XXIV. — Danger de souffrir en soi des mou
vements de colère.
( ExEpist. ad Voètium, paye 54. )
Toute émotion de l'àme , tendante à la colère, la haine, la dispute, est toujours trèspréjudiciable à la personne qui est ainsi émue, quelque juste que puisse en être la cause, parce que telle est la nature de l'homme, qu'un petit mouvement déréglé, auquel nous nous livrons, laisse en nous une grande disposition à nous livrer à d'autres mouvements du même genre, plus déréglés encore; et si quelqu'un a souffert une fois qu'il s'élève dans son âme un mouvement de colère, pour lin sujet qui était légitime, il deviendra par là même beaucoup plus enclin à se mettre une autre fois en colère pour un sujet qui ne le serait pas.
XXV. — Règles de la correction fraternelle que doivent observer tous les hommes, et particulièrement les prédicateurs.
( Ex Epist. ad Voèïium, pageok. ) L'Apôlre saint Paul, écrivant aux Corinthiens , et voulant leur faire connaître k>
prix de la charité, s'exprime ainsi (Chap XIII):
Quand je parlerais toutes les langues des hommes et même celles des anges, si je n'ai pas la charité, je-suis comme l'airain qui résonne et comme la cymbale qui retentit. Quand j'aurais le don de prophétie, que je saurais tous les mystères et que je posséderais toute la science; quand j'aurais même toute la foi jusqu'à transporter les montagnes, si je n'ai point la charité, je ne suis rien; et quand je donnerais tout ce que j'ai pour la nourriture des pauvres et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai pas la charité, tout cela ne me servira de rien.
Il suit manifestement de là, que tout talent, tout don de Dieu, quelque distingué qu'il puisse être, s'il n'est pas, dans l'homme qui le possède, joint à la charité, doit être compté pour lui.
L'Apôtre indique au même lieu les caractères auxquels on peut reconnaître la charité : La charité, dit-il, est patiente; elle est douce ; elle n'est point envieuse, ni dissimulée, ni superbe; elle n'est point ambitieuse ; elle ne cherche point son intérêt particulier; elle ne se met point en colère ; elle ne soupçonne point le mal ; elle ne se réjouit point de l'injustice, mais elle se réjouit de la vérité.
De là nous lirons encore cette conséquence , que ceux qui sonl emportés , méritants , envieux , brouillons, orgueilleux, arrogants, chicaneurs, brutaux, médisants, insolents, menteurs, ne possèdentaucundegréde charité. Cette charité, ou celte amitié sainte que nous avons pour Dieu, et que, pour l'amour de Dieu, nous étendons à tous les hommes, parce que nous savons que Dieu les aime tous ; celle charilé, dis-je, a une grande affinité avec celle amitié honnête qui lie ordinairement les hommes vivants dans la même société : nous croyons donc convenable d'examiner en même temps les devoirs de l'une et de l'autre.
Tous les devoirs de l'amitié humaine sont compris dans une se:;Ie règle ; cette règle est de ne jamais faire de mal à nos amis et de leur faire au conlraire tout le bien qu'il est en noire pouvoir de leur faire : mais parce qu'il n'y a rien de plus avantageux aux hommes que d'être exempts de défauls , nous ne pouvons donc rendre à notre ami un plus grand service, que de travailler à le corriger de quelque défaut par des voies convenables : je dis par des voies convenables ; car si la correction que nous entreprenons de lui faire, est intempestive ; si pour une faute légère, elle est très-sévère; si nousJa faisons en présence de témoins et sans aucune nécessité; si nous imputons à notre ami des crimes dont il n'est pas coupable, et qu'ainsi lions paraissions chercher, non pas tant à le rendre meilleur qu'à le déshonorer et procurer à ses dépens notre propre gloire, rien ne serait plus odieux ni plus inconsidéré que notre conduite.
Mais il nous est presque toujours permis de reprendre notre ami en particulier et sans témoins; et si cela ne suffi! pas, et si la faute
que nous lui reprochons était véritablement grave, il nous est encore loisible d'insister et de mettre plus de force dans nos remontrances, d'aller enfin jusqu'à inviter un ou deux de ses amis, ou même à les inviter tous, de joindre leurs vives remontrances aux nôtres Si tous ces moyens sont inutiles, et si lafaule dont il s'agit est telle, qu'elle rende vraiment indigne de l'amitié d'un honnête homme , nous pouvons bien alors rompre toute société avec le personnage, et ne plus le compter au rang de nos amis. Mais certainement, tandis que nous l'aimons, nous ne devons point lui reprocher publiquement sa faute devant tout le monde, ni même devant des étrangers et des inconnus : autrement ce n'est pas son avantage, mais plutôt son mal, c'est-à-dire son déshonneur que nous procurerions ; et cela est vrai , non seulement à l'égard des fautes secrètes, mais encore à l'égard de celles qui seraient publiques. La raison en est que ceux qui pèchent publiquement ont coutume de se glorifier de leurs fautes et se soucient très-peu qu'on sache qu'ils les commettent : ils seraient seulement fâchés qu'elles les fissent tomber dans le mépris : car, remarquez que c'est la crainte de l'infamie qui détourne puissamment les hommes de commettre certains délits, et non pas l'infamie elle-même ; la preuve en est que, quand ils sont tombés une fois dans cet état, ils ne le redoutent plus : voilà pourquoi ceux qui n'écoutent point les remontrances particulières de leurs amis, n'écoutent pas davantage celles qui sont publiques; ils prennent plutôt delà occasion de persévérer dans leurs désordres, ainsi que l'expérience le prouve fréquemment.
