XXXII. — Remède général contre les passions
(Traité des Passions , pag. 231).
Je compte, entre les remèdes contre les passions, la préméditation, et l'industrie par laquelle on peut corriger les défauts de son naturel , en s'exerçant à séparer en soi les mouvements du sang et des esprits d'avec les pensées auxquelles ils ont coutume d'être joints. J'avoue qu'il y a peu de personnes qui se soient assez préparées de cette façon contre toutes sortes d'attaques , et que ces mouvements excités dans le sang, par les objets des passions, suivent d'abord si promptement des seules impressions qui se lont dans le cerveau , et de la disposition des •organes , quoique l'âme n'y contribue en auvune façon , qu'il n'y a point de sagesse humaine qui fût capable de leur résister, lors-
qu'on n'y est pis assez préparé .. Ainsi ceux qui sont fort portés de leur nature aux émotions de la joie et de la pitié , ou de la peur , ou de la colère, ne peuvent s'empêcher de se pâmer, ou de pleurer, ou de trembler, ou d'avoir le sang tout ému , comme s'ils avaient la fièvre , lorsque leur imagination est fortement touchée par l'objet de quelqu'une de ces passions. Mais ce qu'on peut toujours faire en telle occasion, et que je pense devoir indiquer ici, comme le remède le plus général et le plus aisé à pratiquer contre fous les excès des passions, c'est que, lorsqu'on se sent le sang ému, on doit être averti et se souvenir que tout ce qui se présente à l'imagination tend à tromper l'âme, et à lui faire paraître les raisons qui servent à persuader l'objet de sa passion beaucoup plus fortes qu'elles ne sont, et celles qui servent à la dissuader beaucoup plus faibles. Et lorsque la passion ne persuade que des choses dont l'exécution souffre quelque délai , il faut s'abstenir d'en porter sur l'heure aucun jugement , et se distraire par d'autres pensées, jusqu'à ce que le temps et le repos aient entièrement apaisé l'émotion qui est dans le sang; et enfin lorsqu'elle incite à des actions, à l'égard desquelles il est nécessaire qu'on prenne une resolution sur-le-champ , il faut que la volonté se porte principalement à considérer et à suivre les raisons qui sont contraires à celles que la passion représente, quoiqu'elles paraissent moins fortes. Ainsi , par exemple , lorsqu'on est opinément attaqué par quelque ennemi , l'occasion ne permet pas, il est vrai, qu'on emploie aucun temps à délibérer ; mais ce qu'il me semble que ceux qui sont accoutumés à faire réflexion sur leurs actions peuvent toujours, c'est que, lorsqu'ils se sentiront saisis de la peur , ils tâcheront de détourner leur pensée de la considération du danger, en se représentant les raisons pour lesquelles il y a beaucoup plus de sûreté et plus d'honneur dans la résistance que dans la fuite ; et au contraire , lorsqu'ils sentiront que le désir de la vengeanceet la colère les incitentà courir inconsidérément vers ceux qui les attaquent , ils auront soin de penser que c'est imprudence de se perdre, quand on peut sans déshonneur se sauver, et que , si la partie est fort inégale, il vaut mieux faire une honnête retraite ou demander quartier , que s'exposer brutalement à une mort certaine.
XXXIII. — Jugement de Descartes sur la bonne éducation giion recevait dans les collèges des jésuites , et particulièrement dans celui de la Flèche.
(Tome II, lettre XC).
