DISCOURS PRELIMINAIRE
L'ouvrage que nous donnons au public est, an fond, le môme que celui qui parut à Lyon en 1772, sous le titre û'Esprit du Leibnitz. Ce fut par une trop grande déférence pour le conseil de quelques personnes que nous l'intitulâmes ainsi. Notre dessein avait été seulement de traduire et de réunir ce que Leibnitz avait écrit 'sur la religion et la morale, et d'en faire, sous le litre de Pensées sur la religion, un pendant aux célèbres Pensées de Pascal. Le titre que nous adoptâmes, et qu'il fallait justifier, nous obligea donc d'ajouter aux pensées de Leibnitz sur la religion , des pensées du même auteur sur d'autres sujets. Ces dernières pensées, fort peu connues alors, sont d'ailleurs vraiment intéressantes par ellesmêmes ; cependant nous avons jugé à propos de les retrancher de notre ouvrage, dont elles formaient au moins la troisième partie, et nous les avons remplacées par d'autres, qui, comme les premières, n'ont pour objet immédiat que la religion et la morale. Des recherches plus étendues et plus exactes nous en ont procuré un nombre suffisant pour remplir notre objet. Il en résultera que notre ouvrage sera purement un ouvrage de religion, et ne présentera que ce que Leibnitz, un si grand philosophe, a pensé, a cru sur un point aussi important, à toutes les époques de sa vie. Nous allons rendre un compte plus détaillé de notre dessein et de notre travail.
Il avait paru, en 1768, chez les frères de Tournes, à Genève, une collection des OEuvres de Leibnitz, en six gros volumes in-i°. Nous sommes bien éloigné de vouloir censurer l'exécution de cette entreprise, et nous convenons, avec action de grâces, qu'elle a dû coûter à son tour une infinité de recherches, de peines et de soins. Mais il est pourtant arrivé, par la nature des OEuvres de Leibnitz, et l'attention de l'éditeur, à ne rien négliger de ce qui appartient à ce grand homme, qu'en général la collection est assez informe, et qu'elle n'a presque point de partie dont on puisse longtemps soutenir la lecture.
On sait que Leibnitz, si l'on excepte sa Théodicée et ses Nouveaux essais sur l'entendement humain, n'a donné au public que des opuscules très-courts, composés à de grands intervalles les uns des autres, qui
ne forment point de suite, et où par conséquent fourmillent les répétitions. Ces défauts sont encore plus sensibles dans les derniers volumes de la collection qui renferment les lettres. Les matières les plus hétérogènes y sont souvent mêlées ensemble ; plus souvent encore l'auteur entré dans des détails qui n'ont rien d'intéressant, ou du moins qui n'intéressent que la littérature allemande. 11 ne faut point en être surpris, parce que la plupart de ces lettres n'élaient point destinées par l'auteur à voir le jour. L'éditeur a bien senti tous ces inconvénients, et particulièrement le défaut d'ordre. Ce défaut éiait un vice inhérent à Ja nature de l'entreprise; l'éditeur l'a réparé autant qu'il était possible par une table des matières très-abondante, et qui nous a paru un chefd'œuvre d'exactitude.
En faisant les observations précédentes, notre dessein n'est point, encore une fois, de décrier une collection extrêmement précieuse aux savants, et d'affaiblir la reconnaissance si justement due à l'illustre éditeur. Nous ne les rappelons, ces observations, que parce qu'elles nous ont fait naître l'idée du Recueil que nous présentons au public, et qu'elles le justifient en partie. Combien est-il de personnes à qui le prix de la collection complète ne permet pas de l'acquérir, et parmi celles qui possèdent ce trésor, combien en est-il qui n'auront ni le loisir, ni la patience de le fouiller dans sa totalité, et aux yeux desquelles une multitude de pensées également curieuses et inutiles ne brilleront jamais?
Je n'ignore pas ce que pensent les savants de celte foule de livres dont le public est inondé, sous le nom de Pensées, û'Esprit, de Génie, etc.; nous en condamnons avec eux la plus grande partie, et nous convenons du tort qu'en souffre la littérature. Si ces faiseurs d'Esprit et de Génie travaillaient, par exemple, sur des auteurs qui ont vieilli, et se proposaient de sauver un certain nombre de pensées ingénieuses prêtes à périr avec eux, rien ne serait plus louable que leur travail. Mais qu'arrive-t-il? On prend un auteur qui est en pleine jouissance de sa célébrité; on le décompose, on choisit celles de ses pensées qu'on croit les plus spirituelles et les plus frappantes, on les présente ensuite sans ordre et sans dessein.
Mais, 1° ces pensées détachées du tableau où elles étaient encadrées, perdent nécessairement le mérite du contraste et des nuances, pour ne conserver que celui de l'expression et du coloris ; 2° elles ne montrent que très -imparfaitement l'esprit de l'auteur, qui éclate surtout dans le dessein et dans l'ensemble; 3" elles sont le plus souvent tirées d'auteurs très- intéressants dans toutes leurs parties, universellement lus, ou du moins qui méritent de l'être, et à l'égard desquels il n'y a point lieu ni d'épargner la peine, ni de ménager le loisir du lecteur.
Tontes ces observations sont justes, et doivent attirer quelque blâme aux ouvrages dont nous parlons, mais elles n'ont aucune application au nôtre. La collection sur laquelle nous avons travaillé n'est point entre les mains de tout le monde, et n'y sera jamais : elle n'est pas faite non plus pour être lue dans sa totalité. La nature des ouvrages qui la composent, leur diversité, la langue dans laquelle la plupart sont écrits, le prix de l'acquisition ne le permettent pas. Ce n'est point un corps organisé dont nous avons enlevé, de distance en distance, quelques parcelles que nous présentons ensuite, détachées les unes des autres; ce sont au contiaire des parcelles isolées dès leur naissance que nous réunissons ; ce sont des membres épars et dispersés que nous rassemblons, et dont nous formons une espèce de corps; car le lecteur est déjà instruit par le titre de notre ouvrage, de la fin que nous nous sommes principalement proposée dans notre travail ; c'est de réunir ce que Leibnitz a dit sur la religion et les objets qui s'y rapportent, de plus instructif et de plus curieux. Il nous a paru que la religion en tirerait quelque avantage, et que le nom de Leibnitz pourrait en imposer à un grand nombre de ses ennemis.
On en voit effectivement qui poussent lo fanatisme jusqu'à prétendre que l'incrédulité est nécessairement le partage d'une tète pensante, et qui se contentent d'opposer à tous les coups qu'on leur porte, le nom et l'autorité des philosophes. Il est bon de faire tomber de leurs mains cette faible défense, et de montrer que, quoique la religion chrétienne, qui a fait évanouir toutes les sectes des anciens philosophes, soit fort indépendante du suffrage des modernes, si l'on voulait cependant examiner sa cause et la décider par leur autorité, elle est encore assurée de la victoire.
Les quatre hommes qui dominent dans l'empire des hautes scie'nces , et à la suite desquels su rangent tous les philosophes modernes, sont sans doute Bacon, Descartes, Newton et Leibnitz. Le Christianisme de Bacon, ouvrage qui a paru depuis peu, a mis dans la plus grande évidence ce qu'a-
(1) Il ne s'en tenait pas à la religion naturelle, il fiait, persuade de la révélation ; et parmi les livres de toute espèce qu'il avait sans cesse entre les mains, celui qu'il lisait le plus assidûment était la Bille, (l'.lorji de Newton par Fontenelle.)
vail cru et senti sur la religion ce premier chef de la philosophie; et la bouche est fermée pour toujours aux mécréants qui osaient réclamer son suffrage. On ne pourrait, sans ignorance , suspecter seulement la foi de Descartes. Newton , qui a commenté les Livres saints, était si pénétré, si plein de la religion (1) , qu'il la rappelle et lui rend hommage jusque dans son Optique, où assurément aucune considération d'intérêt ou de bienséance ne l'obligeait de déguiser ses sentiments. On jugera ce qu'on doit penser du christianisme de Leibnitz par cette multitude de traits que nous avons rassemblés.
Un auteur célèbre tire une forte présomption en faveur des dogmes du christianisme, de ce que Descartes les a prouvés, et Newton les a crus. La quantité de cette présomption doit notablement croître par l'addition de toute l'autorité de Leibnitz , qui est bien à celle de Newton ou de Descartes, en raison d'égalité; je ne sais même si son suffrage n'est pas ici d'un plus grand poids que celui de ces deux grands philosophes, parce (pie, outre que sou génie était aussi pénétrant, aussi hardi, aussi maître des préjugés que le leur, il avait plus soigneusement qu'eux étudié les dogmes de la religion chrétienne, et discuté les monuments sur lesquels elle est fondée.
Ce grand homme , il y a près de cent ans, et par conséquent dans un temps où l'irréligion portait encore le masque, et ne comptait qu'un petit nombre de sectateurs, a prédit la révolution dans les mœurs ctja religion dont nous sommes aujourd'hui les témoins, et en a vu la cause dans les principes irréligieux qui commençaient alors à s'accréditer et à se répandre dans le monde (2). Celte prédiction si remarquable se lit dans les Nouveaux Essais sur l'entendement humain , ouvrage qu'il composa dans les premières années de l'autre siècle, et qu'il destinait à être le supplément et le correctif du traité de Locke sur le même objet. Cet ouvrage , aussi considérable que la Théodicc'e , est peu connu en Fiance; il parut eu Allemagne, pour la première fois, en 1765, trois années avant la publication de la collection complète des Olîuvres de Leibnitz, dans laquelle l'éditeur ne l'a point fait entrer.
Leibnitz débute ainsi (page 129) : On a raison de prendre des précautions contre les mauvaises doctrines qui ont de l'influencs dans les mœurs et dans la pratique de la piété Si l'équité veut qu'on épargne les personnes, la piété ordonne de représenter, partout où il appartient, le mauvais effet de leurs dogmes quand ils sont nuisibles, comme sont ceux qui vont contre la providence d'un Dieu parfaitement sage, bon (t juste, et contre cette immortalité des âmes qui les rend susceptibles des effets de la justice , sans parler
(2) Nous avons rendu publique une partie des réflexions suivantes, en r/95,dansun petit écrit que l'auteur t\u Journal général de France adopta et fil imprimer par forme de supplément, n. 23.
GEEYRES COMPLETES bE M. EMEI.Y.
d'autres opinions dangereuses , par rapport à la morale et à la police.