Or ces lois de l'amitié humaine s'accordent parfaitement avec celles de la charité, telles que Notre-Seigneur nous les enseigne en ces termes : Si votre frère vous afaitquelque tort, allez l'en reprendre entre vous et lui seul ; s'il vous écoule, vous avez gagné votre frère ; mais s'il ne vous écoute pas, prenez encore avec vous une personne ou deux, afin que tout soit confirmé sur la parole de deux ou trois témoins. Que s'il refuse de vous écouter, ditesle à l'Eglise; et s'il ne veut pas même écouler l'Eglise, qu'il soit à votre égard comme un païen et un pubticain.
Vous observerez que, dans ces paroles, il ne s'agit pas des péchés quelconques du prochain , mais de ceux seulement qu'il a commis contre nous; car Noire-Seigneur ne dit pas simplement : Si votre frère a péché, mais, s'il a péché contre vous; et comme nous avons plus de droit de reprendre quelqu'un, quand nous sommes personnellement intéressés dans le mal qu'il a fait, que lorsqu'il a fait un mal de toute autre espèce, il n'est pas douteux que Noire-Seigneur n'ait renfermé, dans les paroles précédentes , les remèdes les plus forts dont il soit permis d'user dans la correction de notre prochain, quelque grave que soit la faute dont il s'est rendu coupable : et nous ne sommes bien fondés à appliquer le précepte du Seigneur à toutes le; fautes du prorîiain, à celles même qu>i
925 PENSEES DE DESCARTES. — SUR LA MORALE
personnellement ne nous intéresseraient pas, culiers, assez zélés et que parce que les hommes vraiment pieux ne sont pas moins touchés du tort qu'en péchant on fait à Dieu , ou , pour mieux dire
parce que dans la vérité on ne peut nuire à Dieu), du tort que celui qui pèche, et qu'ils aiment comme leur prochain, se fait à lui-même, que du tort que le péché ferait directement et uniquement à leurs personnes.
Sidonc l'injure vous a été faite par quelqu'unqui soitchrétien,etque par conséquent la charité vous ohlige d'aimer, vous devez donc, premièrement, l'avertir en particulier; s'il ne se corrige pas, avertissez-le une seconde fois en présence d'un ou de deux de sesamis,et spécialement de ceux que vous avez lieu de croire avoir plus d'autorité sur son esprit. Enfin, s'il ne se rend pas à ce second avertissement, diles-le à l'Eglise , c'est-àdire portez vos plaintes contre lui dans l'assemblée de tous ceux qui l'aiment véritablement en Jésus-Christ... Mais remarquez soigneusement que , par ses mots, diles-le à l'Eglise, on ne doit point entendre qu'il faille le reprendre publiquement, en présence de tout le monde, et même des étrangers, ainsi qu'il arriverait si la correction était faite dans un sermon.
La raison en est, 1" que ce procédé répugne à la charité, et devient véritablement un châtiment, puisque parla on procure, non un bien, mais un mal à la personne qu'on rereuddcla sorte. En effet, et nous l'avons déjà ait observer, si quelqu'un ne veut pas se corriger d'une faute qu'on a fait connaître à ses amis , il ne s'en corrigera pas davantage dans la suite, quand on la fera connaître encore aux étrangers : bien loin de là, ayant perdu , par cette diffamation, le frein de la pudeur qui pouvait le contenir encore, il n'en deviendra que plus hardi à commettre les mêmes fautes.
La seconde raison est tirée des paroles qui suivent immédiatement les premières : et s'il n'écoute pas l'Eglise, qu'il soit à votre égard comme un païen et un publicain, c'est-à-dire ne le comptez plus au rang de ceux avec qui la conformité de la foi vous a fait contracter une amitié particulière, et agissez-en avec lui comme avec un étranger et un inconnu : mais il ne nous est pas ordonné par là même de le poursuivre comme un ennemi. Les premiers disciples de Notre-Seigneur ne faisaient point profession de haïr les païens et les publicains; seulement ils ne les aimaient pas , comme ils aimaient leurs frères.
