‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 261 sur 454 · XXII. — Danger des tnauvaises lectures · texte numérisé non relu

XXII. — Danger des tnauvaises lectures

(Ex Epist. ad Voctium, page 20.)

J'ai dit, dans mon discours de la Méthode, que la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passc's qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée dans laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées (page 7). Par la raison des contraires, on pourrait dire que la lecture des mauvais livres n'est guère moins pernicieuse que la fréquentation des mauvaises sociétés... J'ajoute que, quoique les ouvrages où l'on invective fortement contre les vices ne soient point blâmables, qu'ils soient au contraire dignes d'éloge , il ne serait pourtant point sans inconvénient d'en faire une lecture trop assidue, parce que telle est la faiblesse de notre nature, que la censure des vices, qui ne peut guère avoir lieu sans en faire la peinture, nous en inspire souvent le goût. Sans doute il est permis aux théologiens de lire les mauvais livres, puisqu'il est de leur devoir de les réfuter ou de les corriger; mais, dans le fait, ils ne doivent eux-mêmes user que rarement de cette permission. Le seul désir de passer pour un homme qui a beaucoup lu ne fut jamais, pour un homme pieux, une raison suffisante de lire de tels livres. Vit-on jamais un homme sage, dans le dessein seulement de s'amuser ou de se délasser, visiter des gens attaqués de la peste? Et qui pourrait douter que de mauvais livres ne renferment une peste véritable (1)?

XXIII. — Importance du choix dans les lectures, et influence de ces lectures sur le caractère. (Ex Epist. ad Voëtium, pag. 22.)

Je distingue l'homme docte de l'homme érudit. J'appelle érudit un homme qui, par l'étude et la culture, a poli son esprit et ses mœurs; et je crois qu'un tel homme ne se forme point par la lecture de toute sorte de livres indifféremment. C'est la lecture assidue des meilleurs ouvrages, c'est l'attention à converser avec les personnages qui ont déjà acquis ce genre d'érudition toutes les fois que l'occasion s'en présente, c'est un ardent amour pour la vérité et une étude suivie de toutes les vertus, qui seuls peuvent former l'érudit dont je parle.

Mais, pour ceux qui ne puisent toute leur science que dans des lieux communs, dans des index et des lexiques, ils peuvent bien, il est vrai, remplir en peu de temps leur mémoire de beaucoup de faits et de pensées ; mais ils n'en deviendront pas pour cela plus sages ni meilleurs. Au contraire, ces sortes de livres, ne renfermant aucun enchaînement de raisons, et tout y étant décidé par autorite

(1) Nous voudrions que le plan de notre travail nous eût permis de faire usage d'une multitude (la réflexions également profondes et judicieuses, que Descaries a semées dans cet écrit, sur la lecture de* livres et sur les savants

PENSEES DE DESCARTES. — SLR LA MORALE

ou (out au plus par des raisonnements coupés, qu'arrive-t-il de là? C'est que ceux qui tirentde ce fonds toute leur doctrine contractent l'habitude de s'en rapporter indifféremment à l'autorité de tous les auteurs qui tombent entre leurs mains ; ou, s'ils font un choix, c'est uniquement l'esprit de parti qui le détermine : de cette manière, ils perdent peu à peu l'habitude d'user sagement de la raison naturelle pour ne plus suivre qu'une raison artificielle et sophistique : car il est bon de savoir que le véritable usage de la raison, en quoi consiste toute l'érudition proprement dite, tout le bon esprit, toute la sagesse humaine, ne consiste pas lui-même dans des syllogismes isolés ou des raisonnements décousus. Ce qui le constitue, c'est le soin, c'est l'attention à saisir avec justesse, à embrasser avec plénitude tout ce qui doit concourir à la découverte des vérités que nous cherchons ; et parce qu'il est impossible de parvenir à cette découverte à la faveur de syllogismes ou de raisonnements, si on n'en lie un trèsgrand nombre ensemble, il est certain que ceux qui n'en agissent point ainsi, étant par là très-exposés à ne point voir et à laisser ainsi sans examen quelques-unes des choses dont ils devaient considérer la totalité, contractent l'habitude de l'inconsidération et perdent l'usage du bon esprit.