Je sais que d'excellents hommes , et bien intentionnés , soutiennent que ces opiriions théoriques ont bien moins d'influence dans la pratique qu'on ne le pense; et je sais aussi qu'il y a des personnes d'tin excellent naturel, à qui ces opinions ne feront jamais rien faire d'indigne d'elles : d'ailleurs , ceux qui sont venus à ces erreurs par la spéculation , ont coutume d'être naturellement plus éloignés des vices dont te commun des hommes est susceptible , outre qu'ils ont soin de la dii/nité de la secte dont ils sont comme les chefs; et l'on peut dire qu'Epicure et Spinosa, par exemple, ont mené une vie tout « fait exemplaire. Mais ces raisons cessent le plus souvent dans leurs disciples ou leurs imitateurs, qui, se croyant déchargés Je l'importune crainte d'une providence surveillante et d'un avenir menaçant, lâchent la bride à leurs passions brutales, et tournent leur esprit à séduire et à corrompre les autres ; et s'ils sont ambitieux et d'un caractère un peu dur, ils seront capables, pour leur plaisir ou pour leur avancement , de mettre le feu aux quatre coins de la terre; et j'en ai connu decette trempe, que la mort a enlevés.
Arrêlons-nous un moment. Que de choses précieuses renferme ce préambule ! que de réflexions et quels sentiments ne fait-i! pas naître, quand on voit, d'un côté, quelle est la frivolité et l'ignorance de presque tous ceux qui affectent aujourd'hui tant de mépris pour la religion , et osent dire, contre le sentiment unanime de tous les siècles, qu'elle est inutile et même dangereuse à l'ordre de la société; et que, d'un autre côté, on se rappelle que l'auteur qu'on vient d'entendre est cet homme qui, semblable, dit Fonlenelle, à ces anciens qui avaient l'adresse de mener jusqu'à huit chevaux attelés de front, a mené de front toutes les sciences; que cet écrivain était à la fois un grand métaphysicien , un grand jurisconsulte, un grand politique , un grand théologien, un grand homme de lettres, un érudit profond, un physicien et un mathématicien de premier ordre.
Reprenons et faisons ressortir quelques traits du précieux texte que nous venons de mettre sous les yeux.
On y voit d'abord que les opinions et les doctrines, en général , qui sont contraires à la religion , à la piété , à la morale , telles que sont, par exemple, celles qui combattent l'existence de Dieu, >a providence, sa justice, l'immortalité de l'âme, ne doivent pas être tolérées sous un gouvernement sage.
On duit remarquer encore dans le même texte une réponse péremptoire donnée à ceux qui, pour montrer que l'athéisme et le matérialisme ne détruisent point les fondements de la société , citent l'exemple de quelques personnages qui ont prétendu que Dieu et la vie future éiaient autant de chimères, et dont cependant la vie a paru irréprochable.
Enfin, on voit dans la classe des mécréants, c'est-à-dire des philosophes, suivant l'acception moderne de ce terme, dans la classe de ces personnages, qui s'annoncent pour les précepteurs et les bienfaiteurs du genre humain* on voit, dis-je, des hommes qui, pour satisfaire leur ambition, ou par méchanceté pure, sont capables, nous ne disons pas de bouleverser un empire, mais de mettre te feu aux quatre coins de la terre.
Poursuivons, et arrivons à la prédiction de Leibnilz : Je trouve même, continue-t-il, que des opinions approchantes, s' insinuant peu à peu dans l'esprit des hommes du grand monde, qui règlent les autres, et dont dépendent les affaires , et se glissant dans les livres à la mode , disposent toutes choses à la révolution générale dont l'Europe est menacée.
N'avons-nous donc pas été bien fondés à avancer que Leibnitz avait prévu la révolulion qui s'est opérée sous nos )eux ? Jl a ri.t que la révolution serait générale. S'il a voulu faire entendre par là, ce qui serait plus vraisemblable , qu'elle n'épargnerait rien, et qu'elle renverserait tout , il est aisé de reconnaître si cette partie de la prédiction a été confirmée par l'événement; et s'il a voulu faire entendre que la révolution serait générale en ce sens qu'elle s'élendrait à tous les Etats de l'Europe, il faut convenir que cela n'est point encore arrivé; mais les mêmes causes qui ont opéré parmi nous ont pénétré au dehors, et y agissent avec plus ou moins de force ; et si on ne suit pas les conseils de Leibnilz, c'est à-dire si on ne prend pas des précautions pour y arrêter le cours de l'impiété et de ce qu'on appelle la nouvelle philosophie, si on ne se corrige pas, pour me servir des termes de Leibnitz, de celte maladie d'esprit épidémique , ces causes opéreront infailliblement ailleurs les mêmes effets qu'elles ont opérés parmi nous; il est inutile île dire quels sont ces effets, ils sont assez connus.
Le bnitz ajoute : Ces opinions achèvent de détruire ce qui reste dans le monde, des sentiments généreux des anciens Grecs et Romains, qui préféraient l'amour du bien public et le soin de la postérité à la fortune, et même à la vie. Ces publics spirits, comme les Anglais les appellent, diminuent extrêmement et ne sont plus ci la mode, et ils cesseront davantage de l'être, quand ils cesseront d'être soutenus par la bonne morale et la vraie religion que la raison naturelle même nous enseiqne Ce marque.
Mois il pourra arriver à ces personnes, d'éprouver elles-mêmes les maux qu'elles croient réservés à d'autres. Si l'on se corrige encore de celle maladie d'esprit épidémique, dont les mauvais effets commencent à être visibles, ces maux seront peut-être prévenus; mais si elle va en croissant, la Providence dirigera les hommes par lu révolution même qui en doit naitre; car. quoi qu'il puisse arriver, tout tournera toujours pour le mieux
qui suit est encore bien digne de re-
et de franchise : On ne saurait se dissimuler que les principes du christianisme sont au-
en générai, au bout du compte , quoique cela ne doive et ne puisse arriver sans le châtiment de ceux qui ont contribué même au bien par leurs actions mauvaises.
C'est à l'histoire à nous apprendre si les hommes qui ont principalement contribué à la révolution ont été déjà ou seront punis par ta révolution même, et si cette partie de la prédiction de Leibnitz mérite quelque confiance.
Nous nous contenterons d'observer que Leibnitz nous fait envisager, dans la révolution, un dernier terme qui offre a tous les bons esprits une perspective bien consolante ; et l'on ne doit point effectivement douter que , conformément à ce principe si bien fondé dans la révélation, et même dans la raison naturelle, que Dieu ne permet le mal que pour en tirer un plus grand bien : Ton ne peut, dis-je , douter qu'au bout du compte, suivant les conseils impénétrables de la Providence, tout, et par conséquent la révolution elle-même, ne doive tourner en général pour le mieux , c'est-à-dire pour la plus grande gloire de Dieu, et pour le plus grand bien de l'univers.
Une chose véritablement étonnante , et qui montre bien quelles profondes racines l'impiété avait jetées dans les cœurs , c'est de voir dans la société des hommes qui se plaignent sans cesse de la révolution, comme en ayant été les viclimes, qui n'ignorent pas que c'est au décri et au renversement de la religion qu'elle doit principalement ses suites, son origine et ses premiers succès ; de •voir, dis-je, ces mêmes hommes, non-seulement ne point se rattacher à la religion qu'ils avaient autrefois si légèrement abandonnée, et qui, sans la désertion générale qu'elle a éprouvée, aurait été la sauvegarde de leurs propriétés et de leurs personnes, mais continuer d'être des partisans déclarés de l'impiété, d'en préconiser continuellement les chefs , et d'en débiter avec zèle les maximes. Car enlin, quand on déteste constamment un effet, nomment peut-on ne point cesser d'en aimer et d'en vanter la cause? Mais rétonnement dont nous parlons ne doit pas avoir également lieu à l'égard des mécréants qui n'ont pas à former contre la révolution les mêmes plaintes que les autres. On conçoit plus facilement comment, malgré les terribles leçons qui ont été données au genre humain sur les suites funestes de l'irréligion dans l'ordre de la société, ils ont pu n'être point corrigés, comment ils persévèrent dans la même profession d'impiété. Effectivement, pourquoi le lil oi'tinage d'esprit, joint à celui du cœur, ne pourrait-il pas olfusquer encore aujourd'hui, comme avant la révolution, les lumières les plus claires de la raison, et rendre inutiles toutes les leçons de l'expérience? Aussi n'est-il que trop vrai que l'impiété marche encore à présent tête levée, et ne daigne pas môme porter de masque. Malheureusement nous pouvons dire encore aujourd'hui ce que disait, il y a [dus de cinquante ans, d'AIrmhert, dans un moment de sagesse
jourd'hui indécemment attaqués dans un grand nombre d'écrits. Il est vrai que la manière dont ils le sont pour l'ordinaire est très-capable de rassurer ceux que ces attaques pourraient alarmer; le désir de n'avoir plus de frein dans les passions , la vanité de ne pas penser comme la multitude, ont bien plus fait d'incrédules que l'illusion des sophismes , si néanmoins on peut appeler « incrédules » ce grand nombre d'impies qui ne veulent que le paraître, et qui, selon l'expression de Montaigne , « tâchent d'être pires qu'ils ne peuvent. » (Mélanges de littérature, De l'abus de la critique en matière de religion, art. 2.)
Que ne peut pas effectivement, sur des cœurs pleins de vanité, l'envie de se distinguer du vulgaire, et d'arriver à une plus grande célébrité? Ce que nous avons seulement peine à concevoir, c'est la haine et la prévention aveugle qui animent quelquesuns d'entre eux contre la religion de leurs pères, la religion dans laquelle eux-mêmes ont été élevés, et qu'ils ont professée sincèrement pendant les premières années de leur vie ; ses adversaires et ses persécuteurs trouvent en eux des apologistes zélés. Le paganisme et le mahométisme, parce qu'ils lui sont opposés, deviennent presque l'objet de leur culte ; et dans le dessein de la rendre moins aimable et moins probable, ils s'efforcent de décharger ces deux fausses refigions de ce qu'elles ont de plus méprisable et de plus odieux. Enfin, l'indécence, la mauvaise foi, la passion qui régnent dans leurs écrits, font que les païens, qui ont attaqué le christianisme, les Celse et les Porphyre, restent bien loin derrière eux. Une foule déjeunes gens sans étude, sans connaissances, sans expérience, les lisent avec avidité, et les croient sur leur parole; car un auteur déjà cité, a fort bien remarqué (De l'abus de ta critique, § 25) que l'incrédulité est une espèce de foi pour ia plupart des impies. Que prétendent-ils? Sans doute délivrer leurs passions d'un frein qui les gêne; mais ont-ils fait réflexion que leurs maîtres les plus accrédités, en abjurant le christianisme, se déclarent sectateurs de la religion naturelle, et que celle-ci n'est guère moins incommode et moins onéreuse aux [lassions que la première? Elle enseigne aussi bien qu'elle un Dieu rémunérateur de la vertu et vengeur du crime dans une autre vie; elle condamne aussi bien qu'elle l'ambition, la vengeance, l'oisiveté, l'abus des talents, la séduction, l'adultère et tous les actes qu'ils désireraient être innocents ou impunis.