Toutes ces lois de l'amitié, que nous venons d'exposer, sont faites généralement pour tous les hommes ; mais elles obligent plus particulièrement encore ceux qui remplissent les fonctions de prédicateur ou de pasteur dans les églises : car, d'un côté, puisqu'il n'y a rien, dans la société des hommes, de plus avantageux que l'amitié, et que le principal avantage de cette amitié consiste à pouvoir être, à la faveur de ses amis, averti de ses erreurs, et corrigé de ses vices; et, d'un autre côté, puisque nous ne pouvons pus toujours nous procurer des amis parli-
9-2G ssoz prudents pour remplir à notre égard ces office, nous regardons les personnages que nous savons l'emporter sur les autres en piété, en prudence et en charité chrétienne, comme les amis communs de tous les hommes, et nous les écoutons volontiers en cette qualité. Tels sont communément à nos yeux ceux à qui on a confié l'office de prédicateurs ou de pasteurs dans les diverses églises...
Les corrections ont bien avec les accusations quelque analogie; il ne faut pourtant pas les confondre. Les dénonciations publiques des délits, qui ont lieu sans que les dénonciateurs aient aucun droit de condamner les personnes, sont proprement ce qu'on appelle accusations; et il est certain qu'elles sont permises dans toute république sagement policée; elles sont même ordonnées, dans certains cas, comme dans celui du crime de lèse-majesté : mais cependant il est des circonstances où elles pourraient difficilement se concilier avec l'honnêteté et la juslice. Ainsi, accuser des hommes qui sont coupables, il est vrai, mais qui le reconnaissent humblement, et qui sont prêts à en faire pénitence, serait an procédé blâmable, à moins qu'on ne fût accusateur par office, ou qu'on ne fut forcé à cet acte par quelque raison particulière : car la charité, qui veut que nous nous aimions les uns les autres, ne permet pas quedesimplesparticuliersdésirent l'a punitiond'un coupable qui reconnaît sa l'auto et qui en demande humblement le pardon... Nous observerons que les prédicateurs exercent bien l'ofGce de censeurs ou d'accusateurs publics : mais il n'en est pas moins vrai qu'ils ont été établis seulement pour enseigner les vérités qui appartiennent à la religion, pourdétourner les hommes du vice et les excitera la vertu, et non pour exercer un droit de censure sur quelques-uns de leurs auditeurs, et les couvrir d'ignominie; et quand un prédicateur, du haut de sa chaire, reproche à l'un d'eux quelque faute, il le diffame plus que s'il lui reprochait la même faute en tout autre lieu, quoique devant les mêmes auditeurs. La raison en est qu'ayant été établi d'office pour annoncer la vérité du haut de sa chaire, il joint à l'autorité de son témoignage privé, l'autorité publique, et il abuse ainsi de la dignité de son ministère pour diffamer son frère.
Nous observerons encore que le droit do charité, le seul qui autorise les hommes pieux à reprendre les autres, et le droit qu'un maître exerce sur ses disciples, sont fort différents du droit de domaine , ou du droit civil, qui autorise les magistrats à punir les coupables. La différence consiste principalement en ce que le droit civil a pour objet le bien commun de plusieurs hommes réunis en société , et que le droit de la charité, comme celui t!e maître, se rapporte aux individus considérés séparément : d'où il suit qu'il est bien permis à un magistrat de imiter mal quelques particuliers, et quelquefois même de leur ôter la vie, pour procurer l'utilité commune des autres ; mai.»
il n'est jamais permis à un maître, chargé de quelques disciples, de faire le plus pelit mal à un d'entre eux, uniquement dans la vue de procurer un avantage aux autres, quelque grand que pût être cet avantage ; car un parent ne confie ses enfants à un maître que dans la vue du bien particulier de ses enfants, et sous la condition que le maître ne leur nuira en aucune manière; et c'est ici le cas d'appliquer la règle, qu'iV ne faut pas faire le mal, pour qu'il en arrive un bien. Ces principes, ces maximes ont encore plus de force, appliquées à ceux qui n'ont d'autre droit que celui de la charité : comment, en effet, quelqu'un qui nuit véritablement à un autre pourrait-il en cela même être censé son ami?
Conséquemment à ces principes, on convient qu'il n'est pas permis dé tuer ou de mutiler quelqu'un, de quelque grand crime qu'il se soit rendu coupable, ni de le dépouiller de son bien pour le distribuer aux pauvres, ou en faire d'autres bonnes œuvres, quelque mauvais usage qu'il en fasse . or je ne vois pas comment il serait plus permis à un prédicateur d'enlever à un homme sa réputation, qui est un bien que plusieurs estiment encore plus que leurs richesses et même que la \ie, quelque fondés que pussent être les reproches du prédicateur; puisque, dans la réalité, cet homme serait véritablement puni, et on lui ferait autant de tort que si on lui ôtait la vie ou la fortune...
