferrum, etc. De même, quand un particulier se joint de volonté à son prince ou à son pays, si son amour est parfait, il ne doit s'estimer que comme une fort petite partie du tout qu'il compose avec eux , et ainsi ne craindre pas plus d'aller à une mort assurée pour leur service qu'on craint de tirer un peu de sang de son bras pour faire que le reste du corps se porte mieux. Et on voit tous les jours des exemples de cet amour, même en des personnes de vile condition, qui donnent leur vie de bon cœur pour le bien de leur pays, ou pour la défense d'un grand qu'ils affectionnent. Delà, il suit évidemment que notre amour envers Dieu doit être, sans comparaison , le plus grand et le plus parfait de tous.
XI K. — Le sage doit tout disposer comme s'il devait vivre longtemps on mourir bientôt.
(Tome m, Lett. cxvm.)
J'ai vu souvent des vieillards qui m'ont dit avoir été plus mal sains en leur jeunesse que beaucoup d'autres qui sont morts plus tôt qu'eux ; il me semble donc que, quelque faiblesse ou disposition de corps que nous ayons, nous devons user de la vie et en disposer les fonctions comme si nous étions assurés de parvenir jusqu'à une extrême vieillesse; et au contraire, quelque force ou quelque santé que nous ayons, nous devons être préparés à recevoir la mort sans regret quand elle vien-