Il n'y a donc véritablement de refuge poui ceux qui fuient devant la morale chrétienne, que dans le matérialisme et l'athéisme; encore l'athée le plus décidé de l'autre siècle, l'auteur du Système de la nature, voudrait-il les troubler dans ce refuge, et en les délivrant de l'idée fatigante d'un Dieu menaçant, il prétend les retenir toujours dans les liens de la vertu, et il leur en dénonce les devoirs les plus rigoureux
Kil
comme obligatoires encore. Ainsi, leur désertion du christianisme ne leur procure ni la paix, ni la liberté, ni la sécurité qu'ils désirent; et ils ne peuvent laisser un libre cours à leurs passions sans être infidèles à Ja doctrine des maîtres qu'ils révèrent le
Nous ne dissimulons point que Leibnitz est accusé de n'avoir été qu'un rigide sectateur de la religion naturelle. Sans doute nous serions bien en droit de négliger une accusation de celte nature ; elle est suffisamment détruite par cette multitude de traits relatifs au christianisme que nous avons "assemblés dans cet ouvrage; traits qui portent tous l'empreinte de la persuasion la plus intime, et qui sont pris à toutes les pages de ses nombreux écrits.
Cependant nous voulons bien dissiper jusqu'aux moindres nuages qui se sont répandus sur son christianisme. Examinons d'abord de quelle source ils se sont élevés. La Théodicée de Leibnitz, son principal ouvrage, n'est, dit-on, qu'un jeu d'esprit de sa part; et il en est convenu lui-même. Mais, 1° ce jeu d'esprit et cet aveu prétendus ne se rapportent qu'au système mis en œuvre dans la Théodicée, pour concilier la bonté de Dieu avec la permission du mal; système que Leibnitz aurait pu regarder avec plusieurs auteurs très-chrétiens, comme insuffisant, sans qu'on puisse en tirer la moindre induction contre son christianisme. 2° On ne pourrait croire que Leibnitz n'a pas parlé sérieusement dans sa Théodicée, sans blesser ouvertement les règles de la critique et de l'équité (3).
Le premier fondement de croire que Leibnitz n'a pas parlé sérieusement dans sa Théodicée, ce serait l'aveu qu'on prétend qu'il en a fait. Examinons donc cet aveu. Leibnitz écrivant à PsafT, lui demanda son sentiment sur sa Théodicée et sur la manière dont il avait réfuté Bayle. Psatf lui répondit, à ce qu'il assure, qu il lui semblait que c'était pour se divertir, qu'il avait imaginé ce système de philosophie : et que, comme Leclerc, voulant réjuter Bayle, avait fait le personnage d'un origénisle, Leibnitz avait pris cette nouvelle manière de philosopher, qui ne fait que jeter de la poudre aux yeux de ceux qui n'approfondissent rien; mais qui est néanmoins d'autant plus ingénieuse, que si on la comprend bien, on verra qu'elle confirme subtilement l'opinion grossière de Bayle sous l'apparence d'une réfutation, sans qu'on puisse d'abord découvrir le mystère, et qu'elle peut aussi servir à plâtrer les différents sys-
tèmes des religions et des opinions opposées. Quelle réponse, dit Psaff, croyez-vous que me fit Leibnitz, de qui je ci'aiqnais le ressentiment pour lui avoir parlé avec tant de franchise? Voici les propres termes dont il se servit dans une lettre écrite de Hanovre, le 11 mai 1716: « Ce que vous m écrivez louchant ma Théodicée est très-vrai. Vous avez frappé au but : et je suis surpris que personne, jusqu'à présent ne se soit aperçu que j'ai voulu me divertir. Les philosophes ne sont certainement pas toujours obligés de parler sérieusement : en inventant des hypothèses, comme vous le remarquez fort bien , ils font des épreuves de la force de leur esprit. Pour vous qui êtes théologien, vous agissez en théologien lorsque vous réfutez les erreurs de vos adversaires. »
Mais le lecteur ne s'aperçoit— il pas d'abord que Leibnitz a voulu plaisanter le docteur allemand, et que sa réponse est ironique? L'ne lettre aussi singulière, dit Dutens, et aussi absurde, tranchons le mot, aussi impertinente, méritait-elle une réponse sérieuse? Y a-t-il dans ce fragment de lettre, dont nous n'examinons point l'authenticité, de quoi prétendre que Leibnitz se moquait secrètement d'un système qu'il a soutenu si constamment, si ardemment et à si grands frais, et qui est en lui-même aussi plausible qu'aucune autre partie de sa philosophie ? L'équité naturelle, la candeur connue de Leibnitz, permettent-elles de croire qu'il ait voulu jouer la princesse de Galles, le prince Eugène, et ses plus illustres correspondants ? On voit dans toutes ses lettres, qu'il prenait le plus grand intérêt à cet ouvrage : il y revenait sans cesse avec ses amis. Il lui cherchait de tous côtés des contradicteurs qui lui fournissent l'occasion de le fortifier et de l'embellir. Dans les derniers mois de sa vie, il sollicitait encore Jean Bernoulli, son ami et son émule, aussi bien que l'émule de Newton, de lui en écrire son sentiment, et celui-ci lui répondit le 11 novembre 1716, c'est-à-dire deux ou trois jours avant la mort de Leibnitz : Je n ai point encore eu Je loisir de lire avec attention votre Théodicée, qui est assurément un très-bel ouvrage ; mais j'ai lu avec un grand plaisir votre discours sur la conformité de la foi avec la raison : je le trouve très-solidement écrit ; et dans la plupart de ses points, je ne sais pas même si ce n'est point en tous, il me phnt infiniment. (Commcrcii epistolici tom. 11, epist. ultima.)
L'autre fondement de l'accusation que nous réfutons, c'est l'idée qu'on a, dit-on,
("1 Voici pomment il parle de smi ouvrage dans tiiio li lire à Thomas Burnel, tome VI, p. 284.
i On achève d'imprimer à Amsterdam le* Essais de théodicée, etc. ; la plus grande partie avait été faite par lambeaux, quand je me trouvais chez la feue reine de Prusse, où ces matières étaient souvent agitées . à l'occasion dit Dictionnaire et des mitres ouvrages de M. Bayle , qu'on y lisait beaucoup, ,1 avais coutume, dans les conversations, de répondre anx objections de M. Bayle , el de faire voir a la r> nie qu'elles n'étaient pas aussi fortes
que rertaines gens, peu favorables à la religion, le voulaient faire croire. Sa Majesté m'ordonnait assez souvent de mettre mes réponses par écrit, alin qu'on les pût considérer avec attention. Après la mort de celle grande princesse, j'ai rassemblé et augmenté tes pièces sur l'exhortation des amis qui en étaient informés, et j'en ai fait l'ouvrage dont je viens de parler. Comme j'ai médité celle matière depuis ma jeunesse, je prétends l'avoir discutée à fond. >
conçue de Leibnitz en Allemagne : Leibnitz ne croit rien : Leibnitz glaubl nichts a passé en proverbe; niais ce prétendu proverbe n'a trait qu'aux controverses qui divisent les luthériens et les Catholiques. Leibnitz avait fait de grands pas vers l'Eglise romaine : il semblait y tenir par ses sentiments, encore plus qu'à l'église protestante. Les luthériens en étaient donc très-méionlents; aussi Ncmcitz (4) nous apprend -il que le premier auteur de ce jeu de mots est un ministre de Hanovre, nommé Heinernann, qui avait quelquefois disputé avec Leibnitz. Le chevalier de Jaueourt semble l'attribuer aux Jésuites de Vienne; mais Nemeitz, qui avait résidé longtemps à Hanovre du vivant de Leibnitz, ou au moins très-peu de temps après sa mort, mérite bien plus de croyance.
On ajoute qu'il fréquentait peu les exercices publics de son église, et que ses pasteurs lui en ont fait souvent de publiques et inutiles réprimandes. Riais nous l'avons déjà observé, Leibnitz que nous croyons un Chrétien fort sincère, était un très-mauvais luthérien. On contredirait d'ailleurs l'expérience journalière, et on ne connaîtrait pas l'esprit humain, si l'on prétendait qu'un homme n'est point convaincu de sa religion , uniquement parce qu'il en néglige les pratiques extérieures. Telle est la nature de l'homme, que la contradiction qui se rencontre fréquemment entre sa conduite et ses principes, ne prouve point du tout qu'il n'est pas convaincu de ses principes. Le Video meliora proboque, etc., peut être vrai dans la bouche de tous les philosophes. Ils ne sont pas d'une autre trempe que le chancelier Bacon qui, après avoir peint admirablement la grandeur, la dignité, l'indépendance d'un homme de lettres, déclare qu'il ne se flatte pourtant pas de n'y déroger jamais dans ses discours et dans sa conduite, et de ne ressembler jamais à ce coq de la fable, qui préféra un grain d'orge à une pierre précieuse; ou à ce roi qui, pris pour arbitre entre Apollon, père des Muses, et un berger, donna la palme aux richesses. (Lib. 1 Augment. scient., versus finem.)
On prétend pouvoir tirer encore des occupations et des paroles de Leibnitz, dans les derniers moments de sa vie, de fortes présomptions contre la sincérité de son christianisme. Rappelons donc ces occupations et ces paroles, et discutons les conséquences qu'on en tire.
Bruker, dans la Vie de Leibnitz, imprimée à la tète de la collection des Oeuvres de notre philosophe, dit, page 99, que Leibnitz, avant sa mort, ayant demandé une plume et du papier pour écrire, il fit ensuite approcher une lumière pour lire ce qu'il avait écrit; mais qu'ayant aperçu que sa vue était troublée, il remit la plurne et le papier, couvrit tranquillement ses yeux de
son bonnet, et mourut sans rien dire, nihil vaticina tus, d'il Bruker, nihil locutus.
Il s'est répandu, ajoute Bruker, différents bruits sur les circonstances de sa mort, « de cujus morte varii, ut fieri solet, rumusculi oborti sunl ; >/ mais ces bruits , continue) l'historien, n'étant appuyés d'aucun témoignage digne de foi, nous ne croyons pas devoir, en les recueillant, souiller une histoire philosophique, et charger la mémoire d'un personnage qui a rendu, aux sciences des services immortels.