Si quelques prédicateurs prétendaient que, puisque les prophètes reprenaient les rois eux-mêmes avec une grande liberté, ils peuvent bien en agir de même à l'égard des hommes vulgaires; on lui ferait observer que le droit suprême que quelques prophètes ont autrefois exercé sur les rois, leur était accordé par Dieu et intimé par un mouvement extraordinaire et surnaturel qu'il imprimait dans leurs âmes ; et on ne croyait à la réalité de ce droit, que parce qu'ils le justifiaient par de grands et incontestables prodiges. Voyez comment Dieu parle à Jéréniie : Je t'ai établi aujourd'hui sur les nations et sur les royaumes, afin que tu arraehes, que tu disperses, que tu détruises, tu plantes et tu bâtisses. Jérémie, qui était ainsi établi sur les nations et sur les royaumes, n'était qu'un simple particulier, sans conseillers visibles avec qui il pût délibérer sur ce qu'il lui convenait de faire, et n'ayant même aucune autorité dans l'Etat : auràit-il donc été raisonnable que les rois et les peuples se soumissent volontairement à lui, s'il n'avait pas montré, par des miracles évidents, qu'il était vraiment envovépar celui qui est le roi des rois ?
Ôr, quel estaujourd'hui le prédicateur qui prouverait par des miracles qu'il a reçu de Dieu le droit d'invectiver contre quelquesuns de ses auditeurs et de les diffamer dans 1 esprit des autres (1)?
(1) Dans l'exposition de ces règles, Descartes avait en vue Voël'ms; il les applique à la conduite de ce fcugueux prédicateur, et montre qu'il les a toutes violées: véritablement il le confond et l'atcable; mais cette application n'entrait point dans notre but : U a da nous suffire d'exposer les règles de la correc-
XXVI. — Avantage d'exécuter promptement ce qu'on a délibéré avec sagesse : et confiance dans la Providence. (Tome i, Lettre xnj.
Je confesse une faute très-signalée que j'ai commise dans le traité des Passions, en ce que, pour flatter ma négligence, j'y ai mis au nombre des émotions de l'âme, qui sont excusables, une je ne sais quelle langueur qui nous empêche quelquefois de mettre en exécution les choses qui ont été approuvées par notrejugement.
J'avoue bien qu'on a grande raison de prendre du temps pour délibérer, avant d'entreprendre les choses qui sont d'importance ; mais lorsqu'une affaire est commencée, et qu'on est d'accord du principal, je ne vois pas qu'on ait aucun profit à chercher des délais en disputant pour les conditions; car si laffaire, nonobstant cela, réussit, tous les petits avantages qu'on aura peut-être acquis par ce moyen ne servent pas autant que peut nuire le dégoût que causent ordinairement ces délais ; et si elle ne réussit pas, tout cela ne sert qu'à faire savoir au monde qu'on a eu des desseins qui ont manqué : outre qu'il arrive bien plus souvent, lorsque l'affaire qu'on entreprend est fort bonne, que pendant qu'on en diffère l'exécution, elle s'échappe, que non pas lorsqu'elle est mauvaise. C'est pourquoi je me persuade que la résolution et la promptitude sont des vertus très-nécessaires pour les affaires déjà commencées, et l'on n'a pas sujet de craindre ce qu'on ignore; car souvent les choses qu'on a le plus appréhendées, avant de les connaître, se trouvent meilleures que celles qu'on a désirées. Ainsi le meilleur est en cela de se fier à la Providence divine et dese laisser conduire par elle.
XXV'H. — La justice, fondement des Etats.
(Tome m, Lettre preniière.) La justice seule maintient les Etats et les empires : c'est pour l'amour d'elle que les hommes ont quitté les grottes et les forêts pour bâtir des villes ; c'est elle seule qui donne et qui maintient la liberté : comme, au contraire, c'est de l'impunité des coupables et de la condamnation des innocents, que vient la licence, qui, selon la remarque de tous les politiques, a été la ruine des républiques.
XXVIII. — Préférence qu'on doit quelquefois donner à la génération future sur la généralionprésenle.(Discoursdela Méthode, p. 66. J
Il est vrai que chaque homme est obligé de procurer, autant qu'il est en lui, le bien des autres, et que c'est proprement ne valoir rien, que de n'être utile â personne. Cependant nos soins doivent s'étendre plus loin que le temps présent; ci il est bon d'omettre des choses qui apporteraient peut-être quelque proflt à ceux qui vivent, lorsque c'est à dessein d'en faire d'autres qui en apportent davantage à nos neveux.
tion fraternelle, telles que i)escartes les propose ; e» ces règles ont dû paraître également justes et sages
PENSEES DE DESCARTES. - SUR LA MORALE
XXIX. — Définitions de l'amour et de lahaine. Distinction entre l'amour de concupiscent et les autres espèces d'amour.
(Traite' des passions, p. 110.) L'amour est une émotion de l'âme qui l'incite à se joindre de volonté aux objets qui paraissent lui être convenables; et la haine est une émotion, qui l'incite à vouloir être séparée des objets qui se présentent à elle comme nuisibles.