Vous voulez savoir mon opinion sur l'éducation de M. votre fils (il écrit à un de ses iimis).... Je ne vous conseille point de l'envoyer dans nos quartiers pour y étudier la philosophie , comme vous en avez la pensée. La philosophie ne s'enseigne ici que trèsmal ; les professeurs n'y font que discourir une heure le jour, environ la moitié de l'an«
PENSEES DE DESCAKTES — SUR LA MORALE
née , sans dicter jamais aucun écrit ni achever le cours en aucun temps déterminé; en sorte que ceux qui en veulent savoir un peu sont contraints de se faire instruire en particulier par quelque maître , ainsi qu'on fait eu France pour le droit lorsqu'on veut entrer en office. Or, quoique mon opinion ne soit pas que toutes les choses qu'on enseigne en philosophie soient aussi vraies que l'Evangile, cependant, parce que la philosophie est la clé des autres sciences, je crois qu'il est 1res— utile d'en avoir étudié le cours entier, comme il s'enseigne dans les écoles des jésuites, avant qu'on entreprenne d'élever son esprit au-dessus de la pédanterie, pour se faire savant de la bonne sorte. Et je dois rendre cet honneur à mes maîtres, de dire qu'il n'y a aucun lieu au monde où je juge qu'elle s'enseigne mieux qu'à la Flèche. Outre que c'est, ce me semble, un grand changement, pour la première sortie de la maison, de passer tout d'un coup en uu pays différent de langue, de façons de vivre, et de religion, au lieu que l'air de la Flèche est voisin du vôtre; cl parce qu'il y va quantité de jeunes gens de tous les quartiers de la France, ils y font un certain mélange d'humeurs, par la conversation les uns des autres, qui leur apprend presque la même chose que s'ils voyageaient; et enfin l'égalité que les jésuites mettent entre eux, en ne traitant guère d'une autre manière ceux qui sont les plus distingués que ceuxqui le sont le moins, est une invention extrêmement bonne, pour leur ôlcr la délicatesse et les autres défauts qu'ils peuvent avoir acquis par la coutume d'être bien traités dans les maisons de leurs
f tarants. Mais, monsieur, j'appréhende que a trop bonne opinion que vous m'avez fait avoir de moi-même, en prenant la peine de me demander mon avis , ne m'ait donné occasion de vou ; l'écrire plus librement que je ne devais : c'est pourquoi je n'y ose rien ajouter, sinon que si M. votre tils vient en ces quartiers, je le servirai en tout ce qui me sera possible.
XXXIV. — Descartes, accuse' par Voélius , auprès des magistrats d'Utrrcht, d'être ami des jésuites, convient du fait.
(Tome I, lettr: III).
Etant du pays et de la religion dont je suis, il n'y a que les ennemis de la France qui puissent m'imputer à crime d'être ami ou de rechercher l'amitié de ceux à qui nos rois ont coutume de communiquer le plus intérieur de leurs pensées , en les choisissant pour confesseurs. Or, chacun sait que les jésuites de France ont cet honneur, et même que le révérend î\ Dinet (qui est le seul auquel on me reproche d'avoir écrit) fut choisi pour confesseur du roi, peu de temps après que j'eus publié la lettre que je lui adressais. Et si, nonobstant celte raison, il y a des gens si partiaux et si zélés pour la religion de ce pays, qu'ils s'offensent qu'on ail quelque communication avec ceux qui font profession de la combaltre, ils doivent tsouver cela plus OEivkes co«pl. un M. Emery. I.
mauvais dans Voélius, qui, voulant être Ecclcsiarum Belgicarum decus et ornamcnlum, ne laisse pas d'écrire à quelques-uns de nos religieux dont la règle est plus austère que celle des jésuites (minimes), et de les appeler les défenseurs de la vérité, pour lâcher d'acquérir leurs bonnes grâces, que non pas dans un Français qui fait profession d'être de la même religion que son roi. Mais outre cela, pour vous faire voir combien Voélius se plaît a tromper le monde, et à persuader à ceux qui le croient des choses qu'il ne croit pas lui-même , si vous prenez la peine de lire le petit livre intitulé : Sepliinœ objectioncs, etc., qui contient la lettre sur laquelle il s'est fondé pour m'objecler l'amitié des jésuites, et dont il a obtenu de vous la condamnation, à ce qu'on dit, ou bien s'il vous plaît seulement de demander à quelqu'un qui l'ait lu , de quoi il y est traité, vous saurez que tout ce livre est composé contre un jésuite , dont je fais gloire d'être maintenant l'ami, et je veux bien qu'on sache que mes maîtres nu m'ont point appris à être irréconciliable ; vous saurez aussi que j'y avais écrit vingt fois plus de choses au désavantage de ce jésuite, que je n'avais fait au désavantage de Voélius, dont je n'avais parlé qu'en passant et sans le nommer; en sorte que, lorsqu'il a été cause que vous avez condamné ce livre , il semble s'être rendu le procureur des jésuites , et avoir obtenu de vous, en leur faveur, plus qu'ils n'ont tâché ou espéré d'obtenir des magistrats d'aucune des villes où l'on dit qu'ils ont le plus de pouvoir.