Cependant Bruker, page 125, parait 'oublier celte dernière résolution ; car après avoir fait le dénombrement des critiques qui ont été faites des opinions et de la conduite de Leibnitz, il ajoute : Ses censeurs lui reprochent encore, qu'ayant été averti de sa dernière heure , il s'était contenté de répondre avec un grand sang-froid, que les autres hommes mourraient aussi; et qu'ayant dit ces paroles, il avait rendu le dernier soupir.
Et voilà un des bruits qu'on fit courir après sa mort.
On a dit aussi, et c'est Fontenclle qui nous l'apprend, que dans les derniers moments qu'il put parler, il raisonnait sur la manière dont le fameux Furtembaeh avait changé la moitié d'un clou en or.
On a publié encore que la mort l'avait surpris lisant V Argents de Barclay, roman fameux qui n'offense pas, il est vrai, la religion ni les bonnes mœurs, mais roman dont la lecture aurait cependant été bien déplacée dans les moments que Leibnitz aurait crus les derniers de sa vie; et il est au moins bien certain que, s'il ne lisait pas cet ouvrage un instant avant de mourir, on l'a trouvé sur son lit ou sur une chaise dans le voisinage, et par conséquent qu'il l'avait lu depuis peu, ou qu'il se disposait à le lire.
Pour n'omettre aucune circonstance des bruits qui se répandirent sur les derniers moments de la vie de Leibnitz, disons encore que l'auteur du Mémoire en faveur de Dieu, Delille de Sales, témoigne, pag. 337, que Leibnitz mourut. sans s'apercevoir que sa tête partageait les ruines de son corps ; que quelques minutes avant de cesser d'être, il demanda une plume et du papier, écrivit une maxime religieuse, mais ne put la lire et expira. Le savant assure tenir ce fait d'un prince allemand, dont les pères avaient été très-liés avec notre philosophe ; mais cette dernière anectole fournirait une induction très-favorable à la religion de Leibnitz, loin de lui être contraire; et ce qui est propre à en confirmer la vérité, c'est que Bruker, qui ne la rapporte pas, il est vrai, en son entier, nous en garantit cependant une partie, puisqu'il nous assure que Leibnitz écrivit effectivement quelques moments avant sa
(•î) Ï.-C. Nnmiiz est l'auteur d'un livre écrit on allemand , ayant jioiir litre : Pensées raisonnables ,
de, etc., sur toutes sortes destfjeU historiques , critiques, etc., Francfort, \~Z9.
VZO
mort, et se trouva hors d'état de lire son écriture.
Mais quand toutes les autres anecdotes seraient incontestables, que voudraient en conclure les ennemis de la religion et les détracteurs de Leibnitz? Quoi? qu'en mourant, Leibnilz avait jeté les yeux sur l'avenir avec indifférence; qu'il avait cru inutile de se préparer à comparaître après sa mort, devant le tribunal de Dieu ? sans doute cette conclusion, si elle était juste, serait favorable à leur prétention; mais nous ne craignons point de dire qu'elle est également fausse et injuste. Pour être en droit de la tirer, il faudrait supposer et prouver que Leibnitz, quand il tenait les différents langages qu'on lui prête, croyait toucher à sa dernière heure ; mais nous sommes instruits, par des témoignages certains, qu'il ne le croyait pas, et que, lorsqu'il mourut, il ne désespérait point de la prolongation de ses jours. Le premier de ces témoignages est celui de l'abbé Conti. Cet illustre et savant abbé était parti de Londres dans le dessein de voir Leibnitz et de conférer avec lui sur les démêlés qu'avait le philosophe allemand avec les savants d'Angleterre. En arrivant à Hanovre, on lui apprit qu'il ne vivait plus depuis quelques jours; il chercha alors à voir Eccard, l'intime ami du défunt, qui avait recueilli ses derniers soupirs et ordonné sa pompe funèbre ; et celui-ci, dans sa conversation, qui eut pour objet principal Leibnitz, lui dit en propres termes que Leibnitz avait été surpris par la mort, qu'il ne croyait pas mourir, qu'il était assis sur son lit avec une plume, et /'Argenis de Barclay. ( Tom. 11 des Œuvres de L. Conti , p. 41.)
L'autre témoignage, non moins précis, ni mo'ns digne de foi, c'est celui de Nemeitz, savant que nous avons déjà remarqué avoir résidé à Hanovre, peu de temps après la mort de Leibnitz, et qui par conséquent avait été bien à portée de recueillir d'une manière sure, les circonstances de cet événement : Nenieitz donc nous apprend, que le soir du jour où ce grand homme mourut, le docteur Seip, médecin du prince de Waldec, fut appelé auprès de lui, plutôt comme ami qu'en qualité de médecin. Le do;-.teur lui trouva le pouls très-faible, les mains glacées, et toutes les apparences d'une sneur froide. H l'avertit du danger de son état. Leibnitz répondit qu'il avait très-rarement les mains plus chaudes, et que s'il survenait quelque accident , il avait sa recelte ordinaire qui y remédierait. Le médecin ayant persuadé au malade de se servir d'un serours plus pressant, sortit pour faire exécuter son ordonnance; mais à peine était-il
15) Au plus grand savoir, on n'allie pas toujours le plus de religion ; l'étude nourrit l'esprit, et la loi se perd. Voilà, prétendent quelques personnes de mérite, ce qui est arrivé à L-ibn.tz, el dont ses propres pasteurs l'ont aecusé, et ce qui a même passé ' n proverbe. Oi nous permettra néanmoins de dire 'non ne saurait être trop retenu dans les jugements si souvent lau\ qu'on porte des hommes à vue de
chez l'apothicaire, qu'on vint lui dire que Leibnitz n'était plus : la mort l'avait surpris au moment où il commençait à s'occuper suivant sa coutume. On trouva sur son lit et suides chaises qui l'entouraient, plusieurs lettres et quelques livres, entre autres YArgenis de Barclay:
Ainsi Leibnitz, dans les moments qui précédèrent sa mort, n'était donc point alarmé sur son état, il croyait pouvoir s'occuper suivant sa coutume ; il aurait donc pu, dans ces moments, jeter les yeux sur YArqenis de Barclay, raisonner sur la manière dont Furtembach avait changé en or la moitié d'un clou, tenir tous les propos qu'on lui prête, sans qu'on pût en tirer, avec justice, aucune preuve, aucun soupçon même contre la sincérité de son christianisme.
Est-il encore, pour ne rien dissimuler, nécessaire d'ajouter ce qu'on lit dans les Mémoires de Niccron, t. Il, p. 76, et qui parait d'ailleurs si vraisemblable.
Leibnitz, dit-on, n'allait jamais aux prêches, et étant prêt à mourir, son cocher, qui était son domestique favori, l'ayant prié de faire venir un ministre, il ne voulut pas l'écouter, et répondit qu'il n'en avait, pas besoin. On voit d'abord qu'on peut appliquer ici !;otre observation précédente, et dire que Leibnitz, dans sa dernière maladie, a cru jusqu'au dernier moment, que son état n'avait rien de dangereux ; par conséquent qu'il n'avait aucun besoin d'appeler alors un ministre; mais si l'on aime mieux, on conclura, et c'est tout ce qu'on peut conclure de cotte anecdote, que Leibnilz n'avait point de confiance dans les ministres luthériens; conséquence qui peut être vraie, et que nous n'avons aucun intérêt de combattre.
Enfin, quelques censeurs de Leibnitz so retranchent à dire qu'il était un tolérant. Ce reproche mérite quelque explication. 11 est vrai que Leibnitz a cru que c'était par la persuasion et non par la violence, qu'il fallait travailler à amener les hommes à la connaissance et à la profession de la religion véritable. Il est encore vrai que, tout protestant qu'il était, il a cru qu'on pouvait faire son salut dans la communion de l'Eglise romaine. Mais si on prend la tolérance dans lesens que lui donnent nos philosophes, lorsqu'ils s'en font les prédicateurs; et si on la confond avec l'indifférence des religions, on ne pourrait, sans une injustice manifeste, prétendre que Leibnilz était un tolérant. Rien, dans ses lettres et ses nombreux écrits , n'autorise une imputation semblable ; lout y prouverait plutôt le contraire.
Nous finissons cet article apologétique (5), en déclarant avec ingénuité, que nous avons
pays sur cet article ; et le plus sage, à coup sûr, est de remonter aux sources. On ne croit pas qu'on trouve des traits contre la religion dans aucun des écrits de Leibnilz. Au contraire, le morceau qu'il écrivit étant a Vienne, en 17U, pour le prince Eugène, intitulé : Principes de Li nature et de la grâce, fuiidcs en raison , renferme des propositions qui tendent à éla'ilir la religion en général; ci quoiqu'il
PENSEES DE LEIBNITZ SUR LA RELIGION ET LA MOItALE — DISC. PREL.
lu attentivement toutes les OEuvres de Leibnitz, surtout cette ir.ullitude de lettres écrites à ses amis; lettres qu'il ne prévoyait pas devoir être publiques, et qui souvent ne sont pas dignes de l'être : et quoiqu'il s'y agisse souvent de religion, nous n'avons pas remarqué un seul mot qui puisse fonderie plus léger soupçon contre le christianisme île ce grand homme. Au contraire, il ne s'explique jamais sur la religion que d'un air pénétré, et ne parle de Notre-Seignear que dans les termes les plus respectueux.
Nous sommes en état de confirmer pleinement le témoignage que le savant et respectable M. Bonnet a cru devoir lui rendre sur cet article, et nous adressons la même prière que lui à nos esprits forts. Je me fais, dit-il, un devoir de remarquer, et ce devoir est cher à mon cœur, que la piété de notre auteur (Leibnitz), aussi vraie qu'éclairée, ne laissait échapper aucune occasion de rendre au philosophe par excellence l'hommage le plus respectueux et, le plus digne d'un être intelligent. Il citait avec complaisance jusqu'aux moindres paroles de ce divin Maître, et y découcrait toujours quelque sens caché, d autant plus beau qu'il était plus philosophique... Celui qui se plaisait à découvrir dans l'Evangile une philosophie si haute, était une Encyclopédie vivante, et un des plus profonds génies qui aient jamais paru sur la terre. Je prie ceux qui n'ont ni les lumières, ni le génie de ce grand homme, et qui ne possèdent pas au même degré que lui l'art de douter philosophiquement, de se demander
à eux-mêmes, s'il leur sied bien après cela d'affecter de mépriser l'Evangile, et de s'efforcer d'inspirer ce mépris à tout le genre humain (61? (Palyngénésie, tom. I, part, vu, pag. 297.)