Par le mot de volonté, je n'entends pas ici parler du désir, qui est une passion à part, et se rapporte à l'avenir, mais du consentement par lequel on se considère, dès à présent, comme joint avec ce qu'on aime; en sorte qu'on imagine un tout, duquel on croit qu'on est seulement une partie, et que la chose aimée en est une autre : comme au contraire, en la haine on se considère seul comme un tout, entièrement séparé de la chose pour laquelle on a de l'aversion.
Or on distingue communément deux sortes d'amours : l'un est nommé amour de bienveillance, 'c'est-à-dire qui incite à vouloir du bien à ce qu'on aime; l'autre est nommé amour de concupiscence, c'est-à-dire qui fait désirer la chose qu'on aime, mais il semble que cette distinction regarde seulement les effets de l'amour et non point son essence : car aussitôt qu'on s'est joint de volonté à quelque objet, de quelque nature qu'il soit, on a pour lui de la bienveillance, c"est-à-dire, on joint aussi à lui de volonté les choses qu'on croit lui être convenables : ce qui est un des principaux effets de l'amour. Ht si on juge que ce soit un bien de le posséder ou d'être associé avec lui d'autre façon que de volonté, on le désire : ce qui est aussi l'un des plus ordinaires effets de l'amour.
Il n'est pas besoin aussi de distinguer autant d'espèces d'amour qu'il y a de divers objets qu'on peut aimer ; car, par exemple , quoique la passion qu'un ambitieux a pour la gloire, un a va ricieux pour l'argent, un ivrogne pourlevin,un homme d'honneur pour son ami, et un bon père pour ses enfants, soient bien différentes entre elles, cependant, en ce qu'elles participent de l'amour, elles sont semblables. Mais les quatre premiers n'ont pas de l'amour que pour la possession des objets auxquels se rapporte leur passion, et n'en ont point pour les objets mêmes pour lesquels ils ont seulement du désir, mêlé avec d'autres passions particulières : au lieu que l'amour qu'un bon père a pour ses enfants est si pur, qu'il ne désire rien avoir d'eux, et ne veut point les posséder autrement qu'il fait, ni être joint à eux plus étroitement qu'il est déjà ; mais , les considérant comme d'autres soi-même, il recherche leur bien comme le sien propre , ou même avec plus de soin , parce que se représentant que lui et eux font un tout, dont il n'est pas la meilleure partie, il préfère souvent leurs intérêts aux siens , et ne craint pas de se perdre pour les sauver. L'alfection que les gens d'honneur ont pour leurs amis , est de cette nature , quoiqu'elle soit rarement aussi parfaite...
On peut , ce me semble , avec plus de raison , distinguer l'amour par l'estime qu'on fait de ce qu'on aime , en comparaison de soi-même; car, lorsqu'on estime l'objet de son amour moins que soi, on n'a pour lui qu'une simple affection ; lorsqu'on l'estime à l'égal de soi , cela se nomme amitié ; et lorsqu'on l'estime davantage, la passion qu'on a , peut être nommée dévotion ou dévouement. Ainsi, on peut avoir del'affection pour une fleur, pour un oiseau, pour un cheval ; mais, à moins qued'avoir l'esprit fort déréglé, on ne peut avoir de l'amitié que pour des hommes : et ils sont tellement l'objet de celte passion, qu'il n'y a point d'homme si imparfait, qu'on ne puisse avoir pour lui une amitié très-parfaite lorsqu'on en est aimé , et qu'on a l'âme véritablement noble et généreuse.
Pour ce qui est de la dévotion, son principal objet est sans doute la souveraine Divinité, à laquelleon ne saurait manquer d'être dévot , lorsqu'on la connaît comme il faut : mais on peut avoir aussi de la dévotion pour son prince , pour son pays, pour sa ville et même pour un homme particulier, lorsqu'on l'estime beaucoup plus que soi. Or la différence qui est entre ces trois sortes d'amour paraît principalement par leurs effets : car , puisqu'en tout on se considère commejoint et uni à la chose aimée, on est toujours prêt d'abandonner la moindre partie du toutqu'on compose avec elle, pour conserver l'autre. Ce qui fait que, dans la simple affection , l'on se préfère toujours à ce qu'on aime; et qu'au contraire, dans la dévotion ou dévouement , on préfère tellement la chose aimée à soimême , qu'on ne craint pas de mourir pour la conserver. De quoi on a vu souvent des exemples dans ceux qui se sont exposés à une mort certaine pour la défense de leur prince, ou de leur ville, et même aussi quelquefois pour des personnes parliculièresauxquelles ils s'étaient dévoués.
XXX. — Objet et règle de nos désirs : considération sur la Providence et la fortune : remède contre les passions.
[Traité des Passions , page 170.)