Cependant ces mômes personnages s'imaginant être fort habiles, parce qu'ils possèdent dans leur mémoire beaucoup de choses publiées par d'autres, et qu'ils croient sur leur autorité, deviennent de véritables pédants, pleins delà plus folle arrogance. Si, de 5'ius, ils s'attachent par préférence à la lecture de certains livres, remplis de bagatelles, de disputes, de méchancetés, il est très-difficile que, quand même ils ne seraient pas nés méchants ni dépourvus de tout génie, ils ne deviennent querelleurs, impertinents et méchants eux-mêmes.

Cependant il faut convenir que le naturel influe beaucoup dans ces fâcheuses conséquences: car dans les livres que j'ai distingués en bons et mauvais, il n'en est point qui soient pleinement bons ou pleinement mauvais : souvent, dans le même auteur, on rencontre des choses qui sont positivement mauvaises, d'autres qui ne sont que frivoles , d'autres véritablement bonnes, et dont les unes lui appartiennent, et les autres sont empruntées d'ailleurs. Mais semblables aux abeilles et aux araignées qui travaillent sur les fleurs, les lecteurs, suivant la diversité de leur génie, ne cueillent sur les livres, les uns que le miel, elles autres que le venin; et c'est ainsi que l'élude des lettres rend les hommes nés avec de bonnes inclinations, meilleures et plus sages, et ceux qui sont nés avec des inclinations contraires, plus méchants et plus fous.

Il existe, au reste, une marque très-certaine pour les reconnaître et les distinguer les uns des autres. C'est que chacun d'eux s'attache plus particulièrement aux livres où il rencontre plus de choses conformes à ses inclinations. H est encore entre eux une très-

grande différence : ceux qui, nés avec de mauvaises inclinations, ont encore mal étudié, sont le plus souvent arrogants , opiniâtres, emportés, tandis que les autres, je veux dire ceux qui ont étudié avec sagesse et acquis l'érudition dont j'ai parlé, ne sont jamais dominés par l'orgueil , parce qu'ils sont profondément convaincus de la faiblesse de l'esprit humain , et qu'ils font peu d'état de ce qu'ils savent , persuadés qu'il est un nombre incomparablement plus grand de choses qu'iis ne savent pas; d'où il résulte qu'ils sont simples et dociles , toujours prêts à apprendre les vérités qu'ils ne connaissent pas encore, et qu'enfin , accoutumés comme ils sont, à plier leuresprit suivant les circonstances, il est impossible qu'ils ne soient pleins de douceur, de bonté et de véritable politesse. Ces mêmes hommes n'ignorent pas non plus que la véritable érudition ne dépend pas uniquement de la lecture : en conséquence, ils travaillent à l'acquérir par leurs propres réflexions, par l'usage des affaires du monde, par la société de plus habiles gens ; et ils ne vivent pas uniquement au milieu. des livres. Mais il arrive de laque, ne s'étant point fait la réputation d'hommes doctes, ils ne jouissent, par le défaut de ce titre, d'aucune considération auprès dés ignorants , et que, s'ils vivent dans une érudition privée, on les oublie totalement, ou s'il en est quelquefois question, on n'en parle seulement que comme de bons pères de famille qui ne sont pag entièrement dépourvus de bon sens; et c'est ainsi que de très-grands esprits demeurent souvent parfaitement inconnus. 11 est bien, vrai que si les personnages dont nous parlons entrent dans les affaires, on aura bientôt reconnu qu'ils ont plus de prudence et de politesse que les autres. Mais on attribuera cet avantage à la bonté de leur naturel; et on ne s'apercevra pas qu'ils le doivent à la manière dont ils ont cultivé leur esprit.

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