Après toutes les observations précédentes, s'il est encore permis de douter que Leibnitz ait été sincèrement Chrétien, on ne peut plus rien affirmer sur les vrais sentiments d'un homme, et on pourra douter si tous les apologistes de la religion chrétienne n'ont point eux-mêmes été des mécréants. 11 est vrai que depuis qu'on a osé jeter des soupçons sur la religion de Bossuet et de Fénelon , on doit s'attendre a tout en ce genre.
Le principal ouvrage de Leibnitz est sa Théodicée. L'auteur y rend un hommage continuel à la religion, et il ne s'y agit presque uniquement que d'en développer et d'en concilier les dogmes : cependant nous n'en avons extrait qu'un assez polit nombre de pensées, et nous avons cru qu'il suffirait d'en rapporter une espèce d'analyse faite par lui-même. L'ouvrage est ou devrait être entre les mains de tout le monde ; car peu s'en faut qu'à l'exemple de Bonnet, nous ne le mettions au rang des livres de dévotion, et que nous ne l'appelions avec lui, le Manuel du philosophe chrétien. (Lettre aux auteurs de la Bibliothèque des sciences.)
M. Leibnitz est mort dans la profession extérieure du luthéranisme; mais il n'y tenait que par de faibles liens, et il lui est souvent arrivé de faire contre les protestants l'apologie de l'Eglise romaine sur
n'y parle pas de révélation, parce qu'il s'agissait d'un système purement métaphysique, l'on y aperçoit pourtant des vues qui mènent naturellement à la religion révélée : d'ailleurs l'on sait qu'il a\ait autrefois défendu en Chrétien, même orthodoxe, le dogme de la Trinité contre le fameux Vissovalius. Il est encore avéré qu'il lit toujours profession exlé ieure du luthéranisme.
Il esi vrai qu'il n'allait pas beaucoup aux assemblées publiques de dévotion ; niais ce culte extérieur caracléi ise-t-il seul la religion? Combien de gens oisifs de l'un et de l'autre sexe qui, en tous lieux, se font un passe-temps réglé d'assister aux églises, et qui, sans ce secours, serai ni fort embarrassés de leur ligqre , et plongés dans un mortel ennui! Combien d'autres qui n'y sont attirés que par vanité, par fausse dévotion, et peut-être par des passions
,na,
lui
plus houleuses! La grande assiduité dans les églises n'est doue pa> davantage une preuve de religion qu'une fréquentation plus rare le serait d'irréligion; et, à tout prendre, Leilmil/ ne deviendrait blâmable que d'avoir négligé un devoir extérieur et des rites cciciuoniels.
Les bruits vulgaires contre lui ne servent jamais de preuves. Comme il était fort modéré, par rapport aux trois religions qui dominent dai s l'empire, et qu'il estimait beaucoup plusieurs Jésuites et leur savante Société en général, quelques Catholiques se flattèrent de pouvoir le gagner, surtout quand il fut l'ail conseiller aulique , el qu'il vint à Vienne ; mais dès qu'ils le virent de retour à Honover, ils commencèrent à perdre celte espérance, cl l'on lit alors sur lui ce jeu de mots allemand : Leibnitz ijhiubi nichis , c'est-à-dire Leibnitz ne croit rien, pu ajlnsjon à la terminaison de S >n nom. plaisan-
terie qui est insensiblement passée en proverbe. Ajoutez à cela ce qu'a écrit Psaff, soutenu de Leclerc, que la Tliéodicêe paraissait n'être qu'un pur jeu d'esprit, el vous aurez une partie des sources où l'on a puisé celle idée, que son auteur n'était qu'un rigide observateur de la religion naturelle. Toujours est-ce une vérité constante, que de tout temps el en lout pays, on a décidé de la religion de quantité d'habiles gens sur des fondements aussi peu solides. (Vie de Leibnitz, parle chevalier deJaucourl, p. £05.)
((!) L'auteur de l'Esprit de Leibnitz av.dt envoyé à Bonnet un exemplaire de son ouvrage. Voici un fragment de la réponse qu'il en reçut, et que nous croyons devoir mettre sous les yeux du lecteur, parce qu'il achève de montrer quelle haute idée avait i on(;iie de Leibnitz un écrivain d'une si grande autorité iians la république îles lettres.
< Je me juins à tous le* amis du vrai savoir et de la vertu, pour vous remercier de l'excellent présent de, votre Leibnitz. C'était à vous qu'il étail réservé d'épurer la mine, et de nous donner sans alliage l'or du Platon moderne. Votre collection est faite avec autant de goùl que d'intelligence;.... vous auriez pu l'inlilulcr L'esprit et Je cœur de Leibnitz; car son cœur, le coeur de ce grand homme, ne s'y peint pas moins que son esprit et son génie... Mais je dois suilout vous parler de votre préface;... recevez, le témoignage de ma sincère gratitude de la ne ntion si honorable que vous avez bien voulu fy faire du palinijéniste ; son suffrage est un grain de poussière ajouté à la masse énorme des suffrages que l'étonnant Leibnitz a remportés, et qu'il remporter tant qu'il y aura du 'avoir sur la lerrc, j'ajoute, cl de la religion, etc. »(Lc "26 lévrier 1774.J
témoignages et
es
plusieurs chefs. Les
«veux d'un si grand philosophe qui avait été nourri dans les principes et les préjugés des protestants, nous ont paru curieux, importants, dignes, en un mot, d'être recueillis par un auteur catholique.
Nous croyons devoir remarquer dès à présent, qu'il a justifié avec zèle de tout reproche de contradiction et d'absurdité, le dogme de la transsubstantiation, si capital dans la doctrine de l'Eglise catholique sur l'Eucharistie, et si odieux aux protestants. Leibnilz entretenait une correspondance suivie avec le P. Desbosses, Jésuite : les lettres qu'il écrivait à ce savant religieux, ont été imprimées pour la première fois dans la collection de Dutens.'Il n'est presque aucune de ces lettres, depuis 1709 jusqu'à 1716, où il ne soit question du dogme de la transsubstantiation. Leibnilz prétendait en prouver la possibilité, d'après les principes de sa philosophie; peu de mois avant sa mort, il fournissait encore des éclaircissements sur ce point au P. Desbnsses. Nous n'avons pas cru de\oir rapporter dans notre ouvrage les raisonnements de Leibnitz sur cet objet, parce qu'ils supposent une connaissance profonde du système des monades, système assez difficile à entendre, et peu connu parmi nous. Mais il résulte toujours de là une conséquence très-importante : c'est que tout homme qui fait profession de quelque modestie, fût-il incrédule, doit être très-réservé à soutenir que le mystère de l'Eucharistie est inconciliable avec les principes de la raison et de la physique; car on lui dira: Etesvous un plus habile métaphysicien ou un physicien plus profond que Leibnitz? Comment voyez-vous donc si promptement des contradictions et des absurdités palpables, là où un si grand philosophe , après avoir considéré le même objet pendant plus longtemps, et arec plus d'application que vous, n'en a aperçu aucune? Observez que nous ne raisonnons point ainsi : Leibnitz n'a vu aucune contradiction dans le mystère de l'Eucharistie, donc ce mystère n en renferme aucune. Ce raisonnement serait nécessairement défectueux, parce qu'il supposerait, pour être concluant, que l'on rei ounaît une espèce d'infaillibilité dans ce philosophe, et que ce qu'il n'a pas aperçu, n'existe pas ou ne peut être vu par aucun autre. Mais nous concluons seulement qu'on ne doit
pas si facilement prononcer que ce mystère implique évidemment contradiction. — Le trait que nous citons de Leibnitz prouve que rien ne serait moins sage que la promptitude à porter ce jugement, surtout si onse rappelle en même temps qu'un autre puissant génie, Descartes, a continué de croire au même mystère, après avoir essayé de l'approfondir, et en a donné aussi une explication qu'il jugeait très-plausible.
Le trait cité nous rend donc très-croyable ce fuit rapoorté par l'auteur des Observations historiques sur la littérature allemande, etc., imprimées en 1782, à Paris, chez Savoie. Cet auteur, très-digne de foi par lui-même, Louis-Théodore Hérissant . avocat au parlement de Paris, et depuis conseiller de légation à la diète de Uatisbonne, déclare, page 14-1, et nous l'a confirmé depuis de vive voix, qu'un savant professeur en droit à l'Université de Leipsick, lui a dit avoir entre les mains une démonstration mathématique du mystère de h ti'anssubstantiation, par Leibnilz. Celte démonstration tombe apparemment, non sur la réalité, mais sur la possibilité du mystère. Nous avons désiré connaître le nom de ce professeur, et Hérissant nous a dit que c'était Seger, mort seulement depuis quelques années.
Leibnitz, attaché par sa profession extérieure à la confession d'Ausbourg, avait bien quelque intérêt à prouver qu'il ne répugnait fias que le même corps fût présent en plusieurs lienxà la fois ; mais il n'en avait point à défendre le dogme de la transsubstantiation, tel qu'il est soutenu par les Catholiques. Quand il commença d'entrer en discussion sur cet objet avec le P. Desbosses, dans sa lettre du 8 septembre 1709, il lui dit : Vous me demandez quelle est ma manière d'expliquer l'Eucharistie ; je réponds que parmi nous il n'y a aucun lieu à la transsubstantiation, parce que nous croyons simplement qu'en recevant le pain, on reçoit en même temps le corps de Jésus-Christ : ainsi il nous suf/it d'expliquer la présence de ce corps.
En général, Leibnilz était très-favorable à l'autorité des Papes. Il était persuadé que puisque le corps de l'Eglise est de droit divin, ce corps a, de droit divin, un chef ou un suprême magistrat spirituel pourvu d'une autorité direct orale, renfermée pourtant dans de justes bornes (7).