XXXV. — Jugement de Descartes sur le livre de Ilobbcs, de Cive.
[Tomel, lettre XVU).
L'auteur du livre de Cive me parait le même que celui qui a fait les troisièmes objections contre mes Méditations, et je le trouve beaucoup plus habile en morale qu'en métaphysique et en physique, malgré que je ne puisse en aucune manière approuver ses principes, ni ses maximes qui sont trèsînauvaises el très -dangereuses, en ce qu'il suppose tous les hommes méchants, ou qu'il leur donne sujet de l'être. Tout son but est d'écrire en faveur de la monarchie; ce qu'on pourrait faire plus avantageusement et plua solidement qu'il n'a fait , en prenant des maximes plus vertueuses et plus solides.
XXXVI. — Jugement de Descartes sur le livre du Prince, de Machiavel.
(Tomel, lettre XIII et XV).
J'ai lu le livre dont votre allesse (il écrit â la princesse Palatine) m'a commandé de lui écrire mon opinion , et j'y trouve plusieurs préceptes qui me semblent forl bons, tels que ceux-ci : Un prince doit toujours éviter la hiiïnc et le mépris de ses sujets; et, L'amour du peuple vaut mieux que les forteresses. Mais il y en a aussi plusieurs autres que je ne saurais approuver ; et je crois que la faute capitale dans cet auteur est qu'il n'a pas mis
assez de distinction entre les princes qui ont acquis un état par des voies justes, et ceux qui l'ont usurpé par des moyens illégitimes; et qu'il a donné a tous généralement les préceptes qui ne sont propres qu'à ces derniers. Car comme en bâtissant une maison dont les fondements sont si mauvais qu'ils ne sauraient soutenir des murailles hautes et épaisses, on est obligé de les faire faibles et basses : ainsi ceux qui ont commencé à s'établir par descrimes, sont ordinairementeontraints de continuer à commettre des crimes , et ne pourraient se maintenir s'ils voulaient être vertueux. C'est à l'égard de tels princes qu'il a pu dire qu'ils ne sauraient manquer d'être haïs de plusieurs, et qu'ils ont souvent plus d'avantage à faire beaucoup de mal qu'à en faire moins, parce que les légères offenses suffisent pour donner la volonté de se venger, et que les grandes en ôtent le pouvoir; puis, au chap. XV, que s'ils voulaient être gens de bien, il serait impossible qu'ils ne se ruinassent parmi le grand nombre de méchants qu'on trouve partout; et au chap. XVI, qu'on peut être haï pour de bonnes actions aussi bien que pour de mauvaises.
Sur ces fondements, il appuie des préceptes très-lyranniques, comme de vouloir qu'on ruine tout un pays afin d'en demeurer le maître; qu'on exerce de grandes cruautés, pourvu que ce soit promplement et tout à la fois; qu'on tâche de paraître homme de bien, mais qu'on ne le soit pas véritablement; qu'on ne tienne sa parole qu'aussi longtemps qu'elle sera utile; qu'on dissimule, qu'on trahisse; et enfin que pour régner on se dépouille de toute humanité, et qu'on devienne le plus farouche de tous les animaux. Mais c'est un très-mauvais dessein de faire des livres pour y donner de tels préceptes, qui, au bout du compte, ne sauraient meltre en sûreté ceux auxquels il les donne; car, comme il l'avoue lui-même, ils ne peuvent se garder du premier qui voudra exposer sa vie pour se venger d'eux; au lieu que pour instruire un bon prince, quoique nouvellement entré dans un état, il me semble qu'on lui doit proposer des maximes toutes contraires, et supposer que les moyens dont il s'est servi pour s'établir ont été justes; comme en effet je crois qu'ils le sont presque tous, lorsque les princes qui les pratiquent les estiment tels : car la justice entre les souverains a d'autres limites qu'entre les particuliers, et il semble qu'en ces rencontres Dieu donne le droit à ceux auxquels il donne la force; mais les plus justes actions deviennent injustes quand ceux qui les font les jugent telles.
