SUR LA MORALE
dra, parce qu'elle peut veniràlous moments, et que nous ne saurions faire aucune action qui ne soi!, capable de la causer : si nous mangeons un morceau de pain, il sera peutêtre empoisonné; si nous passons par une rue, quelque tuile peut-être tombera d'un toit qui nous écrasera, et ainsi des autres XX. — Opinion qu'on peut avoir de soi-même. [Tome \", Lett. m.) Quoique la vanité, qui fait qu'on a meilleure opinion de soi qu'on ne doit, soit un vice qui n'appartient qu'aux âmes faibles et basses, ce n'est pas à dire que les plus fortes et généreuses se doivent mépriser; mais il faut se faire justice à soi-même, en reconnaissant ses perfections aussi bien que ses défauts; et si la bienséance empêche qu'on ne les publie , elle n'empêche pas pour cela qu'on ne les ressente.
XX. — Nature de la sagesse : elle est accessible à tous les hommes; mais ceux qui ont plus d'esprit peuvent parvenir à un plus haut degré que ceux qui en ont moins.
[Epît. dédie, des princ de la philos, à la
Princesse Palatine.) Il y a beaucoup de différence entre les vraies vertus et celles qui ne sont, qu'apparentes; il y en a aussi beaucoup entre les vraies qui procèdent d'une exacte connaissance de la vérité, et celles qui sont accompagnées d'ignorance ou d'erreur. Les vertus que je nomme apparentes ne sont, à proprement parler, que des vices qui, n'étant pas aussi fréquents que d'autres vices qui leur sont contraires, ont coutume d'être plus estimés que les vertus qui consistent en la médiocrité dont ces vices opposés sont les excès. Ainsi , parce qu'il y a bien plus de personnes qui craignent trop les dangers qu'il n'y en a qui les craignent trop peu , on prend souvent la témérité pour une vertu, et elle éclate bien plus dans les occasions que ne fait le vrai courage ; ainsi les prodigues ont coutume d'être plus loués que les libéraux, et ceux qui sont véritablement gens de bien n'acquièrent point autant la réputation d'être dévots que les superstitieux et les hypocrites. Pour ce qui est des vraies vertus, elles ne viennent pas toutes d'une vraie connaissance, mais il y en a qui naissent aussi quelquefois du défaut ou de l'erreur; ainsi, souvent la simplicité est cause de la bonté, la peur donne de la dévotion, et le désespoir du courage. Or les vertus, qui sont ainsi accompagnées de quelque imperfection, sont différentes entre elles, et on leur a aussi donné divers noms ; mais celles qui sont si pures et si parfaites, qu'elles ne viennent que de la seule connaissance du bien, sont toutes de même nature, et peuvent être comprises sous le seul nom de la sagesse. Car, quiconque a une volonté ferme et constante d'user toujours de la raison le mieux qu'il est en son pouvoir, et de taire en toutes ses actions ce qu'il juge être le meilleur, est véritablement sage autant que sa nature permet qu'il le soit, et par cela seul il est juste, courageux, modéré, et a toutes les autre:,
vertus, mais tellement jointes entre elles, qu'il n'y en a aucune qui paraisse plus que les autres: quoiqu'elles soient donc beaucoup plus parfaites que celles a qui le mélange de quelque défaut donne de l'éclat, cependant, parce que le commun des hommes les remarque moins, on n'a pas coutume de leur donner autant de louanges.
Outre cela, de deux, choses qui sont requises pour la sagesse, telle que je viens de la définir, savoir : que l'entendement connaisse tout ce qui est bien, et que la volonté soit toujours disposée à le suivre, il n'y a que celle qui consiste dans la volonté que tous les hommes peuvent également avoir, parce que l'entendement de quelques-uns n'est pas aussi bon que celui des autres. Mais quoique ceux qui n'ont pas le plus d'esprit puissent être aussi parfaitement sages que leur nature le permet, et se rendre très-agréables à Dieu par leur vertu si seulement ils ont toujours une ferme résolution de faire tout le bien qu'ils connaîtront , et de n'omettre rien pour apprendre celui qu'ils ignorent; et cependant ceux qui, avec une constante volonté de bien faire et un soin très-particulier de s'instruire, ont aussi un très-excellent esprit, arrivent sans doute à un plus haut degré de sagesse que les autres (1).
(1) Ces réflexions de Descartes étaient un préliminaire au compliment qu'il préparait à la princesse Palatine, et qui mérite d'être connu, parce qu'il nous tait connaître combien cette princesse était digne de la correspondance que Descartes entretenait avec elle, correspondance à laquelle nous sommes redevables de ce qu'il y a de plus intéressant dans notre collection.
c Ces trois choses se trouvent très-parfaitement en
< votre altesse : car le soin qu'elle a eu de s'instruire, « paraît assez de ce que ni les divertissements de la « cour, ni la manière dont les princesses ont coui tume d'être élevées, qui les détournent entièrement
< de la connaissance des lettres, n'ont pu empêcher « que vous n'ayez très-soigneusement étudié tout ce
< qu'il y a de meilleur dans les sciences : on connaît
< l'excellence de votre esprit, en ce que vous les « avez parfaitement apprises en fort peu de temps. « Mais j'en ai encore une autre preuve qui m'est i particulière, en ce que je n'ai jamais rencontré. « personne qui ail si généralement et si bien entendu
• lout ce qui est contenu dans nies écrits ; car il en « est plusieurs qui les trouvent très-obscurs, même « entre les meilleurs esprits et les plus doctes ; et je « remarque presque en loes , que ceux qui conçoii vent aisément les choses qui appartiennent aux i mathématiques, ne sont nullement propres à en- « tendre celles qui se rapportent à la métaphysique;
• et au contraire, que ceux à qui celles-ci sont aisées, « ne peuvent comprendre les autres ; en sorte que
< je puis dire avec vérité que je n'ai jamais rencon-
< tré que le seul esprit de votre altesse, à qui l'un « et l'autre fût également facile, et que, par consét quent, j'ai juste raison de l'estimer incomparable. « Mais, ce qui augmente le plus mon admiration,
< c'est qu'une connaissance si parfaite et si variée de
• toutes les sciences n'est point en quelque vieux
< docteur qui ait employé beaucoup d'années à s'in-
< atiuire, mais en une princesse encore jeune , et
< dont le visage représente mieux celui que les poè- « tes donnenuiux Grâces, que celui qu'ils attribuent i aux Muses ou à la savante Minerve, elc.i
OEUVRES COMPLETES DE M. EMERI J2f>