(7) Tome II de cet ouvrage, page 6, Leibnilz ajoute, il estvrni. que c'esl par des considérations humaines que Rome, métropole du monde chrétien, a élé choisie pour le siège et le lieu de cet;e puissance : Tametsi locus ac sedes hujus potestalis, in metropoli clirisliani orbis Roma, ex humanis coniidetalionibui placuerii. Si Leibnilz a prétendu dire que la succession des cvê |ues de Rome à la primauté de saint Pierre provient du fait humain de saint Pierre, qui a livé le siège de sa primauté à Rome, et non ailleurs, par des considérations prises de la dignité et de la situation de la ville de Rome, il n'a rien dit que n'enseignent aussi plusieurs théologiens catholiques, et que Beltarmin lui-
même n'approuve : Quod episcopus Romanus, quia episcopus Romanus est, sil Pétri successor, ex facio l'elri orium habuit, non ex prima Chrisli instilulione. ISam potuisset Peints nullam sedem pnrticularem sibi uuqttam eligere, sicut fecit primis quinque unnis, et tune moricnle l'elro , non episcopus Romanus, non Aniioclienns suecessisset , sed is quem Ecclesia sibi elegissel; poluissel quoqne souper manere Anliocbiœ, et lune Antioclienus sinedubio successisset. Quia vero liomœ sccleni fixit, et tenuil usque ad mortem, inde factnin est, ut Romanus ponlifex ci succédât. (De Rnmar.o Ponli/ice, lib. n, eap. ii.) Consultez aussi la Réplique du cardinal du Perron, p. 210.
Mais si Leibnilz a voulu, dans les paroles precé-
Muis ce qui est très-remarquable , c'est qu'il approuvait que le Pape eût quelque autorité sur le temporel des princes, et qu'il aurait désiré qu'elle ne lui eût point été contestée. Il soutint ce sentiment dans son traité De jure suprematus, composé à l'âge de trente ans, et il l'a soutenu constamment jusqu'à la fin de ses jours, ainsi qu'il paraît par les préfaces de son Code diplomatique, et ses Observations sur le projet de l'abbé de Saint- Pierre.
L'historien de l'Académie exposera plus convenablement et mieux que nous le système de Leibnitz. // prétendait que tous les Etats chrétiens, du moins ceux d'Occident, ne forment qu'un corps, dont le Pape est le chef spirituel, cl l'empereur le chef temporel; qu'il appartient à l'un et à l'autre une certaine juridiction universelle ; que l'empereur est le général né, le défenseur, Ta voué de l'Eglise, principalement contre les infidèles, et que de là lui vient le titre de Sacrée Majesté, et à l'empire celui de saint empire; et que, quoique tout cela ne soit pas de di oit divin , c'est une espèce de système politique formé par le consentement des peuples, et qu'il serait à souhaiter qu'il subsistât en son
entier Cette république chrétienne , dont
l'empereur et le Pape sont les chefs , n'aurait rien d'étonnant, si elU était imaginée par un Allemand catholique ; mais elle l'était par un luthérien : l'esprit de système qu'il possédait au souverain degré, avait bien prévalu à l'égard de la religion sur l'esprit de parti. (Eloge de Leibnitz, p. 6.)
Nous avons dit plus haut que Leibnitz ne tenait au luthéranisme que par de faibles liens; on aura lieu de s'en convaincre par une multitude de traits semés dans notre ouvrage : les ministres luthériens ne l'ignoraient fias, et en conséquence n'aimaient guère Leibnitz. On se flatta même pendant longtemps dans le parti catholique, qu'il s'y réunirait. Lui-même nous en assure; mais justifions, par d'autres témoignages que le sien, que telle était effectivement l'espérance des Catholiques. Nous ne parlerons point des Jésuites, avec lesquels il eut des relations si fréquentes et si intimes : leurs sentiments à cet égard sont assez connus.
On sait que Pélisson, dans les derniers temps de sa vie, eut avec Leibnitz une correspondance très-suivie; cette correspondance avait pour objet la réunion des Calho-
denles, insinuer que la dignité de chef de l'Eglise, instituée de droit divin , n'est attachée au siège de Rome, et n'appartient à ses évoques que de droit humain, et uniquement en conséquence de la désignation que l'Eglise en aurait faite , en sorte qu'il serait en tout temps au pouvoir de l'Eglise de transférer cette dignité à d'autres évèques. S'il a voulu, dis-je, insinuer celte opinion, il se trompe, et il ne s'était point formé une idée assez juste classez complète île la primauté du Saint-Siège.
Nous avons fait cette remarque pour développer et fixer davantage le sens d'une petite noie que nous avons faite ailleurs sur le texte de Leibnitz.
(8) Le landgrave de Ileisse-Rhinl'eliz, Catholique très-zélé, avait conçu lui-même de fortes espérances de la réunion de Leibnitz à l'Eglise romaine; il le
liques et des protestants, et les actes en ont été imprimés. On y voit que Pélisson était plein de l'espérance dont nous parlons; mais cette espérance était au moins aussi vive dans Pirot, célèbre docteur de Sorbonue de ces temps-là, et dont il suffira de dire, pour en faire l'éloge le plus complet, qu'il fut le conseil de Bossuet et de Fénelon. Pélisson avait cru devoir lui communiquer toutes les lettres qu'il recevait de Leibnitz, et particulièrement une où il s'agissait de la correction d'un passage trèsobscur de saint Augustin sur l'Eucharistie, imaginée par Pélisson. Celui-ci avait soumis cette correction au jugement de Leibnitz, qui l'avait approuvée et même confirmée par de savantes observations.
Pirot écrivait donc à Pélisson : La lettre de M. Leibnitz, dont vous me faites l'honneur de ni envoyer copie, et ta critique de la restitution heureuse que vous avez imaginée du sermon de saint Augustin, marquent un grand sens, une érudition exacte, et un goût exquis en toutes choses... En un mot, ses observations sur la correction du texte de saint Augustin, sont admirables : et à tout prendre je le tiens un des hommes du monde les plus estimables et les plus aimables : je ne connais ni plus de mérite ni plus d'honnêteté que ce qui m'en parait dans ses écrits... Il n'y aurait qu'à souhaiter qu'il fût un d'entre nous, « utinam ex nostris esset : » mais j'espère que cela sera un jour. Je le regarde comme une de ces ouailles destinées à entrer dans la bergerie, quoiqu'elles n'y soient pas encore. « Si ceux qui nous quittent n'étaient pas des nôtres, quoiqu'ils parussent entre nous, » ceux qui n'en sont pas et qui en seront tin jour, peuvent être regardés comme en étant déjà. (T. I, p. 728. )
Arnaud partageait aussi l'espérance dont nous parlons. On le voit d'abord dans une leltre qu'il écrivait, le 13 mars 1680, au landgrave de Hesse-Kinfeltz. // déclare à ce prince qu'il ne goûte point certaines pensées philosophiques de Leibnitz ( que celui-ci assure lui avoir fait pourtant goûter dans la suite, après quelques explications), et il conjecture que c'est l'attache de Leibnitz à ces opinions-là, et à la crainte qu'on n'eût peine à les souffrir dans l'Eglise catholique, qui l'empêche d'entrer dans celle Eglise, quoique, s'il m'en souvient bien, ajoute-t-il, votre altesse l'eût obligé (8) de reconnaître qu'on ne
pressait vivement de ne pas difïérer davantage : on le voit dans une lettre de ce prince. Leibnitz lui avait écrit, au mois de septembre 1692, pour lui demandjr des nouvelles d'Arnaud; le landgrave lui répondit, et dans sa leltre, pleine, comme on verra, de germanismes, il lui dit : « Si vous faites si grand casdeiM. Arnatfd (comme, en effet, il le mérite bien autant pour sa singulière piété, comme pnur son grand savoir et capacité), laissez donc, je vous prie, après Dieu, à lui l'honneur de votre si glorieuse conversion; car je crois que viel et incommodé de santé, et très-occupé et fort perséculé qu'il soit, qu'il lâcherait néanmoins à prendre loutis les peines du monde à vous servir en une. telle bonne œuvre, sinon en personne, au moins par ses lettres. El pourquoi, sans attendre que mon livre eu
OiXYltES COMPLETES \).. M. I.Mi.I.Y.
9(li
peut douter raisonnablement qu'elle ne soit lu véritable Eylisc... Je lus hier une lettre de saint Augustin, 011 il résout diverses questions qu'avait proposées un païin qui témoignait vouloir se faire Chrétien, mais qui différait toujours de le faire; et il dit à la fin ce qu'on pourrait appliquer à noire ami : Sunt innumerabiles quaestiones quœ non surit firnendœ ante fidem, ne finiatur vila sine fuie. (Lettre 3ti.)
Trois ans après, le 6 octobre 1689, Arnaud écrivait à Duvaucel, son correspondant à Rome, qui lui avait appris que Leibnitz était arrivé dans cette ville, et qui paraissait prévenu contre ce savant comme pencbant vers le socinianisme. Leibnitz n'est point un homme sans religion... J'ai vu une lettre par laquelle il témoignait n'avoir pas deVéloignement de se faire Catholique : il faudrait ménager ce commencement de bonne volonté ; il y a peut-être plus àespérerque vous ne pensez.
Arnaud engage Duvaucel àfaire connaître à Leibnitz un ouvrage posthume de Grotius, contre le minisire Rivet, dans l'espérance que Leibnilz serait touché de l'exemple et des raisons de ce savant illustre. Grotius, dit-il, était tout à fait entré, à la fin de sa vie, dans les sentiments de l'Eglise catholique, comme Jussieu le sait bien dire dans son Esprit de M. Arnaud ; et il établit fortement dans son livre posthume, que les dogmes de la foi se doivent décider par la tradition et l'autorité de l Eglise, et non par la seule Ecriture, ce qui renverse toutes tes hérésies et te socinanisme, plus que pas une autre ( lettre 432) (9).
Aux Pensées de Leibnitz sur la religion et la morale, nous en avions associé dans notre première édition, un grand nombre d'autres sur l'histoire, la critique, la psychologie, etc.; elles servaient à montrer de plus eu plus l'universalité des connaissances de Leibnitz, la beauté de son génie, la sojidité de son jugement, la grandeur de son caractère, la droiture de ses intentions, etc. Mais nous avons déjà prévenu nos lecteurs que nous avions cru devoir, dans cette nouvelle édition, supprimer toutes les pensées pure-
mes sentiments particuliers soient préalablement approuvés à Home, ne vous failes-vous pas enlrelemps autant catholique comme moi? Quelle consolation et bonheur serait-ce pour vous de faire, avant votre mort, une bonne confession générale à un autant pieux comme savant prêtre catholique, et d'en recevoir l'absolution, au lieu d'un ministre.» (Septembre 1692.)
(9) Arnaud, lettre 549, s'étend davantage sur Grotius, et témoigne que Bignon, avocat général, l'avait assuré que Grotius lui avait promis de faire publiquement profession de la religion catholique, aussitôt qu'il serait revenu de Suède où il allait rendre compte de son ambassade à la reine Christine. Dans la lettre 554, Arnaud parait pleinement assuré que Grotius, quand il alla en Suède, peu de temps avant sa mort, rendre compte de son ambassade, ne faisait plus profession de la religion calviniste ; et il prie le landgrave de s'en informer auprès de la reine Christine, afin qu'il pût convaincre ceux qui contestaient ce fait , par le témoignage de celle princesse.