On doit aussi distinguer entre les sujets, les amis ou les alliés, et les ennemis ; car, à l'égard de ces derniers, on a presque permission de tout faire, pourvu qu'on en tire quelque avantage pour soi ou pour ses sujets, et je ne désapprouve pas en celte occasion qu'on accouple le renard avec le lion, et qu'on joigne l'artifice à la force. Même je comprends sous le nom d'ennemis tous ceux qui ne sont point amis ou alliés, parce qu'on a dreit de
leur faire la guerre quand on y trouve son avantage, et que, commençant à devenir suspects et redoutables, on a lieu de s'en défier. Mais j'excepte une espèce de tromperie, qui est si directement contraire à la société, que je ne crois pas qu'il soit jamais permis de s'en servir, quoique notre auteur l'approuve en divers endroils, et qu'elle ne soit que trop en pratique; c'est de feindre d'être ami de ceux qu'on veut perdre, afin de les pouvoir mieux surprendre. L'amitié est une chose trop sainte pour en abuser de la sorte, et celui qui aura pu feindre d'aimer quelqu'un pour le trahir, mérite que ceux qu'il voudra ensuite aimer véritablement n'en croient rien et le haïssent. Pour ce qui regarde les alliés, un prince leur doit tenir exactement sa parole, même lorsque cela lui est préjudiciable; car il ne le saurait être autant que la réputation de ne point manquer à faire ce qu'il a promis lui est utile, et il ne peut acquérir cette réputation que dans de telles occasions où il y va pour lui de quelque perle : mais en celle qui le ruinerait tout à fait, le droit des gens le dispense de sa promesse. Il doit aussi user de beaucoup de circonspection avant que de promettre, afin de pouvoir toujours garder sa foi. Et quoiqu'il soit bon d'être en amitié avec la plupart de ses voisins, je crois néanmoins que le meilleur est de n'avoir point d'étroites alliances avec ceux qui sont moins puissants ; car, quelque fidélité qu'on se propose d'avoir, on ne doit pas attendre la pareille des autres, mais faire son compte qu'on en sera trompé, toulcs les fois qu'ils y trouveront leur avantage; et ceux qui sont plus puissants l'y peuvent trouver quand ils veulent, mais non pas ceux qui le sont moins.
Pour ce qui est des sujets, il y en a de deux sortes, savoir, les grands et le peuple. Je comprends sous le nom de grands, tous ceux qui peuvent former des partis contre le prince, de la fidélité desquels il doit être très-assuré, ou, s'il ne l'est pas, tous les politiques sont d'accord qu'il doit employer tous ses soins à les abaisser, et qu'en tant qu'ils sont enclins à brouiller l'Etat, il ne les doit considérer que comme ennemis. Mais, pour ses autres sujets, il doit surtout éviter leur haine et leur mépris, ce que je crois qu'il peut toujours faire pourvu qu'il observe exactement la justice à leur mode (c'est-à-dire, suivant les lois auxquelles ils sont accoutumés ), sans être trop rigoureux dans les punitions, ni trop indulgent dans les grâces, cl qu'il ne s'en rapporte pas de tout à ses ministres, mais que, leur laissant seulement la charge des condamnations plus odieuses, il témoigne avoir lui- même le soin de tout le reste ; puis aussi qu'il maintienne tellement sa dignité, qu'il ne quitte rien des honneurs et des déférences ' que le peuple croit lui être dus, mais qu'il n'en demande point davantage, et qu'il ne fasse paraître en public que ses plus sérieuses actions, ou celles qui peuvent être approuvées de tous, réservant à prendre ses plaisirs en particulier, sans que ce soit jamais aux dépens de personne ; et enfin, qu'il soit
PENSEES DE DESCARTES. — SUR LA MORALE
immuable et inflexible, non pas dans les premiers desseins qu'il aura formés en lui même : car, puisqu'il ne peut avoir l'œil partout, il est nécessaire qu'il demande conseil, et entende les raisons de plusieurs avant que de se résoudre ; mais qu'il soit inflexible touchant les choses qu'il aura témoigné avoir résolues, quand même elles lui seraient nuisibles; rar difficilement peuvent-elles l'être autant que la réputation d'être léger et variable.
Ainsi je désapprouvela maxime du chap.