Les passions ne peuvent nous porter à aucune action, que par l'entremise du désir qu'elles excitent ; c'est donc particulièrement ce désir que nous devons avoir soin de régler, et c'est en cela que consiste la principale utilité de la morale, Or, comme le désir est toujours bon, lorsqu'il suit une vraie connaissance, il ne peut manquer aussi d'être mauvais, lorsqu'il est fondé sur quelque erreur. Et il me semble que l'erreur qu'on commet le plus ordinairemeut , touchant les désirs, est qu'on ne distingue pas assez les choses qui dépendent entièrement de nous , de celles qui n'en dépendent point : car, pour celles qui ne dépendent que de nous, c'està-dire de notre libre arbitre, il suffit de savoir qu'elles sont bonnes , pour ne les pouvoir désirer avec trop d'ardeur, parce oiih c'est suivre la vertu , que de faire les choses
9r>l OEUVRES COMPLETES DE
honnes qni dépendent de nous ; et il est certain qu'on ne saurait avoir un désir trop argent pour la vertu, outre que ce que nous désirons ainsi ne pouvant manquer de nous réussir , puisque c'est de nous seuls qu'il dépend, nous en recevrons toujours toute la satisfaction que nous en avons attendue. Mais la faute qu'on a coutume de commettre en ceci , n'est jamais qu'on désire trop , c'est seulement qu'on désire trop peu : et le souverain remède contre cola, est, 1° de se délivrer l'esprit, autant qu'il se peut, de toutes sortes d'autres désirs moins utiles ; 2° de tâcher <!e connaître bien clairement et de considérer avec attention la bonté de ce qui est à désirer.
Pour les choses qui ne dépendent aucunement de nous, quelque bonnes qu'elles puissent être , on ne doit jamais les désirer avec passion, non seulement parce qu'elles peuvent ne pas arriver, et, par ce moyen , nous affliger d'autant plus que nous les aurons plus souhaitées; mais principalement parce qu'en occupant notre pensée , elles nous détournent de porter notre affection à d'autres choses , dont l'acquittement dépend de nous. Il y a deux remèdes généraux contre ces tains désirs; le premier est la générosité , dont je parlerai dans la suite; le second est de faire souvent réflexion sur la Providence divine et de nous représenter qu'il est impossible qu'aucune chose arrive autrement qu'elle a été déterminée de toute éternité par cette Providence; en sorte qu'elle est comme une fatalité ou une nécessité immuable, qu'il faut opposer à la fortune, pour la détruire comme une chimère qui ne vient que de l'erreur de notre entendement; car nous nepouvons désirer que ce que nous estimons en quelque façon être possible ; et nous ne pouvons estimer possibles les choses qui ne dépendent point de nous , qu'autant que nous pensons qu'elles dépendent de la fortune, ;'est-à-dire que nous jugeons qu'elles peuvent arriver; et qu'ilen est arrivé autrefois de semblables. Or, cette opinion n'est fondée que sur ce que nous ne connaissons pas toutes les choses qui contribuent à chaque effet; car lorsqu'une chose, que nous avons estimée dépendre de la fortune, n'arrive pas , cela témoigne que quelqu'une des causes, qui étaient nécessaires pour la produire , a manqué, et, par conséquent , qu'elle était absolument impossible , et qu'il n'en est jamais arrivé de semblable, c'est-à-dire à la production de laquelle une pareille cause ait aussi manqué ; en sorte que, si nous n'eussions point ignoré cela auparavant , nous ne l'eussions jamais estimée possible , ni par conséquent nous ne l'eussions point désirée. Il faut donc entièrement rejeter l'opinion vulgaire, qu'il y a hors de nous une fortune, qui fait que les choses arrivent ou n'arrivent pas selon son plaisir, et savoir que lout est conduit par la Providence divine , dont le décret éternel est tellement infaillible et immuable, qu'excepté les choses que ce même décret a voulu dépendre de notre libre arbitre, nous devons penser qu'à notre égard il