(I0J Dans le nombre de ces pensées supprimées,
ment (10) littéraires ou philosophiques et les remplacer par des pensées appartenant à la religion et à la morale.
II est dans la collection des OEuvresde Leibnitz, une partie très-considérable appartenant à la théologie, que nous n'avions pas cru devoir mettre à contribution dans la première édition de notre ouvrage; mais dans cette seconde édition, nous avons jugé différemment, et l'analyse que nous y donnons de ce grand morceau, n'en sera pas la partie la moins intéressante. Nous voulons parler de la correspondance de Leibnitz avec Bossuet.Uncommercedeleltress'établit entre eux, à l'occasion d'un projet de réunir les luthériens et les Catholiques, projet qui fut communiqué à Bossuet de la part de quelques princes et ministres protestants d'Allemagne, et suivi en leur nom principalement par Leibnitz. Les lettres de ces deux illustres personnages, ont été données au public, pour la première fois, en 1753. On en est redevable à l'éditeur des OEuvres posthumes de Bossuet. Ces lettres , jointes à plusieurs autres pièces concernant la même affaire, et publiées en même temps, forment un vol. in-4°, qui n'est pas le moins intéressant de la collection des OEuvres du grand évêque de Meaux.
On sent que nous n'avons pas pu rapporter les lettres de Leibnitz, et les difficultés contre les principes de TÉglise catholique, qu'il mettait en avant dans cette correspondance polémique, sans y joindre les réponses de Bossuet ; c'est dans ces réponses qu'on voit tous les plus grands principes de l'Eglise et de la foi catholique, pleinement éclaircis et développés de main de maître.
La doctrine renfermée dans ces réponses, doit inspirer d'autant plus de confiance, que Bossuet touchait alors à l'extrémité de sa carrière : c'est son testament pourainsi dire, et sa dernière profession de foi. Il a donc dû mettre dans l'exposition qu'il y fait souvent de la doctrine de l'Eglise, et dans les décisions particulières qu'il y joint, encore plus d'exactitude et de maturité, s'il est possible, que dans ses premiers ouvrages. Osons
il s'en trouve une que les événements récents peuvent nous faire regarder comme ayant été une es pèce de prédiction , el qui montre bien la grande sagacité de Leibnitz, même en politique. Il écrivais, en 1693, à son ami Ludolfe, ce qui suit, à l'occasion de l'électoral de Hanovre, nouvellement créé : « La raison qui a fait penser à créer un neuvième électoral est bien naturelle : c'est que les anciens sonl en péril, et ne sont plus, comme autrefois, dans le milieu, mais dans les extrémités de l'empire : je vous dis cela à l'oreille. Je crains même que nous ne soyons obligés d'en créer encore plusieurs autres pour empêcher que la France, qui devient de jour en jour plus puissante sur le Rhin, ne vienne
à dominer dans le collège électoral Voulez-vous
que je vous dise plus claireniriit ce que je crains, c'est que la France, réduisant sous sa domination loin le Rhin, ne retranche d'un seul coup la moitié du collège des électeurs ; et que, les fondements de l'empire étant détruits, le corps lui-même ne tombe en ruine... i (Tome VI. Epist. ad Ludulfum, p. 115, 116.)
môme dire que ce soleil extraordinaire a, dans son couchant, peut-être encore plus de feu et de lumière que dans son raidi.
Leibnitz proposait, pour première base de la réunion, la suspension des analhèmes du concile de Trente; et pour faire paraître celte proposition moins étrange, il s'attacha à prouver que ce concile n'était point, en Fronce, reçu quant à la foi, ni considéré comme un concile vraiment œcuménique.
Bossuet a donc été dans la nécessité de démontrer le contraire, et la dissertation particulière qu'il a consacrée à cet objet, est un morceau de théologie de la plus grande beauté, ajoutons du plus grand intérêt dans tous les temps. On a voulu, dans ces dernières années , renouveler la prétention de Leibnitz. Un parti puissant qui existait alors, et qui méditait un rassemblement de ses chefs, sous la forme d'un comile, avait fait annoncer, de différentes parts, qu'on y reprendrait l'examen de toutes les controverses décidées dans le concile de Trente. Les auteurs d'un projet aussi étrange et aussi dangereux, et qui sûrement n'avaient pas en ce point l'assentiment de leurs collègues les mieux instruits; ces auteurs, disje, qui, en soutenant leur cause qu'ils prétendaient être celle des libertés de l'Kglise gallicane, se glorifiaient de combattre sous les enseignes de Bossuet, ne savaient donc pas que dès l'entrée, Bossuet se présenterait a eux de front, et qu'ils ne pourraient pas faire un pas en avant, sans avoir auparavant abattu et foulé aux pieds cet athlète invincible.
La publication des actes de cette controverse, qui n'a eu lieu que près de cinquante ans après la mort de Bossuet, n'a rien ajouté à la gloire de ce grand évêque : elle était parvenue depuis longtemps à son comble; mais elle n'a pu qu'accroître sensiblement celle de Leibnitz. On savait bien déjà, il est vrai, que la science de la théologie ne lui était pas étrangère. Fontenelle, dans son éloge, avait dit de lui : // était théologien non-seulement en tant que philosophe ou métaphysicien, mais théologien dans le sens étroit; il entendait les différentes parties de la théologie chrétienne, que les simples philosophes ignorent communément à fond. Il avait beaucoup lu les Pères et les scolastiques. Mais on n'aurait point imaginé, avant la publication de sa correspondance avec Bossuet, qu'il possédât une aussi vaste étendue de connaissances dans les matières ecclésiastiques, et qu'il fût en état de se mesurer avec le grand évêque de Meaux , autant que le ministre protestant le plus habile; et dans le vrai , quelque bien fondé que fût le grand évêque de Meaux , à rejeter le plan spécieux de réunion que proposait Leibnitz ; quelque bonne que fût, dans tous ses points, la cause des principes qu'il soutenait, il fallait un homme tel que lui pour la faire triompher et la défendre, comme il l'ait, avec tant d'avantage, contre un adversaire tel que Leibnitz.
Cette longue et importante controverse
finit sans être suivie alors d'aucun heureux ell'et. Les princes qui y prenaient le plus d'intérêt se lassèrent ; des changements arrivés dans l'ordre politique, tournèrent ailleurs leur attention et leurs vues. L'éditeur des OFuvres de Bossuet croit que Leibnitz fut (ause de la prolongation de cette controverse, et lui en impute, du moins eu partie, le peu de succès. Nous examinerons ailleurs si cette imputation est fondée ; mais les principaux acteurs dans cette grande affaire, et surtout Bossuet , n'ont certainement point perdu leur temps. Si la réunion n'a point été faite alors, elle a été du moins préparée. Toutes les pièces de la négociation subsistent heureusement : la cause est instruite; les moyens, de part et d'autre, ont été produits et discutés, les principaux obstacles aplanis ; et quand les moments marqués dans les décrets de la Providence pour la réunion, seront arrivés, la science n'aura, pour ainsi dire, presque plus rien à faire; le zèle et la droiture suffiront pour achever ce grand ouvrage.
La théologie et la philosophie de Leibnitz sont intimement mêlées ensemble ; on ne peut pas entendre parfaitement la première, sans avoir une notion assez étendue de la seconde, et cette notion, nous croyons donc utile de la procurer à nos lecteurs ; cela ne nous coûtera aucun travail. Leibnitz a fait souvent lui-même l'exposition de ses principes de philosophie ; il les a exposés deux fois è Bossuet, et pins souvent encore à Arnaud; mais les éditeurs des OEuvres de ce théologien célèbre, qui nous l'apprennent, n'ont pas jugé à propos de nous faire connaître une de ces expositions.
La publication de celle que nous communiquerons à nos lecteurs, est due uniquement aux auteurs du Journal des savants de 1730, entre les mains de qui il en était apparemment tombé une copie. Mais il existe une autre exposition des principes de la philosophie de Leibnitz, faite aussi par lui-même, et qui est d'une tout autre importance que les premières. C'est dans les dernières années de sa vie que Leibnitz s'en est occupé, par conséquent dans un temps où toutes les parties de son système étaient mieux digérées; et il a prétendu le renfermer tout entier dans cette pièce. C'est encore dans une circonstance où il n'a dû rien négliger, ni pour la clarté, ni pour la méthode, puisque Dutens nous assure que c'est en faveur du prince Eugène que l'exposition dont il s'agit a été faite. Après avoir lu avec attention cet opuscule, et sans prétendre nous déclarer son approbateur en tout, nous osons dire qu'il n'existe nulle part un tableau, un système de philosophie aussi vaste, aussi complet, aussi bien lié dans toutes ses parties, et qui donne une plus haute idée de la grandeur de Dieu et de l'harmonie de l'univers. Nous invitons nos lecteurs è y jeter les yeux, à parcourir même le tableau tout entier, sans être rebutés par quelques parties qui leur paraîtraient obscures; ceux mêmes qui ne cher-
client purement que la religion, seront pleinement dédommagés de quelques moments de fatigue, et ils admireront l'art avec lequel notre grand philosophe enchaîne la nature à la grâce, et fait accorder les règnes de l'une et de l'autre.
Nous ferons précéder YExposition des principes faite en faveur du prince Eugène, des autres expositions qui ont été adressées
(1 1) On voit dans les Œuvres de Leibnilz un opuscule écrit en fiançais , ayant pour litre : Les principes de la nature et de la tjràce. fondés en raison. Nous avons quelque sujet de penser qu'il avait été aussi composé pour le prince Eugène ; et nous avons balancé d'abord si nous ne lui donnerions pas la préférence sur l'autre, c'est-à-dire sur celui qui a pour litre : Principia philosophiœ ; mais notre doute n'a pas subsisté Longtemps, ce dernier nous ayant paru bientôt plus complet et plus méthodique. Cependant nous croyons devoir mettre ici, sans les yeux de nos lecteurs , quelques fragments de la dernière partie de l'autre, alin qu'ils puissent juger dès à présent quelle est la liaison intime de la philosophie de Leibnilz avec la religion , et combien devait être plein de religion l'auteur de cette philosophie.
i 11 est un grand principe peu employé communément, qui porte (pie rien ne se fait sans raison suffisante; c'est-à-dire que rien n'arrive sans qu'il soit possible, à celui qui connaîtrait assez les choses, de rendre une raison qui suffise pour déterminer pourquoi il en est ainsi, et non pas autrement. Ce principe posé, la première question qu'on aura droit de faire sera : Pourquoi il y a plutôt quelque chose que rien? car le rien est plus simple et plus facile que quelque chose. De plus, supposé que îles choses doivent exister, il faut qu'on puisse rendre raison pourquoi elles doivent exister ainsi, et non autrement. « Or, celle raison suffisante de l'existence de l'univers ne saurait se trouver dans la suite des choses contingentes, des corps et de leurs représentations dans les âmes, parce que la matière étant indifférente en elle-même au mouvement et au repos, et au mouvement tel ou autre, on n'y saurait trouver la raison du mouvement, et encore moins d'un tel mouvement. Et quoique le présent mouvement qui est dans la matière, vienne du précédent, et celui-ci encore d'un piécédent, on n'en est pas plus avancé, quand on irait aussi loin qu'on voudrait ; car il reste toujours la même question. Ainsi il faut que la raison suffisante, qui n'ait plus besoin d'une autre raison, soit hors de celte suite des choses contingentes, et se trouve dans une substance qui en soit la cause, ou qui soit un être nécessaire, portant la raison de son existence avec soi: autrement on n'aurait pas encore une raison suffisante où l'on put finir. Et celle dernière raison des choses est appelée Dieu.