XV : Que le monde étant fort corrompu, il est impossible qu'on ne se ruine, si l'on veut être toujonrs homme de bien ; et qu'un prince, pour se maintenir, doit apprendre à être méchant, lorsque l'occasion le requiert ; si ce n'est peut-être que, par un homme de bien, il entende un homme superstitieux et simple, qui n'ose donner bataille au jour du sabbat, et dont la conscience ne puisse être rn repos, s'il ne change la religion de son peuple: mais pensant qu'un homme de bien est celui qui fait tout ce que lui dicte la vraie raison, il est certain que le meilleur est de tâcher à l'être toujours.
Je ne crois pas aussi ce qui est au chnp. XIX : Qu'on peut autant être haï pour les bonnes actions que pour les mauvaises, sinon en tant que l'envie est une espèce de haine : mais cela n'est pas le sens de l'auteur; et les princes n'ont pas coutume d'être enviés par le commun de leurs sujets, ils le sont seulement par les grands ou par leurs voisins, auxquels les mêmes vertus qui leur donnent de l'envie, leur donnent aussi de la crainte ; c'est pourquoi jamais on ne doit s'abstenir de bien faire, pour éviter cette sorte de haine ; et il n'y en a point qui leur puisse nuire, que celle qui vient de l'injustice ou de l'arrogance que le peuple juge être en eux. Car on voit même que ceux qui ont été condamnés à la mort, n'ont point coutume de haïr leurs juges, quand ils pensent l'avoir méritée, et on souffre aussi avec patience les maux qu'on n'a point mérités, quand on croit que le prince, de qui on les reçoit, est en quelque façon contraint de les faire, et qu'il en a du déplaisir, quant à ce qu'on estime qu'il est juste qu'il préfère l'utilité publique à celle des particuliers. Il y a seulement de la difficulté, lorsqu'on est obligé de satisfaire à deux partis qui jugent différemment de ce qui est juste, comme lorsque les empe-
reurs romains avaient à contenter les citoyens et les soldats ; auquel cas il est raisonnable d'accorder quelque chose aux uns et aux autres, et on ne doit pas entreprendre de faire venir tout d'un coup à M raison ceux qui ne sont pas accoutumés de l'entendre ; mais il faut tâcher peu à peu, soit par des écrits publics, soit par les voix des prédicateurs, soit par tels autres moyens semblables, de la leur faire concevoir ; car enfin le peuple souffre tout ce qu'on peut lui persuader être juste, et s'offense de tout ce qu'il imagine être injuste. Et l'arrogance des princes, c'est-à-dire, l'usurpation de quelque, autorité, de quelques droits ou de quelques honneurs qu'il croit ne leur être point dus, ne. lui est odieuse que parce qu'il la considère comme une espèce d'injustice.
Je ne suis p.is aussi de l'opinion de cet auteur dans ce qu'il dit en sa préface, que comme il faut être dans la plaine pour mieux voir la figuredes montagnes, lorsqu'on en veut tirer le crayon, ainsi on doitétre de condition privée pour bien connaître l'office d'un prince : car le crayon ne représente que les choses qui se voient de loin ; mais les principaux motifs des actions des princes sont souvent des circonstances si particulières, qu'à moins qu'on ne soit le prince lui-même, ou bien qu'on n'ait été fort long-temps participant de ses secrets, on ne les saurait imaginer...
Je crois que c'est le dessein de louer César Borgia, et de justifier des actions particulières de ce prince très-peu susceptibles d'excuses, qui a porté Machiavel à établir ces maximes générales, dans son traité du Prince. Je n'ai rien remarqué de mauvais dans ses Discours sur Ïile-Live.
Au reste , dans tous les états et toutes les situations de ce monde, on sera heureux si on pratique les maximes qui enseignent, 1. qu>la félicité de chaque individu dépend de luimême ; 2 qu'il faut tellement se tenir hors de l'empire de la fortune, que, quoiqu'on ne perde pas les occasions de retenir les avantages qu'elle donne, on ne croie pas cependant être malheureux quand elle les refuse ; 3. que, puisque, dans toutes les affaires de ce monde, il y a toujours beaucoup de raisons pour et contre , on doit s'arrêter principalement à considérer les raisons qui tendent à faire approuver les choses qui arrivent.
CEI" VUES COMPLETES DE M. EMEUT