M. EMEP.Y.
n'arrive rien qui ne soit nécessaire, et comme fatal; en sorte que nous ne pouvons sans erreur désirer qu'il arrive d'une autre façon. Mais, parce que la plupart de nos désirs s'étendent à des choses qui ne dépendent pas toutes de nous , ni toutes d'autrui , nous devons exactement distinguer en elles cequi ne dépend que de nous, afin de n'étendre notre désir qu'à cela seul. Et, pour le surplus , quoique nous en devions estimer le succès entièrement fatal et immuable, aûn que notre désir ne s'y occupe point, nous ne devons pas laisser de considérer les raisons qui le font plus ou moins espérer, afin qu'elles servent à régler nos actions. Par exemple . si nous avons affaire en quelque lieu où no'.is puissions aller par deux divers chemins, l'un desquels ait coutume d'être beaucoup plus sûr que l'autre; quoique peut-être le décret de la Providence soit tel, que, si nous allons par le chemin qu'on estime le plus sûr, nous ne manquerons pas d'y être volés , et qu'au contraire nous pourrons passer par l'autre sans aucun danger, nous ne devons pas pour cela être indifférents à choisir !'un ou l'autre ni nous reposer sur la fatalilé immuable de ce décret. .Mais la raison veut que nous choisissions le chemin qui a coutume d'être le plus sûr, et nous n'avons rien à nous reprocher, lorsque nous l'avons suivi, quelque mal qui nous en soit arrivé , parce que ce mal ayant été à notre égard inévitable, nous n'avons eu aucun sujet de souhaiter d'en être exempts, mais seulement de faire ce que notre entendement a pu nous faire connaître comme le meilleur, ainsi que je suppose que nous avons fait. Et il est certain que, lorsqu'on s'exerce à distinguer ainsi la fatalilé de la fortune, on s'accoutume aisément à régler tellement ses désirs, que, puisque leur accomplissement ne dépend que de nous, ils peuvent toujours nous donner une entière satisfaction. J'ajoute que l'exercice de la vertu est un souverain remède contre les passions : car il est certain que, pourvu que notre âme ait toujours de quoi être contente en son inté— trieur, tous les troubles qui viennent d'ailleurs n'ont aucun pouvoir de lui nuire. Or, afin que notre âme ait aussi de quoi en être contente, elle n'a besoin que de suivre exactement la vertu: effectivement, quiconque a vécu de telle sorte, que sa conscience ne lui peut reprocher qu'il ait jamais manqué à faire toutes les choses qu'il a jugées être les meilleures (qui est ce que je nomme ici suivre la vertu), il en reçoit une satisfaction qui est si puissante pour le rendre heureux, que les plus violents efforts des passions n'ont jamais assez de pouvoir pour troubler la tranquillité de son âme.
XXXI.— Caractère et effets de la générosité d'âme ou de la magnanimité.
(Traité des Passions, page 181.)
Je ne remarque en nous qu'une seule chose, qui puisse nous donner une juste raison de nous estimer, savoir, l'usage d>notre libre arbitre et l'empire que nous
PENSEES DE DESCARTES. -- SUR LA MORALE
avons sur nos volontés : car il n'y a que les seules actions qui dépendent de ce libre arbitre, pour lesquelles nous puissions avec raison être loués ou blâmés.
Ainsi, je crois que la vraie générosité, qui fait qu'un homme s'estime autant qu'il peut légitimement s'estimer, consiste seulement, partie en ce qu'il connaît qu'il n'y a rien qui véritablement lui appartienne, excepté cette libre disposition de ses volontés, ni rien pourquoi il doive être loué ou blâmé, sinon parce qu'il en use bien ou mal ; et partie en ce qu'il sent en soi-même une ferme et constante résolution d'en bien user, c'est-à-dire de ne manquer jamais de volonté pour entreprendre et exécuter toutes les choses qu'il jugera être les meilleures; ce qui est suivre parfaitement la vertu.
Ceux qui ont cette connaissance et ce sentiment d'eux-mêmes, se persuadent facilement que chacun des autres hommes les peut aussi avoir de soi-même, parce qu'il n'y a rien en cela qui dépende d'autrui. Aussi ils ne méprisent jamais personne; et quoiqu'ils voient souvent que les autres commettent des fautes qui font paraître leur faiblesse, ils sont cependant plus portes à les excuser qu'à les blâmer et à croire que c'est plutôt par défaut de connaissance que par défaut de bonne volonté, qu'ils les commettent. Et comme ils ne croient point être de beaucoup inférieurs à ceux qui ont plus de biens ou d'honneurs, ou même qui ont plus d'esprit, plus de savoir, plus de beauté qu'eux, aussi ne s'estiment-ils point beaucoup au-dessus de ceux qui les surpassent dans ce genre de perfections, parce que toutes ces choses leur paraissent fort peu considérables, en comparaison de la bonne volonté pour laquelle seule ils s'estiment et laquelle ils supposent aussi être , ou du moins pouvoir être, en chacun des autres hommes.
Ainsi les hommes les plus généreux sont ordinairement les plus humbles; et l'humilité vertueuse consiste dans la réflexion que nous faisons sur l'infirmité de noire nature et sur les fautes que nous pouvons autrefois avoir commises ou que nous sommes capables de commettre, fautes qui ne sont pas moindres que celles qui peuvent être commises par d'autres: cette réflexion fait que nous ne nous préférons à personne, et que nous pensons que les autres ayant leur libre arbitre aussi bien que nous, ils peuvent en user aussi bien que nous.
Ceux qui sont généreux de cette manière sont naturellement portés à faire de grandes choses, parce qu'ils n'estiment rien de plus grand que de faire du bien aux autres hommes et de mépriser son propre intérêt. De là vient qu'ils sont toujours parfaitement honnêtes, affables et officieux envers tous les hommss ; de plus, ils sont entièrement maîtres de leurs passions, et particulièrement maîtres des désirs de la jalousie et de l'envie, parce qu'il n'y a aucune chose, dont l'acquisition ne dépende pas d'eux, qu'ils croient valoir assez pour mériter d'être
beaucoup souhaitée; maîtres delà haine envers les hommes, parce qu ils les estimen* tous; maîtres de la peur, parce que la con fiance qu'ils ont en leur verlu les rassure , et enfin maîtres de la colère, parce que, n'estimant que fort peu toutes les choses, qui dépendent d'autrui, jamais ils ne donnent cet avantage à leurs ennemis, de reconnaître qu'ils en sont offensés.