« Cette substance simple et primitive doit renfermer éminemment les perfections contenues dans les substances qui en sont les effets ; ainsi, elle aura la puissance, \a connaissance et la volonté parfaite ; c'està-dire elle aura une tout.' -puissance, une omniscience et une bonté souveraines. Et comme la justice, prise généralement, n'est autre chose que la bonté conforme à la sagesse, il faut bien qu'il y ail aussi une justice souveraine en Dieu. La raison qui a fait exister les choses par lui, les fait encore dépendre de lui, en existant et en opérant , et elles reçoivent continuellement de lui ce qui les fait avoir quelque perfection ; mais ce qui leur reste d'imperfection, vient de la limitation essentielle et originale de la
créature
« La sagesse suprême de Dieu lui a fait choisir les lois ri» mouvement les plus convenables. Par la
par Leihnitz à Bossuet, et à Arnaud : cellesci, qui sont beaucoup plus courtes, serviront d'introduction à l'autre.
Leibnilz écrivait bien en français (H); c'est un témoignage que lui ont rendu Bayle et Fontenelle, deux juges qu'on ne peut récuser sur cette matière; et le chevalier de Jaucourt, auteur de sa Vie, va jusqu'à soutenir qu'il entendait si parfaitement le
seule considération de la matière, on ne saurait rendre raison de ces lois; elles ne dépendent poinl du principe de la nécessité, comme les vérités logiques, arithmétiques et géométriques, mais du principe de la convenance, c'est-à-dire du choix de la sagesse. Et c'est une des plus ellicaces et des plus sensibles preuves de l'existence de Dieu, pour ceux qui peuvent approfondir ces choses.
< Tout est réglé dans les choses, une fois pour toutes, avec autant d'ordre et de correspondance qu'il est possible, la suprême sagesse et bonté ne pouvant agir qu'avec une parfaite harmonie. Le présent est gros de l'avenir; le futur se pourrait lire dans le passé; l'éloigné est exprimé dans le prochain. On pourrait connaître la beauté de l'univers dans chaque àme, si l'on pouvait déplier tous ses replis, qui ne se développent sensiblement qu'avec le temps. Mais comme chaque perception distincte de l'àme comprend une infinité de perceptions confuses qui enveloppent tout l'univers , l'àme même ne connaît b5s choses dont elle a la perception , qu'autant qu'elle en a des perceptions distinctes et relevées ; et elle a de la perfection, à mesure de ses
perceptions distinctes
< Tous les esprits, soit des hommes , soit des génies, entrant, en vertu de la raison et des vérités éternelles, dans une espèce de société avec Dieu, sont des membres de la cité de Dieu, c'esl-à-dire de l'état le plus parfait, formé et gouverné par le plus grand et le meilleur des monarques, où il n'y a point de crime sans châtiment, point de bonnes actions sans récompense proportionnée
« Quoique la raison ne nous puisse point apprendre le détail du grand avenir réservé à la révélation, nous pouvons être assurés, par cette même raison, que les choses sont faites d'une manière qui passe nos souhaits. Dieu étant aussi la plus parfaite et la plus heureuse, et par conséquent la plus aimable des substances, et l'amour pur véritable consistant dans l'étal qui fait goûter du plaisir dans les perfections et dans la félicité de ce qu'on aime : cet amour doit nous donner le plus grand plaisir dont on puisse être capable, quand Dieu en est l'objet; ei il est aise de l'aimer comme il faut, si nous le connaissons comme je viens de dire. Car, quoique Dieu ne soit point sensible à nos sens externes, il ne laisse pas d'être très-aimable, et de donner un très-grand plaisir. Nous voyons combien les honneurs font plaisir aux hommes", quoiqu'ils ne consistent point dans les qualités des sens extérieurs. Les martyrs et les fanatiques, quoique l'affection de ces derniers soit mal réglée, montrent ce que peut le plaisir de l'esprit; et, qui plus est, les plaisirs mêmes des sens se réduisent a des plaisirs intellectuels confusément
connus
t On peut même dire que, dès à présent, l'amour de DieU nous fait jouir d'un avant-goût de la félicité future; et quoiqu'il soit désintéressé, il fait par luimême notre plus grand bien actuel, quand même ou ne l'y chercherait pas, et quand on ne considérerait que le plaisir qu'il donne, sans avoir égard à l'utilité qu'il produit; car il nous donne une parl'aile confiance dans la bonté de notre auteur et de noire Maine, d'où résulte une véritable tranquillité de l'esprit, i
oco
l'ENSEES DE LEIBNITZ SUR LA RELIGION ET LA MORALE. — DISC. PREL.
français, et le parlait si purement, qu'on ne sache aucun' étranger qui l'ait surpassé (12-13). Nous souscrivons très-volontiers à cet éloge, en observant qu'il porte principalement sur la Théodicée de notre auteur, et quelques autres écrits qu'il a publiés lui-même : car il est vrai que clans ses lettres familières, qu'il ne destinait pas à voir le jour, et dans ses OEuvres posthumes, auxquelles il n'avait point mis la dernière main, on rencontre de temps en temps des expressions peu correctes, des tours irréguliers et des constructions louches. Nous avons cru pourtant que le respect et la fidélité exigeaient que nous n'entreprissions point de le réformer, d'autant plus que la force et la clarté n'en souffrent jamais ; et si nous nous sommes permis de faire disparaître dans notre ouvrage quelques-unes de ces inexactitudes, ce n'est guère que dans les cas où elles nous ont paru ne devoir être imputées qu'aux copistes ou aux imprimeurs étrangers.
Les pensées qui forment ce Recueil, ont été, en très-grande partie, traduites du latin. Il sera bien facile de vérifier si nous les avons fidèlement rendues, parce que nous avons cité avec le soin le plus scrupuleux le tome, la page et le titre de l'ouvrage dont elles sont extraites. C'est même par ces titres qu'on pourra discerner tout a coup les parties qui sont traduites d'avec celles qui ne le sont pas ; c'est-à-dire, qu'une citation française annoncera que la pensée est tirée d'un ouvrage français, et qu'on jugera au contraire qu'elle est traduite du lalin, si la citation est latine.
Nous finirons par prévenir encore le lecteur sur trois articles.
1° Quoiqu'il n'y ait aucune des pensées insérées dans ce Recueil qui n'offre quelque trait remarquable, quoiqu'en général leur utilité et leur sagesse aient déterminé notre choix, nous ne prétendons pourtant pas les adopter et les garantir dans leu totalité. Il en est même quelques-unes où la liaison du discours et la fidélité nous ont contraint do laisser subsister des propositions incidentes, des expressions à travers lesquelles perce le protestantisme de l'auteur; mais elles sont en très-petit nombre, et nous les avons presque toujours accompagnées de notes.
2° Nous avons tâché de mettre un ordre et une suite dans les pensées de notre auteur; mais nous ne l'avons point fait avec une justesse et une rigueur scrupuleuses. 3° La collection des OEuvres de Leibnilz,
en six volumes in-4-0, publiée par M. Dutens, n'est point le seul fond où nous ayons puisé; il existe hors de cette collection deux ouvrages de Leibnitz, très-considérables, que nous avons aussi mis à profit. Le premier est, Commercium philosophicum Joannis Bernoullii et G. G. Leibnitzii, imprimé à Lausanne, année 1745, en deux volumes in-4°. Le second porte en titre : OEuvres philosophiques latines et françaises de Leibnitz, tirées de ses manuscrits, etc., et publiées par Raspe, Amsterdam, 1765. C'est un volume in-4" qui ne contient guère que les Nouveaux essais sur l'entendement humain; c'est celui des ouvrages de Leibnilz qui nous a fourni le plus de matériaux.
k° Un heureux hasard nous a fait découvrir hors des collections précédentes, et dans un ouvrage où nous ne les aurions point soupçonnées, quelques autres productions de Leibnitz, qui ont fourni des morceaux intéressants pour notre but. Cet ouvrage, c'est la collection des OEuvres d'Arnaud, imprimée à Lausanne en 1776\ On trouve dans le volume IV vingt lettres de Leibnitz. L'éditeur avait dans ses mains les originaux de toutes ces lettres, qui n'ont point élé connues de Dutens, et qui, par conséquent, ne sont point entrées dans la collection des OEuvres de Leibnitz qui a paru sous les auspices de ce savant, en 17G8, plusieurs années avant celle des OEutres d'Arnaud. Il est malheureux que l'éditeur de cette dernière collection n'ait pas jugé à propos de publier en entier ces lettres précieuses. Il nous apprend qu'il en est plusieurs qui entrent dans la plus grande discussion sur des questions métaphysiques extrêmement subtiles, et relatives au système des monades. Nous ne connaissons, dit-il, aucun ouvrage de Leibnitz où il ait traité ces questions avec autant de profondeur. La raison qui l'a engagé à ne point publier ces leur lettres dans leur intégrité, c'est qu'il ne pouvait ï joindre les réponses d'Arnaud, qui n'étaient pas tombées entre ses mains ; apparemment ces réponses existent parmi les manuscrits de Leibnitz, conservés dans la bibliothèque de Hanovre.
La partie de métaphysique que l'éditeur a supprimée clans les lettres qu'il nous a fait connaître, remplirait , suivant son calcul , au moins cinquante pages. Nous indiquons ce trésor aux admirateurs de Leibnitz, qui auraient le zèle et la facilité d'en faire la recherche.
(12-31) Vie de Leibnilz, p. 251.
OEuvres compl de M. Emery. 1.