CHAPITRE XXIV
Mépris de l'honneur.
Lorsque Dieu commence à nous donner quelque vertu, nous devons tellement veiller sur nous-mêmes , que nous ne nous mettions point en danger de la perdre : par exemple, en ce qui regarde l'honneur, plusieurs se persuadent d'en être entièrement détachés, qui ne le sont pas ; et pour peu que l'on s'y sente encore attaché, on ne doit point espérer d'avancer dans le chemin do la vertu : c'est une chaîne si forte, que Dieu seul est capable de la rompre ; et il n'y a point d'efforts joints à la prière, que nous ne devions faire de notre côté pour surmonter un si grand obstacle à notre avancement. Je connais des personnes dont les actions sont si saintes, qu'on ne les peut considérer sans admiration. D'où vient donc, ô mon Dieu ! qu'elles tiennent encore à la terre ; s'étant entièrement consacrées à votre service, qui les empêche d'arriver au comble de la perfection? C'est qu'elles sont encore un peu attachées à ce malheureux honneur sans qu'elles s'en aperçoivent, parce que le démon leur persuade qu'elles sont obligées de le conserver. Mais, quoique je ne doive être considérée que comme une fourmi, je les conjure de croire, sur ma parole, que, si elles ne se corrigent, le fruit de leur bon exemple ne sera pas sain ni de durée, parce que ce défaut sera comme une chenille, qui, quoiqu'elle n'endommage pas tout l'arbre, le rongera de telle sorte, que non-seulement elle lui fera perdre sa beauté, mais l'empêchera de profiter, et les autres plantes qui en sont près. J'ajouterai que quelque petit que soit cet attachement à l'honneur, c'est comme un faux ton dans un jeu d'orgues qui en déconcerte toute l'harmonie, et qui nuisant toujours beaucoup à l'âme , en quelque état qu'elle soit, est une peste pour celles qui s'appliquent à l'oraison.
Nous disons que nous voulons nous unir à Dieu et suivre les conseils de Jésus-Christ, et nous prétendons en même temps devoir conserver notre honneur et notre réputation sans qu'ils souffrent la moindre tache, quoiqu'il n'y ait point d'injures et d'outrages quo
Jésus-Christ n'ait endurés. Peut-on se rencontrer en marchant par deux chemins si différents ? et pouvons-nous espérer que ce divin Sauveur veuille habiter dans notre âme , si nous ne nous faisons violence pour renoncera ce faux honneur, comme il y a renoncé lui-môme, et nous relâcher en plusieurs autres choses de ce qui nous paraît nous être dû?
Mais, me dira quelqu'un, je ne rencontre point d'occasion d'offrir en cela quelque chose à Dieu. Je réponds que, si vous êies dans une ferme résolution de lui tout sacrifier, il ne permettra pas que, faute d'occasions, vous perdiez l'avantage de faire une chose qui lui est si agréable. li faut seulement, sans s'arrêter à de simples paroles, mettre la main à l'œuvre. Sur quoi je veux rapporter ici quelques-unes deces petites chosesquejefaisais au commencement de ma conversion, et qui sont, comme je l'ai «lit, les pailles que je mettais dans le feu, n'étant capable de rien de plus : mais Dieu est si bon, qu'il reçoit tout; et nous ne devons jamais cesser dé le bénir.
lintre mes autres imperfections, j'avais celle de savoir peu les rubriques du bréviaire, et les autres choses qui se récitent Bans le chœur, étant en cela aussi négligente que j'étais affectionnée à de vaines occupations : d'autres novices auraient pu m'en instruire, et ma vanité ne me permettait pas de le leur demander, de peur de leur faire connaître mon ignorance, quoique ie bon exemple que je leur devais me vînt dans l'esprit. Mais quand Dieu m'eut un peu ouvert les yeux, je changeai bien de conduite ; car, sur le moindre doute que j'avais, je m'adressais aux plus petites des écolières pour m'en éclaircir ; et Dieu permit qu'au lieu de m'attirer par là du mépris, on m'en estima davantage.
Je savais mal le chant, et j'en étais bien fâchée, non par la crainte d'y faire des fautes en la présence de Dieu, ce qui aurait été une vertu, mais à cause des personnes qui m'écoutaient ; et ce sentiment de vanité me troublait de telle sorte, qu'il me faisait manquer encore davantage. Enfin, je résolus de dire que je ne le savais pas lorsque je ne le savais qu'imparfaitement, et cela ne me donnait pas d'abord peu de peine; mais je le faisais après avec joie; et quand je commençai à ne me plus soucier que l'on connût mes défauts, et à renoncera ce malheureux point d'honneur que je me figurais en cela, et que chacun met où il lui plaît, je chantai beaucoup mieux qu'auparavant.