Tous ceux qui conçoivent une bonne opinion d'eux-mêmes, pour quelque autre cause que ce puisse être, n'ont pus une vraie générosité, mais seulement un orgueil qui est d'autant plus vicienx, que la cause pour laquelle on s'estime est plus injuste ; et la plus injuste de toutes est, lorsqu'on est orgueilleux sans aucun sujet, c'est-à-dire sans qu'on pense pour cela qu'il y ait en soi aucun mérite, pour lequel on doive être estimé, mais seulement parce qu'on ne fait point d'état du mérite, et que s'imaginant quela gloire n'est autre chose qu'une usurpation, l'on croit que ceux qui s'en attribuent le plus, en ont le plus. Ce vice est si déraisonnable et si absurde, que j'aurais de la peine à croire qu'il y eût des hommes qui s'y laissassent aller, si jamais prrsonne n'était loué injustement ; mais la flatterie est si commune partout, qu'il n'y a point d'homme tellement rempli de défauts, qui ne se voie souvent estimer pour des choses qui ne méritent aucune louange, ou même qui méritent du blâme; ce qui donne occasion aux plus ignorants et aux plus stupides de tomber en celte espèce d'orgueil.
Mais quelle que puisse être la cause pour laquelle on s'estime, si elle est autre que la volonté, qu'on sent en soi-même, d'user toujours bien de son libre arbitre.de laquelle j'ai dit que vient la générosité, elle produit toujours un orgueil très-blâmable, et qui est si différent de cette vraie générosité, qu'il a des effets entièrement contraires ; car tous les autres biens, comme l'esprit, la beauté, les richesses, les honneurs, etc., ayant coutume d'être d'autant plus estimes, qu ils se trouvent en moins de personnes, et même étant pourla plupart de telle nature, qu'ils ne peuvent être communs à plusieurs ; cela fait que les orgueilleux tâchent d'abaisser tous les autres hommes, et qu'esclaves comme ils sont de leurs désirs, ils ont l'âme incessamment agitée de haine, d'envie, de jalousie ou de colère.
Pour la bassesse ou humilité vicieuse, elle consiste principalement en ce qu'on se sent faible ou peu résolu, et que, comme si ou n'avait pas l'usage entier de son libre arbitre, on ne peut s'empêcher de faire des choses , dont on sait qu'on se repentira ensuite ; puis aussi en ce qu'on croit ne pouvoir subsister par soi-même , ni se passer de plusieurs choses, dont l'acquisition dépend d'autrui. Ainsi elle est directement opposée à la générosité ; et il arrive souvent que ceux qui ont l'esprit le plus bas, sont les plus arrogants et les plus superbes, tandis que les plus généreux sont les plus modestes et les plus humbles : mais au lieu que ceux
qui ont l'esprit fort et généreux, demeurent constamment les mêmes , quelques prospéritésou adversités qui leur arrivent ; ceuxqui l'ont faible et abject rivent au gré de la fortune; et la prospérité ne les entle pas moins que l'adversité ne les abat. On voit même souvent qu'en même temps qu'ils s'abaissent honteusement, auprès de ceux dont ils attendent quelque profit ou craignent quelque mal, ils s'élèvent insolemment au-dessus de ceux de qui ils n'espèrent ni ne craignent rien.
Mais comment acquérir la générosité? Il est certain que la bonne éducation sert beaucoup à corriger les défauts de la naissance. Si donc on s'occupe souvent à considérer ce que c'est que le libre arbitre, et combien sont grands les avantages qui viennent de ce qu'on a une ferme résolution d'en bien user : comme aussi, d'un autre côté, combien sont vains et inutiles tous les soins qui travaillent les ambitieux; on peut exciter en soi la passion, et ensuite acquérir la vertu de générosité, qui est comme la clé de toutes les autres vertus , et un remède général contre tous les dérèglements des passions ; et il me semble que cette considération est bien digne de remarque...
Finissons par observer que, plus on a l'âme noble et généreuse, plus on a d'inclination à rendre à chacun ce qui lui appartient; et ainsi on n'a pas seulement une très-profonde humilité a l'égard de Dieu , mais aussi on rend sans répugnance tout l'honneur et le respect qui est dû aux hommes , à chacun selon le rang et l'autorité qu'il a dans le monde, et on ne méprise rien que les vices. Au contraire, ceux qui ont l'esprit bas et faible, sont sujets à pécher par excès, quelquefois en révérant et craignant des choses qui ne sont dignes que de mépris, et quelquefuis en dédaignant insolemment celles qui méritent le plus d'être révérées : et ils passent souvent fort promptement de l'extrême impiété à la superstition, puis de la superstition à l'impiété ; en sorte qu'il n'y a aucun vice ni aucun dérèglement d'esprit dont ils ne soient capables.